‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 36 sur 67 · La Brayère, ditcoonda réception à TAcadémie française · texte numérisé non relu

La Brayère, ditcoonda réception à TAcadémie française

son art et sur lui-même , qui connaît sa force et sa faiblesse, et qui , avant de s'embarquer dans un siJijet, peut dire , comme le roi Mithridate :

Je sais tous les chemins par où je dois passer.

Charles de Bernard se sentait assez inventeur pour ne pas juger toute sa vie les inventions des autres ; il abandonna la critique et se fit romancier. Il ne se trouvait pas assez d'imagination pour créer ces immenses machines romanesques renouvelées de Mlle de Scudéri, et pour deviner toutes les parties du monde qu'il ne connaissait pas ; il eut assez de sagesse pour prendre de petites toiles, et assez de conscience pour n'y représenter que le coin de la société qu'il avait vu. Issu d'une famille noble, mais non pas de la première noblesse , élevé et placé pendant toute sa vie sur les confins de l'aristocratie du second rang et de la bourgeoisie , il s'attacha surtout à peindre tantôt le monde bourgeois , tantôt le demi grand monde , évitant de monter trop haut et de descendre trop bas. Sauf en quelques occasions assez rares, où il a mis en scène la chaumière et la boutique , son théâtre accoutumé, c'est un salon où se rencontrent des bourgeois à leur aise, des fonctionnaires d'un ordre honorable et des gentilshommes de seconde volée. Charles de Bernard est , on peut le dire, le romancier de ^la petite noblesse et du tiers état : aussi me paratt-il difficile de le comparer à Balzac, dont le domaine est plus étendu, dont l'observation est bien autrement vaste et profonde. Balzac a tout vu et tout représenté , Paris et la province, la ville et la campagne; il a peint, avec une variété infinie de traits et de tons, la Révolution , la Restauration, la monarchie de Juillet , la paix et la guerre , la vie politique , la vie militaire , la vie ecclésiastique. Toutes les classes de la société , tous les états , toutes les fonctions , tous les B étiers figurent dans l'appareil compliqué de ses romans,

depuis le paysan jusqu'à l'homme d'État, depuis l'ouvrier jusqu'au millionnaire , depuis le voleur jusqu'au préfet de police, depuis la courtisane jusqu'à la duchesse. On y rencontre tous les caractères, depuis les plus vulgaires jusqu'aux plus fantastiques, jusqu'à ce personnage moitié femme et moitié ange, Séraphita-Séraphitus; toutes les passions, jusqu'aux passions inouïes et innommées ; tous les âges , depuis les quatre âges décrits par la littérature classique, jusqu'à cet âge spécial inventé par Balzac , l'âge de la femme de trente ans. De même que Balzac a cherché à tout comprendre dans l'étendue de son regard , il a prétendu tout pénétrer par sa profondeur. Il ne s'arrête jamais aux surfaces , il descend dans les doubles fonds ; il en invente quand il n'y en a pas ; il creuse des puits pour le seul plaisir de travailler comme un mineur , et c'est souvent de dessous terre qu'il observe la société : de là ses imaginations qui tournent au rêve et à la fantasmagorie ; de là ses descriptions poussées jusqu'à l'impossible, et ses portraits dessinés à la loupe ; de là tant d'inventions forcées au milieu de vues si profondes et de découvertes si vraies, tant de personnages imaginaires et monstrueux au milieu d'êtres si bien conçus et si vivants ; de là tant d'œuvres destinées à mourir à côté de créations impérissables; de là enfin, dans son style, tant d'archaïsmes violents et de nouveautés barbares parmi d'éclatantes beautés : car, comme il avait voulu plonger au fond du cœur humain et en arracher des secrets inconnus, il avait tenté de descendre dans les entrailles de la vieille langue française, et il l'avait remuée jusqu'à la lie, en faisant jaillir de ses profondeurs quelques perles toujours brillantes , enfouies dans la fange d'un idiome informe et oublié.

Charles de Bernard , je le répète, n'a ni cette puissance ni cette ambition. Enfermé dans un salon demi-bourgeois,

demi-aristocratique, il étudie les mœurs de la classe qui règne et de la classe qui boude sous le régime constitutionnel de Juillet. Il était, dit-on» légitimiste; mais qu'on ne le prenne pas pour un de ces paladins de la légitimité dont le symbole de foi comprend le culte passionné de l'autel , l'idolAtrie du trône de saint Louis, et la superstition de la noblesse. En matière de gentilhommerie, Charles de Bernard, tout gentilhomme qu'il était, n'affichait pas de préjugés. C'est lui qui a prêté ce mot libéral à l'un de ses personnages les plus sensés, un vieux baron qui descend des croisades : « Un bourgeois jeune, honnête et plein de talents vaut tous les gentilshommes du monde.» Quant à sa dévotion au drapeau blanc, elle ne l'a pas empêché d'écrire dans le Journal des Débats. Il semble même, à regarder de près, qu'en politique Charles de Bernard croyait plus aux intérêts qu'aux principes. Dans ses esquisses de mœurs parlementaires, un peu vieillies aujourd'hui , on trouve partout la trace d'un scepticisme qui ne va pas jusqu'à la négation brutale de la conscience, mais qui prend toutes les formes du doute froid et poli. L'idée qu'il se fait de la vie politique est bien simple. Selon lui , la carrière politique ressemble à un chemin de fer : on part de l'embarcadère de l'Opposition pour arriver au débarcadère du Pouvoir. D'abord, on roule à toute vapeur, opposition républicaine ; plus tard , on tempère un peu ce premier élan , opposition dynastique ; enfin, on s'approche du but, on diminue la force motrice, on ralentit sa marche, on ne vole plus, on glisse doucement, lentement, smorzando^ et l'on finit par s'arrêter, sans secousse et sans choc , au banc ministériel : telle est l'idée que Charles de Bernard se fait de la vie politique. Non qu'il expose en son nom cette profession de foi hasardée , il la prête à un personnage assez misérable d'un de ses romans ; mais il laisse entendre que c'est là le credo murmuré tout bas soir

et matin par beaucoup d'honnêtes gens qui chantent h tue-tête les litanies de la probité et de la vertu. A l'ambitieux sans conscience il n'oppose pas le type de l'homme convaincu, sacriGant tout à son opinion; c'est qu'il ne croit guère à la conviction. Il n'a pas plus d'optimisme en poli* tique que de ferveur en religion. En effet , son respect pour l'autel y quelquefois insuilBsant, n'a pas préservé sa plume de plaisanteries fort peu dévotes ; elles s'en échap* pent avec une intrépidité et une légèreté voltairiennes , ejl ne sentent pas moins leur vieille gaieté gauloise que les vers de Béranger le plus vertement incriminés aujourd'hui par des juges scrupuleux qui , cependant , admirent Charles de Bernard sans réserve et sans remords. Le curé Dommartin , du Gentilhomme campagnard^ est un portrait d'ecclésiastique bigot, ambitieux, hypocrite et rampant, qu'un fils des croisés n'aurait pas tracé. Il ne faut donc pas se faire illusion sur la pureté monarchique et reli-* gieuse de Charles de Bernard. S'il est légitimiste, il l'est surtout par tradition de famille ; s'il est catholique, c'est un de ces catholiques d'imagination à la manière de Balzac, qui s'est cru toute sa vie, avec une admirable naïveté, catholique et légitimiste , et qui était légitimiste comme Lafayette, catholique comme Rabelais.

Charles de Bernard, avec un tour d'esprit naturellement sceptique, peu de passion et nul enthousiasme, n'était gu^e exposé à tomber dans la chevalerie et dans le fanatisme politique : rien n'est plus tempéré et plus inoffensif dans ses romans que son goût pour la légitimité. Il s'y abandonne innocemment, en raillant la Charte de 1830, le régime parlementaire, les apprentis orateurs, les tribuns en herbe, et en prêtant à ses bourgeois quelques ridicules, à ses gentilshommes beaucoup d'esprit et de vertu. Des rentiers menés par leurs femmes, des propriétaires étroits, secs et positifs, en contraste avec des artistes spirituels et

généreux, des fonctionnaires intrigants, courtiers d*amour et courtiers d*élections, des députés, cousins germains des députés-girouettes de M. Scribe, des Égéries politiques, sœurs jumelles de Césarine dans la Camaraderie^ des galants sur le retour et des vieilles filles à marier, des coquettes qui trompent leurs maris avec une aisance exquise et un sans-façon supérieur, des beaux fils du café de Paris et du balcon de l'Opéra, des douairières rusées comme Machiavel, de vieux marquis gris-pommelés, esprits goguenards et cœurs d*or, çà et là quelques personnages épisodiques d'aigrefins et de traîtres qui tournent un peu trop à la charge ou au mélodrame, comme le rapin Marillac, les escrocs Langerac, Blondeau et Laboissière, le voleur Bancroche et le traître Lambernier, voilà en raccourci la société qu'on trouve dans les romans de Charles de Bernard. Sur ce fond limité se détachent trois ou quatre caractères tracés avec plus de relief : M. Chevassut, l'homme sérieux; Mme de Flamareil, la femme de quarante ans; M. Groscassand, de la Gironde, Gerfaut, le commandant Garnier, etc. Mais comme, tout en aimant beaucoup Charles de Bernard, je ne me pique pas d'idolâtrie, j'avouerai sans peine que la plupart de ces personnages ne sont que des esquisses bien indiquées. Il ne s'attachait pas à creuser ses caractères , pas plus qu'il ne s'appliquait à voir de haut et de loin : il a la justesse du coup d'œil et la finesse du trait, il n'a pas l'étendue et la force. A la rigueur même, en considérant quelques-uns de ses personnages moins heureusement réussis, on pourrait lui appliquer le jugement qu'il a lui-même porté sur M. de Latouche. Son esprit ressemble quelquefois à une glace sans tain; les objets extérieurs pénètrent le verre sans trouver la couche de métal, et leur reflet mal arrêté n'offre qu'une forme fugitive et que des contours indécis. Si l'on veut mesurer la distance qui le sépare de Balzac dans l'expression des caractères, que Ton

compare la vieille fille de Charles de Bernard, Mlle du Boissier, avec celle de Balzac, Mlle Gormon. Voilà pourquoi je préfère aux romans de Charles de Bernard, au Gentilhomme campagnard ^ au Beau-Père, et à Gerfaut lui-même, ses simples nouvelles, la Femme de quarante an$^ la Rose jawMy le Paratonnerrey la Cinquantaine. Ce sont de petits chefsd'œuvre du plus grand prix. Dans ces cadres restreints, si bien proportionnés à sa manière, un mot, un titre (et les titres de Charles de Bernard sont en général très-heureux) lui suffit pour trouver une situation qui devient à elle seule une nouvelle tout entière. Ainsi dans le Pied cTar^ gUCf dans le Paratonnerre^ dans la Chasse aux amants. Quand il prend des cadres plus étendus, il lui faut quelque effort pour les remplir. Comme il a plus d'esprit que d'imagination, il n'est guère inventif que dans les détails, et alors il remplace par des épisodes d'une nécessité contestable et par les longueurs d'un dialogue toujours spirituel cette variété d'événements et ces développements de caractères que les romanciers plus créateurs ont toujours à leur disposition. Dans le Gentilhomme campagnard^ où Charles de Bernard emploie un demi-volume à raconter l'arrivée de M. de Châteaugiron dans son château, on s'amuse sans doute à cette description plaisante du village et de ses habitants, mais on sent qu'on s'amuse aux bagatelles du sujet. Heureusement le style de Charles de Bernard, toujours vif et piquant, cache les lenteurs de sa pensée. Inférieur à Balzac par tant de côtés, l'auteur du Paratonnerre est plus correct et plus élégant que lui, de meilleur goût et de meilleur ton; il n'aspire pas à renouveler le français, il n'affecte pas de se créer un vocabulaire ; il parle avec distinction la langue de tout le monde; il prodigue les comparaisons brillantes et imprévues, les allusions spirituelles, les souvenirs classiques bien amenés. Je ne lui ferai que deux reproches : le premier» c'est d'abuser de la périphrase jusqu'à tomber

dans le provincialisme, et de dire par exemple, au lieu de notaire : Ce respectable praticien. Le second, c'est de trop aimer les images industrielles et scientifiques et de tomber par là dans Feuphuisme moderne, plus insupportable, à mon gré, que celui de la cour d*Ëlisabeth : car enfin, au xvr siècle, on n'abusait' dans le langage que des objets agréables de la nature, des étoiles, des rossignols et des roses, tandis que notre euphuisme à nous est gourmé, pédant, hérissé de science; il tire toutes ses douceurs des professions industrielles et toutes ses grâces de la géomé-* trie. Je crains bien, à ce point de Yue, que TExposition universelle, en accumulant sous nos yeux une foule de prodiges nouveaux, n'introduise dans notre langue de nouvelles métaphores savantes, beaucoup moins aimables que les images classiques, ces fleurs naturelles de l'imagination naïve des anciens; je crains que l'année 1855 ne devienne une date néfaste dans les annales de la langue française, et qu'à la suite de cette immense exhibition de produits on ne voie s'épanouir dans le langage toutes sortes de nouveautés métaphoriques issues des ateliers, qui donneront de grands soucis dans quelques centaines d'années aux rédacteurs fu^turs du Dictionnaire historique de l'Académie. Charles de Bernard est quelquefois tombé dans le néologisme scientifique, déjà fort en vogue de son temps ; mais il en tire des effets piquants, et d'ailleurs ce n'est chez lui qu'un accident de diction, et non pas un système comme cliez Balzac. Enfin, pour me résumer, il ne faut pas comparer Balzac et Charles de Bernard; l'un est un grand romancier, l'autre n'est qu'un romancier charmant. Balzac ressemble à un fleuve limoneux qui coule à pleins bords et qui, dans son cours immense, réfléchit les villes et les campagnes, les paysages les plus tristes et les sites les plus terribles, la chaumière et le palais, la masure avec sa misère, le bouge avec ses hontes, l'hôtel opulent avec ses vices et ses dou-

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leurs, n ne manque que la maison honnête avec ses vertutf et son bonheur. Charles de Bernard est une rivière qui promène à travers un parc ses eaux claires et peu profondes, et reflète une villa bourgeoise ou aristocratique, avec des gazons, des corbeilles de fleurs et des massifs de verdure, où se confient et se divulguent de tendres secrets, où se nouent et se dénouent de légères amours.

Toutefois il est un côté par où Charles de Bernard ressemble à Balzac, c'est par son scepticisme à Tendroit de la vertu des femmes. Le personnage féminin qu'il peint avec prédilection, ce n*est ni la jeune fille ingénue^ ni la femme honnête, ni la femme entraînée par la passion; il n'y a guère dans tous ses romans que deux ou trois jeunes filles qui méritent ce nom, et encore sont-elles passablement avancées; je n'y rencontre que deux ou trois femmes fidèles, et quant à celles qui ne le sont pas, ce n'est presque jamais un amour violent qui les a perdues. Charles de Bernard, esprit un peu sec, incrédule et moqueur, évitait naturellement de peindre la passion et la naïveté.

La femme qu'il met continuellement en scène a beaucoup d'esprit et peu de cœur, de l'ambition, de la coquetterie, de l'aplomb, de l'intrigue et peu de principes : jeune, elle prend des amants ; mûre, elle fait son mari député, elle a un salon politique, du crédit, des courtisans ; ou bien elle donne dans le bel esprit, reçoit une cohue de grands hommes inédits,' et, pour imiter Mme Geoffrin et ses btus^ elle fait pflturer à sa table une espèce de ménagerie littéraire de poètes et de prosateurs domestiques; douairière, elle a des amis dans tous les partis, elle est liée avec le ministère et le faubourg Saint-Germain; elle protège, elle patronne, elle sollicite, elle tire les vieilles filles de la géhenne du célibat, et quand elle a mis une guirlande de fleurs d'oranger sur une tète deux fois majeure, elle est plus fière que Louis XIY quand il a couronné Philippe Y. Ce sont là

les derniers moments de sa matm^ité ; elle réserve pour son déclin la médisance, le jeu et la dévotion, ces trois vertus théologales des vieilles femmes.... (Ces paroles irrévérentes sont une citation.) Voilà la femme dans Charles de Bernard. Le mari qu'il lui donne est le plus souvent (j'excepte M. de Châteaugiron, M. Colonge et quelques autres } un personnage débonnaire qui la laisse régner et gouverner, « comme font tous les gens d'esprit, > dit assez témérairement l'auteur (je ne sais en vérité où il a pris cela). Ce mari a généralement fait des folies dans son jeune temps : car ce qu'on ne trouve presque jamais chez les romanciers, c'est un homme qui avant son mariage n'ait pris la femme de personne, et qui marié ne laisse pas prendre la sienne; il se ride, il perd ses cheveux, il prend du ventre, il porte des lunettes, à travers lesquelles il cesse de voir ce qui se passe chez lui; enfin il se dépouille peu à peu des derniers oripeaux de don Juan pour revêtir l'uniforme complet de de Géronte et de Georges Dandin. L'amant est le plus souvent un de ces princes de la jeunesse qui ont plus de vanité que d'amour, et qui séduisent une femme pour l'inscrire sur leur liste, aussi longue que celle que déroule Leporello; c'est quelquefois un roué quadragénaire, blanchi sous le harnais de la galanterie, consommé dans la stratégie amoureuse, emportant une femme d'assaut quand elle ne se garde pas ou quand elle est mal gardée, et en cas de défense, l'assiégeant avec la patience et la ruse des Grecs devant les murs de Troie. Voilà les trois personnages que Charles de Bernard met presque toujours en présence. La donnée de ses récits ne varie guère, comme on voit; ledénoûment, pas davantage : le romancier prend toiyours la femme quelque temps avant la faute, il la pousse tout doucement et par mille petits chemins au bord du précipice, et baisse le rideau ; on devine la chute, on l'entend pour ainsi dire, on ne la voit pas. Mais où Charles de Bernard

ne se ressemble jamais, où il est inépuisable et où il déploie une vraie fécondité d'invention, c'est dans les moyens de séduction qu'il imagine, c'est dans les combinaisons ga« lantes que ses hérps improvisent, c'est dans les mille et une comédies d'amour qu'ils jouent pour écarter des rivaux, pour isoler la femme et pour triompher. De telles représentations seraient effrayantes si le mari se défendait bien ; heureusement il se défend toujours mal ; on a la consolation de pouvoir se dire, sans aucune vanité : « A sa place, je verrais plus clairet j'agirais mieux, » et la cause du mariage est sauvée par cette exception préalable qu'on a - soin de faire en faveur de soi-même. De plus, comme le romancier a l'habitude, ainsi que ses confrères, de prendre d'une main un être plein de grâce, de distinction, d'esprit et de beauté, et, de l'autre, une créature vulgaire, laide, brutale et bornée, pour les unir par le sacrement du mariage, cette manière traditionnelle d'appareiller des contrastes laisse la porte ouverte à un argument tout simple et tout naturel : c'est qu'il y a quelque chance de salut pour quiconque n'est ni un imbécile ni un tyran. Yoilà les ressources de raisonnement qui restent à quiconque lit Charles de Bernard, avant ou après le mariage, et qui empêchent ses romans si spirituels d'être tout à fait affligeants pour la famille et pour la société.

Mais rien ne les préserve ni ne les excuse d'être médiocrement moraux. Seulement il faut distinguer, ce me semble, en matière d'immoralité : il y a l'immoralité implicite et dogmatique qui prêche contre la famille et contre le mariage; il y a l'immoralité implicite qui ne plaide pas, mais qui raconte et qui laisse le lecteur conclure, en ayant soin de raconter de telle façon que la conclusion soit défavorable au sacrement. La première de ces deux immoralités fait plus de bruit; aussi a-t-elle été préférée par plusieurs de nos romanciers. La seconde platt mieux aux esprits peu m 19

candides sans doute, mais encore délicats, qui ne veulent ni violer ouvertement les bienséances par le scandale, ni blesser Topinion par des paradoxes effrontés. Telle est l'immoralité décente de Charles de Berotrd, qui avait trop d'esprit pour plaider contre le mariage, mais trop de passimisme pour tie pas faire conclure contre lui. Avec beaucoup de politesse, d*élégance et de belles manières, il s'arrange toujours de façon qu'au bout de son histoire la femme a trompé le mari, sans qu'on plaigne le mari, sans qu'on blftme trop la femme ; et le narrateur se lave les mains entre les justes, avec une parfaite sérénité de conscience, le sourire sur les lèvres, conune un expert assermenté qui a étudié la matière et qui, appelé en témoignage, a dit ingénument la vérité.

L'a*t-il dite en effet? Ten doute pour ma part; je suis convaincu que la postérité de Philémon et de Baucis n'est pas encore éteinte. Il existe authentiquement un nombre très^honorable de femmes fidèles et de maris épargnés, que le roman supprime d'un trait de plume, par la raison bien connue que les peuples heureux n'ont pas d'histoire. Aussi je doute que Charles de Bernard soit un des romanciers les plus vrais, comme l'affirment certains moralistes qui passent pour connaître le monde et qui sont d'ailleun célibataires. Mais ce qui est incontestable, c'est qu'il est un des ennemis les plus ingénieux, les plus amusants et les plus distingués que le mariage ait rencontrés depuis qu'on se marie et qu'on lit des romans.

(Journal des Débats, 3 juin 1855.)

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COMTES, par M. Alfred de Musset.

Il y a en ce moment une belle place à prendre en France, une place qui peut donner la gloire, l'influence et même la fortune : celle de grand poëte, j'entends de grand poëte en activité de service, car pour des grands poètes retirés de la poésie, nous n'en manquons pas. Mais celle de poëte qui chante est vacante depuis longtemps déjà par le silence des anciens titulaires. L'un jouit en paix, dans la retraite, de la vieillesse d'Anacréon, après en avoir eu la grâce et la philosophie, et achève, dit-on, des Mémoires où les contemporains sont chansonnés en prose ; un autre, promenant sur les grèves les douleurs et les rêveries de l'exil, murmure des chants solitaires que le bruit de l'Océan empêche d'arriver jusqu'à nous; un autre feuillette d'une main rapide les annales de la France et de l'Orient, et improvise l'histoire des peuples sous les yeux étonnés de cette pauvre Glio. M. de Musset enfin, que l'avènement de M. Victor Hugo et de M. de Lamartine à la vie politique avait laissé le plus en vue sur la scène littéraire, et qui durant l'interrègne avait fait succéder à leur royauté une sorte de régence un peu folâtre, assez analogue, en poésie, à celle de Philippe d'Orléans en politique; M. de Musset, dont la popularité tardive avait fini par passer de l'École de droit dans les boudoirs, des boudoirs dans les salons, et par se concilier toutes les classes, tous les âges et tous les publics, semble à son tour avoir abdiqué la poésie. Non qu'il ait été, comme ses prédécesseurs, arraché aux Muses par la politique : la politique n'a plus de ces convoitises, elle ferme plutôt sa porte à la littérature qu'elle n'envahit son domi-

cile, et nous n'aurons plus de quelque temps sans doute le spectacle de ces enlèvements qu'elle consonmiait sur la personne des grands écrivains. Mais M. de Musset, jeune encore, se repose. < Vous reposer! disait le grand Arnauld à Nicole, découragé par la persécution, n'avez-vous pas l'éternité pour vous reposer î » M* de Musset n'est pas Nicole, et îl ne conviendrait pas de lui appliquer la parole d' Arnauld dans toute sa pieuse gravité. Mais, pourrait-on lui dire, vous vous reposez, et vous avez l'infini devant vous; je veux dire cette infinie variété de genres où M. de Musset a porté des qualités si diverses et obtenu des succès si brillants, la poésie amoureuse, la poésie lyrique, l'élégie, le conte en vers, sans parler, pour la prose, de la nouvelle, du proverbe et du roman. M. de Musset, en efiet, par une sorte d'ubiquité bien rare, s'est montré à peu près sur tous les points du domaine littéraire et y a fait grande figure. On l'a vu d'abord, hardi comme Chérubin, chanter des sérénades sous le balcon des marquises de la Catalogne; on l'a vu, entouré de Mardoche, de Raphaël, de Frank, de Ninette et de^Suzon, se donner nonchalamment le spectacle dans un fauteuil; il a été l'amant plaintif et désespéré des Nuits^ le rêveur éloquent et malade qui jetait au monde les blasphèmes de RoUa et la Confession d'un enfant du siècle ; le satirique qui, dans un jour de verve, a égalé Régnier; le petit-mattre dont les sonnets et les madrigaux ont effacé la gloire pâlie de Bernis et de Boufflers, le parrain jovial et fin de Simonne^ qui, de loin, avait Tair d'un petit-cousin de La Fontaine ; l'auteur sémillant des Proverbes^ qui ressemblait à un arrière-neveu de Marivaux. Toutes ces routes, tous ces sentiers de l'art, sévères ou fleuris, où il a cueilli des couronnes et des bouquets, sont encore ouverts devant lui. Il n'a qu'à se lever, qu'à marcher, qu'à continuer sa moisson d'épis mûrs ou de bluets ; mais il reste paresseusement assis sur le bord du chemin, sa lyre

muette à ses pieds, comme le berger assoupi de La Fon<^ taine :

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.

Qn dirait qu'il a clos lui-même sa vie littéraire, qu'il a dit, comme Auguste, en fermant ses rideaux : Fabula acta est, et qu'il est entré déjà dans la postérité. C'est à peine si de temps en temps il rouvre la paupière, soit pour écrire d'une main insouciante quelques pages nouvelles comme la Mùucfie, soit pour rassembler quelques pierres précieuses éparses dans les Revues, le Merle blanc^ Mimi Pinson^ et les Lettres sur la Littérature^ qui n'avaient pas encore pris place dans ses Œuvres complètes. Le volume récemment publié se compose de ces Miquiœ si à propos recueillies par un éditeur habile, M. Charpentier, pour faire prendre patience au public jusqu'au réveil complet du berger et de sa musette. On relira presque tous ces morceaux détachés, surtout les plus anciens, avec un grand charme. Je ne veux parler aujourd'hui que des plus oubliés, les Lettres sur la Utîérature^ qui précisément méritaient le moinj de l'être ; mais M. de Musset, au lieu d'y attacher son nom déjà célèbre, les avait signées Dupuis et Gotonet. La signature pour les livres est comme la naissance pour les hommes : quand on annonce dans un salon un nom historique , chacun se retourne ; quand on voit au bas d'un ouvrage un nom de l'aristocratie littéraire , on apprête son attention et son respect; mais Cotonet a beau être le plus amusant et le plus spirituel des bourgeois de la Ferté-sous- Jouarre, on passe, sans s'arrêter et sans saluer, devant le provincial Gotonet.

£t cependant Cotonet et Dupuis , les prête-noms de M. de Musset , étaient deux hommes charmants , et leurs lettres , publiées jadis dans la Revue des Deux Mondes , méritaient d'être réimprimées cette fois sans pseudonyme.

On se rappelle qu*à l'époque de cette correspondance, en 1836, la France offrait un singulier spectacle. Lucien raconte que , sous le règne de Lysiofiaque , les habitants d'Abdère furent tous attaqués d'une fièvre violente ; pendant l'accès, en proie à une monomanie dramatique, ils couraient par les rues et les carrefours en déclamant des vers de tragédie. La ville était pleine de gens pftles, maigres, exténués, qui s'écriaient en chœur :

Amour, cruel tyran des hommes et des dieux !

Dans les premières années qui suivirent la révolution de Juillet , une épidémie de ce genre semblait avoir frappé les Abdéritains de Paris : toutes les tètes étaient en féu ; les idées les plus étranges voltigeaient et se croisaient dans l'air ; on rencontrait à chaque pas des hommes chevelus, barbus, inspirés, proclamant sur les places publiques qui une littérature nouvelle, qui une nouvelle philosophie , qui une religion inédite , qui une politique inconnue : on eût dit qu'en se soulevant du sol pour former les barricades, les pavés avaient fait germer au soleil une moisson de prophètes et de révélateurs. C'est ainsi le lendemain des révolutions : une émeute de quarante-huit heures paraît avoir détruit l'œuvre de quarante-huit siècles, et l'on se met à recommeacer l'univers en une matinée. Partout, dans les livres, dans les journaux, dans les salons, au théâtre, on se livrait des batailles philosophiques et littéraires , où se déployaient une imagination admirable et des espérances gigantesques ; au fond , on ne savait pas trop peut-être pourquoi l'on se battait. Ce qu'il y avait de de moins clair , c'était , comme il arrive souvent , l'objet même de la discussion , et je trouve bien naturel l'embarras de Dupuis et de Gotonet, qui, passant un jour devant le jeu de boules de la Ferté-sous-Jouarre, et entendant un clerc d'avoué prononcer les noms de romantique et d'humani-

taiu^ 86 demandèrent avec anxiété : « Qu'est-ce qu'un humanitaire? qu'est-^ qu'un romaatique ?» Ils interrogèrent d'abord un clerc d'avoué , qui parla sans rien dire ; puis le sous-préfet , qui avait vu les Vêpres siciliennes , et H. Ducoudray, le magistrat , qui avait fait cadeau à Mme Ducoudray des Méditations^ bien reliées ; et Mme Gavart , classique entêtée , qui brûla un jour ses marabouts en défendant l'abbé Delille. Les explications qu'on leur donna n'expliquaient rien ; il ne resta plus aux deux amis qu'à consulter l'oracle de Delphes , qui siégeait alors rue Saint-Benott, à la Bmme des Deux Mondes, Il est certain que le cas était embarrassant : il y avait tant d'espèces d'humanitaires , tant de variétés de romantiques ! Gomment distinguer le vrai romantisme et la vraie humanitairerie parmi les contrefaçons ? Il y avait une humanité qui demandait le divorce, une autre réclamait l'hérédité; celle-ci l'égalité des fortunes, celle-là la communauté des biens , telle autre la polygamie. Il y avait un romantisme qui ne parlait que de pittoresque , de poésie-paysage, de poésiearchitecture , d*art ogival ; un autre mettait sur son drapeau : « A bas les unités ! » et criait : « Shakspeare fait voyager les gens de Rome à Londres et d'Athènes à Alexandrie , en un quart d'heure ; ses héros vivent dix ou vingt ans dans un entr'acte; ses héroïnes, anges de vertu pendant toute une scène , n'ont qu'à passer dans la coulisse pour reparaître mariées, adultères, veuves et grand'mères. Voilà le romantique. Sophocle , au contraire , fait asseoir Œdipe sur un rocher dès le commencement de la tragédie ; tous les personnages viennent le trouver l'un après Vautre. Le chœur est là ; et si quelque chose cloche , s'il y a un geste obscur , il l'explique ; ce qui s'est passé , il le raconte ; ce qui se passe , il le commente ; ce qui va se passer , il le prédit : bref, il est dans la tragédie grecque ce qu'est une note de M. Aimé Martin au bas d'une page

de Molière. Voilà le classique ^ » Un troisième personnage disait : < Regardez-moi, je suis le drame , c'est-à-dire un prêtre respectable , vêtu de blanc et de noir, riant d'un œil et pleurant de Tautre ; agitant d'une main un poignard et de l'autre une marotte. C'est moi qui, après des siècles, ai marié le comique et le tragique, séparés jusqu'ici par une incompatibilité d'humeur , et le romantisme est l'enfant nouveau-né de cette union '. »

Au milieu de ce conflit de prétentions et de définitions, Dupuis et Cotonet ne savaient à qui entendre. < Où est le mensonge ? disaient-ils; où est la vérité? » et ils peignaient leur embarras avec la bonhomie la plus moqueuse; ils passaient en revue tous les systèmes en les criblant de leurs objections ; ils défendaient le mariage , comme de bons bourgeois , avec la simplicité exquise du sens commun ; la littérature ancienne, comme d'honnêtes classiques qui ont fait leurs études et se souviennent d'avoir été reçus bacheliers; ils se moquaient des modernes qui ont inventé le moyen âge, croient avoir, découvert la mélancolie , rêvent la résurrection de Sparte en flânant sur le boulevard^ affirment, entre deux bouflées de tabac, que Jésus-Christ était républicain , crient à tue-tête qu'ils mènent le genre humain à toute vitesse sur la route de la perfectibilité , et vont en attendant se prendre à toute erreur nouvelle, à toute chimère qui brille, comme les alouettes au miroir, ou, comme les moutons de Panurge, grossir la queue de tous les charlatans. Voilà, en raccourci, le réquisitoire des deux bourgeois de la Ferté-sous-Jouarre contre la société de ce temps-là.

Je n'y prétends pas répondre ni défendre contre M. de Musset le romantisme, à qui nous avons des obligations, quoi qu'on puisse dire, ni cette fièvre de théories humani-

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