‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 37 sur 67 · Lettres tur la Littérature, p. 278. — 2. /Wd., p · texte numérisé non relu

Lettres tur la Littérature, p. 278. — 2. /Wd., p

taires, où pourtant il y avait du bon. Ce qui m'intéresse le plus dans les lettres de M. de Musset, ce ne sont pas les ridicules, un peu passés de mode atgourd'huî, qu'il flagelle avec tant de raison et d'esprit ; c'est M. de Musset lui-même, que ces confidences épistolaires, faites sans le vouloir et en toute sécurité sous un pseudonyme peu compromettant, m'aident à m'expliquer, encore mieux que la Confession d'y/n mfarU du siècle.

Je remarque d'abord que M. de Musset, alors un des garçons (c'est lui qui parle ainsi)

De la grande boutique Romantique,

n'a pas été le moins du monde la dupe des mauvais côtés du romantisme; c'est tout à fait de sang-froid, de parti pris, et non par enthousiasme, par naïveté ou par entraînement de conviction, qu'il s'est enrôlé parmi les serviteurs du nouvel établissement littéraire. Il a pris la livrée, mais sans illusion, en sachant bien qu'il se déguisait. Dans sa quatrième lettre, il dénonce avec beaucoup de sagacité la maladie de notre temps, l'affectation. Personne ne veut être ce qu'il est, chacun veut être ce qu'il n'est pas : le romancier compose des mélodranles; le prédicateur prêche sur la politique; le musicien disserte sur la philosophie ; les avocats du bon Dieu, tribuns de l'autel, plaident comme plaideraient les avocats du diable, et tel excellent jeune homme, né pour défendre honnêtement la saine philosophie , se fait enfant de chœur de l'abbé Raynal. Jamais le fameux adage des anciens, âge quod agis^ n'a été plus dédaigné. Mais en tAtant le pouls à tous ces malades, et en leur disant si sûrement à l'oreille le vrai nom de leur maladie, M. de Musset s'est-il cru luimême en parfaite santé? Non, sans doute : car il a le sens littéraire si juste et si fin qu'il n'a jamais pu parvenir, comme dit Montaigne, à se piper. M. de Musset ne partage

pas le privilège de la plupart des poëtes : le poëte en général manque de sens critique ; il croit en lui aussi aveuglément qu'un Indien croit à Brama ; il se prend le premier au mirage de ses imaginations ; il ne se juge pas, il s'adore : il est à la fois le dieu et le croyant. M. de Musset n'a pas (qu'on me pardonne un barbarisme) cette bonne fortune de TautolAtrie. Il est si clairvoyant, si sincèrement modeste, que personne ne le juge plus sévèrement qu'il ne se jage lui-même. Dans un poëte, d'ordinaire, il n'y a qu'un poëte : dans M. de Musset, à cdté du poëte il y a un critique d'une raison exquise, qui vit en bon voisin avec son camarade l'homme d'imagination, mais qui le surveille, s'afflige de ses écarts, l'avertit, le gronde et lui dit sans pitié, et aussi, hélasl sans efficacité, ses vérités les plus dures. H. de Musset me rappelle ce personnage de la ballade de Burger qui chevauche à travers la plaine, en ayant à ses côtés un chevalier blanc et un chevalier noir : le chevalier blanc donne au seigneur des avis que le seigneur trouve excellents et qu'il ne suit pas ; le chevalier noir lui donne des conseils que le seigneur juge . détestables et qu'il suit immédiatement. Telle a été presque toujours la situation de M. de Musset entre sa raison et son imagination : le malheur de sa destinée poétique, c'a été d'entendre sans cesse en lui-même ce dialogue de ses deux maîtresses facultés, de se sentir de l'avis de l'une et d'agir sous l'impulsion de l'autre; c'^ ^té, presque toujours, de mieux valoir que sa pensée et d'être plus sage que ses vers. M. de Musset, un des esprits les mieux doués de ce temps, un des hommes vraiment nés pour être des modèles, n'est ni Rolla, ni Mardocbe, ni Franck, comme le croient les étudiants; mais il s'est laissé, par faiblesse, prendre pour Mardocbe, Franck et Rolla. Partout dans ses poésies^ dans sa Confession^ et jusque dans des vers inédits bien remarquables, qu'un de ses amis a placés sous mes yeux, je trouve la trace de ce dédouble*

ment intérieur de H. de Musset, et de ce jugement mélancolique porté par une moitié de lui-même sur l'autre moitié. Que j'admire, mais que je plains les poètes I Quelle rareté qu'un poëte heureux! Quels ravages fait dans leur esprit et dans leur existence même cette glorieuse mais terrible faculté de l'imagination, qui est leur grandeur et leur misère I La Grèce, cette enchanteresse aimable et riante, représentait la Muge sous la forme d'une jeune fille belle et heureuse, chantant au bord d'une fontaine, à l'om-bre des lauriers-roses, ou dansant sous un ciel serein à la clarté de la lune. Image trompeuse! S'il fallait donner à la poésie les traits véritables des poètes, ne la peindrait^n pas plutôt solitaire, triste, vagabonde, tenant à la main le bâton de l'exil et la besace de la misère, et quelquefois mépe s'acheminant, comme Torquato, vers le cabanon de la folie T Au Heu de la jeunesse, de la beauté, de la grAce, de la joie, du sourire, ne faudrait-il pas mettre sur son front Tinquié* tude, le doute^ le désespoir, et dans ses yeux les pleurs f Honnis un groupe choisi de poètes qu'on aperçoit à l'écart, paisibles et fortunés, parce qu'ils n'ont pas laissé l'imagination gouverner leur vie, qu'ils n'ont été poètes qu'en vers, et, il faut bien le dire, que l'égoïsme a quelquefois en eux prêté main-forte à la sagesse, comptez et regardez tous ces illustres malheureux. Que d'éclat dans leur vie! mais que d'agitation, que d'erreurs, que de fautes, que de souffrances! Quelle splendeur et quelle beauté dans leurs ouvrages ! Mais que de soupirs, que de sanglots ! Pour ne parler que de M. de Musset, sans vous arrêter aux légers accents de ces chansons printanières, répétés çà et là dans ses œuvres, comme les refrains d'une fête, et qui viennent de ses lèvres sans avoir passé par son cœur, prêtez l'oreille quand il exhale les vrais sentiments de son âme : c'est tour à tour un chant de volupté, une invective contre le ciel, une prière, une plainte, un hymne d'espérance, un cri de

désespoir. Ce sont les secousses violentes d*un esprit qui ne se gouverne pas; ce sont les explosions éloquentes et les convulsions pathétiques d'une âme qui n*est. plus maltresse d'elle-même et qui pleure en s'abandonnant à l'anarchie. M. de Musset a été déchiré entre le besoin de croire et l'impuissance de croire, entre le désir d'aimer et le dégoût d'aimer. Il s'est précipité dans le doute, et il a horreur du doute; il a dit du grand Gœthe qu'il a fait une œuvre de ténèbres, et il s'est jeté dans les bras de Gœthe comme une Ame éperdue ; il a dit de Byron qu'il avait suspendu Manfred sur les abîmes , et il s'est plongé dans les abîmes avec Manfred; il a du sang de Voltaire dans les veines, et il ne s'est pas contenté de ne pas adorer Voltaire, ce qui, aux yeux de la jeune philosophie du jour, est la marque d'un court esprit, et, qui pis est, d'une robe courte; il a renié, il a outragé, il a maudit Voltaire. Il a fait blasphémer Franck dans une église, et il s'est assis lui-même aux pieds de la croix, et il à murmuré en pleurant les admirables vers de Y Espoir en Dieu. Il était né pour être un des* grands poètes de l'Ame, et il a été surtout un des grands poètes de la volupté et des sens, et il a transporté dans ses vers les beautés éclatantes et tristes de Lucrèce et de Catulle. Au milieu de toutes ces aventures de son esprit et de son Ame, dans le cours de ces changeantes destinées, toujours il a entendu en lui-même la voix qui lui a dicté les Lettres sur la Littérature lui répéter les paroles allégoriques de Gœthe sur Byron : « 0 poète, né pour être une étoile du ciel, tu n'as été que l'orage qui fait tressaillir la montagne et gémir la vallée. » C'est par ces troubles intérieurs, en effet, bien plus que par la reproduction accidentelle de quelques idées, par l'adoption de certaines formes poétiques ou par l'allure de ses vers, que H. de Musset se rapproche de Byron. On a signalé dans leur manière des analogies extérieures qui n'impliquent pas, à ce qu'il semble, l'imitation, et M. de

Musset, accusé d'étrë imitateur, a protesté vivement par un vers spirituel :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Il est très-vrai qu'une manie de la critique, c'est de découvrir et de dénoncer partout des copistes. En France^ on aime tant à se faire de tout une idée prompte et nette, qu'en un clin d'œil on analyse, on définit, on classe un écrivain. Nous abrégeons tout, non parce que nous voyons tout, comme disait Montesquieu, mais parce que nous ne voyons qu'un cdté de chaque personne et de chaque chose. Gomme les chimistes qui décomposent les corps, nous extrayons d'un écrivain trois ou quatre éléments qui nous semblent caractéristiques, tant de scepticisme, tant d'ironie, tant de sensualité amoureuse, etc., et nous mettons en grosses lettres, sur une étiquette : < Ceci est du Byronl > Et voilà le genre byronien créé. Il n'y a pas de pays où les individus deviennent plus facilement des genres que chez nous. Arrivent alors les badauds, qui se persuadent fermement qu'on peut prendre ainsi le Byron en globules, comme les remèdes homœopathiques, et qui s'écrient chaque fois qu'ils rencontrent un poète chagrin : « C'est un byronien, je le reconnais. > Et voilà un écrivain, peut-être original, qui passe au bout d'un mois pour un imitateur; un maître qui tombe au niveau d'un disciple ; un vrai soleil atteint et convaincu de n'être qu'une lune.

Je comprends donc très-bien que M. de Musset se soit défendu d'imiter Byron ; mais il ne peut se défendre de lui ressembler, et, toute distance entre eux maintenue, il lui ressemble en effet. La première conformité de M. de Musset avec Byron, c'est la sincérité des impressions. L'ironie de Byron, sa verve misanthropique, ce dédain pour l'espèce humaine, qui faisait dire à Gœthe : « Il n'a pas la faculté d'aimer, > cet ennui ardent et vague qu'il promenait sur tous les

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rivages, ce n'est pas une fiction littéraire, une fantaisie poétique, un roman de son esprit qu'il a fait passer après coup dans son existence pour surprendre le monde et forcer les applaudissements; c'est le tableau même de son âme, c'est la confession hautaine, mais sincère, d'une vie troublée par le désordre et l'orgueil, par une rupture douloureuse avec la société, par l'exil, par d'éternelles passions. Quand M. de Musset, à son tour, enfant d'une génération qui a respiré le doute en naissant, « iils d'une époque de désespérance, » comme il s'est lui-même appelé, suit les pas de Byron par les mêmes sentiers à travers les mêmes ruines, ce n'est pas qu'il le poursuive pour lui dérober sa tristesse, sa raillerie, son scepticisme, comme un voleur de nuit pour prendre au voyageur sa bourse et son manteau ; c'est qu'il est poussé par le même caractère faible et passionné, par la même éducation déréglée et fkutive, par la même puissance d'une imagination malade, dans les mêmes régions et vers les mêmes abtmes. Dit-on d'un somnambule, quand il se promène au faite d'un édifice, qu'il est le plagiaire d'un autre somnambule? Et depuis Byron le rire et les larmes sont-ils devenus si rares qu'ua poète ne puisse rire et pleurer, avec ses propres lèvres, avec ses propres yeux, sans contrefaire don Juan, Hanfred ou le Corsaire, et sans voler au prochain sa tristesse ou sa gaieté t Une autre conformité de M. de Musset et de Byron, c'est que, romantique par les sentiments, il est au fond classique par le goût. En dépit des apparences, il appartient, lui aussi» à cette école de style pour qui l'image est un moyen et non pas un but. Ce qui prédomine en lui, ce n'est pas le don de peindre, qui est plus commun, mais le don de sentir, qui est plus rare. Il y a beaucoup d'esprits qui, au moindre rayon de lumière, réfléchissent merveilleusement les objets : il y a peu d'âmes qui puissent tressaillir et vibrer au plus léger souffle de l'air ; parmi les hommes, si je puis parler ainsi, il y a moins de harpes éoliennes que de chambres

noires. Aujourd'hui la sensibilité est rare dans la littérature ; Fimagination est partout, elle rayonne de toutes parts» et s'avUit en se prodiguant. L'imagination est le diamant du style» et, comme le diamant, ce qui fait son prix, c'est sa rareté. Hais aujourd'hui la poésie, et même la prose fran* (aise, ressemblent à ces jardins des Mille et une NuUs où descend Aladin, à la faveur de la lampe merveilleuse ; partout il y voit des arbres d'où pendent des topazes, des émeraudes et des rubis; et comme son oncle lui recommande d'en remplir sa ceinture : « A quoi bon, dit-il,-puisqu'il y en a tant? • mot spirirituel et juste. A quoi bon l'imagination, si tout devient image? Byron, le disciple littéraire du siècle de la reine Anne et l'admirateur classique de Pope, disait à Moore, le poëte éclatant et magniflque : « Mon ami, la poésie est une honnête femme qui ne s'habille pas de couleurs trop voyan-* tes. » Une honnête fenmiel Je ne sais jusqu'à quel point on peut appeler de ce nom la poésie de M. de Musset; mais par le costume du moins, c'est-à-dire par le style, elle garde encore quelque décorum; excepté à certaines heures de licence, sa parure est d'un goût relativement assez honnête; elle ressemble aux grandes dames du xvm* siècle, qui, disait finement Collé, sont si bien habillées, tant qu'elles ne se déshabillent pas.

Ces licences de sa Muse» ces écarts inévitables d'un esprit supérieur mal discipliné, M. de Musset les connaît et les juge mieux que personne. Ses Lettres sur la littérature sont à ta fois, je le répète, la satire la plus piquante de son temps et la critique la plus sévère de lui-même. Mais il semble qtt*il ait désespéré de la victoire de sa raison, et pris son parti de rester sous la domination avouée de la folle du logis. Dans sa quatrième lettre, il raconte l'histoire d'un des plus brillants esprits d'Athènes, Polémoo, qui, passant un matin, les vêtements en désordre, une couronne de roses fanées sur la tète, devant l'école de Xénocrate, y entra par

désœuvrement, et fut si touché de la parole du maître, qu'il ramena peu à peu se^ bras sous son manteau, rajusta sa chaussure, jeta sa couronne, sortit de l'école philosophe, écrivit des traités admirables et mourut vieux et honoré. Aujourd'hui, dit M. de Uusset, médiocrement touché de cette conversion, oq croirait quePolémon ades dettes, qu'il se range par égard pour MM. les gardes du commerce, et l'on se moquerait de Polémon. C'est possible. Athènes est assez insouciante; elle prend volontiers ses poètes tels qu'ils sont, et s'inquiète peu de leur morale tant qu'elle est éprise de leur esprit. Polémon, je le crois sans peine, prêterait à rire , s'il allait éparpiller ses roses dans la cour de la Sorbonne, commenter les œuvres philosophiques de M. Cousin, et prêcher au pied levé sur le vrai, le bien, le beau. Mais si, sans prendre rang parmi les sages de la Grèce et sans devenir un Socrate, Polémon cessait d'être Polémon, je suis sûr qu'Athènes elle-même, la frivole Athènes applaudirait.

(Journal der DébaU^ 22 février 1855.)

LA MAISON DE PKNARVAN, roman par J. Sandeau. — Paris, 1858.

C'est un droit réclamé par les romanciers les moins exigeants de choisir librement la donnée première de leurs récits , sans qu'on chicane sur la vraisemblance. Pour ma part je trouve leur demande fondée. Inventer est un don si rare, qu'il est juste d'accorder aux inventeurs toute faciUié. Et d'ailleurs, l'impossible arrive si souvent qu'il est bien malaisé de définir le vraisemblable- Je ne me

roidis pas contre la fiction, et, quand j'ouvre un roman, je m'abandonne aux mains du romancier. Qu*il fasse de moi ce qu*il voudra, qu'il me conduise à gauche, à droite, où il lui platt ; j'y consens, pourvu que le pays qu'il me fait voir mérite d'être vu, que les chemins soient agréables, et que je garde un bon souvenir du voyage.

C'est ce que je viens de faire avec M. J. Sandeau, et je m'en applaudis. J'ai lu son charmant ouvrage, la Maison de Penarvan , et je me suis dit dès la première page : Op veut fonder sur l'orgueil un roman tout entier ; je ne m'y oppose pas. L'orgueil est lé plus littéraire des sept péchés capitaux, parce qu'il est le seul qui puisse devenir une vertu. L'orgueil aristocratique par exemple (et c'est précisément celui qui est l'&me du nouveau roman) peut se décomposer en bons et en mauvais sentiments : d'une part, l'infatuation de soi et le mépris des autres, la dureté de l'&me, la sécheresse, régoisme ; de l'autre, le respect du nom des aïeux et des traditions de famille, la religion de l'honneur, le désintéressement, le dévouement à une noble cause. Ce peut être un contraste fécond en beaux effets que celui de ces sentiments divers tous issus d'une même tige. L'orgueil aristocratique ne manque même pas de cet intérêt d'à-propos qui est une bonne fortune pour les romanciers. Peut-être, il y a deux ans, aurait-il pu passer pour un sentiment suranné. Personne ne sera tenté de faire cette objection, aujourd'hui que la noblesse, qui n'était plus qu'un souvenir, redevient une institution. La loi récente aura du moins ce bon effet immédiat de nous faire accepter de meilleure grâce encore la donnée de H. Sandeau. J'irai même plus loin : j'admettrai que cet orgueil nobiliaire, redevenu un sentiment moderne, soit représenté dans le roman non par quelque jeune ou vieux gentilhomme, comme c'était jadis la coutume, mais par une jeune fille, quoiqu'une femme, à mon avis, ait quelque chance d'en représenter plutôt les petits côtés in 20

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que les grands. Je concéderai enûn que sous le Directoire il ait pu exister en Bretagne, dans la dernière proTince che- Yaleresque de la France, une jeune fille, Mlle Renée de Penarvan, qui, ayant vu tomber son père et ses quatre frères sous les balles des bleus, ait pris le deuil de sa race et juré de porter éternellement ce nom dont elle est la dernière héritière, pour tie pas mentir à son sang. Raccorderai tout cela, quoique Mlle Renée soit bien jeune, avec ses vingt ans, pour se vouer à la garde des tombedui, et quoique, avec son nés aqtiilin , sa bouche flère et son noble regard, Mlle Renée soit bien belle pour se condamner au célibat. Je lui passerai même ses cheveui blonds, qiioique le blond soit bien doux pour un caractère si brUn. Bt vous allez voir que j*ai raison de faire à M. Sandeau toutes ces concessions qui ne me coûtent pas, tant il en tire lion parti pdur l'intérêt de son roman.

Mlle Reitée de Penarvàn vit setile dans son château avec l'abbé Pyrmil , son ancien précepteur, un de ces personnages toujours bienvenus, qui offrent le contraste touchant de la laideur avec la bonté, et de la modestie avec le dévouement : un Caleb, ennobli par la profession ecclésiastique, et qui ne se croit mis au monde que pour servir et glorifier la maison de Penarvàn. Tous deux passent leurs longues journées à contempler les portraits des cnenx et h écrire leur histoire. L'abbé compulse les archives et rédige la nar^ ration. Mlle Renée illustre le manuscrit d'etiluminufes peintes, d'ornements gothiques et de lettres historiées. Trois ans s'écoulent ainsi. Mais voici que Fabbé Pyrmil, dans un voyage à Rennes, apprend qu'il existe encore ud héritier mâle du nom de Penarvah. C'est un Penarvàn de la branche cadette, branche dégénérée, dont révant-dernier rejeton, le vicomte Joseph, philosophé et encyctopédiste, s'est mésallié avec la fille d'Un robin. Wb lofs la brandie atftée renia la branche cadettOf on n'en parla pas piQs que

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si depuis des siècles elle s*était éteinte, et Mlle Renée, jusqu'au jour où nous soinmeà, ignora qu'elle avait à deux lieues de Rennes Uii jeune cousin, le vicomte Paul de Penarvad, d'assez min^e fortune et sans aucun préjugé, qui cultivait de ses mains Soh domaine de la Brigàzière, lisait Voltaire et Rousseau, et allait épouser la fille d'un meunier. «Monsieur Tabbé, ce mariage ne se fera pas, dit résolument Mlle Renée. — Le ciel vous entende, mademoiselle ! mais qui Tempècheraî — Moi. » Et Mlle Renée part pour la Brigàzière, avec le bon Pyrmil, tout surpris de monter à cheval.

Le récit du voyage est charmant, et plus charmant encore celui de l'arrivée.

« Les voyageurs 8*arrêtent au détour d'une haie, à deux cents pas d'un domaine qui n'avait rien de seigneurial , mais qui pouvait passer pour tel datis ces campagnes misérables. Moitié pierres et moitié briques , le principal corps d'habitation était assis entre Un verger et une vaste cour flanquée de hangars et de bâtiments d'exploitation rurale. Le village, qui se composait de quelques toits de chaume tapis dans la verdure, fumait non loin de là, à deux ou trois portées de fusil du verger. Devant la porte de la cour, ouverte à deux battants sur le chemin, un garçon jeune et de bonne mine se tenait planté, en veste et en sabots, comme renseigne du logis. Il était nu-tète, ses cheveux incultes au vent....

• En 1798, PdUi de Penarvan avait près de trente ans. Sa mère était morte jeune ; son père l'avait barbouillé de philosophie au ibTiit du berceau et s'était appliqué à lui signaler de bonne heUré les vices de l'organisation sociale. A père philosophe, fils révolutionnaire. Paul avait été en 89 l6 Mirabeau de se commune. Après la nuit du 4 août, il Avait érigé sa vicomte en métairie, et pris dans sa province rioitiative des grands sacrifices, en abattant Tunique tou-

relie qui donnait à son logis un air de château. Plus tard, tout en répudiant les crimes de la Révolution, il était resté fidèle à ses principes, et, quoique pur de tout excès, jouissait à Rennes et dans son district d'une jolie réputation de patriote qui lui avait permis de planter ses choux au bruit delà tourmente. Il vivait familièrement avec ses paysans, se fdchait tout rouge quand ses valets de ferme l'appelaient M. le vicomte, liait lui-même ses bœufs par amour de l'égalité, usait moins de souliers que de sabots, par haine des privilèges, et laissait ses poules pondre dans son salon, par respect pour la liberté. Le jour il cultivait ses terres, et le soir, pour s'endormir, lisait une page de Voltaire ou de Rousseau avant de souffler sa chandelle. Brave garçon d'ailleurs, vigoureux, bien taillé, gardant une certaine grâce jusqu'en ses rustiques allures, et n'ayant pu rallier son visage à ses opinions.... »

Peindre la surprise de Paul et sa confusion n'est pas chose facile, quand Mlle Renée, sautant à bas de sa mule, va droit à lui, lui tend la main et lui dit : c Bonjour, cousin, vous ne m'attendiez pas. > Il se remet pourtant, et fait tant bien que mal à sa noble cousine les honneurs de son domaine. On parcourt la maison, on visite le verger ; on parle chemin faisant des fleurs du jardin, des abeilles qui bourdonnent, des poules qui picorent, des pèches qui mûrissent à l'espalier. Puis, quand la connaissance est suffisamment faite, on arrive aux grandes questions, et le caractère de Mlle Renée achève de se dessiner. Une autre essayerait de tourner les difficultés ; elle userait de finesse, de coquetterie peut-être; elle se ferait aimer, pour se faire obéir. Mlle Renée dédaigne les manèges ; c'est une guerrière, et elle va droit à l'ennemi : « Vous êtes gentilhomme, mon cousin, chef delà maison de Penarvan, à ce titre marquis, et vous épousez une meunière ! » Puis d'un revers de sa belle main elle démolit si lestement les idées philosophiques de Paul et ses

objections d'égalité civile, timidement évoquées du Contrat social ; elle met si fièrement sous ses petits pieds les principes de 1789 ; elle réveille si soudainement dans son jeune adversaire les instincts assoupis de sa race ; elle fait luire à ses yeux un si brillant avenir pour la noblesse régénérée, que Paul se redresse, comme sous un coup de baguette, gentilhomme et marquis. Le voilà qui reprend un habit de velours, qui chausse des escarpins et des bas de soie, refuse avec dédain la main de la meunière, brûle d'un pur amour pour Mlle Renée et l'épouse un beau soir dans la chapelle du château de Penarvan, devant l'élite de la noblesse bretonne. Ici finit l'histoire de Mlle Renée et commence celle de Mme la marquise. On l'a vue jeune fille, si c'est une jeune fille qui, après avoir fait vœu de célibat éternel, va enlever un cousin à la pointe del'épée ; on va la voir femme.

A peine mariée, elle travaille à faire de son mari, le petit Penarvan de la branche cadette, un grand Penarvan de la branche atnée, et à lui forger une âme de héros. Elle lui lit tous les soirs l'histoire des aïeux, et, s'il vient à sommeiller pendant qu'un ancêtre gagne une bataille ou prend une ville, elle le laisse seul au salon, endormi dans un fauteuil, pour lui faire sentir toute son indignité. S'il s'avise de reprendre ses habitudes rustiques, s'il raccommode un meuble, s'il rabote une planche, s'il bêche un coin de jardin, elle le fait rougir d'un si vulgaire passe-temps. S'il veut goûter les friandises de la lune de miel, un sourire dédaigneux ou un regard hautain le rappelle bien vite à la dignité de son rang. Paul se meurt d'oisiveté et d'ennui. Il regrette la Brigazière, ses champs, sa charrue, ses bœufs et ses sabots. Bientôt il regrette même la gentille meunière. Un jour sa femme lui attache à la boutonnière un sacré cœur brodé, lui met dans la main l'épée de son père, et lui dit : « Marquis, la guerre sainte recommence ; la Vendée se soulève, montez à cheval et allez vous battre! > Lui, l'ancien philosophe quasi républi-

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cain, lui, le bon patriote, se ré^pir aui^c^iouaps! lui, Tancien laboureqr, faire le coup de feu ! Maiç c^pq} ! ï\ est le (p^rquis de Penarvan, et non plus &|. Paul. {1 habite un c^ât^aq, et non plus une métairie. 1} a pris sops sa garc|e l'honneur de la famille. Passera-t-il pour up lâche ^uz yeux de sa femme, la grande et (ière Renée ? Il s'équipe efi soldat, passe des pistolets à sa ceinture, s*ajust^ le sacré cœqr et la cocard^i blanche, monte à cheval et pique des d^u^. < Je ^uis heureuse et je vous aime, » lui çri^ ^e loif^ Renée, Iç vissige radieux. Un mois après, une charrette à boeufs ramène le pau\Te Paul percé d'une balle, pâle, livi4e, s^ngle^qt : « T^ vivras, tu vivras; je suis heqreuse, je t'ajine, Ipi répète Renée plus radieuse que jamais. — Non, vous ne m'aimez pas et je ne vous aime plus, lui répond soq mari. J'ai lu dans votre cœur. Vous n'êtes pas que femme, vous ète^ up^ héroïne : vous aimez un héros, un prpp^^^ V^n paladin. Je ne suis rien de tout cela. Tétais né pour \b, paix et non pour la guerre ; je ine suis battu par respect hun)£|iii ; je yaU mourir, c'est votre orgueil qui m'a tqé. » Bt il meurt en effet, ayant à peine le temps, avant d'expirer, de bénir la petite fille que sa femme vient de mettre au monde. Nous avons vu l'épouse, si l'on peut appeler une épousQ Mme la marquise de Penarvan. Nous allons maintenant voir la veuve et la mère.

Veuve, elle garde un secret dédain pour U qiémoire de son mari. Elle ne lui pardonne pas de l'ayolr frustrée du héros qu'elle avait cru façonner de ses viriles mains, et d'avoir piteusement emporté dans 1^ tombe le nom de ses aïeux. « Aux poétiques éauip^es de l'orgueil ardent^ aventureux , Bt succédé l'immobilité de l'prgueil farouche et morose. » La marquise laisse le châteaqde ses pères topiber en ruine. La maison de Bourbon est reqiontée sur le trône : même dénûment dans le manoq: qu'avant laRestï^uration. La marquise est trop fière pouif demander l'aumône.

même à la royauté. A quoi bon relever la fortune d*une famille éteinte ? Il n*y a plus de Fkiarvan.

Hère, la marquise n'aime pas sa fille, la jeune Paule. Elle ne lui pardonne ni sa naissance, quj lui rappelle les espérances et la chute de sa maison*! ni son air frêle et cbétif, ni ce caractère fémipin, cette indécision, cette timidité, cette indifférence pour la gloire des aïeux, qu'elle tient de son père et de la branche cadette. « Renée ayait compté 9Mr uq lionceau; il était venu une gazelle. » A Bordeilux, où Paule de Penarvan a pas3Ô quelques mois chez une amie de sa mère, elle s*éprend d*un jeune homme, beay, riche, spirituel : q'est un û)s d'armateur, qui se nomme simplement Henri Gaverley, Il connaît l'orgueil de la marquise, celle que ses amis nomment la grande Renée ; il sait que jamais elle ne donnera sa fille au fils d'un négo* ciant, et Paule le sait aussi. Mais « je vous aime, lui dit-il ; disposez de moi dans Tavenir, comme d*une chose qui vous appartient : je vous donpe m^ vie. n Paule accepte son serment» et, en quittant Bordeaux avec l'abbé Pyrmil, elle écrit k Henri : m Le S janvier issi, veuez demander ma main à la marquise de Penarvan, ma mère. » Le s janvier 1S21, jour où Mlle Paule a ses vingt et uu ^Qs, Hepri se présente au eh&teau de Peuarvan. En vaiu, dans l'intervalle, Paule a fait à sa mère l'aveu de son amour et imploré son conaentemeutt « Vous êtes bien le aaug de votre père, qui épousait sans moi la fille d'une meunière, lui a répondu la marquise. Jamais, tant que je vivrai, Mlle de Por narvaa n'épousera M. Gaverley. » Le S janvier, elle refuse de recevoir Henri. Mais Paule : % Vous êtes venu, Henri , je yoQs attendais. Voilà ma main, elleest à vous.» Paule est fiUe majeure, elle use de son droit. Q'est un coup de hardiesse pour une Penarvan qui est moralement de la branche cadette. Mais elle aime tant! sa mère est tellement implacable ! PeutTétre Mlle Paule a-t-elle lu Raoine„ et se

312 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORAJ^S.

souvient-elle d' Aricie, quand elle va fuir d'Athènes, sur les pas d*HippoIyte :

Ce n'est point m'arracher du sein de mes parents, Et la fuite est permise à qui fuit ses tyrans.

Le lendemain elle quitte le château de sa mère et va s'enfermer au couvent du Sacré-Cœur. Après trois mois de retraite, elle épouse Henri, et reçoit la bénédiction du bon abbé Pyrmil, pendant que sa mère, si Ton peut appeler une mère cette douairière de bronze, prend le deuil de sa fille et la déclare morte.

Telle est en abrégé cette ingénieuse histoire, où M. Jules Sandeau s'est proposé de peindre les effets de Forgueil nobiliaire, quand il règne sans partage dans une àme vigoureuse. En choisissant l'âme d'une femme pour l'y faire dominer, M. Sandeau a pris sans aucun doute le moyen le plus sûr de mesurer toute l'étendue de ses ravages; car c'est là que l'orgueil rencontre en face de lui les sentiments les plus profonds, les plus capables de résistance, la réserve de la jeune fille, la tendresse de l'épouse, Famour maternel; et lorsqu'il en triomphe, lorsque dans une femme il dénature successivement la jeune fille, l'épouse et la mère, il donne assurément l'idée la plus grandiose de sa toute-puissance, du moins dans le mal. C'est là le bénéfice de cette conception. L'inconvénient peut-être, c'est que les bons effets possibles de l'orgueil aristocratique, sa puissance pour le bien, s'effacent et disparaissent inévitablement. On les aurait montrés , si le héros du livre avait été un homme. Nous aurions applaudi chez lui ce que nous avons peine à louer chez une femme, par exemple la fermeté stoïque, qui devient dureté dans un cœur féminin. Une femme ne peut d'ailleurs, comme un gentilhomme, ennoblir son orgueil par les exploits militaires et les dévouements périlleux : elle ne peut ni s'offrir au danger ni

combattre en personne. Elle est réduite à se dévouer par intermédiaire, à prendre des agents qui deviennent ses victimes. Ainsi fait la marquise : elle se donne un mari pour donner un héros de plus à sa maison ; elle l'envoie se faire tuer pour le plus grand honneur du nom de Penarvan, et eUe veut, par surcroît, immoler à sa gloire le bonheur de sa fille. Tous ces beaux sacrifices , elle les fait , on le sent, non à 'une grande idée, non à une noble cause, mais à son seul orgueil ; elle les fait, au péril et aux dépens d*autrui : c'est ce qui les empêche d'avoir de la grandeur; c'est ce qui donne enfin à ce personnage de la marquise, tracé avec tant de vigueur, l'uniformité de l'égoïsme dans toutes les phases de sa vie. Il est tout d'une pièce, coulé dans le granit. Pour atteindre à cette énergique unité, M. J. Sandeau s'est privé des contrastes heureux qu'aurait pu produire dans un personnage de roman le mélange des bons effets de l'orgueil nobiliaire avec les mauvais, et s'est exposé au reproche d'avoir tracé de ce sentiment de l'âme un portrait sévère par omission. Le seul beau côté de l'orgueil aristocratique que M. J. Sandeau ait peint dans la marquise, c'est la hauteur d'&me avec laquelle elle dédaigne de démander à la monarchie restaurée une indemnité de ses pertes, pendant que les nobles familles présentent de toutes parts les mémoires enflés de leurs malheurs et de leur dévouement. Là est la vraie grandeur, là est la poésie. H. J. Sandeau a bien senti que le caractère intraitable de la marquise laisserait aux lecteurs une impression pénible, s'il poussait jusqu'au bout l'inflexibilité. Avec beaucoup d'adresse, au dernier moment, il a rouvert dans l'âme de la grande Renée une porte dérobée par où l'orgueil s'en va et par où reviennent les affections de nature. Paule, une fois mariée, ne peut se consoler d'avoir quitté sa mère: c'est sa punition. Plus elle est riche et heureuse, plus elle pense avec amertume à ce vieux manoir où la marquise languit dans

\f^ solitude et la pauvreté. liiep m peut la distraire , ni les plaisirs du iqonde, ni les vpyages, ni Famour 4e aoo mari, ni les caresses de sa &lle, la petite lien^e. Elle veut revoir Penarvan, topnber aux geqoui^ de sa noère et obtenir son pardon, Gllq part avec son o^ari et sa QUe : ils s*iutroduiaent le aoir par une brèche du pare. L'abbé Pyrmil* averti, prend l'enfant par la main et la conduit à la porte de la marquise : ^

< Entourée comme autrefois dea portraits de ses anoén très, à la lueur d'une lampe ayare, près de deux tisons qui fumaient au fopd de Tfttre, la marquise était assise dans son vieux fauteuil de chéue. Ses traits amaigris, ses yeux caves racQptaient les luttea intérieures qu'elle avait soutepueai le travail sourd , mystérieux, inavoué, qui depuis quatre ana ae faisait en elle. Elle n'était plus que le spectre d'elle-même, maia gardait encore quelque chose de majest tueux et de superbe ; on la sentait vaincue , non soumise. Autour d'elle tout a*était écroulé, tout ; elle souffrait et gémissait; ipaia son orgueil restait debout comme une citadelle assaillie, minée, pressée de toutes parts, qui Uent bon, combat, résiste et refuse 4b capituler, pendant qu'^ ses pieds la ville assiégée, écrasée de boulets, dévastée par la mort et par la famine, crie grAce et merci et ne demande qu*à se rendre. Jamais la solitude et l'ennui n'avaient pesé aur aon cœur d'un poids si lourd qu'en cette soirée d'octobre; elle était accoudée, la tête appuyée sur sa main, quand la porte s'entr'ouvrit et laissa se glisser un enfant. Intimidée par la grande figure qui se tenait au coin du foyer, l'enfant, qui était entrée souriante, s'arrêta interdite au milieu du salon, f^ Qui étep-vousî demanda la mars quise, qui ne savait même pas que Paule fût mère. <- Je i( suipune petite fille. — Approchez, mon enfant. » L'enfant, encouragée, s'avança, et vint poser ses mains sur les bras du fauteuil où aa grand'mère était asaise. « Ck)mment vous

« nomme-t-oii? demanda la iparquise, adoi^cie par pe joli c visage. — Je m'appelle Reqée. » La marqiiisa tras^aiUit, Venveloppa d'un regard ardent et recooifut les ^raits de Paule : elle comprit, devina tout. « Va-t'en, dit-elle d'une • Yûix sour4^ ; retourne yers ta mère, va retrouver Mme Qa- % verley. » llpouvantée par la physionpmie et par l'accent plus que par les paroles qu'elle lie poqvait cqfnprendre, l'enfant se tourna ve^s la porte et s'éloigna toute tremblapte.... GU^ était près de la porte eptr'puverte, et Reiiéfi I^ésitait e]:)CQr^. Au moment de sortir, la petite se retourna: « Ce q'est dope pas vrai, dit-e|)e d'une voix argentine, que c vous êtes mon autre Tpaman? > L'orgueil s*eqgloi|tit et le c(£ur éclata* Renée avait poussé un cri : elle se précipita comme une lipnn^ sur sa petite-QIle, l'enleva eptre ses bras, et l'inondant de l^f ipes , la couvrant de bajsers : < Reste, c reste! s'écria-t-ell§; r^ste,la vie ! reste, le bonheur ! »

La petite Renée triomphe 0e la grsiMe. Elle a vaincn rprgueil. Un enfant de troi^ ans a été plus puissant qu'uQ mari, plus puissant qi^'uqe fille. Elle a, pour ainsi dirp, fait éclore une grand'mèfe (^ans une Aipe oî\ il n'y avait e\\ ni mère, ni veuve, ni femme. Ces inpocentes créatures, avec leur grâce touchante et leur ff^iblesse victorieuse, fopt parfois de ces prodiges-lè. Un déqot^pient si désirable, habilement préparé par la yive peinture de l'isolement et de la tristesse de la marquée, est vi^e ai^tiaf^ctioi) accordée au lecteur, ^ t )e lecteur l'accueille {\vçc enqpreas^ment, tant il est impatient de voir l'héroïnf^ ^^ppuiUer §a cuirasse d'orgueil et revenir aux sentiments humains. Quelques pages riantes sur les félicités de la famille réconciliée achèvent de nous rafraîchir l'esprit , et l'on ferme le livre avec ce plaisir de conscience et de goût que procure le dénoûment heureux et bien amené d'une histoire pleine d'émotions.

En la résumant, j'ai dû laisser dans l'ombre les inci-

dents et les rôles secondaires, pour mettre en relief l'idée maltresse du livre et les principaux acteurs. Je me reprocherais de finir cet article sans prendre congé de quelques personnages qui font dignement figure sur le second plan. J'aime Mme de Soleyre, dont l'aflectueuse pitié et la bonté maternelle pour Paule de Penarvan font si bien ressortir l'implacable dureté de la marquise. J'aime le compère Michfaud, ce meunier enrichi, qui fait le jacobin, et qui veat désenfariner mademoiselle sa fille, en lui donnant pour mari le seigneur de la Brigazière. Il n'est pas jusqu'à dom Jobin,le gros bénédictin, ami de l'abbé Pyrmil, et jusqu'au vieux Germain, le domestique aristocrate, qui ne soient des esquisses très-heureusement touchées. La donnée du roman une fois acceptée, les caractères se déploient dans leur sens naturel; lesévénements s'enchaînent avec ordre et gradation, de façon à mettre en saillie la pensée du livre et à montrer l'héroïne sous ses divers aspects de jeune fille, d'épouse et de mère. Çà et là des observations fines sur la nature humaine font réfléchir l'esprit, et des paysages discrètement dessinés captivent les yeux. Le style, toujours élégant et pur, oflre ce mélange d'énergie et de grâce, d'enjoué* ment et de sensibilité, d'esprit et d'imagination , qui est la séduction des écrits de M. Sandeau. Par l'exécution comme par l'idée première , ce nouveau roman est le digne pendant de Sacs et Parchemins^ et l'on pourrait sans efibrt en tirer une comédie charmante qui serait à son tour le pendant du Gendre de M. Poirier,

{Journal des DébaU, 21 mai 1858.)

ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORAI^S. 317

VARIÉTÉS LITTÉRAIRES, MORALES ET HISTORIQUES, par M. de Sacy. '

Ces deux volumes , imprimés sur un papier solide et en beaux caractères , comme il sied à Touvrage d'un bibliophile, sont un choix des articles littéraires insérés par M. de- Sacy dans le Journal des Débats. Ce recueil était désiré par le public qui , ayant lu déjà une fois avec un vif plaisir les articles de M. de Sacy, pensait fort sensément qu'il les relirait avec un plaisir nouveau , et s'étonnait que M. de Sacy eût assez peu de conflànce en ses lecteurs et en lui-même pour se dérober si longtemps à l'épreuve d'une réimpression. M. de Sacy a cédé enfin , non sans peine. Il a un préjugé contre les collections d'articles. Il y a vingtcinq ans , M. Saint-Marc Girardin venait de réunir en un volume ses articles sur l'Allemagne, et M. de Sacy rendait compte de ce recueil à cette place même où son amitié m*a permis de parler du sien : c M. Saint-Marc Girardin , disait-il au début de son analyse, fait comme tout le monde : il rassemble les principaux articles qu'il a publiés dans les journaux!... Pourquoi n'établirait-on pas dans la république des lettres, comme on disait autrefois, un règlement, une petiteloi en un seul article, qui porterait que quiconque s*aviserait de publier des Mélanges politiques , littéraires ou philosophiques, serait frappé de mort littéraire et déclaré inhabile à se faire désormais imprimer?... De quoi les auteurs auraient-ils à se plaindre? Quand ils ont secoué et vidé jusqu'au fond leur portefeuille , est-ce leur faire tort que d'y mettre le scellé ? N'est-il pas juste de tenir pour morts les gens qui publient leur testament?... »

Chaque fois qu'il lui tombe sous la main un volume de Mélanges 9 ceux de M. Jouffroy, ceux de M. de Féletz, M. de Sacy n'est pas plus doux. Il ne manque pas de répéter qu'il est impossible 9 de faire un livre vraiment digne de ce nom, un livre qui reste, avec des fragments et des articles de journaux. > Il mériterait bien qu'on fût de son avis et qu'on lui reprochât d'avoir rassemblé ses anciens articles I vidé son portefeuille et publié son testament « au risque de se faire déclarer mort littérairement par ses collaborateurs, pIùtM que de composer le beau livre de morale , de littérature , d'histoif'e ou de politique , qu'il est plus que personne capable d'écrire quand il lui plaira.

Mais je me garderai bien d'être d'accord avec M. de Sacy. J'ai trop de plaisir à le réfuter par son propre exemple 9 en lui démontrant que le recueil de ses articles est un vrai livre, un livre excellent « et que la loi qu'il propose coMrë les faiseurs de Mélanges serait à son égard une épouvantable iniquité. S'il veut savoir pourquoi son livre est un livre, on le lui dira en deux mots : C'est (}ué de tous les journalistes, M. de Sacy est celui qui, en un sens , l'est le moins; je veux dire que dans ses articles ce qui tient le moins de place, c'est la chose et le point de vue du jour, la nouveauté éphémère, ce caractère d'intérêt présent et fugitif que donnent les circonstances , ce ton de polémique accidentelle qui , en se mêlant aux écrits , leur ajoute la saveur du moment et leur Ate souvent la gravité et l'autorité. M. de Sacy, dans ses articles littéraires, est plutôt l'homme des anciens jours que tîelui des nouveaux. Tandis que par ses écrits politiques il s'est mêlé à tous les événements , a touché à toutes les questions, et« selon son expretoion, a tiré son coup de fusil dans tous les combatSv par ses travaux littéraires il s'est fait de préférence le contemporain du passé, comme pour y chercher la paix qu'il ne trouvait pas dans la politique. Sans s'interdire qtielques

eicursions panni les écrivains de son temps , il s*est établi au milieu de notre plus beau siècle , il y a Técii en société intime avec les plus grands esprits de notre littérature classique, et quand il a pHs la plume ; c'a été le plus souvent pour nous parler d'eux , avec leur tour d'esprit , et presque dans leur langue. Ses articles sont tnoins des articles de journaux , avec le sehë que c6 mot seul fait entendre, que de courtes études sûr désœuvrés immortelles, des morceaux classiques de critique qui reposent sur des principes où président une connaissante profonde de Tart , un goût sévère et délicat, où respirent l'amour des lettres, l'enthousiasme du beau, le culte désintéressé du vrai. Leur succès ne ressemble pas à la popularité , encore moins à la vogue des écrits qui n'ont en vue que l'heure présente : il se compose de l'estime , de l'affection et du respect des lecteurs les plus polis dans le public le plus lettré , et le recueil de M. de Sacy est un livre qui vivra et <*estera, non la chose du jour recherchée le matin et oubliée le soir. J'ajoute, pour achever d'accabler M. de Sacy, que malgré la diversité des sujets traités dans son recueil, les principes dont je parle, partout visibles sans s'étaler, impriment au livre le sceau d'une unité véritable. En lisant séparément dans le Journal des Débats chaque article de M. de Sacy, on n'a pu guère saisir que le mérite de l'article, on n'a senti que l'impression de l'auteur, sur tel ou tel sujet, au moment précis où il écrivait ; on a été charmé de l'idée ou du sentiment qu'il exprime , mais on n'a pu toujours les rattacher au reste de ses sentiments et de ses idées. En un mot, quoique M. de Sacy mette beaucoup de lui-même dans tout Ce qu'il écrit, son mot, si j'ose dire, forme un tout inflniment trop varié pouf tenir entièrement dans chacun de ces articles. On n'aperçoit qu'un de ses aspects. Dans son livre, on les découvre successivement tous; on voit se fbtifief rensefnble de ses pensées; on saisit leur lien; on se

320 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MOIiALES.

rend compte de sa méthode , comment il va droit à Tidée capitale d'un livre, discute une question avec une logique pressante et une sagacité qui va quelquefois jusqu'au don de prophétie. On note facilement la pente accoutumée de son esprit « qui le conduit presque toujours, quel que soit son point de départ , à l'étude et à la peinture de lui-même; on recueille les confidences personnelles qu'il nous fait; enfin on parcourt M. de Sacy tout entier, tout l'écrivain, tout l'homme.

Il n'est pas jusqu'à son style qu'on n'apprenne à mieux goûter dans son livre. Les lecteurs du journal, qui supposent la plupart que les journalistes écrivent à tire-d'aile , se croiraient un peu dupes, s'ils ne lisaient à la volée. Leurs yeux glissent sur les phrases , et le meilleur du style leur échappe, le plus délicat, le plus fin. Le livre, avec son air majestueux , commande plus d'attention ; on se ferait scrupule de ne lui accorder que le coup d'œil rapide et distrait dont on effleure une feuille volante, et on est récompensé de le lire avec soin, par la découverte imprévue de nouvelles beautés. Je croyais bien connaître le style de M. de Sacy, et je me serais flatté de distinguer entre mille autres une page de lui, sans signature ,^rien qu'à la pureté antique de la langue et du goût , au dédain de l'effet, à la grâce et à l'émotion sincère. Eh bien! j'ai retrouvé dans ce volume de nombreux mérites que le. journal m'avait dérobés : des traits énergiques ou brillants , des métaphores vives et fortes, mais si bien placées, si adroitement fondues avec le reste, qu'elles semblaient faire corps comme chez nos bons auteurs, au lieu de faire saillie comme chez les autres, et que l'art de l'écrivain s'effaçait par sa perfection. J'ai salué au passage , comme une vraie nouveauté, cette image pathétique des souffrances de Pascal : € Les Pensées de Pascal ne sont que le tableau admirable de cette pensée intime, profonde qui le dévorait. Il déchire,

pour ainsi dire^ sa poitrine^ et nom montre son cœur tout san^ glant. » Et ce trait vigoureux sur Voltaire : « Voltaire méprise rhomme , et c'est du fond de ce mépris que sort m torrent inépuisable de moquerie sanglante, » Il suffit à M. de Sacy, pour peindre, d*un mot simple et familier : « Gassendi , un de ces esprits lucides , mais peu élevés , qui ramassent la vérité h fleur de terre. » Quoi de plus expressif que ce mot encore sur la rigueur excessive de M. de Saint-Gyran , retranchant de la vie chrétienne tous les délassements de Tesprit 7 « Saint-Cyran rencontre en passant les lettres, les arts, Téloquence : il les fauche ^ comme une partie des agréments de ce monde, qu'un chrétien peut se retrancher. » Je citerais une foule de ces traits de style qui fuient le lecteur inattentif du journal , et qui se révèlent dans le livre au lecteur recueilli. C'est ainsi que se sont montrés à moi plus pleinement ces dons de vigueur concise et d'imagination contenue, et, si je puis augurer de l'impression du public par la mienne, j'ose prédire à H. de Sacy qu'il devra à la publication de ses articles en volumes, non-seulement la sanction , mais l'accroissement de sa renommée.

J'oublie que M. de Sacy n'a pas confiance dans les J/élanges et ne croira pas sur parole au succès durable des siens. Je vais essayer de lui donner des preuves , en étudiant son livre d'après le plan qu'il a lui-même suivi , c'est-à-dire en examinant tour à tour ses idées sur la morale, l'histoire et la littérature. Je demande seulement une liberté : non pas celle de la critique , je n'ai pas besoin de la demander; je sais que M. de Sacy tolère et même qu'il souhaite les critiques : c'est une preuve d'estime à ses yeux. « J'aime mieux, a-t-il écrit, une critique, même malveillante, qu'un éloge sans réserve. » Il n'a pas à craindre que j'abuse de la critique ni que je n'en use pas. La liberté que je réclame est celle de le louer, quand j'aurai à m 31

3Sa ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.

le louer, comme s*il n'était ni mon collaborateur ni mon ami ; comme si cet article paraissait dans un autre journal et n'était pas signé. Je n'ai jamais plus senti la justesse de la parole de Gicéron : Dece$ aliquandopudorem amicUù/f exwre: il sied quelquefois de quitter la réserve de l'amitié. On me permettra de me conformer à cette maxime et d'applaudir M. de Sacy tout à mon aise, comme si je ne l'aimais pas. La plupart des articles dont ces deux volumes se compo< sent sont postérieurs à 1848. Pendant les vingt premières années de sa vie de journaliste , la critique n'a été pour M. de Sacy qu'une occupation secondaire. Sa grande affaire, c'était la politique. Si jamais il publie un abrégé des cent volumes de polémique improvisés par lui au jour le jour, le public, qui a tout oublié du gouvernement parlementaire, la presse libre et la tribune , leurs combats et leurs combattants , s'étonnera de voir quelles qualités guerrières apportait dans la polémique cet écrivain si calme et si doux dans la littérature. Quand le temps sera venu d'exhumer les souvenirs de ces grandes luttes , ils produiront sur les regards du public, accoutumé à la placidité de la presse pacifiée, l'effet des vieilles armes dont le laboureur de Virgile ramène les débris au jour dans le creux des sillons.

Exesa inveniet scabra rubigine pila,

Aut gravibus rastris galeas pulsabit inanes....

Depuis que la presse politique n'est plus ni militante ni triomphante, M. de Sacy s'est réfugié dans la littérature, non pas sans regret : « La triste sagesse, a-t^il dit quelque part, que celle qui ne sait pas même regretter !» n n'a jamais caché la persévérance de son attachement aux idées libérales ; il n'a jamais cherché, mais jamais fui, l'occasion de déclarer que nos dernières révolufions n'ont rien changé à ses opinions ; il a témoigné de sa fidélité à ses principes, sans ostentation comme sans embarras, avec une fran^

cbise qui lui a valu l'estime de ceux mêmes pour qui son exemple était une leçon. Mais au fond de son âme, aucune amertume, aucune haine. Le patriotisme n'inspire que des regrets : l'ambition déçue allume seule des ressentiments, et H. de Sacy n'a jamais eu d'autre ambition que celle de consacrer à son pays sa plume, sa pensée et sa vie. La chute du régime parlementaire n'a été pour lui que l'interruption forcée de son dévouement. Dans la tente où il s'est retiré, il n'a emporté aucune colère. S'il souffre de son inaction politique , il a pour dédommagement un plaisir de conscience bien dignes de sa délicatesse : c'est que, dans la polémique, il échappe, même aux plus droits et aux plus justes, des injustices involontaires, tandis que dan^ la région plus pacifique des lettres, où le feu et la fumée de la lutte ne nous aveuglent pas, on peut être équitable et se livrer à toute sa bienveillance. L'âme se sent plus reposée, plus fraîche, plus jeune pour ainsi dire, c Ùans cet asile de la littérature, j'ai retrouvé, malgré les années qui se sont accumulées si rapidement, quelque chose de la fraîcheur de mes impressions de jeunesse, et un calme qui convient à mon âge mûr '. » Cette tranquillité du sage, qui n'éteint pas en M. de Sacy la ferveur de ses opinions, maintient dans son esprit l'équilibre, la mesure, plus que jamais nécessaire à la rédaction d'un journal : de sorte qu'en nos temps variables, il aura montré tour à tour tous les talents du journaliste appropriés à l'heure et au moment : la vaillance d'Ajax, aux jours des batailles ; la sagesse de Nestor, à l'heure d'être prudent et de temporiser. Il est par excellence le modérateur! Il forme le lien qui rattache en un faisceau les esprits si divers groupés avec lui autour de la famille Bertin , dans le Journal des Débats. Fades non omnibus una^ non diversa tamen : chacun de ces esprits a son caractère propre et sa physiono-

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