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mie, par où il se distingue des autres; chacun a un trait commun par où il s'en rapproche : ce trait commun, c'est la mesure, la seule unité complètement possible dans une association d'écrivains disciplinés, mais indépendants; et cette mesure, une des plus grandes forces du Journal des Débats, M. de Sacy en est à la fois le gardien et le modèle. .
La nature de ses idées ne le prédestinait pas moins que l'autorité de son talent et de son caractère à tenir ce râle de modérateur au centre d'opinions divergentes quelquefois à leur point de départ spéculatif, mais aboutissant toujours à des principes communs de politique et de conduite. Dans l'ordre philosophique et religieux, par exemple, M. de Sacy n'est-il pas le trait d'union naturel entre ceux d'entre nous qui se rattachent plus étroitement à la foi et ceux qui inclinent d'une manière plus sensible vers la liberté d'examen ? M. de Sacy n'est-il pas tout ensemble philosophe par les idées et chrétien par les sentiments? Spéculativement, sa raison, aussi émancipée que celle de qui que ce soit, aperçoit aussi distinctement toutes les objections , conçoit aussi profondément tous les doutes. Mais une éducation chrétienne puisée dans la famille, le penchant de son âme religieuse et tendre, son goût passionné pour les grands écrivains de TÉglise, ont entretenu en lui, à l'égard du christianisme, un sentiment plus vif que le respect, une sorte d'amour et de piété filiale. Ce christianisme du cœur, c'est le foyer où s'allument et se nourrissent son enthousiasme pour la grandeur morale, son ardeur de spiritualité, son culte pour l'idéal. Sur toutes les questions philosophiques, prenez les solutions les plus religieuses, les plus morales, les plus conformes à la dignité de l'homme, ce sont celles de M. de Sacy. Lors même qu'elles ne s'imposent pas à lui par une irrésistible évidence et qu'elles peuvent lui paraître moins des vérités démontrées que des désirs et des pressentiments de rame, il y incline et s'y repose, comme
dans un port ouvert à tous les esprits raisonnables, et cette espèce de foi philosophique a quelque chose encore de chrétien, car elle tient, chez M. de Sacy, à un sentiment profond de la faiblesse de la raison humaine. La raison humaine, il la respecte, il l'admire ; mais il sait qu'il lui est aussi impossible de trouver en philosophant la vérité absolue que de ne pas philosopher ; il sait qu*au flanc de presque tout système créé par cette ingénieuse raison s'attache une objection qui le ronge et le dévore ! La dignité deFhomme, qui la révère plus que lui ? Lui, si peu haïsseur^ s'est écrié un jour : c Je hais La Rochefoucauld, je le hais du fond de mon âme , » parce que ses Maximes dégradent l'homme et le désespèrent. Il se refuse avec indignation à voir l'égoïsme au fond de toutes les vertus ; l'orgueil même qu'il découvre dans les vertus purement humaines des païens, il l'absout, il l'honore, car c'est un orgueil généreux, et la gloire, l'estime du public, l'estime de soi-même, sont les plus beaux mobiles de conduite, après l'amour de Dieu et l'amour du prochain. On ne lui reprochera pas de ne pas admirer les saints; c'est l'écrivain du xix* siècle que les saints doivent le mieux aimer, car c'est lui qui a parlé de la sainteté avec l'enthousiasme le plus éloquent; c'est lui qui a placé le plus petit des saints au-dessus du plus grand des héros ^ Mais au-dessous des saints, il accorde une belle place aux Socrate et aux Gicéron. Ces vertus purement humaines dont quelques personnes aujourd'hui font si peu d'état, ne lui semblent pas si communes, même parmi les honnêtes gens éclairés par la révélation. C'est, selon lui, le premier fonds et la meilleure préparation à la morale divine, et il faut prendre garde de se mettre au-dessus de la morale humaine, de peur de tomber au-dessous. En cela, M. de Sacy est plus vraiment chrétien que bien des chrétiens, car il comprend
. 1. Voy. la préface des Extraits de Nicole.
mieux rhumilité, rhumilité, c'est-à-dire le signe où se reconnaît le véritable esprit du christianisme. Et non-seulement il la comprend, mais voyez comme il la pratique. J*en trouve dans son recueil un exemple charmant. Il a rencontré dans un ouvrage excellent de morale, V Étude de Vhomm, par H. de Latena, cette maxime sévère : c Satisfaire ses passions et ses caprices au prix de sa fortune, c*est folie ; les satisfaire aux dépens de sa famille , c'est imprôbité. » Aussitôt sa conscience prend l'alarme, et il s'écrie, en frappant sa poitrine : « M. de Latena a raison. On a un goût, un goût très-légitime et très-innocent en apparence, celui des vieux meubles, des tableaux et des estampes, cAuà des livresy le plus traître de tous, parce qu'il se cache sous un air de dévouement à l'étude et aux lettres. Ce goût, qu'estce au fond ? De l'égoïsme, dès qu'il dépasse la mesure, de la passion, et si on le satisfait aux dépens d'une pauvre petite fortune qui est le patrimoine de toute une famille, de l'improbité.... On se croit probe, on se croit sincère, et on ne s'aperçoit pas que vingt fois par jour on manque à la sincérité par de petites perfidies, à la probité par la satisfaction que l'on se donne aux dépens d'autrui.... Pour mon compte, quand je voudrai peindre l'homme en laid,je n'irai pas chercher bien loin mon modèle. » Gela me rappelle le mot de M. de Maistre: « Je ne sais pas ce que c'est que la vie d'un coquin ; je sais ce que c'est que la vie d'un honnête homme : c'est affreux ! » Eh bien ! voilà M. de Sacy tout entier. Avec toutes les hardiesses de l'esprit, il a tous les sentiments du christianisme, il a fait passer dans son cœur la substance de l'Évangile ; de là cette bonne odeur de vertu aimable et touchante répandue dans tous ses écrits. II revient avec tant de complaisance aux sujets religieux, il exprime avec tant de candeur et d'onction persuasive l'impression que font toujours sur son âme les beautés morales de la religion, que dernièrement encore un écrivain de pro-
vince, le comptant au nombre des brebis de TËglise, le trouvait dépaysé au Journal des Débats et le plaignait affectueusement d'être égaré parmi les loups.
Les loups ne sont pas si loups qu'ils ne vénèrent et ne chérissent en M. de Sacy cette supériorité de sa sensibilité religieuse. Pour moi, je ne saurais dire quel charme particulier donne à la morale qu'il exprime ce mélange de liberté philosophique et d'attendrissement chrétien. M. de Sacy a écrit que la plupart des moralistes sont bons à lire plutôt qu'à voir : < On veut bien, dit-il, être le spectateur, mais non la victime de leurs sévérités l Vivre avec Montaigne! mais c'est un égoïste! Avec Pascal! mais je crains sa rudesse! Avec La Bruyère! mais il me peindrait. Ce n'est pas le moyen de me corriger. Si vous voulez me rendre meilleur, montrez-moi du moins de la pitié ! que je sente dans vos remarques les plus sévères ce retour sur vous-même qui diminue la rigueur de la condamnation en la faisant partager au juge^ » C'est précisément là ce que j'aime dans M. de Sacy. Il ne me rudoie ni ne m'humilie; il me plaint, me console, et ce qui plaît encore plus à ma mauvaise nature, il se met de moitié dans tous les reproches qu'il me fait. Et savez-vous pourquoi il est si indulgent? C'est qu'il connaît les hommes pour s'être étudié lui-même. Pour connaître les hommes, il n'est pas besoin, c'est lui qui nous l'afOrme, d'en avoir vu beaucoup. Un solitaire dans sa retraite, qui vit les yeux fixés sur son âme, en sait plus long sur l'ftme hu-^ maine que l'observateur le plus mondain. Le tout c'est d'à* voir de bons yeux : avec de mauvais yeux, vous ne verrez rien dans le monde entier ; avec de bons yeux , vous verrez tout dans une solitude*. H. de Sacy n'est pas un mondain : on ne peut dire de lui ce qu'Horace a dit du sage Ulysse : Morts hominum mviîorum vidit et urbes. Il n'a pas beaucoup