Variétés^ 1. 1, p. 402. — 2. Ihid
voyagé, si ce n'est de Paris à Eaubonne, il n'a pas plus vu beaucoup d'hommes et de pays qu'il n'a lu beaucoup de livres. Mais il a lu et relu dans son âme ; il a fait toute sa vie le voyage intérieur que peu d'entre nous font en eux ; il a découvert dans son cœur des terres inconnues à la plupart des hommes, et en pénétrant ses propres secrets, il a deviné tous les nôtres. Rien ne dispose à l'indulgence commede puiser dans son propre fonds la connaissance du monde! Quoiqu'on ne pardonne pas toujours aux autres ce qu'on se pardonne à soi, on frappe plus doucement, à cause des contre-coups. M. de Sacy ne frappe guère ; ce n'est ni un Père de TÉglise, ni un censeur comme Caton, ni un de ces moralistes dont on a peur. Il est aussi bon à voir qu'à lire; la vie est commode avec lui ; j'estime heureux ses amis, et je porte envie à ses voisins.
Dans un second article, j'examinerai ses idées en histoire et en littérature.
J'ai essayé de caractériser le moraliste en M. de Sacy. Examinons maintenant ses idées sur l'histoire et la littérature.
« Les anciens, a-t-il dit, donnaient pour' fondement à leur système de politique et de morale la grande question du souverain bien. Ils avaient raison : peuples ou particuliers, il faut que nous sachions avant tout quel est le but de la vie. Est-ce l'honneur ou le plaisir? la vertu ou la jouissance? les biens de l'âme, ceux de l'esprit ou ceux du corps? La politique comme la morale roule tout entière sur cette question fondamentale. Si vous ne commencez pas par la résoudre nettement, vous ne saurez ni vous conduire vous-même, ni apprécier la conduite des autres. Vos jugements vacilleront comme vos actions. Vous pronon-
cerez» sans les comprendre, les mots de bonheur, de progrès, de civilisation.... Sous une forme ou sous une autre, je voudrais donc que les historiens mè donnassent avant tout la clef de leur morale, ne fût-ce que pour être sûr qu'ils savent eux-mêmes ce qu'ils veulent dire quand ils parlent de la grandeur d'un peuple ou de la gloire d'un roi. > Cette profession de foi préalable que M. de Sacy demande aux historiens, il l'a faite lui-même à toutes les pages de son livre. Il est spiritualiste, et son spiritualisme est la clef de toutes ses opinions, en littérature comme en politique. Il met l'âme au-dessus du corps, la vie morale audessus de la vie matérielle, et il applique aux peuples la même règle de jugement qu'aux individus. De même qu'un homme pauvre, mais fier et indépendant, lui semble supérieur à'' un homme riche et servile, Rome au temps de Fabricius lui parait plus grande que Rome sous Auguste. Un peuple a beau être opulent, policé, habile dans l'industrie, florissant par le commerce, si les âmes sont corrompues, si l'amour de l'argent les domine, et le besoin du luxe et la soif des plaisirs, c'est un peuple en décadeifte. Je n'affirmerais pas que M. de Sacy ne se laisse pas entraîner quelquefois à un ^cès de spiritualité. On peut préférer comme lui l'âme au corps, les lettres à l'industrieetles livres aux machines sans méconnaître le prix de la civilisation matérielle. Il a dit « qu'il donnerait volontiers pour Y Iliade tous les vaisseaux à hélice. > J'y consens. Heureusement il n'est pas nécessaire de faire le marché : on peut admirer à la fois Y Iliade et les vaisseaux à hélice. Si par hasard, à force d'admirer Ylliade et les livres, M. de Sacy dédaignait les vaisseaux, les machines et l'industrie; si, tout prêt à courir au bout de Paris pour voir une édition princeps^ il ne se dérangeait pas une seule fois pour visiter l'exposition universelle, on aurait le droit de trouver qu'il pousse à l'extrême le mépris de la matière et de lui crier : Ospiritus!
comme Gassendi à Descartes, sans qu*il eût le droit de répondre : 0 caro ! Hais ce sont là de pures suppositions ; et d'ailleurs ce spiritualisme est aujourd'hui si rare, si peu contagieux, que son excès peut ftiire sourire, mais n'inspire que du respect.
Sous l'empire d'un tel principe, les scènes que M. de Sacy préfère dans l'histoire, ce sont celles où la force morale, aux prises avec la force matérielle, y résiste et en triomphe; ce sont les luttes du droit, de la foi religieuse, de la liberté de conscience, contre la violence et l'oppression ; c'est le duel de Pie VU et de Napoléon, de Saint-Cyran et de Richelieu. Il aime ces combats où les âmes éner* giques se déploient tout entières, et d'où sortent presque toujours de grandes œuvres de l'esprit et de grandes actions*. Aussi ce qu'il demande surtout à l'histoire, c'est la peinture des &mes, ou plutôt la peinture de l'âme humaine, de l'homme en général, de l'homme de tous les temps et de tous les pays.
c Enlisant Plutarque, dit-il, je ne dis pas : Voilà Lycurgue et Selon, voilà les deux Gâtons, voilà César et Alexandre tels qu'ils étaient; je dis : Les voilà tels que l'imagination grecque et latine se les dépeignit. Ce ne sont pas des individus plus ou moins brillants, ce sont des types, le type du législateur, le type du censeur romain, le type de l'orateur, le type du conquérant, fit qu'importe que ces tableaux aient un peu plus ou un peu moins de vérité réelle, s'ils m'élèvent l'âme en honorant l'humanité, s'ils m'inspirent le désintéressement, l'esprit de dévouement et de sacrifice, la patience dans les mauvais jours, et s'ils me font aimer la vertu et y croire* 7 »
1. Voir deux belles pages, Tune sur la fécondité des luttes morales et politiques (t. I, p. 358), l'autre sur la supériorité de Saint-Cyran dans sa lutte contre Richelieu (t. II, p. 23).