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génie sur les historiens de l'antiquité. Je ne mets pas Tite-Live au-dessous de M. Thiers; mais je place l'histoire telle que la comprend H. Thiers au-dessus de l'histoire telle que l'écrit Tite Live. Si je cherche une histoire où j'étudie surtout, avec l'art de peindre et de raconter, les secrets de l'éloquence et du style, je choisirai les Décades, ce modèle de l'histoire académique, pour parler comme M. de Sacy. Mais si je cherche, avec M. de Sacy, une histoire qui m'apprenne la guerre et le gouvernement, je prendrai Y Histoire du Consulat et de V Empire, où tous les ressorts du gouvernement sont mis à nu, où l'art de la guerre est développé sous nos yeux avec une incomparable clarté, où non-seulement la vie politique et guerrière de la France, mais sa vie administrative, littéraire, scientifique, industrielle, se déroule devant moi dans sa variété. Cette richesse infinie du fond nuit parfois, je le sais, à la pureté de la forme. Une telle abondance, une telle diversité de détails ne permettent guère cette simplicité lumineuse et cette élégance de composition qui sont les conditions de la vraie beauté, et où l'histoire antique, dans ses cadres plus restreints, a le bonheur d'atteindre. Aussi ne songe-t-on pas à disputer aux anciens la supériorité de l'art. Mais après la leur avoir concédée de bonne grâce, il est permis de croire à ce progrès de l'histoire, qui laisse toute leur gloire aux historiens de l'antiquité, et qu'on peut définir d'un mot : L'histoire, chez les modernes, est un plus grand effort de l'esprit humain, une prise de possession plus complète de la vérité.
Malheureusement cette vérité de l'histoire, M. de Sacy n'y a pas une foi pleine et entière. Il ne semble pas admettre que l'histoire moderne, avec les sources innombrables où elle puise et l'ardeur infatigable de ses recherches, parvienne à une exactitude plus parfaite que l'histoire chez les anciens. Sans doute la multiplicité des documents peut
produire quelquefois la contradiction et l'obscurité. Sans doute, quand Thistoire, se faisant Tavocat d*un système ou d*un parti, prête aux témoignages qu'elle invoque un sens qu'ils n'ont pas et les force à mentir en sa faveur, on peut s'abandonner à un accès d'incrédulité historique. Mais ce ne doit être qu'un accès. L'esprit de système d'ailleurs et l'esprit de parti n'étaient pas moins chers aux anciens qu'à nous. Un Romain du premier siècle qui aurait lu successivement l'histoire de Tibère par Tacite, écrivain de l'opposition, et l'histoire de Tibère par Velleius Paterculus, écrivain du gouvernement, ce Romain, je m'assure, aurait été saisi d'une crise violente de scepticisme. Mais si de la diversité des points de vue de Tacite et de Velleius il avait conclu définitivement qu'il n'y a de vérité ni dans l'un ni dans l'autre, ni chez aucun historien, il aurait, ce me semble, dépassé la mesure permise de pyrrhonisme. Je n'insisterai pas. M. de Sacy aime par-dessus tout l'histoire morale, à la manière des anciens. Je n'ai aucune envie de combattre sa préférence : il avertit dans sa préface qu'il passe aux autres leurs goûts, à la condition qu'on lui passe les siens. Passons-lui donc son goût, à la condition qu'il veuille bien reconnaître qu'à côté de l'histoire morale, qui a pour objet la vérité idéale, il y a une histoire historique qui se propose la vérité vraie, qui ne désespère pas d'y atteindre» et qui même y atteint souvent, à la grande admiration de quelques modernes moins sceptiques que M. de Sacy.
Cette* préférence pour les historiens anciens sur les modernes n'est, au reste, qu'un cas particulier de la prédilection générale de M. de Sacy pour la double antiquité. M. de Sacy est un classique dans le sens le plus précis du mot, et le plus conforme à la tradition. Il y a en effet deux manières d'être classique, que M. Sainte-Beuve a trèsûnement distinguées Tune de l'autre dans ses Causeries
du lundi*. Tose à peine après lui revenir sur les mêmes idées. L'ancien classique , prenant entre toutes choses le xYTi* siècle pour modèle» est classique aussi comme on rétait alors ; il Test, comme Despréaux» à la manière latine plutôt qu'à la manière grecque, en ce qu'il goûte dans les ouvrages d'esprit la beauté élégante et correcte, l'heureuse composition, l'harmonie, la mesure, la bienséance et la justesse, toutes les qualités qui dépendent surtout de la raison, et par où brillent les Latins, plutôt que l'inspiration naïve, la libre originalité et l'essor d'imagination, qui est l'honneur de la littérature grecque. L'ancien classique, comme Despréaux et le xvn* siècle, connaît mieux la littérature latine que la grecque ; il admire Homère, mais il sent mieux Virgile. En dehors de Virgile et d'Homère, eu dehors de la double antiquité et du xvn* siècle, il n'y a pour lui que des régions incertaines et voilées de brouillard, comme le pays des Cimmériens, décrit par Homère dans YOdyssée. Les littératures étrangères et modernes sont un peu à ses yeux ce que les autres peuples, même civilisés, étaient aux yeux des Grecs, des barbares. II ne nie pas qu'en ces pays lointains on ne puisse rencontrer çà et là quelques paysages pittoresques, quelques beaux monuments; mais il est persuadé que dans ces beautés mêmes le sauvage domine, et il n'a pas l'envie de quitter Rome et Athènes pour courir les aventures chez les Espagnols, les Anglais ou les Allemands. H a le goût sédentaire ; il se blottit dans son nid classique et reste au colombier de la belle antiquité.
Le nouveau classique, c'est le pigeon voyageur. Il aime à se poser sur le Capitole et sur le Parthénon, au Parthénon surtout, car le nouveau classique est plus grec que latin, plus ami du spontané et de l'original; mais il est
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cosmopolite, et s*envole à tire-d'aile jusqu'aux plus lointains horizons. Quand il a fait le tour des littératures, qu'il regarde comme les diverses provinces de l'esprit humain ; quand il a étudié, comparé, médité, le nouveau classique s'aperçoit qu'il y a diverses formes du beau appropriées au génie divers des époques et des peuples ; que l'art ancien en est une et l'art moderne une autre; que Dante, Shakspeare et Gœthe sont classiques comme Virgile, Corneille, Pope et Boileau; qu'il faut agrandir l'enceinte du Panthéon et y dresser des autels aux dieux étrangers.
Ces deux classiques ont chacun leurs mérites, et je n'ai pas dessein d'immoler l'ancien au nouveau. Même quand on incline du côté de celui-ci, on ne peut se dissimuler aucun de ses désavantages. Il aspire à la largeur du goût ; mais son culte littéraire est nécessairement une sorte de polythéisme, moins fervent que la foi exclusive et concentrée de l'autre. L'ancien classique est un croyant. Le nouveau est un philosophe; il a tous les honneurs de Timpartialité, il en a aussi le faible, qui est l'hésitation, je ne veux pas dire l'indifférence. Entre les diverses formes de beauté qu'il admire, il n'a pas toujours une préférence assez ferme, il ne marque pas assez nettement les rangs ; 0 manque d'une règle de goût assez sûre d'elle-même pour commander la confiance. Il lui arrive même d'admettre parmi les formes du beau ce qui n'est en réalité qu'une des formes du laid. L'ancien classique, au contraire, ne reconnaissant qu'un type de beauté, court moins le danger de dissiper son admiration et d'égarer son goût. Il ramène à son idéal unique et précis, comme une règle absolue, tous les ouvrages qu'il juge, et, selon qu'ils s'en approchent ou s'en écartent, il décide qu'ils sont bons ou mauvais avec une conviction qui lui donne de l'autorité. L'ancien classique mérite donc un profond respect, d'autant plus qu'il tend h disparaître, depuis que les frontières des littéra^
tures se sont effacées, et que la critique a épousé le goût de chaque pays où elle a voyagé, comme Alcibiade, dit*on, prenait les costumes de tous les peuples qu*il visitait. M. de Sacy est un des derniers classiques de cette regrettable famille. Il la représente avec Tascendant que lui donne Tardeur de sa foi littéraire, et avec une aménité, un charme qui tiennent à sa personne, qui tempèrent heureusement le caractère exclusif de sa doctrine, etqueTancien classique est loin d'avoir toujours. Il n*y a. Dieu me pardonne, que M. de Sacy, au JiV siècle, qui puisse être le bienvenu à déclarer qu'il existe un grand nombre d'excel- lents livres qu'il n'a pas lus et ne lira jamais, et qu'il préfère à tous les vivants une douzaine de vieux amis qu'il a parmi les morts. Mais cette intolérance a un tel air de bonhomie! Retiré dans le passé, comme dans un ermitage, il a une manière si aimable de fermer sa porte à ses contemporains et de leur dire : Mes amis.
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus,
que ce qui chez tout autre semblerait l'égoïsme d'un sybarite ou la rudesse d'un misanthrope a chez lui la grâce d'un sage !
Pourtant, si les contemporains savaient à quel point ils ont à se plaindre de cette sagesse, peut-être seraient-ils moins tendres pour M. de Sacy. Il n'épargne guère les occasions de contredire la bonne opinion qu'ils ont d'euxmêmes en tout genre. En littérature d'abord , cela va sans dire. Il ne nous croit pas seulement en décadence pour le talent et pour le goût. « Le P. Cotton et l'évêque de Belley, dit-il , étaient des gens d'esprit. Ils aimaient les lettres plus que nous ne les aimons. » Nous voilà au-dessous du P. Cotton, même pour l'amour des lettres et des choses de l'esprit. M. de Sacy n'est pas éloigné de dire sérieusement ce qu'en plaisantant disait Voltaire : « Les Athéniens sont
devenus des Welcbes. » Plusieurs de ses articles se terminent par des vœux pleins d*onction pour que nous aimions et respections les lettres, comme les sermons finissent par ainsi soit-U; et, comme lesermonnaire semble trembler parfois que ses ouailles ne gagnent pas le paradis qu'il leur souhaite, M. de Sacy laisse parmi ses vœux percer la crainte visible que nous ne retombions dans la barbarie. Nous n'avons plus de génie, dégoût, d*amour du beau. Que nous reste-t-il? Pas même quelques vertus. « Nous n'avons plus, dit-il ironiquement, le ridicule des vertus de Port-Royal. Qu'avons-nous à la place ? L'amour de la jouissance, enfantant un égoisme doux et modéré dans les meilleurs, un égoisme furieux chez les autres ■• » «Les bonnes gens même d'aujourd'hui ne valent pas, dit-il ailleurs, les bonnes gens d'autrefois. Ce qu'il y a de sûr, ajoute-t-il en riant, c'est que les printemps et les étés étaient plus beaux dans ce temps-là qu'ils ne le sont maintenant. Qui dira le contraire a menti. » La vie moderne elle-même, telle que nous l'a faite la constitution nouvelle de la société, il n'en sent pas le prix. Demandezlui en quel temps il eût le mieux aimé à vivre, il vous désignera le siècle de Louis XIV, et si vous objectez que la condition des gens de lettres manquait alors d'indépendance, je ne suis pas bien sûr que M. de Sacy ne répondra pas qu'il valait mieux être à M. le Duc ou à M. le Prince que d'appartenir au public. Pour moi , je me représente aisément M. de Sacy au xvu* siècle , attaché à un grand seigneur, en possession d'une prébende ou d'une abbaye « délicieuse, » comme il appelle celle de Huet, avec un air d'envie. Je l'aperçois d'ici , dans un commerce familier avec les plus beaux esprits, enthousiaste de Bossuet, approuvant tout de lui, peut-être même sa rigueur contre
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Molière, dont la moquerie attriste H. de Sacy; admirateur de Fénelon, mais se tenant en garde contre les séductions et les chimères de son esprit ; ennemi déclaré de La Rochefoucauld, ami de ces messieurs de Port-Royal et même des jésuites, surtout du P. Bourdaloue, et sans doute amoureux de Mme de Sévigné. Au sortir de ses entretiens avec ces graves et spirituelles personnes, il aurait écrit quelque beau livre de morale qu'un de ses descendants publierait aujourd'hui dans la Bibliothèque spirituelle^ et il aurait été le plus heureux des hommes. Mais M. de Sacy, abbé ou secrétaire de prince au xvn* siècle, et vivant de loisir, aurait-il joué un rôle plus honorable que M, de Sacy, journaliste au XIX*, tous les jours sur la brèche, pour défendre dans ses écrits politiques la cause qu'il a crue la meilleure, et dans ses œuvres littéraires, les principes de goût qu'il a crus les plus vrais! Il est bien doux de vivre dans une société paisible, et si fortement réglée qu*on n'a, pour ainsi dire, qu'à laisser aller les choses et à jouir de soi! Mais il est bien beau de vivre dans une société libre, remuée par ces agitations fécondes dont M. de Sacy a si éloquemment parlé, et où chacun est l'ouvrier de sa destinée, de la destinée de. son pays. Le bonheur de pouvoir librement se développer tout entier, sous un régime d'égalité, c'est le privilège de la vie moderne, et l'on peut s'étonner qu'un des plus dévoués défenseurs des principes de 1789 regrette de n'avoir pas vécu quand ils n'existaient pas. A part toute comparaison entre la religion et la politique, n*est-ce pas comme si un bon catholique regrettait de n'avoir pas vécu à Athènes du temps de Socrate et de Platon?
Qui dirait qu'il fut un temps où M. de Sacy croyait au progrès, et reprochait aux pessimistes qui en doutent, de douter de la bonté de Dieu et de la grandeur de l'hu^ manité T
« Je ne pense pas, disait-il alors , que Thomme travaille, souffre, verse son sang, pour tourner éternellement dans le ménie cercle d'erreurs et de calamités. Non ! la Providence ne se joué pas à ce point de l'homme.,.. Nos pères ont proGté des souffrances de nos aïeux ; nous profitons des souffrances de nos pères; nos fils profiteront des nôtres; rhumanité, dans son existence successive, ne fait qu'un. Cest là une illusion de jeune homme, direz-vous. Soit ! mais je veux en faire l'expérience moi-même. Je la pousserai jusqu'au bout, sauf, s'il le faut, à reconnaître un jour avec douleur que je me suis trompé*. »
M. de Sacy écrivait ces lignes le 2 novembre 1830. Qu'est-
il arrivé depuis qui Tait désabusé? Une révolution. Voilà
l'effet que produisent les calamités publiques sur les plus
fermes esprits. Il faut être doué d'une résignation stoïque,
sinon d'une indifférence épicurienne, pour surmonter la
tristesse qu'inspirent de tels spectacles, pour élever son
regard au-dessus de son temps et de son pays, et pour
retrouver dans la contemplation sereine de l'univers la foi
au progrès du genre humain. Il appartient au tranquille
Montaigne de se moquer de ceux qui , c s'il leur grêle sur
la tète, croient que tout l'hémisphère est en tempête et
orage, » et de se consoler des misères de son siècle par la
pensée que « dix mille parts du monde ne laissent pas de
galler le bon temps cependant. > Les Ames moins froide-
mrat trempées n'ont pas de ces consolations spéculatives
toutes prêtes; le contre-coup des malheurs publics les jette
dans un trouble que les considérations philosophiques n'a-
paisent pas; elles mesurent toutes choses à leur douleur
présente; parce que leur pays souffre, elles croient le
monde malade et conçoivent l'idée de la décadence. Ce n'est
pas de la malveillance ni du pessimisme; c*est l'illusion