‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 43 sur 67 · Tome II, p · texte numérisé non relu

Tome II, p

On oublie que, lorsque Pellisson écrivait ses beaux Mémoires pour Fouquety il était à la Bastille; que Pascal se cachait pour écrire les Provinciales; que la vie de Bossuet est une longue bataille contre les protestants , prélude de la révocation ; qu'Arnauld meurt dans l'exil , Fénelon dans la disgrâce! Peut-être finirons-nous de même par nous transfigurer aux yeux de nos descendants, et par leur apparaître radieux et dignes d'envie, comme apparaissent à M. de Sacy les bienheureux du xvu* siècle ! Peut-être que dans deux ou trois cents ans quelque arrière-neveu de . M. de Sacy, lisant les œuvres de son aïeul, s'éprendra de notre temps et de nous. Peut-être, contemplant de loin, dans notre Académie française, Timage de la littérature du XIX» siècle, s'écriera-t-ilun jour -.t Glorieuse Académie! Grande par le génie de Thistoire, de l'histoire qui raconte et qui peint et de l'histoire qui juge.... grande par l'esprit nouveau de la philosophie.... grande par une critique littéraire qui a su prendre toutes les formes.... grande par l'éloquence du professorat et de l'enseignement.... > Mais je m'aperçois que je place dans la bouche du petit-neveu éventuel de M. de Sacy le discours prononcé par M. de Sacy le jour de sa réception à l'Académie française. Non que je veuille malignement le mettre en contradiction avec lui-même. Mais n'est*il pas permis de nous raffermir un peu dans l'estime de nos contemporains en nous persuadant que ce n'est pas seulement sa reconnaissance et sa courtoisie qui ont parlé ce jour-là, que c'est aussi sa justice, et que l'Académie a pu faire ce miracle de dessiller les yeux de M. de Sacy?

Tavais promis à M. de Sacy de le critiquer : j'ai tenu ma promesse, quoique à regret. J'ai une telle confiance dans la justesse de son esprit, que, lorsque je lui fais une objection, je crois me dénoncer moi-même et m'avouer hors du vrai. Et puis je crains d'avoir mauvaise grêce en argu-

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mentant, même à la légère, contre quelqu'un qui n'argumente jamais. On est mal à l'aise pour critiquer et juger un écrivain qui se défend d'être un critique et un juge. < Je ne suis pas un juge, » a dit M. de Sacy. En effet, il n'a du juge que.rautorité; il n'en a ni le ton ni la méthode. Il ne rend pas des arrêts après des considérants. H se re« cueille, il s'interroge, il transcrit sous la dictée de sa conscience littéraire les impressions que sa lecture a fait nattre en lui, et sa critique consiste à chercher les raisons de ce qu'il a éprouvé. Ses sentiments y tiennent plus de place que ses idées. Aussi en parlant des autres parle-t'il beaucoup de lui-même. Personne n'a mieux réfuté que lui le mot de Pascal : U mai est haissablô. Le moi est haïssable ou aimable, et les écrivains qui se racontent sont ouïes plus agréables ou les plus déplaisants, comme les femmes qui se découvrent beaucoup sont les plus laides ou les plus belles : cela dépend de ce qu'elles ont à montrer. Le moi de M. de Sacy est parfaitement aimable, et nul n'a plus de grâce que lui à le laisser voir. U le sait, et s'y prête volontiers. Chacune de ses idées , avant d'arriver jusqu'à sa plume , est passée par son âme et en a retenu l'émotion. Dans chacun de ses articles on sent palpiter son cœur. Il a dit dans sa préface : • C'est moi que j'offre au public dans ces deux volumes. » C'est lui-même en effet ; il y est tout entier et partout. On croit en le lisant le voir et l'entendre. Chacune de ses pages est remplie de ces traits qui expriment l'homme, qui le peignent au vif. Quand on lésa lues, on connaît M. de Sacy avec toutes les qualités de son âme et tous les dons de son esprit; on est assuré qu'en lui rhomme vaut l'écrivain , ou plutôt que l'homme et l'écrivain ne font qu'un. C'est cette union intime du sentiment et de la pensée, ce sont ces effusions du cœur dans les choses de l'esprit, qui communiquent à ce qu'il écrit un air vrai et original, la séduction, la grâce, et le don su-

préme de la persuasion. G*est ce qui fait de lui un grand écrivain (que M. de Sacy me pardonne!) dans ce genre charmant de critique expansive où il a voulu s'enfermer. Pour la pureté de la langue, du style et du goût, M. de Sacy n*a pas de supérieurs. Par Télévation des pensées, par rémotion profonde, par la sobre énergie et TimaginatioD contenue du langage « souvent il égale les plus éloquents.

M. de Sacy a dédié son recueil à tous ses collaborateurs du Journal des Débats. Us permettront au plus humble d'entre eux d'être leur interprète et de remercier en leur nom H. de Sacy de les avoir associés au succès de son livre. Ce n'est pas seulement un témoignage d'amitié qui les touche; c*est une marque d'estime dont ils sentent le prix et qui leur rend plus chère cette noble profession de journaliste, qu'il honore depuis tant d'années par son caractère et par son talent.

(Journal des Débais, 4 et 6 juiUet 1858.)

ÉTUDES DB PmLOSOPHIS MORALE ET D'ÉCONOlflE POUTIQUE.

M. Baudrillart, notre collaborateur, vient de publier sous ce titre le recueil de ses articles dans la Revue des Deux Mofuks, le Journal des Économistes et le Journal des Débats, Il y a joint deux Éloges couronnés par l'Académie Française, et les Discours Couverture du cours d'économie politique qu'il professe comme suppléant de M. Michel Chevalier au collège de France. Un de ces deux volumes appartient proprement à la science professée par M. Baudrillart. Je l'ai

lu avec autant d'intérêt que de proGt ; mais j'éprouverais quelque embarras à exprimer mon opinion sur des matières que M. Baudrillart a si bien traitées et que je connais si peu. Je réserverai mon examen pour le premier volume, qui comprend TÉloge de Turgot et de Mme de Staël, et des Études sur J. J. Rousseau, Voltaire, d'Alembert, Vauvenargues, M. Royer-GollardetM. Cousin. Dans M. Baudrillart l'économiste m'échappe ; mais dans tout bon économiste il y a un moraliste et un philosophe, quelquefois un philosophe sans le savoir. M. Baudrillart, qui lutte vaillamment pour l'honneur de son drapeau, nous montre dans un de ses discours l'économie politique cosmopolite, s'imposant par la justesse de son principe même à ceux qui la veulent repousser au nom de la doctrine qu'ils appellent nationale. Un bourgeois de Paris, dit-il, est attablé. A l'entendre, il repousse avec horreur les produits exotiques. Cependant on aperçoit sur sa table le poivre et la cannelle ; sa table même est faite d'un bois étranger.... Le tissu dont sa chemise est faite, c'est le coton d'Amérique; son foulard vient de l'Inde, sa cravate du Piémont. Pour qu'il puisse s'habiller comme il s'habille et dtner comme il dtne, il faut que des ouvriers et des marchands de tous pays aient travaillé et commercé pour lui, et que les cinq parties du monde se soient entendues. Quelle leçon, que l'exemple de ce bourgeois, national par principe, cosmopolite en pratique et à son insu I De même parmi les économistes il y en a eu plusieurs, peut-être y en a-t-il encore qui médisent de la philosophie. Pour qu'ils pussent établir leur doctrine antiphilosophique, il n'en a pas moins fallu que tous les philosophes de tous les siècles et de tous les pays eussent mis en lumière les principes constitutifs de la nature humaine et de la société, et posé les fondements de la science morale sur lesquels l'économie politique est venue tardivement s'asseoir.

H. Baudrillart n*est pas ingrat envers la philosophie. Il la respecte, il Taime, il proclame hautement les services rendus par elle à Téconomie politique. C'est au droit naturel que celle-ci emprunte le principe de propriété qu'elle développe et applique; c*est à la morale tiu'elle doit les règles du juste et de l'injuste, et les notions des droits et des devoirs de l'homme envers les individus et les choses. Le lien' étroit qui, aux époques les plus intéressantes pour la science, rattache les doctrines des économistes aux systèmes des philosophes, M. Baudrillart s'eflbrce de le bien faire saisir; il démontre parfaitement qtie toute révolution dans les hautes régions des métaphysiciens a son contre-coup inévitable dans le monde des économistes. De même que la philosophie de la matière a pour conséquence la doctrine du pouvoir absolu, que la fatalité de la sensation, dans l'ordre métaphysique, aboutit, dans l'ordre politique, à la fatalité de la force, et que l'auteur du LMathan^ Hobbes, est à la fois athée, matérialiste et esclave ; de même sur le système de la sensation ne peut se fonder qu'une économie politique frappée de mort en naissant, puisque le matérialisme abolit logiquement la liberté de l'homme, condition d'une science qui repose tout entière sur le principe du travail libre. M. Baudrillart demande donc à la philosophie, c'est-à-dire à la raison humaine, les fondements de la science, qu'elle seule peut donner, et que la religion même ne saurait donner à sa place : car, comme il le dit justement, la tâche du christianisme n'est pas d'enseigner la meilleure organisation de l'État, et la doctrine du renoncement n'a pas d'action sur les lois qui président à la répartition des richesses. Enfin il étudie, il analyse, il juge les idées des philosophes et des moralistes, ses premiers maîtres, dont les leçons l'ont préparé à la science qu'il enseigne, et c'est Tesprit de ces études, le caractère de cette critique philosophique et morale, que je veux définir brièvement.

L*esprit qui préside aux Études de M. Baudrillart, c'est celui qu*il y a quinze ou vingt ans on pouvait encore appeler l'esprit du xix* siècle. Peut-être n'a-t-on plus le droit de donner ce nom à la doctrine spiritualiste. Elle est toujours le drapeau des plus éminents esprits : elle n'est plus que le drapeaa d'une élite. Ils occupent les hauteurs, ils sont encore brillants à tous les yeux comme des phares lointains, mais ils ne gouvernent plus le mouvement des idées. Ce sont, pour ainsi dire, les présidents honoraires de la société. Le devant de la scène est envahi par un groupe plus jeune et plus agissant, autour duquel le public se rallie, et ce n'est pas vers le spiritualisme que le public se sent conduit. M. Baudrillart a nettement aperçu ce changement de direction.il remonte à la source des idées nouvelles; et, quand il croit l'avoir trouvée chez nos voisins d'Allemagne, il en suit le courant, il en marque le progrès, il en mesure les ravages avec une rare sagacité. Qu'on lise l'excellent morceau sur les doctrines religieuses de la philosophie moderne, on verra le vide se faire autour du dieu-personne du monothéisme chrétien, à mesure que les rangs s'épaississent et se pressent autour du dieu-univers des écoles germaniques. H. Baudrillart se représente la philosophie allemande moderne comme un drame métaphysique qui se joue entre ciel et terre et qu'on peut diviser en cinq actes caractérisés par cinq noms ; Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Feuerbach. IBn suivant l'analyse lucide delà pièce, on s'explique par quelle suite d'incidents et de péripéties on a pu passer du dieu personnel de Kant, type de justice et de moralité, qui ouvre l'exposition du drame, à l'homme divinisé, c'est-à-dire à l'athéisme humanitaire de Feuerbach, qui en forme le dénoûment. C'est au pur matérialisme que le cinquième acte nous conduit. Pour Feuerbach, Thomme est dieu, et dans Thomme la matière est tout. Rien n'épouvante la logique du philosophe : les caractères des peuples,

leur génie, leurs mœurs, il explique tout, comme dans l'individu, par des accidents physiques. L'esprit n'est qu'une fonction subalterne dans l'humanité ; avant de penser, l'homme tette. L'homme est un corps qui sait qu'il vit. Vous voulez réformer le genre humain ? Qu'allez-vous faire ? Des sys* tèmes de morale, des lois, des catéchismes? A quoi bon ? Réformez avant tout le régime alimentaire : < La nourri* ture est le lien qui unit l'âme au corps, le principe qui identifie les deux substances.... Le phosphore est la matière qui pense en nous. Plus le cerveau possède ou reçoit de phosphore, plus et mieux il pense.... Nourrissez donc l'homme de manière ^ y augmenter la masse de phosphore* C'est l'usage des pommes de terre qui a amorti le feu des nations modernes; remplaçons ce tubercule malfaisant par un aliment qui électrise le corps, par la purée de pois. Le double progrès de la science et de la société dépend de la multiplication du gaz phosphorique.*.. 9

Feuerbach exposait en 1850 ces folies matérialistes. A la faveur de l'anarchie intellectuelle de 1848, qui les avait enfantées, elles ont pénétré et circulé en France, et trouvé asile dans un grand nombre de faibles cerveaux, toujours prêts à se contenter des explications grossières et en apparence démonstratives que le matérialisme propose. Des esprits très-distingués les ont même accueillies, séduits, à ce qu^il semble, par ce genre d'attrait que prête à un système une origine supposée étrangère, et il n'est pas rare de voir appliquer aujourd'hui à l'étude des individus et des nations, des institutions politiques et des mœurs privées, la théorie philosophique et élémentaire de Feuerbach. Aussi je regrette que M. Baudrillart n'ait pas dépouillé de son masque germanique cette idée à laquelle de spirituels Français n'auraient peut-être pas fait si grande fête, si, au lieu d'une jeune idée allemande, ils n'avaient vu en elle qu'une

vieille idée française. Il est parfaitement vrai que la renaissance du matérialisme, aujourd*hui si menaçant, a- commencé en Allemagne, et que cette triste doctrine nous revient d'au delà du Rhin, armée de tous les arguments que le génie spéculatif des peuples germaniques excelle à forger. Mais TAUemagne n'est en réalité que sa patrie d'adoption. Sa première et véritable patrie, c'est la France du xvni* siècle. Feuerbach, c'est un Helvétius plus hardi, un d'Holbach plus complet, un Cabanis plus systématique. Helvétius réduisant l'homme à la capacité de sentir, et les causes de la supériorité de l'homme sur les animaux à la forme de sa main; d'Holbach expliquant la transformation progressive du pain, du vin et du lait, en matières sensibles et en facultés intellectuelles dans l'homme ; plus tard, enfin, Cabanis ramenant la morale à l'hygiène, et déduisant le caractère commun de certains peuples d'une cause cornmune» l'ichthyophagie, ce sont là les vrais aïeux de Feuerbach. Ce sont les idéeè de la France que l'Allemagne renvoie aujourd'hui à la France, lourdement revêtues d'un appareil métaphysique dont le xvnr siècle, peu ami de la métaphysique , avait négligé de les entourer. Et, dans notre candeur, nous reprenons des mains de l'Allemagne nos propres inventions, dont nous ne voulions plus ; nous adoptons comme des nouveautés scientifiques d'antiques paradoxes honnis et réfutés! Rappelons-nous donc à propos que toutes ces folies sont les nôtres, afin de moins les aimer.

Du reste, M. Baudrillart les combat sans relâche et par un procédé excellent. Il fait dans les idées du xvm* siècle le discernement exact du vrai et du faux; il repousse le faux impitoyablement, il défend le vrai avec une fermeté que rien ne fait fléchir, pas même le discrédit où le xvm* siècle est aujourd'hui tombé. Il est à remarquer, en effet, que la philosophie spiritualiste, quoiqu'elle relève bien plus encore de Descartes que de Voltaire, est suspecte de voltairianisme,

et, à ce titre, impopulaire. Les deux partis les plus considérables, du moins par leur nombre, qui sont en présence, c'est le parti de ceux qui croient tout et le parti de ceux qui ne croient rien, le camp de la religion positivé et le camp de la philosophie négative. Les simples spiritualistes, dont le symbole embrasse Dieu, l'âme, le devoir et les espérances de l'autre vie, sont pris comme entré deux feux, et leur nombre diminue chaque jour. Gela est naturel : les Ames droites, mais timides, qu'épouvante le progrès du matérialisme, avec ses conséquences politiques et sociales, se rallient autour de l'autel, et à la faveur de ces alarmes les conquêtes de la religion s'étendraient plus loin encore, si les soldats laïques qui combattent pour elle ne faisaient pas aussi peur aux honnêtes gens que l'ennemi commun. Pour rester décidément dans le groupe isolé des spiritualistes, il ne faut ni une faible conviction, ni une médiocre fermeté d'esprit. M. Baudril* lart est un des soutiens les plus fermes et les plus convaincus de cette noble cause. Il se rattache à Descartes par les principes de sa philosophie; à Voltaire par les conséquences politiques et sociales qu'il tire du libre examen, par le sentiment profond des devoirs de la civilisation moderne, par l'amour sincère de l'humanité. Il a très-bien compris la différence fondamentale du xvn* et du xvm* siècle. Le xvir, encore pénétré de l'esprit chrétien, croit à la déchéance de l'homme et à la corruption originelle. Tous ses moralistes, religieux ou mondains, si divers par le génie et par le caractère, s'accordent sur un point, la perversité du cœur de l'homme : l'homme, à leurs yeux, est naturellement mauvais ; par suite, la vie est mauvaise. Un esprit tout d'une pièce, qui aurait le courage de pousser ses opinions jusqu'aux actes, et qui prendrait au mot La Rochefoucauld, Pascal ou même La Bruyère, malgré l'indulgence et la grftce dont il voile quelquefois la satire de l'humanité, celui-là se ferait misanthrope ou ermite, et ne vivrait qu'en soi, pour

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y réparer la ruine originelle et y rebâtir le temple abattu. C'est, au xvip siècle, l'œuvre des derniers jours, pour un grand nombre d'Ames coupables et repentantes : elles appliquent tardivement la morale qui domine; la fuite loin du monde, la retraite, l'ascétisme, en sont logiquement le dernier chapitre. Pascal , La Rochefoucauld , Nicole , La Bruyère, sont tous des grands chemins qui conduisent au couvent. Le xvm* siècle, au contraire, s*émancipant du christianisme, relève l'homme de sa chute , proclame sa bonté native et la bonté de la vie. Vauvenargues cherche dans le cœur humain les instincts bienfaisants, les penchants généreux et les grandes pensées, avec autant d'ardeur que La Rochefoucauld la vanité, l'égoïsme et les pensées mauvaises. La conclusion de sa morale, c'est l'action : comme celle du xvn* siècle, c'est la mortification. L'esprit de sa philosophie, c'est l'optimisme, non l'optimisme sot, qui rabaisse la vie en niant les épreuves, mais l'équité du sage, qui oppose au mal particulier le bien général, qui déplore la blessure d'un père de famille renversé par une tuile tombée du haut d'un toit, et qui admire l'influence de la pesanteur sur l'équilibre des mondes. Le vulgaire, dit spirituellement H. Baudrillart, observe l'humanité du point de vue de la tuile qui tombe. Le sage l'observe du point de vue de la loi qui la fait tomber.

Cet esprit de Justice et de bienveillance envers l'homme et la vie, M. Baudrillart l'emprunte au xvm* siècle pour juger le xvm« siècle. Ne craignez pas qu'il se laisse emporter aux représailles et qu'il exalte à l'excès ce que d'autres calomnient. II condamne les fautes de la philosophie ; il déplore ses outrages contre le christianisme, et surtout cette prodi* gieuse méprise commise sur elle par elle-même, et qui l'a empêchée de se sentir chrétienne. C'est une belle page, émue et vraiment, éloquente, celle où M. Baudrillart développe cette idée que la philosophie du xvm« siècle, tout en

combattant le christianisme, était chrétienne au fond, et, à son insu, plus chrétienne que ses adversaires, qu'elle avait tort de prendre pour de vrais chrétiens.

« Lisez la correspondance de d'Alembert avec Voltaire. A travers les moqueries jetées sur des choses que l'abus qu'on en faisait chaque jour sous leurs yeux calomniait auprès des philosophes, à travers l'ironie dominante du ton, vous y serez frappé du désir véritable de voir la raison, les lumières, se répandre parmi les hommes, et du projet formé de contribuer autant qu'il sera possible à les éclairer, à les rendre meilleurs. Ils diront bien : Prenons le monde comme il est, et rions des hommes ; mais ils répéteront qu'il faut les «emr, s'y dévouer. Si la première de ces paroles a été si souvent relevée par les ennemis du xvin* siècle, pourquoi ne pas relever aussi la seconde, qui exprime, après tout, bien mieux leur vrai sentiment, et que confirme leur conduite ? Non-seulement ces hommes ont été trop calomniés, mais ils se sont calomniés eux-mêmes. Ils semblent se présenter à plaisir comme des sceptiques vulgaires, et ils croient, avec une inébranlabe fermeté, à la justice, au bien, à la tâche utile que chacun doit remplir. Ce que Rousseau a dit d'Helvétius : < Ton génie dépose contre tes c principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, > à combien plus forte raison ne doit-on pas le dire de ceux qui nous occupent ici ? Mais leur doctrine même, leur vraie doctrine, ce n'est pas dans leur métaphysique qu'il faut aller la chercher, et ce n'est pas non plus dans leurs attaques prises à la lettre. Que font-ils, ces deux hommes qui se donnent pour les ennemis du christianisme et qui parlent à* écraser V infâme? Us proclament, ils défendent la cause de la liberté, de l'égalité, de la fraternité humaine, c'est-à-dire qu'ils continuent la tradition qu'ils calomnient. Et s*ils la calomnient, cette tradition chrétienne, à qui la faute la plus grande If Leurs adversaires disaient, en montrant la cor-

ruptioQ de dix-huit siècles, les abus qui recouvraient le culte jusqu*à le faire disparaître» TÉglise des temps ignorants, riche et corrompue, superstitieuse ou incrédule, brûlant les livres sans avoir la foi qui excuse les persécutions, exilant ou torturant les hommes, sans égard pour les vertus d*un Rollin, sans pitié pour la jeunesse d'un Labarre; leurs adversaires disaient, en montrant cet amas honteux : < Voilà le christianisme. » Le blasphème a été de les croire. Mais leurs adversaires prenaient la cause du christianisme en la défigurant dans ses idées ^sentielies, et faisaient dans la pratique et dans le gouvernement des sociétés tout le contraire de ce que ses principes commandent. Kux niaient le christianisme en rétablissant ses doctrines universelles, en émancipant Tesprit de k lettre et de la matière, en poussant dans la pratique à TappUcation de ses maximes, en voulant que les inégalités excessives fussent effacées, que la paix devint l'état habituel du monde, que la justice sociale se modelât sur un idéal moins matériel, et que la miséricorde pénétrât même dans la loi '. > Si je voulais exprimer brièvement l'idée qu'inspirent de M. Baudrillart les Études que je viens d'examiner, j'em^ prunterais, pour définir ce disciple de Vauvenargues, quelques traits à l'image qu'il a tracée du maître. Comme lui, il aime l'action; comme lui, persuadé de la bonté de l'homme et de la vie, il garde bravement sa foi à l'esprit et à l'âme, en face des illusions de l'orgueil, des chimères de la volupté ou du sophisme des systèmes, qui s'attachent à la matière avec un amour désespéré. Il est, lui aussi, < un conseiller d'activité, de devoir et de travail, un philosophe qui sait voir le bien à travers les ombres épaisses du mal, la Providence à travers le hasard, le but à travers l'épreuve; » il est de ces esprits délicats et sensés qui remplissent de nobles

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