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blies, autant qu*empressé à signaler les jeunes talents; professeur habile , critique ingénieux « qui continue , par de bons livres, un remarquable enseignement; enfin , un de ces hommes distingués et modestes , spirituels et bienveillants, qui se concilient la faveur de toutes les opinions et les suffrages de tous les juges.
Les Essais d^ histoire littéraire^ couronnés par TAcadémie française , ont été la préparation , et restent , sur beaucoup de points , le développement d*un autre ouvrage de M. Gerusez , qui lui a mérité une autre couronne académique , Y Histoire de la Littérature française. Ce sont des morceaux détachés, des études sur les principaux écrivains français du moyen âge, de la Renaissance, du xvn* et du xvm* siècle. Elles n*ont d*unité que celle de la doctrine, et forment non pas un ensemble de parties étroitement liées , mais une série dont les anneaux peuvent facilement se rattacher les uns aux autres. Ces études ne sont pas des portraits littéraires dans le sens que nous attachons à ce mot , devenu aujourd'hui le nom d'un nouveau genre de critique, où la biographie des écrivains et l'analyse de leur caractère a peu à peu remplacé l'examen des ouvrages : ce sont plutôt des notices, ainsi qu'on disait autrefois, judicieuses et fines, comme celles de M. Suard, mais plus nourries de faits et fortifiées par l'histoire. L'auteur est très-réservé dans les détails biographiques , et porte une grande circonspection dans cette espèce de psychologie littéraire dont nous avons fait une des habitudes de notre critique moderne , inquisitive et indiscrète. Il est sobre d'anecdotes et de citations , retenu et peu aventureux dans les vues générales ; mais ces vues sont nettes et justes , ces détails biographiques sont précis et caractéristiques, ces citKtions sont heureusement choisies , et tous ces éléments , combinés dans des proportions exactes, forment un habile mélange d'histoire proprement dite, d'histoii*e littéraire.
ÉTUDES UTTÉHAIl^S ET MORALES. 355
d*érudition et de critique , qui nous apprend à mieux connaître les livres, les écrivains et les sociétés.
Aussi, dans ce recueil de morceaux détachés, qui n*a pas la prétention d'être une histoire , Tétude individuelle d'un écrivain retrace en même temps la physionomie d'une époque tout entière. Le moyen âge, et même le xvv siècle, dont les traits distinctifs sont la religion , la philosophie et la guerre, ont leur esquisse rapide et iidèle dans les notices sur saint Bernard , Abélard et Agrippa d'Aubigné. Dans les études sur Malherbe, Pascal, Corneille, Mme deSévigne , Boileau , Fénelon , Voltaire et Rousseau , on saisit les différents caractères du xvu* et du xvm** siècle. Sans étalage de généralités , sans prétention au dogmatisme , l'auteur, dans une série de ts^bleaux heureusement dispo* ses , nous représente à merveille le xvu** siècle , ce repos majestueux entre deux périodes de critique et de négation. On admire avec lui cette halte de l'esprit français dans la certitude , au lendemain et à la veille du doute ; puis le doute reprend son œuvre interrompue : l'analyse détruit pièce à pièce la tente glorieuse où s'est abrité le xvii* siècle. La tradition littéraire est attaquée , après elle la tradition religieuse, et enfin les institutions. Le sensualisme campe sur les ruines de la philosophie cartésienne , et demande aux sciences naturelles des arguments inconnus de Lucrèce et d'Épicure. L'esprit français voyage à l'étranger et prépare, par l'imitation, les révolutions du goût; l'art, autrefois désintéressé , devient un moyen d'influence , un instrument de dictature ; le style , mieux approprié aux besoins de la pensée de chaque jour et de chaque moment, atteint le point précis où il n est ni haché ni périodique, et la langue , plus concise, plus claire, plus agile, et pour ainsi dire plus pratique , se console d'avoir perdu son ampleur , sa pompe et son éclat. Pour achever l'esquisse de cette longue période, il ne reste plus à M. Gerusez qu'à
compléter sa galerie par les portraits indispensables de Descartes, de Bossuet, de Buffon et de Montesquieu , et peut-être aussi par ceux de quelques écrivains secondaires. Les hommes de talent , comme on Ta très-bien remarqué, représentent quelquefois mieux leur temps que les hommes de génie , car ils appartiennent tout entiers au présent ou à la tradition encore persistante du passé : les hommes de génie ont déjà un pied dans l'avenir. Dès le xvn' siècle , Bayle , La Bruyère , et même Pénelon , semblent devancer le xvm* ; et au xvm* , certains écrivains de second rang , d'Aguesseau, RoUin , et par certains côtés Yauvenargues, semblent appartenir à un temps qui n'est plus.
Je dois encore un éloge à M. Gerusez : il ne sépare pas la critique littéraire de l'appréciation morale , et il pouvait inscrire à la tête de ses Essais la phrase* de Mme de Lambert qui sert d'épigraphe à son Histaire de la Littérature: « Faites que vos études coulent dans vos mœurs , et que tout le proGt de vos lectures se tourne en vertu. » Les sentiments élevés s'y unissent partout à une critique judicieuse ; et, quoiqu'il sache prêter une expression délicate aux idées purement littéraires, il revient, avec une prédilection d'honnête homme, aux idées de justice, d'humanité, de sage liberté , de tolérance , qui donnent à la critique la vertu d'un enseignement moral. Il aime à venger les grands hommes de la persécution ou de la calomnie. Il a consacré de nobles pages à Anne Dubourg , et on applaudira au passage éloquent où il défend la mémoire de L'Hospital :
« Il s'est rencontré de nos jours un écrivain , un seul , assez hardi pour contester la grandeur d'Ame et la vertu de L'Hospital , et qui n'a pas craint d'écrire les lignes suivantes : < C'était un caractère timide et faible , tremblant « devaiU les partis extrêmes , toujours porté aux termes <. moyens , faisant toujours des concessions aux circon-
« stances , et ne sachant pas les heurter de front pour les « combattre , courtisan habile, laudateur du pouvoir. » Je n'achève pas. II est triste d'avoir à lire de pareilles choses, plus triste encore de les avoir écrites; mais lorsque, pour paraître neuf, on prend le contre-pied de toutes les idées reçues, lorsqu'on ne rencontre pas un crime qu'on ne l'atténue, une réputation flétrie qu'on ne s'empresse de la réhabiliter, le sens moral s'oblitère pendant que le jugement se fausse à ce terrible jeu des paradoxes , et on est entraîné, pai* une pente fatale, à calomnier la vertu même. Heureusement la mémoire de l'homme qui , au xvi* siècle, a été le représentant de la modération et de la justice , de celui qui , pendant sa longue carrière de magistrat et de ministre , ne s'est pas écarté de la ligne du devoir , dont le nom vénéré est devenu le symbole de l'intégrité et du courage , est au-dessus de toutes les atteintes : elle juge souverainement ceux qui ne la respectent pas. »
C'est cet amour généreux pour les grands hommes dédaignés et méconnus qui a rendu M. Gerusez sévère pour Louis XIY, quand il lui reproche avec amertume la misère de Corneille devenu vieux. C'est ce dédain des paradoxes, ce goût des principes fermes et de la vérité, qui lui a inspiré sur les avocats une phrase qu'on excuserait moins, si le morceau où je la trouve n'était pas daté de 1848. Du reste, elle n'en est pas plus rigoureusement vraie. Corneille, selon M. Gerusez, n'aurait pu jamais être un bon avocat, « parce qu'un avocat doit avoir, non pas l'esprit faux, mais indifférent à la vérité ; parce qu'il doit sinon manquer de goût, du moins n'avoir pas le goût sévère ; parce qu'il doit délayer des pensées qu'on accueille avec indlilgence et qu'il débiteavec une assurance intrépide..., etc. > Je ne sais si cela est vrai aujourd'hui, et je m'abstiens, dans le doute de dénoncer M. Gerusez au barreau contemporain. Mais quand il s'agit du siècle de Corneille,
n*est-ce pas bien sévère? M. Le Matti'e, ce grand avocat, n'était pas indifférent à la vérité; Patru, que Boileau consultait, ne manquait pas de goût. Au siècle suivant même, ce furent de bons écrivains, des esprits judicieux et des caractères honorables, que Servan , Cochin et Loyseau de Mauléon, avocats éloquents et respectés, qui portaient au barreau quelque chose de la dignité morale de la magistrature. Peut- être n'est-il donc pas équitable de compter à Corneille pour un titre d'estime son impuissance à parler en public; bégayer n'est pas une vertu. M. Gernsez doit une amende honorable au corps des avocats : je ne demande pas qu'on le traduise devant le conseil de l'Ordre ; mais je le condamnerais volontiers à faire dans son édition prochaine une belle étude sur Pelllsson.
Cette réparation lui coûtera peu, car il est l'équité même. Le caractère général de sa critique, c'est la modération, c'est le juste milieu. Je citerai pour exemples le morceau sur Rabelais , où M. Gerusez développe l'opinion si juste de La Bruyère; l'étude sur Calvin, dont il analyse le génie et dont il flétrit la tyrannie fanatique, et le jugement sur Ronsard, qu'il blâme comme Boileau et qu'il excuse comme Fénelon, avec un éclectisme digne d'éloges : car, s'il faut reprocher à Ronsard d'avoir entassé dans la langue française trop de latin et de grec, on ne doit pas oublier qu'il enrichissait une mendiante, et que, selon le conte, le pauvre qui trouve de l'or remplit inévitablement sa besace jusqu'à la faire crever. Presque toujours H. Gerusez sait écarter les opinions extrêmes et s'établir modestement au point intermédiaire où se trouve la vérité. Rien d'intempérant dans sa critique, rien d'excessif dans son admiration, excepté en deux occasions peut-être, et je lui demande la permission d'insister ici, parce qu'il s'agit des deux chapitres que le public goûterale plus et que certainement Tauleur aime le mieux : Mme de Sévigné et Fénelon.
léserais tenté d*accuserM. Gerusez de cette idolâtrie un peu païenne pour Mme de Sévigné que M. d'Andilly reprochait à Mme de Sévigné elle-même à Tégard de sa fille. Je lui sais gré de tancer si vertement les sceptiques qui, pendant la vie ou après la mort de Mme de Sévigné, ont affecté de sourire en parlant de sa vertu, et je regrette seulement qu'il ne se soit pas souvenu du malin propos de Napoléon à Sainte- Hélène, quand, après une lecture trop superficielle, il osait soupçonner le style si vif des lettres sur Pouquet de n'être pas le style de la simple amitié. Gomme M. Gerusez aurait bien vite renvoyé César à ses Conimentaires et coupé la parole à ce médisant! Je lui sais gré aussi de voiler, en les avouant, les difficultés d'intérieur qui s'élevaient entre Mme de Sévigné et Mme de Grignan , lorsqu'elles n'étaient pas séparées, et d'indiquer ingénieusement que ce n'est pas la mère qui aime trop sa fille, mais la fille qui ne sait pas assez se laisser aimer; quoique en vérité la passion de Mme de Sévigné ait pu quelquefois paraître un peu jalouse, et M. de Grignan se trouver le gendre d'une trop bonne mère. Pour moi, je le crois sincèrement, l'affection que Mme de Sévigné témoigne pour Fouquet est une noblesse de plus dans une femme qui savait garder pour un ami celui dont elle avait refusé l'amour; et, si la mère et la fille n'ont jamais goûté que de loin les douceurs d'une concorde parfaite, la faute en est moins à la tendresse de l'une qu'à la froideur de l'autre. Jusqu'ici je suis à peu près d'accord avec M. Gerusez. Mais quoi ! ce n'est pas assez pour lui d'avoir défendu lecœur et la vertu de Mme de Sévigné, il faut qu'il gagne tous les procès faits à cette réputation si chère. On a dit: Mme de Sévigné n'a pas de goût, et l'on a cité le mot fameux : « Racine passera comme le café. » M. Gerusez prouve pièces en main, que le mot, ébauché par Voltaire, a été achevé par Laharpe, et prêté par lui à Mme de Sévigné; que Mme de Sévigné aimait Racine, qu'elle ne hais-
sait pas le café, et même qu*elle a inventé le café au lait. Je ne nie "pas Tinvention, et j'en remercie Mme de Sévigné! Mais Taccusation de faux goût, dont M. Gerusez la défend, est partie de haut, il le sait ; elle vient de Voltaire, et il ne faut pas dédaigner ses jugements sur les morts dont il n*est pas jaloux. Les meilleurs amis de Mme de^ Sévigné ne reconnaissent-ils pas que de temps en temps sa plume, qui court bride abattue, fait quelques faux pas! Hier encore M. Sainte-Beuve, qui Fadmire si fort et si bien, ne regrettait-il pas ce mot parti d'une telle bouche : Le tripot de Bour- Moue ? Tallemant se plaint qu'on ne puisse pas prononcer devant Mme de Rambouillet le mot de teigneux et quelques autres encore moins séduisants, parce quelle est trop délicate. Parmi ceux qu'il cite et que je ne pourrais citer, il en est que Mme de Sévigné, moins dégoûtée de la langue de son temps, écrit intrépidement de la même plume qui se prend quelquefois d'une coquetterie digne de la chambre bleue d'Arthénice. Elle a le mot leste et l'idée raffinée; ce talent de peindre, qui est si grand chez elle, cette veine pittoresque et brillante, qui fait quelquefois de sa langue, comme de celle de Montaigne, une vraie poésie, elle ne sait pas les contenir. Dans une de ses plus admirables lettres, uo vrai chef-d'œuvre, elle distrait le lecteur ému en lui montrant du doigt « le bras et la main qui tenait le chapeau de saint Hilaire. » Le goût de l'image l'entraîne ; elle vient d'être éloquente et d'égaler Bossuet ; elle tombe dans le joli et donne la main à Voiture. Ce mélange de génie et de bel esprit, de délicatesse et de crudité (le mot est de Voltaire, et il s'y connaissait), a inspiré de tout temps à ses plus vifs admirateurs, excepté à M. Gerusez, un doute respectueux sur la perfection de son goût. Oserai-je avouer à son défenseur que je doute encore, même après l'avoir écouté?
J'irai plus loin, et puisque j'use de franchise, pourquoi ne dirais-je pas à M. Gerusez que son plaidoyer habile
sur l'affaire de Bretagne ne m'a pas tout à fait convaincu? Je m'en tiens à la vieille opinion, et me persuade que Mme de Sévigné n'a pas eu grande pitié des Bretons si cruellement punis! J'admire avec quel art M. Gerusez interprète les lettres de sa cliente et essaye d'y découvrir , sous l'insensibilité apparente, une compassion déguisée en ironie, et une plainte secrète contre le pouvoir. Mme de Sévigné, quoique ancienne frondeuse et fidèle amie du cardinal de Retz, n'était pas à ce point de l'opposition ; la bellemère de M. de Grignan n'aimait pas qu'on se révoltât contre les gouverneurs de province ; la bonne catholique du XVII* siècla ne s'effarouchait pas des dragonnades. En cela elle n'était ni pire ni meilleure que son temps, et l'excuse la plus plausible qu'ait alléguée en sa faveur un autre de ses panégyristes, fort spirituel aussi, et non moins tendre que M. Gerusez \ c'est la liste des honnêtes gens d'alors qui ont applaudi quand le sang coulait I liste curieuse et triste, où l'on trouve à regret les noms de La Fontaine et de Racine, de La Bruyère et de La Motte, de Fontenelle lui-même, et les noms de deux femmes, de deux muses, Mme Deshoulières, et la bonne, l'excellente Mme de Scudéri, qui écrivit à Bussi : « Le roi fait des merveilles contre les hugenots ; c'est une œuvre chrétienne et royale : cela lui attirera les bénédictions du ciel. » Mme de Sévigné, non moins bonne, non moins humaine, a parlé comme Mme de Scudéri ; seulement elle a eu le tort, dans un pareil sujet, de parler avec plus d'esprit qu'elle, et d*aggraver la dureté par la grâce. Ce n'est donc pas sans réserve que je m'associe à l'admiration de M. Gerusez, qui la proclame la femme la plus parfaites du siècle le plus poli. J'hésiterais peut-être à lui opposer une rivale parmi les autres femmes historiques du xvir siècle ; mais