H. Collet, Éloge de Mme de Sévigné^ p
s'il in*était permis de lui en chercher une parmi celles qui n'ont jamais yécu, et d'emprunter à l'imagination des poètes le type idéal d*une perfection plus vraie, j'avouerais franchement que je préfère à Mme de Sévigné la Pauline de Corneille et l'Henriette de Molière : elles ont le bon sens et l'esprit, l'imagination et la raison, la force et la grâce, les affections profondes et bien réglées. Pauline, veuve de Polyeucte, sera, cltmime Mme de Sévigné , un modèle de dignité et de vertu, avec je ne sais quoi de plus contenu, et, pour ainsi dire, avec un cœur plus sage. Henriette, mère de famille, prévenue contre le bel esprit par Texpérience de la maison paternelle, et tournée au solide, comme on disait alors, saura préserver, ce me semble, sa fiUe et son fils de n'être après tout qu'une pédante de beaucoup d'esprit et un libertin fort aimable.
J'arrive à Férïelon. Il est bien difficile, quand on Taime, d'être tout à fait juste pour Bossuet. Les partisans de ces deux grands hommes ont continué à former deux camps, bien longtemps après l'apaisement et l'oubli du quiétisme. Les féneUmiens purs tiennent toujours Bossuet pour un despote; les purs bossuétims tiennent Pénelon pour nn utopiste. Il arrive même que, selon les temps, les deux partis comptent plus ou moins d'adhérents : il y a des moments où Pénelon est victorieux, comme au xvnr siècle ; d'autres où Bossuet l'emporte, comme au xix*. Ces vicissitudes de leur influence et de leur renommée tiennent sans doute à ce qu'à la faveur de cette transformation insensible, que produisent dans la physionomie de certains grands hommes le temps et le lointain, ils sont devenus, aux yeux de l'opinion, les représentants bien tranchés de deux principes contraires. Il n'y a que les Uttérateurs qui cherchent les nuances ; la foule aime les distinctions nettes et les antithèses; les noms propres ont pour elle un sens vif et déterminé , qui tient précisément à la suppression de toute nuance dans les ju-
gements. Pour elle, Bossuet signifie autorité, et Fénelon tolérance. Même quand on n*est pas de la foule, il est difficile d'échapper au piège de l'opinion générale et de la tradition. Si quelqu'un s'est approché de la vérité impartiale, c'est M. Gerusez, qui est un fénelonien modéré. Et cependant il laisse entendre que le vrai sujet du débat, entre Fénelon et Bossuet, ce n'était pas l'intégrité du dogme, respectée par la doctrine du pur amour, mais la suprématie théologîque de Bossuet , inquiète du génie de son rival. Selon M. Gerusez, Fénelon était aux yeux de BossUet, non un dissident échappé de l'Église, mais un sujet révolté contre lui, et l'évêque de Meaux lui a fait une guerre de domination plutôt qu'une guerre d'orthodoxie. Bossuet a défendu cette dictature du génie qu'il exerçait dans l'Église de France, j'y consens. Mais que, dans une cause qui intéressait directement la foi, il n'ait songé qu'au maintien de son om^ nipotence , et qu'en lui le docteur de l'Église ait masqué l'ambitieux, c'est là une de ces rigueurs, contre ce grand homme, dont les amis de Fétielon ont tant de peine à se défendre : car enfin, tout en condamnant les formes dures et violentes de la polémique de Bossuet, et en admirant le géqie et la modération de son adversaire, il tie faut pas oublier le fond de la question. Les Maximes des Saints li*é* talent que l'atténuation des principes de Mme Guyon, que la profession de foi mitigée du quiétisme, et le quiétisme, avec ses raffinements, ses langueurs, ses extases, et cette neutralité expectante de l'âme vis-à-vis de Dieu, était luimême une nouveauté dans la foi, et comme une religion d'élite à l'usage des délicats. Je sais qu'il ne faut pas prêter à Fénelon les conséquences que tiraient de la doctrine du désintéressement les adeptes immodérés : on les a raillées spirituellement dans ce conte de la vieille femme qui prend une cruche d'eau d'une main et un réchaud de l'autre pour aller éteindre l'enfer et mettre le fbu au paradis, afin qu'on
ne serve Dieu ni par espérance ni par crainte. Hais il faut bien qu'il y ait dans le pur amour je ne sais quoi d'énervant pour la piété humaine, puisque celle de Fénelon luimême, quoique préservée de tout excès parla souplesse de son génie, semble atteinte d'une certaine mollesse. Lisez les Leures spirUuelks^ et à côté de cette sévérité de doctrine, qui va quelquefois chez lui jusqu'à la rigidité, vous trouverez un mysticisme vague et affadi qui ressemble peu à la vigueur exaltée des Élévations, un style flottant et mou, une humilité trop humble, et, comme disait Fontenelle, poussée jusqu'à la coquetterie. On reconnaît le pénitent chrétien qui cherche l'héroïsme de l'abaissement volontaire, et qui donne à son église un ostensoir où il a fait représenter la Foi foulant aux pieds les Maximes des Saints. H. Nisard, qui a porté dans l'étude de cette question la pénétration et la fermeté de son esprit, et qui penche du côté de Bossuet avec plus d'entratnement encore que H. Gerusez du côté de Fénelon, a signalé avec une sagacité singulière les périls delà doctrine du pur amour, et mis hors de cause la supériorité de doctrine de Bossuet. D'ailleurs la condamnation portée par le pape contre un prélat qu'il aimait, et qui ne péchait pas, comme Bossuet, par excès de gallicanisme; l'arrêt de l'assemblée provinciale de Cambrai, qui réduisit l'archevêque à conclure, à la majorité des voix, sa propre humiliation ; enfin la déclaration de l'assemblée générale du clergé de France, en 1700, prouvent queFénelon fut réellement un dissident aux yeux du saint-siége et de l'Église de France, et que Bossuet combattit, non pas uniquement pour son omnipotence, mais pour l'orthodoxie. Ce qui a protégé Fénelon devant la postérité, ce qui a presque donné à sa défaite l'air d'une victoire, et à la victoire de Bossuet l'air d'une oppression, c'est la mesure et la dignité incomparable que l'archevêque de Cambrai apporta dans sa défense, sans jamais s'irriter, sans jamais s'oublier. Comment ne
pas être tenté de donner gain de cause à qui nous attendrit et nous subjugue à force d'éloquence, de grâce, de noblesse et de grandeur? Quand Fénelon laisse échapper ce regret touchant : < Trop heureux si, au lieu de toutes ces guerres d'écrits, nous avions toujours fait le catéchisme dans nos diocèses, pour apprendre aux villageois à craindre et à aimer Dieu! » Témotion est bien près de troubler notre justice, et il nous semble qu'un si noble esprit et une âme si tendre ne peuvent s'être égarés. Il nous faut un effort pour reprendre notre équité , pour nous détacher de ce vaincu glorieux qui nous parait une si douce victime, et revenir confesser aux pieds de ce fier Bossuet la victoire de la vérité. Résignons-nous de bonne grâce cependant. Je reconnais volontiers que Fénelon a été supérieur dans une moins bonne cause; M. Gerusez, en retour, m'accordera que Bossuet n'a pas combattu seulement pro domo 5ua, mais pour la défense du temple, pour l'intégrité de l'Église.
S'il en était besoin, du reste, je lui rappellerais, afin de tempérer en lui la prédiction fénelonienne, son bel éloge de la modération. Je veux le citer pour finir, parce qu'en me donnant accidentellement une arme inoffensive contre lui, il est en même temps la devise générale de son livre, et comme la définition de son talent : « La force n'est pas dans les excès, pas plus que la vérité dans les extrêmes. Entre les prétentions exclusives des partis il y a la sainte cause de la vérité et de la justice ; la vraie force est de l'embrasser, le vrai courage est de la défendre. Ce poste intermédiaire n'est pas celui de la faiblesse. Singulière faiblesse, en effet, que de s'exposer résolument aux coups portés de droite et de gauche! N'y a-t-il pas dans ce vrai milieu, si difficile à connaître et à tenir, plus de courage à déployer qu*à la tête ou au centre des factions ? Au centre, on est ouvert et protégé par la foule; à la tôte, la foule vous
pousse et vous prête sa puissance. Le péril le plus grand est à la distance égale des deux camps opposés, où tous les traits, de quelque côté qu'ils viennent, peuvent vous attein* dre. • Cela est vrai en littérature comme en politique, et Ton a vu les factions littéraires prendre quelquefois entre deux feux les critiques modérés. Mais on voit aussi, quand la guerre est achevée et quand la paix refleurit, les critiques modérés servir d'arbitres et de liens aux opinions calmées, et recueillir les hommages des deux camps. Au temps des classiques et des romantiques, M. Gerusez aurait peut-être été criblé de flèches de toutes parts. Dans Tétat de paix littéraire où nous vivons, son livre conciliant, au lieu d'être le point de mire de tous les traits, sera Tobjet de toutes les louanges.
{Journal des Béhats, 12 janvier 18&4.)
ÉTUDES HISTORIQUES ET LITrÉRAIRES, par M. Guvillier-Fleury.
Ce nouveau recueil est la suite naturelle de celui que M. Fleury a d^jà publié sous le titre de Portraits polUiqties et révolutionnaires^ et qui a obtenu un si brillant succès. Dans sesPortraiîs, Tauteur attaquait les fausses idées en politique; dans ses Études, il combat les fausses idées en littérature : dans Tun et dans Tautre ouvrage, il défend spirituellement la cause du bon sens.
M. Cuvillier-Fleury a lui-même indiqué le lien de ces deux recueils en signalant avec beaucoup de justesse celui de la mauvaise littérature et de la mauvaise politique :
< C'est, dit-il, par rindiscipline littéraire qu'on prélu-
dait, sans le vouloir, à Tanarchie politique.... Notre littérature a contribué à ébranler les fondements à peine assis de la société par le relâchement des 4mes, par la mollesse du cœur, par Tanarchie des intelligences, fruit de la confusion des systèmes, du mépris des règles, de l'inconséquence et de l'étourderie des théories novatrices. Cet immense désordre des esprits^ croyex que la littérature de notre époque y a plus contribué que le socialisme. Le dégoût des règles a engendré le mépris des lois. On croyait ne changer que la langue, et on altérait, en se jouant des traditions qui le protègent, le fond même du génie français. On croyait s'attaquer aux remparts, et c'est le cœur de la place qui était miné. La révolution qui est sortie de cet ab&tardissement de l'esprit public par la corruption de l'esprit littéraire a eu Tincontastable cachet de son origine; elle a été sans règles, sans idées, sans énergie, si ce n'est celle de la destruction, sans initiative, sans génie. Elle est bien la révolution d*un peuple tombé dans la langueur et l'amollissement intellectuels, et glissant sur le penchant d'une décadence littéraire. On a dit de la Rome des empereurs que la corruption de ses mœurs était le châtiment de ses victoires. Notre littérature depuis trente ans a plus fait pour la revanche de l'Europe que les traités de 1815. Elle nous a plus profondément amollis et dénationalisés. Ceux qui s'en consolent, parce que nos drames sont joués à Moscou et que nos romans passent le Rhin, comprennent étrangement, il faut l'avouer, la mission civilisatrice de la France 1 »
La défense de l'ordre en politique et de la règle en litté* rature, voilà le dessein de M. G. Fleury, et ce dessein forme l'unité visible de tous ses écrits. M. G.-Fleury est un des plus habiles et des plus vifs jouteurs sur qui l'ordre et la règle aient jamais pu compter. Il fait payer cher à certains dissidents les affronts que la tradition das*
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sique a reçus de leur main, comme il récompense avec la ferveur d*un coreligionnaire les zélateurs fidèles des bons principes : personne n'a mieux loué que lui M. Saint- Marc Girardin et M. Nisard. Mais qu'on ne lui croie pas un tel goût de la règle, qu'il ne comprenne et n'aime pas la liberté. Il sait à merveille admirer les écrivains même les plus contraires à lui, c'est-à-dire ceux qui, plus amis de la liberté que de la discipline, ont racheté par des qualités vraies les écarts de leur talent. Il n'est inflexible que lorsqu'il pose les principes ; quand il les explique, il sait proportionner doucement la peine au délit, et même, pour prendre le mot de M. Cornuel sur un prédicateur sévère dans la chaire et indulgent au confessionnal, on peut dire qu'il en rabat un peu. Je ne m'en plains pas. S'il faut être d'une grande sévérité quand on proclame les règles du goût, il est bon d'être modéré quand on juge les écrits; en critique, l'application indulgente de la loi n'est ni de la connivence ni de la faiblesse; c'est la tolérance d'un esprit libéral, c'est la politesse d'un homme bien élevé.
M. G. Fleury à tous les titres pour exercer cette magistrature tempérée par les égards; il a cette raison aiguisée qui donne du charme et de la nouveauté aux idées justes; il a l'accent de conviction, qui donne de l'autorité au jugement; il a la pointe de malice et d'ironie, qui tient les délinquants en respect et le public en gaieté; mais il a aussi, pour ainsi dire, cette cordialité de l'esprit, qui, en s'unissant au bon goût et à la finesse du style, lui ramènent peu à peu ceux qui^ aux premiers coups de sa critique, se seraient volontiers éloignés. Il aime trop la polémique, et il a trop abondamment la verve qui pousse la plume en avant, pour qu'on ne lui sache pas un gré extrême du ménagement qu'il met à la conduire. Parmi les écrivains qu'il passe en revue, plus d'un a été atteint, et d'une main sûre; pas un n'a dû se sentir blessé. Il n'est pas de ces
critiques qui heurtent avec violence à la porte des écrivains comme de vrais agents de Tautorité publique, pour leur dire brusquement que leur esprit n*est pas en bon état, ni leur style bien tenu; il frappe doucement, en les avertissant avec politesse que la critique fait sa ronde, et qu'ils aient à se garder des contraventions à l'avenir ; il frappe en moniteur obligeant : Ecce sto ad ostiwn et pulso^ comme il est dit dans FËcriture, et il est partout le bienvenu, même chez ceux qu'il est forcé de mettre à l'amende.
Ajoutons, pour ne rien oublier, que M. G. Fleury trouve, dans son excellente éducation littéraire et dans les études approfondies qu'il a faites de la double antiquité, le droit de veiller sur la tradition classique et de la défendre. N'est pas classique qui veut; quand on se donne pour tel, c'est bien le moins que d'avoir fait ses preuves : le goût classique n'est pas un sentiment négatif; il ne consiste pas seulement dans la haine du mauvais goût; il suppose des études sérieuses, un commerce assidu avec la Grèce et avec Rome, une admiration intelligente de nos deux grands siècles littéraires, et (ceci est une condition que je demande la permission d'ajouter, pour compléter ma déCnition par l'exemple de M. Fleury) une largeur, une tolérance d'opinion, qui est le privilège et la distinction de la critique de nos jours. M. G. Fleury appartient à l'école classique» mais classique telle que l'a faite la longue guerre du romantisme» guerre féconde qui a porté ses fruits. Il y a bien peu de critiques aujourd'hui qui soient restés tels qu'ils étaient en 1820, et qui se tiennent religieusement enfermés dans le Credo de Fécole impériale, dernier monument d'un âge littéraire évanoui. Le soufQe des idées nouvelles a pénétré partout, il a rajeuni le goût public, et un vrai classique d'aujourd'hui, sommé de s'expliquer, ne pourrait pas se définir lui-même comme il se serait défini il y a trente ans. Il ne dirait pas, suivant une poétique trop raisonnable, que le in 24
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génie c'est le bon sens, et que Boileau est le dictateur du Parnasse. Sur le Parnasse agrandi il ferait asseoir avec les anciens tous les modernes qui ont accru le domaine de l'esprit humain. Il ne se timdrait pas prisonnier dans une seule époque et dans un seul pays, mais il voyagerait à la recherche des grands hommes de toutes les nations et de tous les temps; il ne s'effrayerait pas de cet air de nouveauté et de ces inégalités de génie qu'ont souvent les plus grands de tous, comme un Corneille ou un Shakspeare, parce qu'il ne composerait pas le bon goût de ces qualités modérées de correction, d'élégance et de sagesse, dont aimaient à le former les élèves de Lamotte et de Fontenelle. Il n'arrêterait ni l'élan de la force ni l'explosion de la passion, sous prétexte de ne pas laisser l'esprit ni le cœur perdre leur équilibre, et de maintenir dans les ouvrages la proportion, le bel ordre et cet arrangement calme qui satisfait k la règle, qui platt au goût et qui repose les yeux. Bnfln il relirait l'article excellent et charmant de M. Samte- Beuve : Qu*e8t-cé qu'un cUuriqmf et dans ce panthéon» ou<* vert par l'écrivain d'une main généreuse à tous les génies dignes de l'habiter, il placerait au-dessous des grands mattres les disciples prudents et heureux; au-dessous des créateurs avec leurs élans suMiroes et leurs chutes, les régulateurs avec leur allure modeste et continue. Pope audessous de Shakspeare, Dryden au-dessous de Milton ; les classiques pour ainsi dire honoraires, au-» dessous des classiques toujours en exercice, qui veillent sur la tradition en frayant de nouveaux chemins k la liberté. Voilà le véritable bon goût d'aujourd'hui, prudent, libre el généreux, sans parti pris d'école ni jalousie de drapeaux, cosmopolite sans indifférence, contemporain de tous les Ages, concitoyen de tous les pays. Voilà comme M. G. Fleury esl classique, et qu'on ne s'en étonne pas : son amour pour la littérature antique, et ses études grecques et latines, ai
fortes et si brillantes (car M. Fleury est un des élèves les plus distingués de Tancienne Université), lui ont rendu facile et naturel ce sens délicat de toutes les beautés. Nous sommes revenus aujourd'hui de cette défiance ombrageuse qu'inspirait, il 7 a trente ans, la littérature antique : on croyait qu'elle ne pouvait être qu'une école de discipline étroite, eioellente pour accoutumer les esprits à la règle, mais à la condition de supprimer leur liberté. On tenait les élèves de l'antiquité pour obligés d'avance , et par principes, à ne rien admirer, à ne rien aimer, à ne rien comprendre, de ce qui s'écarterait des modèles antiques, et à nier toute beauté qui n'était ni grecque ni romaine. Cette illusion est dissipée. On a vu que les esprits les plus empressés à accueillir les idées nouvelles, et à y démêler ce qu'elles pouvaient avoir de juste et de vrai, à rapprocher des modèles antiques les classiques nouveaux de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie, et à consacrer leur jeune gloire avee un respect clairvoyant, c'étaient précisément les hommes qui avaient vécu dans la familiarité la plus intime des anciens, c'étaient les écrivains du Globe^ armés pour la plupart de fortes et solides études, et nourris des plus purs chefs-d'œuvre de la double antiquité. C'était le maître de la critique française, M. Yillemain, qui, du haut de sa chaire classique de la Sorbonne, expliquait et jugeait ces nouvelles beautés, et faisait l'éducation de ce nouveau goût littéraire, plus libéral et plus varié, qui est celui des bons esprits de notre temps.
C'est qu'en effet l'antiquité enseigne la liberté, non la servitude; c'est que les images qu'elle nous a laissées dans ses œuvres de l'homme et de la vie ne sont pas seulement cdles de l'homme et de la vie antiques, mais des images générales et universellement Traies, des révélations sur l'homme de tous les temps et de tous les pays, qui nous préparent à comprendre et à aimer dans les autres litté-
ratures toutes les peintures fidèles de la vie et de Thumanité. C'est par là que Tétude de l'antiquité, comprise et poursuivie dans un bon esprit, est une discipline excellente pour former l'homme de goût, tel que nous l'entendons aujourd'hui, le juge impartial, libre et tolérant. C'est sur les bancs de l'école, en expliquant son Homère et son Virgile, que M. C. Fleury a certainement appris à juger avec tant de justesse des poètes de nos jours, qui ne ressemblent ni à Virgile nia Homère, et à discerner et à louer en eux des beautés purement modernes. H le sent bien luimême, il reconnaît tout ce qu'il doit à ces maîtres immortels de sa jeunesse, il les cite souvent, trop souvent au gré de certains juges, mais non à mes yeux, car ce ne sont pas là seulement les citations de la mémoire, ce sont celles de la reconnaissance, et un bon sentiment n'a pas besoin d'excuse. M. C. Fleury n'est un excellent critique que parce qu'il est un scholar, mais un scholar sans pédanterie, qui a appris d'Homère à juger sévèrement l'Ulysse de M. Ponsard, mais qui a appris d'Horace à goûter certains vers charmants de M. de Musset.
C'est avec ce goût de la règle et ce respect de la Hberté que M. C. Fleury passe en revue toutes les productions intéressantes de Fart contemporain, depuis le roman jusqu'à l'histoire, depuis la &ble jusqu'au sonnet. U ne laisse dans l'ombre aucun, genre littéraire, même parmi les plus humbles. Son livre, par sa variété même, est une parfaite image de notre littérature contemporaine. On a reproché souvent aux ouvrages formés d'une réunion d'articles séparés, ce mélange de sujets et ce brusque passage d'un genre sérieux à un genre familier, d'un grand écrivain à une médiocrité. Je sens tout ce qu'y perd un livre en unité et même en gravité; mais j'avoue aussi que par cette apparence de confusion, sous laquelle se retrouve d'aiUeurs l'unité des principes du critique, le livre reproduit plus
fidèlement la physionomie un peu troublée de notre littérature, où tous les genres se pressent les uns à côté des autres, sans hiérarchie bien établie, parce que le public n'a pas pour Tun ou pour l'autre de préférence bien marquée, et qu'il se laisse tomber avec une molle complaisance des plus sérieux aux plus légers. Il n'y a pas de subordination dans les genres, parce qu'il n'y a pas de discernement exact dans le goût public, et, depuis que les genres ont envahi les limites les uns des autres, ils ont appris à ne plus se respecter. Le sonnet, l'humble sonnet, se croit un grand seigneur, et M. Fleury lui consacre un article spécial , ni plus ni moins qu'à Y Histoire de Marie Stuart , de M. Mignet, ou à celle de Mme de Longueville. Le roman a été, dans ces dernières années, le véritable roi de la critique, et M. Fleury s'y prend à plusieurs fois pour dire au roman ses vérités. Il lui accorde trois ou quatre chapitres. n faut bien que la critique donne à un genre littéraire dans ses comptes rendus la place qu'il s'est faite dans l'opinion. Cest par là que le recueil de M. G. Fleury est l'écho fidèle en même temps que le juge clairvoyant des succès littéraires, et que, par l'insistance de ses louanges ou de ses critiques, il donne la mesure du rang que certaines œuvres occupent dans l'opinion de notre temps. Cette bigarrure donc, inévitable défaut d'un pareil ouvrage au point de vue de l'art, est, au point de vue de l'histoire littéraire, une vérité de plus.
Maintenant je voudrais caractériser rapidement la manière de M. Fleury. C'est un critique logicien plutôt qu'un critique peintre. Il saurait sans doute au besoin raconter la vie des écrivains , et faire habilement sortir de l'analyse de leurs écrits la révélation de leurs caractères et de leurs sentiments; mais il aime mieux discuter leurs idées, et il les discute à merveille. Il faut une rare flexibilité d'esprit assurément pour pénétrer jusqu'au cœur des écrivains
qu'on juge, pour saisir avec justesse les traits si divers de leurs physionomies, et pour les comprendre et les représenter si bien qu'on semble se confondre successiTement avec chacun d'eux au moment où on le décrit ; c'est là , en critique, le mérite particulier de l'école psychologique. Mais » quand on laisse de côté la personne des écrivains pour s'occuper surtout de leurs ouvrages , c'est un bien grand mérite aussi que de discerner du premier coup d*œil les idées importantes qu'ils renferment, d'y marcher droit, sans s'écarter en chemin, et d'en aborder la discussion avec une lucidité d'esprit qui ne laisse pas d'équivoque , avec une vigueur et une abondance d'arguments qui ne permettent pas la réplique. Ce mérite est celui de Fécole rationnelle, à laquelle M. G. Fieury me semble appartenir: elle n'a pas l'attrait historique , anecdotique et pittoresque de l'école qui raconte les hommes et qui les dépeint; elle ne fait pas de confidences et d'aimables indiscrétions ; elle ne force pas les écrivains à se confesser devant nous ; elle ne met pas leur cœur entre nos mains. Elle nous fait juges de leurs idées, et c'est elle qui prononce, en dernière analyse , sur la destinée de leurs ouvrages et la valeur de leur esprit. C'est un beau rôle encore que celui-là. La critique psychologique demande plus de sensibilité , d'originalité et surtout de souplesse ; on peut à la rigueur s'y passer de principes. La critique rationnelle yeut plus d'idées, plus de logique, plus d'unité dans l'esprit, plus de consistance , plus de qualités oratoires : dons précieux et plus rares aujourd'hui que les autres, parce qu'on raconte plus qu'on ne raisonne. M. C. Fieury les possède et il les montre dans la plupart de ses articles, notamment dans celui qu'il intitule Les causes deM révoluti^ française. Il y réfute l'opinion d'un écrivain, M. G. de Gassagnac, qui a découvert dans ces derniers temps que la révolution française a été faite par Louis XVI, qui en est le véritable agent provocateur,
et que, loin d'avoir hâté la civilisation delà Franee, elto ii*a été autre chose qu'une stupide et sanglante inutilité. » M. G. Fleury n'est pas un Jacobin; ceux-là le savent qui ont vu de quelle main ferme et vengeresse il dessine les portraits révolutionnaires de 89 ou de 48 ; mais il a été nourri des principes de 89. H déplore les crimes de la révolution, mais il en admire la grandeur, et il voit avec indi* gnation et pitié de pauvres sophistes l'insulter et l'avilir. D pose nettement et vivement la question : « La révolution, fille légitime de Louis XVI, lui a été volée par l'Assemblée constituante, comme un enfant changé en nourrice. Aujourd'hui elle intente, par la voix de M. G. de Gassagnac, un procès en revendication d'état à ses oppresseurs , la fille des rois plaidant contre la fille de Harat. Ainsi, la Révolution, rapetissée, avilie, travestie jusqu'à n'être plus, aux yeux du monde , qu'un tour d*escamotage digne des tréteaux delà foire; la Révolution, inutilement dépensière, inutilement sanglante, ayant employé soixante ans d'âge, quatre milliards de francs, cinquante mille tètes de victimes, à jouer ce rôle infâme et subalterne, et n'étant entrée dans la famille révolutionnaire démocratique que par usurpation, en prenant le nom, la place, les honneurs, les privilèges et le patrimoine d'une autre : tel est , dans sa formule extérieure, le système historique auquel s'est arrêté H. G. de Gassagnac. > Yoilà la proposition. Voici maintenant le début de la réAitation : je me sers à dessein de ces termes techniques ; il y a beaucoup du discours dans les articles de M. Fleury, et il se montre souvent orateur autant qu'écrivain ; oratoribus magis qiuim grammatieis annu^ merandus (que M. Fleury me pardonne cette première citation !). Il emploie ici la figire de l'ironie, et Ton conviendra qu'elle ne pourrait être mieux placée.
« Il ne faut, ce me semble, ni une portée d'esprit supérieure , ni une profonde connaissance de notre histoire
pour apprécier ce que le système historique de M. G. de Gassagnac présente au premier abord (car je ne le juge encore que par ses dehors) d*étrange, de paradoxal, d*incisif, de contraire à toutes les notions, et, si vous le voulez, à tous les préjugés du sens commun. Comprenez-vous < ce siècle de Voltaire, » qui n*a pas lu Voltaire? Comprenez-vous cette France du 29 décembre 1786, qu*il faut réveiller, à la suite de ces grandes luttes, du sommeil de sa sécurité et de son ignorance? Comprenez-vous cet esprit révolutionnaire qu'un roi doux et pacifique déchaîne et démuselle de sa main royale? Voyez-vous ce roi c folliculaire et bandit > portant devant Thistoire et devant Dieu, comme nous le dit H. G. de Cassagoac, la responsabilité de tous les crimes qui défrayent dix ans de nos annales , et jugé avec cette justice expéditive des Animaux malades de la peste y que La Fontaine a inunortalisée :
La peccadille fut jugée un cas pendable !...
Voyez-vous cette révolution qui a rempli un monde , sortant d'un tour de gobelet exécuté à la barbe d'un roi de France , en présence de ses parlements ralliés, de sa cour indignée, de son armée fidèle, par des hommes tels que Mirabeau, Lameth, Barnave, La Fayette? Voyez-vous enfin cette mémorable et féconde époque, cette immense transformation d'un peuple et d'un continent , produites par un quiproquo burlesque, et la révolution française écrivant sur la dernière page de son histoire le nH)t ridicule : Mystification? Il suffit, et même avant d'examiner plus à fond les preuves historiques sur lesquelles le spirituel écrivain appuie son système, il suffit d^onontrer ainsi, par une échappée de son livre, le dessin extérieur et le dehors pittoresque, pour faire comprendre qu'il y a là, à un degré extraordinaire, couleur et figure de paradoxe. L'auteur
au surplus, le reconnaît lui-même sans jactance» mais aussi, comme on le pense bien , sans humilité. »
Voilà un des exemples de ce qtie j'appelais tout à Theure la manière de M. Fleury. Il saisit dans un ouvrage Tidée qu'il veut combattre; il l'expose franchement et de bonne foi, mais sans s'interdire, en la reproduisant, ces expressions piquantes et ces tours railleurs qui avertissent le lecteur des côtés faibles de l'idée, et préparent la réfutation; puis il l'attaque avec une vivacité mêlée de prudence, et en commençant par détruire, pour ainsi dire, les ouvrages avancés , avant de monter à l'assaut. Il se complaît dans cette stratégia de la logique, et il y excelle , car il est de ceux qu'on appelle au théâtre des raisanneu/rs , en bonne part, bien entendu. Il accumule objection sur objection; il met l'auteur en contradiction avec lui-même : et quand il a sapé tous les échafaudages d'un système, quand il l'a fait crouler à ses pieds, il s'égaye sans doute aux dépens de l'architecte , et alors son ironie, sans être malveillante, ne manque jamais d'être bien affilée ; mais il s'applique aussi à remettre la vérité debout sur les ruines de la théorie qu'il a renversée , et à rebâtir après avoir détruit. C'est ainsi qu'après avoir fait tomber sous les coups de la raison et du ridicule le système de M. de Gassagnac, il expose à son tour brièvement, mais avec beaucoup de justesse et de netteté, les vraies causes de la révolution française, et qu'il rétablit les titres méconnus du droit, de la philosophie, de l'humanité. M. Fleury ne manque jamais, après une discussion , de faire ainsi au bon sens sa part : après la guerre et la victoire , il stipule pojir la vérité. C'est à la fois plaisir et utilité pour le lecteur, que le combat amuse , et à qui profite la conclusifp de la paix.
Je me reprocherais d'insister exclusivement sur les solides qualités de la critique de M. Fleury, sans en indiquer d'autres, plus fines et plus délicates, qui, en s'ajoutantaux
premières, leur donneDt un vif attrait. On les remarquera avec plaisir dans quelques articles sur des ouTrages de femmes. Même avec les femmes» M. Fleury discute encore, témoin sa critique du Livre des femmes mariées de Mme de Oasparin; mais alors il met aimablement la sourdine à sa dialectique, et il donne à sa contradiction tous les a|[rôments de l'approbation la plus flatteuse. Notez qu'il ne sacrifie rien de son opinion , et qu'à ces avances de la politesse la critique ne perd rien : l'esprit juste et sévère est toiqours là, vdllant et grondant, mais grondant d'une voix douce et respectueuse , qui avertit et n'épouvante pas. Une fois même, au lieu de discuter, M. Fleury s'est mis à peindre, et alors il est sorti de sa plume une esquisse vraiment charmante , sobre de traits, délicate, et distinguée de tout point, le portrait de Mme deTracy. Il est curieux de yoir comme, en retraçant le portrait de cette femme spirituelle, le pinceau du critique , naturellement vîf et vigoureux, s'est adouci, j'allais dire s'est amorti jusqu'à rencontrer ces qualités si rares, la gr&œ et le charme I Ailleurs, et dans des sujets où l'imagination n'a pas besoin d'être si pure ni le style si réservé , comparant à l'héroïne de l'abbé Prévost certains personnages du drame moderne qui sont la postérité dégénérée de Manon LescatU^ il indique avec beaucoup de délicatesse le trait qui sépare le romancier du xvni* siècle de ses mauvais copistes : c'est qu'au début même de l'histoire, l'abbé Prévost nous en a montré la fin , et dès la première page nous voyons son héroïne prisonnière et enchatnée, nous savons où nous mène son livre, à quel châtiment le désordre conduit. Et, comme le dit très-bien M. Fleury, « ce qui serait un tort dans toute autre sorte d'invention , Tindication anticipée du dénouement est ici un mérite. Cette chatne qui attache Manon Lescaut par le milieu du corps et qui nous est montrée dès la première page pèse douloureusement sur tout
le récit; elle lui donne, qtioi qu'on fasse, le sérieux et la moralité. »
ÂYec des qualités d'esprit si diverses, sachant user de la force et la ménager, tour k tour caustique et aimable, et toujours sincère cependant, M. Fleury a dit ses vérités à la littérature contemporaine, de la manière la plus sérieuse et la plus agréable du monde. Rien n*est plus capable que son livre dMnspirer à notre temps un juste orgueil et une juste modestie. Car M. Fleury aime à louer ce qui est bien, presque autant qu*à bl&mer ce qui est mal. Il nous apprend ce que nous valons dans tous les genres, reconnaît notre grandeur en histoire, regrette notre médiocrité dans le roman, et déplore notre faiblesse en poésie, depuis que nos grands poètes ne chantent plus. En somme, l'impression qui sort de cette lecture n'est pas très^favorable à la littérature contemporaine. On y voit avec regret qu'excepté dans quelques genres heureux, où elle a marché sans cesse en avant M répandu sur ses pas ses chefs-d'œuvre, elle reste immobile ou attardée dans les ornières. M. Fleury commence plusieurs fois ses revues des romanciers et des poètes contemporains par cette question mélancolique : € Yais-je trouver un romancier aujourd'hui f Vais-je trouver un poète? » Et il clôt son article en soupirant, fatigué d'avoir promené partout sa lanterne sans avoir trouvé ce qu'il cherche. Je regrette qu'après avoir ainsi constaté, avec une tristesse bien sentie, l'impuissance de la littérature contemporaine dans la plupart des genres, et, après en avoir indiqué les causes , avec la sagacité d'un vrai critique, il n'ait pas essayé de dogmatiser de temps en temps, et dMndiquer par quels efforts la littérature pouvait s'arracher enfin à ces bas-fonds où elle se traîne, et par quelles voies elle trouverait une inspiration nouvelle, elle s'acheminerait à de nouveaux chefs-d'œuvre. II ne fiiut pas abuser de la critique dogmatique, qui peut quelquefois paraître une
prétention ; mais il y a des écrivains pour qui elle est un droit, peut-être même .un devoir: ce sont ceux qui exercent l'autorité du bon sens et de l'esprit, et dont la main est assez ferme, le coup d'œil assez sûr, pour imprimer une bonne direction au goût public. A ces titres, M. Fleury me pardonnera de lui demander ce qu'il peut si bien nous donner : ce sera ma manière de le remercier de ce qu*il nous donne. Il y a une façon , dit Sénèque (grâce pour ma dernière citation!), de remercier d'une faveur les gens riches et bienfaisants, c'est de leur en demander une autre.
(Rnme de Vlmtruetion publique, 25 mai 18S4.)
PORTRATTS GONTBMPORAinS ET DIVERS, par M. Sainte-Beuve.
Le dixième volume des Camerits du lundi vient à peine de clore cette conversation de cinq années, si spirituelle et si écoutée, que déjà M. Sainte*Beuve publie une nouvelle édition de ses Portraits contemporains depuis longtanps épuisés. Écrivain privilégié, que l'attention publique, tonjours en éveil quand il parle, ne laisse pas reposer un instant l Le voilà forcé avgourd'hui , par la faveur qu'il Inspire, de donner la réimpression d'un ancien ouvrage, comme une sorte d'intermède entre le livre qu'il vient d'achever et celui qu'il commencera bientôt! Demain, il montera dans cette chaire où l'appelle un choix applaudi, et renouvellera au contact de l'antiquité latine son esprit déjà rajeuni par tant de métamorphoses. Devant des succès
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si variés et une popularité si fidèle, la critique, qui ne perd jamais ses droits, est obligée à un redoublement d'attention et d*eflbrts. Aussi (et c'est l'honneur de M. Sainte-Beuve}, lorsque récemment d'habiles écrivains lui ont fait la guerre, ils se sont armés de leur esprit le plus acéré et de leur style le plus brillant, comme les gentilshommes d'autrefois, en partant pour quelque illustre duel , mettaient leur plus bel habit et prenaient leur meilleure épée.
Pour moi, quoique sur plusieurs points M. Sainte-Beuve me semble vulnérable, j'aime mieux céder au plaisir de l'étudier pacifiquement que de chercher l'honneur périlleux de le combattre. C'est d'ailleurs user de sa méthode que d'employer à son égard non la critique militante, mais la critique d'observation. On voit en effet, à étudier de près sa stratégie littéraire, qu'il est surtout un observateur et un tacticien. Il tient la campagne , toujours bien muni , bien approvisionné et prêt à la défense ; il harcèle volontiers ses adversaires ; il lance sur eux ses troupes légères , l'allusion et l'épigramme, mais il ne fait pas de polémique, il ne livre pas de bataille rangée. On connaît de lui des sorties heureuses : on ne citerait guère de victoires.
Cest donc lui appliquer sa propre méthode que d'éviter la polémique et de remplacer l'argumentation par l'analyse. Aussi je renonce d'abord à renouveler contre lui un reproche qu'on ne lui a pas épargné, le reproche d'inconstance. On a composé de fragments empruntés à ses divers écrits une histoire piquante de ses variations. Peut-être, en cherchant bien, pourrais-je y ajouter quelques pages. Je ne l'essayerai pas. Nous avons assisté, de notre temps, à de telles évolutions d'opinion, qu'elles ont lassé la sévérité publique, et qu'il est presque devenu un lieu commun de s'en plaindre. D'ailleurs cette mobilité de M. Sainte-Beuve n'est pas un calcul ; c'est le tempérament naturel de son esprit, si souple qu'il ne peut être bien ferme , si étendu
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qu'il passe en revue toutes les autres idées, si péaétrant qu'il entre de prime abord dans tous les personnages et dans tous les caractères. H. Sainte-Beuve ne cesse d'être quelqu'un que parce qu'il devient naturellement tout le monde. Ses amis prétendent du reste que chacun de ses changements a été un progrès. Il a eu, disent-ils, ses différentes saisons comme l'année ; il a traversé celle des fleurs, et il est arrivé à celle des fruits, ou, pour prendre son style, il est entré en son automne , mûrissant et savoureux. Ses amis ont peut-être raison. Ce qui est certain , c'est que je ne lui apprendrais rien de nouveau, en lui mettant sous les yeux rassortiment de ses opinions : c'est un recueil de* miscellanées dont il connaît toutes les pages, je n'en veux pour preuve que l'épigraphe de la nouvelle édition des Portraiu contemporains: c Nous sommes mobiles, et nous jugeons des êtres mobiles. SiNAc ns Meh^han. » H. Sainte-Beuve avait déjà dit ailleurs : « Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses ^ > De tels aveux désarment les accusations : on ne dénonce pas le pénitent sincère qui fait sa confession publique. Au lieu donc d'énumérer les diversités de M- Sainte-Beuve, il me semble plus neuf de chercher et d'étudier son unité littéraire , et œtte unité n'est pas une fiction : elle se démêle facilement an milieu des transformations suocessives de l'autair. Tour à tour historien de la littérature, critique, romancier et poète, romantique et dassique, M. Sainte-Beuve a pu adopter des-idées différentes et différentes manières, mais il n'a eu qu'un genre, il n'a pas cessé d'être un pântre de portraits. Il a fait des portraits partout» en vers et ea prose, le sien d'abord, comme dàSkêJostfh Dekmm et dans Yoh^, en pied et au grand complet ; puis celui de tout le monde dans ses articles de critique. L'histoire de Port-Royal est