‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 47 sur 67 · Derniers portraitê, p · texte numérisé non relu

Derniers portraitê, p

ua musée de jansénistes et de jésuites» et M. Sainte-Beuve a même suspendu aux colonnes du clottre les silhouettes mondaines d*un philosophe et d'un poète, de Montaigne et de Corneille.

Gomme bien des peintres» il a changé de style, et il s'en vante : « Il a remplacé, dit-il, le raffinement de la pensée par l'expression claire, nette* rapide, par le parler de tout le monde K * Autrefois le type de sa période c'était sa fameuse phrase sur la grâce, qui « cristallise Tàme auparavant vague, diverse et coulante, » de telle façon que > ce qui était coulant jusqu'alors et fugitif y devient fixe et solide ; ce qui était dur et opaque y devient jaillissant et lumineux', etc. > C'était la période au demi-jour et aux longs replis, que M. de Balzac s'est amusé à contrefaire dans un de ses romans ; c'était l'image poétique et indécise, entretenue avec soin , et projetant une faible lueur sur les extrémités lointaines de la phrase. M. Sainte-Beuve semblait vivre alors dans un boudoir tendu de soie , dont les draperies flottantes étaient à peine éclairées par une lampe d*albâtre« Depuis, dans les Cauieries du hmdi^ sa phrase s'est dégagée. M. Sainte-Beuve a ouvert sa fenêtre et laissé entrer chez lui l'air libre avec un rayon de soleil. On pour« nût noter d'antres progrès encore. Autrefois il prenait des toiles immenses, il dessinait autour de ses personnages des intérieurs tout entiers» avec la minutie d'un peintre flamand ; il prodiguait la couleur comme un Vénitien. Plus tard il a rétréci ses cadres et soigné le dessin davantage; il est devenu plus sobre et moins chatoyant. Hais au milieu de tous ces changements il n'a jamais changé de genre; 11 est resté partout et toujours un peintre de portraits. C'est le Latonr de la littérature*

Je voudrais étudier sa façon de peindre et de se compor^

t. Dêmiên porlnitM , p. &35« — 2* Psirt-Boyal, U I, p. US.

ter envers ses modèles. Et pour cela il faut avant tout distinguer, avec H. Sainte-Beuve lui-même, deux époques dans sa carrière. « On peut marquer, dit-il (préface des Portraits contemporains), les deux temps de ma manière critique : dans le premier, j'interprète, j'explique, je professe les poètes devant le public, et je suis tout occupé à les faire valoir. Je deviens leur avocat, leur secrétaire, ou encore leur héraut d'armes, comme je me suis vanté de l'être souvent. Dans le second temps, ce point gagné, je me retourne vers eux, je me fais en partie public, et je les juge. • H. Sainte-Beuve est arrivé depuis longtemps à cette seconde phase. Il s'est retourné contre les écrivains qu'il avait pro» fessés d'abord, et dans cette volte-face, il a quelquefois heurté un peu fort et blessé du bout de sa lance ceux dont il avait été, comme il dit, le porte-étendard. Mais puisque les Partraits contemporains appartiennent surtout à sa première époque, expansive, explicative et admirative, je ne m'occuperai que de l'ancien Sainte-Beuve de la Beoue des Deux Mondes^ et j'oublierai son frère putné du Constitutionnel.

M. Sainte-Beuve l'atné, celui des Portraits, est un homme doux, bienveillant, affectueux, qui voit tout en beau et qui ne médit de personne. Sauf un ou deux ennemis qu'il s*est faits à distance, Jean-Baptiste et Boileau (dans son plus ancien recueil), il ne sait pas ce que c'est qu^attaquer quelqu'un ou blâmer quelque chose. Il tremble d'être accusé de n'avofr pas compris, de ne pas penser, de ne pas sentir comme ont fait ceux qu'il juge. S'il parle de Chateaubriand, il admire jusqu'à Y Histoire de Rancé, il chante un hymne en l'honneur des Mémoires; il est Chateaubriand lui-même sur les grèves de Bretagne ou dans la vallée aux Loups. Cette faculté presque somnambulique de se mettre en communication avec un personnage et de pénétrer en lui décide généralement du choix de ses sujets. Il prend volontiers ceux où elle se déploie davantage, René et Obermann» par

exemple, c'est-à-dire des types dont l'originalité semble d'un accès plus difficile, et ne se laisse pas saisir par le premier venu. Il s'attache à eux comme une argile destinée à prendre les empreintes; il les embrasse, les étreint, pour ainsi dire, et vous avez le moule exact des personnages avec tous les traits et tous les contours. Quelquefois une certaine coquetterie poussé M. Sainte-Beuve aux contrastes : il aime à entrer dans Tâme d'un poète, après avoir traversé celle d'un philosophe, et, au sortir d'un politique, il ira chez un chansonnier. On a dit souvent qu'il recherchait les écrivains de second ordre. Le reproche est injuste : dans les Portraits contemporains^ M. Sainte-Beuve s'attache aux plus grands noms : Chateaubriand, Lamartine, Béranger, Victor Hugo, Thiers, Yillemain, Mignet, etc. En lui suppo- . sant même une préférence pour les demi-renommées et pour les écrivains presque anonymes qu'on a appelés ses chers inconnus, ce ne serait certainement pas l'indice de la faiblesse ou de la timidité, car il a très-bien parlé ailleurs de Montaigne, de Corneille, de Pascal, de Racine, de La Bruyère, et il a même abordé Bossuet. Ce serait simplement parce que dans ces vies moins connues, dans ces écrits moins souvent jugés, il y a plus de place pour les découvertes de l'observation littéraire, et que les traits plus fins des hommes de talent prêtent mieux à la miniature que les grandes ligures des hommes de génie.

Le modèle une fois choisi, M. Sainte-Beuve ne le fait pas venir dans son atelier pour qu'il y pose en grande cérémonie. Il va chez lui à Timproviste , pour le surprendre dans son plus beau jour et son attitude la plus vraie , et le dessiner à son insu pendant le moment fbgitif où il est naïvement lui-même. M. Sainte-Beuve s'approche, tourne doucement la clef de la serrure; si l'on parle» il écoute derrière la tapisserie; si l'on rêve, il regarde de loin passer sur le front du rêveur l'ombre de la pensée; si

Ton écrit, Il s'avance sur la pointe du pied, et lit par-dessus l'épaule : il apprend tous les secrets, devine ceux qu'on ne lui confie pas, et dit tout ce qu'il sait; de sorte qu'il vous montre tous les personnages en déshabillé , dans leur intérieur, et quelquefois dans l'intérieur d*autrui, avec tous les menus détails de la vie intime , avec les meubles du salon , la garniture de la cheminée , ei même le canapé de la chambre à coucher ^ C'est la finesse ou la précision d'un Miéris ou d'un Meissonnier. Voulez-vous voir de près M. de Chateaubriand dans sa vieillesse? Suivez M. Saihte- Beuve à TAbbaye-aUx-Bois , chez Mme Récamier, un jour où l'on doit lire leâ Mémoires de Rehé : passez lè seuil de cette porte qui reste entr'ouverle sur le monde; entrez dans ce sâlôn étroit; regardez au fond ce grand tableau de Corinne au cap Misène; ici, ces vases grecs où verdit une branche de chêne; là, ces tablettes odorantes où reposent les livrés préférés , pendant qu'on lit les Mémoires de celui qui fut tour à tour René , Chactas , Eudore , rHomère du jeune siècle. Maintenant, regardez l'homme lui-même: « 11 est là écoutant les erreurs de son odyssée : les plis de ce front dé vieux nocher, la gravité de la tête du lioh , l'amplitude des tempes triomphales ou rêveuses ressorlent mieux dans n'mmobiHté.... On suit sur ses vastes traits les reflets de la lecture, comme l'ombre Voyageuse des nuages aux cimes d'une forêt. > Voilà bien celte peinture flamande d'intérieur et de mobilier dont je parlais plus haut; et dans la figure du personnage , ces traits microscopiques^ le^ plis du front du vieux nocher^ Vamplitude des tempes triomphales ou rêveuses, ne rappellent-ils pas les minuties les plus àflectées des portraits de Balzac, par exempte ce nez célèbre qui spirilualise le visage de Mme de Morsauf , et

1. Voir dans Tarticle sur Mlle Âïssé jusqu'où M. Sainte-Beuve a poussé la curiosité biographique.

celte manière de prononcer les t qui accuse le despotisme du cœur? M. Sainte-Beuve s'est peu à peu corrigé de ces abus de description. Dans les Causeries du lundi , il est plus discret , sans cesser d*étre pittoresque ; et même dans les Portraits contemporains^ où il manque si souvent de mesure, il Y ^ tel paysage sobre et complet qui s'approche de la perfection. '^

Ouand une fois M. Sainte-Beuve a choisi son personnage, quand il Ta placé dans son vrai jour et dans son milieu naturel , il commence à le dessiner avec un soin et une complaisance infinis; il excelle à placer une anecdote qui est un trait de caractère , une citation qui ressemble à une confidence. Il dispose tous les traits de son analyse avec un art extrême ; il indique toutes les nuances ; il fait lire dans la physionomie tous les secrets de Tâme ; il raconte son modèle depuis les pieds jusqu'à la tête, il ne le discute pas. Dans sa critique biographique et descriptive, il n'y a pas trace de dialectique. Scrihitwr ad narrandvm , voilà sa devise. Il ne croit pas nécessaire de juger le livre après qu*il en a fait l'histoire et qu'il a peint l'auteur ; et chez lui la pratique est en cela d'accord avec la théorie. Il s'est formé de l'esprit critique une idée toute particulière :

« L'esprit critique, dit-il dans ses Pensées^ à la suite des poésies de Joseph Delorme , est de sa nature facile , insinuant , mobile et compréhensif ; c'est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des œuvres et des monuments delà poésie. » Ailleurs, dans son portrait de Bayle, il regarde comme une perfection de l'esprit critique de n'avoir ni passion, ni art, ni style à soi. Ainsi, une rivière lente et paisible qui porte successivement le voyageur au pied de tous les monuments épars sur ses deux riires; le v<dyage seiittni«ntal d'un observateur cosmopolite ; un panorama tranquille de l'esprit humain, voilà la critique littéraire. Mais dans cette définition où sont les

388 ÉTUDES UTTÉR AIRES ET MOIULES.

principes? où est la foi? où sont l'enthousiasme pour une bonne cause et le combat pour la vérité? Ne semblerait-il pas qu*aux yeux de M. Sainte-Beuve , les lettres, au lieu d*étre la vie même de l'esprit humain , la substance des disputes, comme dit Montaigne, et la lutte des idées, ne sont qu'un délassement voluptueux, une matière à grâce et à finesse , une distraction d'épicurien ? Cela n'explique-t-il pas comment, au lieu de s'établir au cœur d'une idée pour la discuter avec la passion du beau et du vrai, M. Sainte- Beuve s'avance doucement à travers les sujets quMl traite comme on traverserait des jardins , regardant à droite et à gauche, cherchant et cueillant les fleurs? M. Sainte-Beuve n'est pas un m/i^ue, je veux dire un juge; c'est une bouquetière.

Je voudrais, bien entendu, qu'on prtt ce mot au meilleur sens possible, au sens où saint François de Sales, dans YJntroductimi à la vie dévote^ parle de là bouquetière Glycera c qui savait si proprement diversifier la disposition et le mélange des fleurs, » et lui compare le Saint-Esprit « qui dispose et arrange avec tant de variété ses enseignements.» Nul n'est en eflet plus touché que moi de l'agrément de ces notices littéraires, si exactes et si ornées. Quand M. Sainte- Beuve a rassemblé tous les traits dont il compose une physionomie, quand il a ingénieusement assorti les souvenirs biographiques, recueillis avec une érudition presque toujours sûre S et les citations disposées avec goût, il n'y a

1. On pourrait citer quelques inexactitudes, mais en petit nombre et peu graves. Dans les Causeries du lundi, t. VI, p. 406, M. Sainte- Beuve donne comme inédite une anecdote relative au frère de Boileau parlant devant le grand Condé. On la trouve, il est vrai, avec moins de détails, dans les Eloges de d'Alembert, t. III, p. 19, édition d'Amsterdam, 1787. Dans Port-Royal (c'est encore une vétille), t. III, p. 230, il montre la Palatine, Condé et le médecin Bourdelot, complotant en petit comité pour brûler un morceau de la vraie croix. « On ajoute, dit-il en note, que ' | malgré tous leurs efforts ils n'en purent venir à bout, et que cela même i

pas de Mémoires ou d'autobiographies qui soient une représentation plus fidèle des écrivains. Gomme il donne à la description toute la place qu'il refuse à la critique, la discussion, en s'effaçant, laisse à l'analyse et au récit une liberté de détails dont profite la vérité. A ce point de vue, dans le recueil que j'examine, les portraits de MM. Fauriel, Yinet, Toppffer, de Sénancour, sont excellents. Dans la notice sur H. Mignet, M. Sainte-Beuve, remontant aux essais de jeunesse de l'éminent historien, trace un tableau charmant de ses premières leçons à l'Athénée :

« Je le vois s'asseoir dans cette ctiaire qui n'était pas sans quelque illustration alors, que décoraient les souvenirs de La Harpe, de Garât, de Ghénier, et qu'entouraient à certains soirs plus d'un représentant debout du xvm* siècle : Tracy, Lacretellealné, Daunou. Le jeune historien de vingtsix ans y parlait de la journée de la Saint-Barthélémy et des causes qui l'avaient préparée. Dès les premiers mots de la lecture, l'auditoire tout entier était conquis.... Ce jeune homme, à ht physionomie aimable et à l'élégante chevelure — on reconnaît le peintre de portraits , — offrait à la fois quelque chose d'austère et de cultivé, un mélange de réflexion et de candeur.... Je n'ai pas craint de fixer ce souvenir, qui, toutes les fois que les succès de M. Mignet se renouvellent, m'apparatt de loin tout au début de sa carrière. Il est juste et doux de reconnaître que depuis ce moment-là il n'a pas fait autre chose que.marcher en avant....

contribua à la conTersion de la princesse Palatine. » Cette tentative impie, commentée si à propos par un trait de légende, ne serait-elle pas expliquée dans ce passage de Leibnitz, éd. in-4*, Genève, 1768, t. VI, première partie, p. 319? On lit : Reperitur Ugni genus quod sanciœ erucis Toeant ; id igné detrimenlum non patitur. Experimentutn coram principe Condaeo, pâtre ejus qui nunc est, tumptum $cio. Ligni naturam perfecfe reftrt structura partium, sed in aqua fundum petit. Credihile est pénétra^ Hone peculiaris materiœ mineralis non tantum ponderosum esse y sed igniri impune. Ce paragraphe est sans date, mais rien n'empêche de croire qu'il a été écrit entre 1686 et 1709.

sans laisser altérer en rien la pureté de ses sentiments ni sa sincérité première. »

M. Sainte-Beuve ajoute, par une de ces images ingénieuses qui lui sont familières, et qui dans le critique rappellent le poète :

« Cette destinée grave et sereine, toute studieuse, sans écart, me fait TefTet d'une belle et droite avenue dont les arbres sont peut-être plus hauts et plus fournis en avançant; tout à Textrémité, j'aime à y revoir ces premières stations, plus riantes sous le soleil. »

Image aimable et bienveillante qu'il est juste et doux de rappeler aux lecteurs des Causeries du lundi; car, hélas! ces beaux arbres dont M. Sainte-Beuve a vanté le feuillage, ont eu le sort du noyer que fait parler Ovide :

Populo saxis prœtereunte petor,

et les lecteurs des Causeries savent quelle main a lancé les cailloux.

Nous étions tout àl'heure à l'Athénée ; voulez-vous entrer en Sorbonne? Voici M. Yillemain dans sa chaire :

• II y monte avec une négligence qui pour être extrême n'est pas disgracieuse.... Ëcoutez-le; sa voix sonore et chantante avec agrément, mélodieuse et sachant les nombres, a dès l'abord tout racheté. Il se penche, il s'avance des lèvres vers l'auditoire.... Son esprit alerte et souple donne sur tous les points à la fois de cette vaste circonférence qui ondule et trémW d'une rumeur flottante autour de lui.... Il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur un point principal, autour de la monade moi, comme faisait dans sa manière, différemment admirable, M. Cousin. Mais penché au dehors, rayonnant vers tous, cherchant, deman^ dantà l'entourle point d'appui et l'aiguillon, questionnant, et pour ainsi dire agaçant à la fois toutes les intelligences ; allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme aux deux

ailes de sa pensée; quel spectacle amusant et actif, quelle étude délicieuse que de l'entendre! »

N'est-ce pas là aussi une esquisse charmante, et n'est- il fàs juste et doux de la citer aujourd'hui?

On le voit par ces deux exemples, M. Sainte-Beuve procède volontiers par petites scènes qui représentent les épisodes de la vie de l'écrivain, et qui entourent son portrait, comme dans les anciennes gravures, où la figure 4u personnage est environnée de petits médaillons qui représentent ses actions mémorables. On trouve aussi dans le$ Notices de M. de Sainte-Beuve des observations morales justes et fines, qui ajoutent à l'intérêt de curiosité qu'inspire la biographie l'utilité d'une bonne leçon. Il connaît trèsbien l'homme, surtout le genre spécial que Tallemant des Réaux appelait le Jean de lettres ; il connaît les femmes, dont il parle comme s'il était une d'entre elles, ce qui est un grand éloge, s'il est vrai, compie l'a dit M. Victor Hugo, qu'qn vr^i penseur doit être feipme par les c^tés délicats du cœur; et M. Sainte-Beuve l'est de plus par çertegns côtés de l'esprit, par la curiosité, par la coquetterie, par les mbus^ comme dit Mme de Sévigné. Que manque-t-il donc à ces Notices, où l'on admire le peintre, le biographe et le moraliste? 11 y manque d'abord la simplicité. M. Sainte- Beuve n*en a pas dans ses interprétations. Il e3t trop éloigné de la candeur, pour croire les hommes et les choses aussi unis qu'ils le sont très-souvent ; il soupçonne de3 doubles fonds là où il n'y a rien que de simple, et \\ prête sa profondeur aux écrivains les moins compliqués. Aussi je lui ai entendu reprocher quelquefois, à lui si exact pour* tant, de construire ses personnages, comme disent les Allemands, et d'arranger l'histoire au lieu de la raconter. On citait en exemple le bon M. Raynouard, homme d'une simplicité antique et toute ronde que la notice des Causeries du lundi fait trop habile et trop fin, et l'on disait : « M. Sainte-

Beuve Ta mieux aimé comme cela. > Il n*est pas assez simple non plus dans son style; quoiqu'il Tait bien amendé, on y retrouve encore le raffinement, le ton mignard, et, comme dit le proverbe grec, la femme d*autrefois : il' abuse du trait, il fait montre de bel esprit, lui qui a bien assez d'esprit vrai pour être modeste, et qui se moque si finement de la vanité des écrivains ! Il est vrai que ce n*est là qu'une contradiction apparente. Qui s'irrite le plus de Tamourpropre du prochain, si ce n'est le nôtre ? L'orgueil et l'embonpoint ont cela de commun, ce semble : plus on en a soi-même, plus on est gêné par celui du voisin.

Enfin ce qui manque surtout dans les Portraits de M . Sainte- Beuve, ce sont les jugements. Après avoir lu telle piquante notice, on sait la chronique amoureuse de Benjamin Constant, on ignore ce qu'il faut penser d'Adolphe au point de vue de la morale et de l'art. Cette absence de principes et d'idées arrêtées dans M. Sainte-Beuve, c'est précisément le défaut de sa plus grande qualité. Il ne sait si bien revêtir le personnage des autres, que parce qu'il n'est pas lui-même (qu'il me pardonne ce langage barbare) une individualité décidée. Non que son moi ne soit parfaitement distinct; mais il se reconnaît bien plus au tour particulier de l'esprit et du style, à la manière, en un mot, qu'à l'adoption de ces idées personnelles qui caractérisent un écrivain, ou à ces échappées de sentiment qui dans l'auteur décèlent l'homme. Il n'a tant d'élasticité dans l'esprit que parce qu'il manque d'assiette ferme et de point d*appui solide. C'est ce qui explique ses métamorphoses, c'est ce qui donne à sa critique plus de charme que d'efficacité. Il n'effarouche jamais par le dogmatisme, mais aussi il n'impose jamais. Il a tous les attraits d'un esprit fin, ingénieux et complaisant, qui apprivoise l'attention, mais il ne la commande pas : il n'a pas l'influence, il n'a pas l'autorité. Il a été très-utile aux lettres alors que l'esprit français, encore enfermé dans les théories

étroites du xvni* siècle, n'admettait rien au delà de son symbole, fermait toute issue à l'inspiration individuelle, ignorait les origines de notre littérature et les littératures étrangères, et ne perdait pas de vue un instant le clocher de sa petite église. Il était nécessaire alors de nous enseigner à tout comprendre. M. Sainte-Beuve, plus que personne, par l'initiative de son esprit et la tolérance de son goût, a travaillé à l'éducation publique; mais maintenant on a dépassé le début : à force de tout comprendre, nous avons flni par ne plus rieii juger. La critique narrative, explicative et pittoresque, en détrônant complètement la critique de discussion, a supprimé en littérature la plaidoirie et le prononcé du jugement; elle a fait d'un tribunal un musée. Certes je ne demande pas que la critique siège perpétuellement en robe et en bonnet carré ; mais je n'aime pas à la voir toujours faire des exhibitions de tableaux, une baguette à la main, comme les huissiers de palais ou les bedeaux d'église qui montrent aux voyageurs les peintures de l'Allemagne et de l'Italie. La Harpe était un Perrin Dandin, j'y consens. Mais ce Perrin Dandin, qui jugeait trop, savait du moins très-bien juger quand il avait étudié la cause, et il y a tel de ses arrêts que nulle cour n'a pu casser, pas même celle des romantiques dans les grandes assises qu'ils ont tenues il y a trente ans. Puisque ce nom de La Harpe est venu sous ma plume, je me souviens d'avoir feuilleté il y a quelques jours un petit livre fraîchement débarqué de Lausanne, où quelque ancien disciple de M. Sainte-Beuve, sans doute, lui sacrifie galamment l'auteur du Lycée, « La Harpe, dit le critique de Suisse, est le représentant le plus complet de l'élément romain, avec son principe d'ordre et d'autorité; M. Sainte-Beuve serait plutôt celui de l'élément germanique avec ses licences ; mais avant tout il est l'homme de la fusion des deux principes, ou de l'éclectisme littéraire. » n est évident que M. Sainte-Beuve, à la fois Romain

et Germanique, remporte sur ce pauvre La Harpe, qqi n*est que Romain. Je n*admire pas lia Harpe plus qu*il ne faut, ni M. Sainte-Beuve moins qu'il ne convient. Je ne répéterai» pas aujourd'hui ce que disait le prince de Ligne et ce qqç pensaient beaucoup de gens au xviu* siècle : « M. de La Harpe est plus sublime que Longin et que tous ceux qui parlent du sublime ^ 9 Mais La Harpe, si inférieur à M. Sainte- Beuve par tant de côtés, lui est supérieur au moins en un point : il a un dogme littéraire, il est d*une religion, il est d*une Église, et M. Sainte-Beqve, en littérature, admet éga-r lement tous les symboles, il e^t le desservant de tous les cultes. La Harpe a vieilli; il était de son temps; nous somipes du nôtre. Le goût a de nos jours d'autres ennemis à combattre et des intérêts nouveaux h défendre. L'auteur du Lycée, adversaire si vif et quelquefois si éloquent de l'erreur, a souvent le malheur d'avoir trop bien réussi. Les vérités qu'il a défendues et fait triompher sont devenues des lieux communs : il a travaillé h se rendre iniitile. Mais les esprits équitables n'oublient pas ses services, et M. Sainte-Beuve a été jusqu'à dire de lui : < C'était pn gr^nd cœur dans un petit corps '. »

M. Sainte-Beuvp n'approuve donc pas, j'en sufs sûr, l'hor locauste humain que lui offre son disciple d^ Lausanne, et s'il l'avait pu, il aurait arrêté son bras. Mieux que personqe M. Sainte-Beuve comprend ce qui assure h un écrivain l'empire sur l'opinion des contemporains. < Souvent, a-t-il dit, l'esprit y sert encore moins que le caractère : Malherbe, Boileau, avaient du caractère. Nous avons sous les yeux un exemple de cette dose de qualités sobres et fortes danç M. Royec-GoUard, qui restaura le spiritualisme dans la philosophie. Eh bien ! Malherbe, en poésie, avait de ces

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