‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 49 sur 67 · I. Histoire de la Poésie au xvi* siècle^ p · texte numérisé non relu

I. Histoire de la Poésie au xvi* siècle^ p

folle du logis : il est désormais le maître dans sa maisoD. De plus, il va se retremper dans Tétude de l'antiquité, renouveler de plus près avec les lettres latines un commerce qu*il n*a jamais cessé, et étudier ce génie romain si ferme, si discipliné, si opposé, même en littérature, à tout dérèglement et à toute anarchie, le génie même du commandement, en un mot, et de l'autorité. On peut bien augurer de cette dernière éducation que M. Sainte-Beuve va se donner en pénétrant, avec son admirable faculté d'assimilatioD, dans le vif de ses nouveaux modèles. Il se complétera infailliblement par la conquête de ces belles qualités d*ordre, de sévérité, de discussion et d'exclusion qu'il apprécie luimême si bien, et nous laisserons alors le disciple de Lausanne consommer librement son holocauste, car M. Sainte- Beuve, qui est depuis tant d'années l'un des causeurs les plus agréables, ^un des chroniqueurs littéraires les plus spirituels, un des plus grands amuseurs publics, sera devenu enfin un critique véritable, et l'un des meilleurs maîtres de son temps.

(Journal des DébaU^ 11 janviei 1855.)

LK CIVILISATEUR, journal historique, par M. de Lamartine.

Il y a quelques années, dans un récit intéressant, M. de Lamartine mettait en scène une jeune ouvrière qui accusait les grands écrivains d'oublier le peuple, et les adjurait de penser à lui, au lieu de réserver dédaigneusement leurs talents aux heureux, aux oisifs et aux lettrés de ce

moAde. La jeune ouvrière était éloquente; elle toucha M. de Lamartine, et sa prière fut exaucée. L'auteur des Méditations entreprit de donner au peuple une littérature, en échange de Tobole populaire. Chaque mois, l'artisan, le laboureur, le pâtre peuvent acheter leur lecture du soir, sans retrancher un morceau de pain à leurs enfants, ou un tison à leur foyer." Avec le prix de deux jours de travail, ils se donnent, pendant un an, « le spectacle du genre humain. » L'œuvre de M. de Lamartine, en effet, c*est une histoire des grands hommes de tous les pays et de toutes les époques, à l'usage du peuple. • La lumière a assez monté, dit-il dans son introduction, il est temps qu'elle descende. La vérité s'est souvent faite homme; il est temps qu'elle se fasse foule. S'incliner ainsi, ce n'est pas abaisser le génie, c'est l'humaniser. »

M. de Lamartine a raison. S'incliner, ce n'est pas s'abaisser; mais ce n'est pas monter non plus. Écrire pour le peuple, c'est un noble travail; mais il était glorieux aussi de composer les Méditations pour ces lettrés, ces heureux, ces oisifs que M. de Lamartine, devenu /bw/e, méprise trop aujourd'hui. Depuis que la jeune ouvrière lui a reproché d'oublier la multitude, il s'est bien corrigé; c'est sur l'élite qu'il a reporté son dédain. Je regrette beaucoup, je l'avoue, cet étrange passage de son introduction : « An terme de ma carrière littéraire, ma gloire serait de recevoir dans les rangs obscurs du peuple la naturalisation littéraire et poétique que j'ai reçue en haut dans les rangs supérieurs et élégants de la société lettrée. Ct qu*on appelle risiblement la gloire des lettres serait pour moi ceci : laisser quelques pages de mes sentiments ou de mes pensées en un petit volume sur les tablettes de la chaumière ou de la mansarde des ouvriers des villes et des campagnes; être feuilleté le soir à la veillée, à la lueur de la lampe du foyer, par les mains de la mère de famille.

de ses ûls, comme un petit catéchisme du cœur; être récité dans les promenades que la famille et les voisins Tout dans leurs blés ou dans leurs vignes en fleur; être enfoui avec le pain noir et les olives salées dans le sac de toile du pâtre des Hautes-Alpes et des Pyrénées, etc. > M. de Lamartine est ici, je crois, la dupe de son imagination. Ce tableau charmant de la veillée du soir, des blés, des vignes, de Taieule et des petits enfants Ta séduit. Au fond, il serait bien désappointé, si des quarante ou cinquante'volumes qu'il a écrits depuis vingt années, la postérité ne conservait que les pages enfouies dans le sac de toile du pâtre, et si les numéros du Civilisateur « flottaient seuls sur Tabtme des temps. » M. de Lamartine, l'esprit le moins populaire qui fut jamais, à cause de ses qualités autant que de ses^ défauts, ne demander sincèrement pour soleil à ses livres que la lampe du foyer rustique, et pour auréole à son nom que la gloire dans les mansardes! M. de Lamartine, le poëte du Lac, le jeune amant d'Elvire, se changer de bonne foi, sur ses vieux jours, en une espèce de Bonhomme Richard! Quelle illusion! quel rêve! et j'ajoute : quelle ingratitude ! Ëh quoi \ il ose écrire : t Ce qu'on appelle risiblemenl la gloire des lettres. » Mais qui donc a été dans notre siècle, et qui est eilcore plus glorieux que lui? Et si son nom, encore aujourd'hui, e.st répété avec respect dans le monde, si dans sa renommée littéraire sont venus s'eflacer tant de torts et tant de fautes, à qui le doit M. de Lamanine, si ce n'est à cette société élégante qui l'a couronné dès sa jeunesse, qui a fait voler son nom de salon en salon, jusqu'à te qu'il eût achevé le tour de l'univers, et qui plus tard a presque pardonné les erreurs du politique au génie du poëte? Que M. de Lamartine descende aujourd'hui des sphères supérieures de la société dans l'atelier et dans la chaumière, cette humilité a encore sa gloire. Mais au moins que du seuil de la chaumière

OU de ratèliek* il ne jette pas le dédain aux salons où son nom et son génie ont été salués pour là première fois. 11 est beau de catéchiser les jeunes filles et l'aïeule. Mais quand on poursuit encore, par d*autres ouvrages improvisés pour les salons, les suffrages du public lettré, il ne faut pas afBcher le mépris des lettrés dans les pages improvisées pour le public populaire. Il ne faut pas lâcher la proie d'une popularité certaine, et obtenue par des chefs-d'œuvre dans les plus hauts rangs delà société, pourcourir après l'ombre d'une popularité douteuse, sollicitée par des ébauches aux pieds de la multitude. Le peuple est juste d'ailleurs; il sait que M. de Lamartine est une des gloires d'en haut, et non pas une des gloires d'en bas. Il trouvera que l'ingratitude est un mauvais commencement pour le catéchisme du cœur.

Maintenant, à ne plus considérer qu'en elle-même l'entreprise de M. de Lamartine, elle est assurément digne d'éloge. Il l'expose d'ailleurs en termes si magnifiques, qu'il serait difficile de refuser son admiration à un pareil programme. Cette histoire qu'il commence, ce n'est pas seulement le récit des événements, c'est à ses yeux une leçon de justice, une leçon d'enthousiasme, « un véritable cours de conscience pour les nations. > On ne peut lui reprocher de ne pas se faire une noble idée de sa tâche. Il est même trop modeste, après un tel début, quand il se propose Plutarque pour modèle. Plutarque n'a rien fait d'aussi grand. Il a écrit la vie des hommes illustres pour tout le monde, dans le style de tout le monde, sans dogmatisme, sans prétention pédagogique. Il n'a pas fait un cours de conscience pour le genre humain. Il est clair que pour une œuvre pareille il faut quelque chose de plus que la bonne foi, le savoir et l'imagination de style de Plutarque. A un précepteur des nâtioûs, ce n'est pas assez demander encore que la sagesse d'un Franklin, sa pro^

bité, ses vertus, son art exquis de rester honnête homme, tout fin te tout désabusé qu'il est : il faut ajouter la justesse imperturbable du jugement, pour qu'on ne donne au peuple que des idées justes et vraies; l'oubli complet de soimême, pour qu'on ne lui communique rien de ses ressentiments ou de ses regrets; l'exactitude rigoureuse des récits, pour ne présenter que des Taits incontestables à un public qui n'a pas le temps de les discuter; une sobriété prudente de détails, pour ne pas embarrasser des mémoires inhabiles; enfin une simplicité ingénue de style, pour n'éblouir personne et pour être compris de tout le monde. M. de Lamartine a vu clairement cet idéal et ne s'est pas découragé. II a senti que ses qualités ordinaires seraient des défauts dans un genre si nouveau pour lui, et il a rêvé, < au terme.de sa carrière littéraire, > une transformation suprême de son génie. «Nous ne rougirons pas, dit-il, de nous faire simple avec les simples, petit avec les petits. » Et chaque mois il offre aux petits et aux simples la vie d'un grand homme, d'un poète, d'un orateur, d'un homme de guerre, ou d'une femme célèbre : Homère, Cicéron, Nelson, Héloïse, etc. Ces biographies c sont les bustes et les statuettes de la gloire humaine. Ils pourront passer par la porte des chaumières. » Ce sont « les meubles de l'esprit qui ne gêneront pas les meubles du ménage. » Le Musée de M. de Lamartine est à peine commencé. Il ne renferme guère qu'une douzaine de statues achevées. Il comprendra cent ou cent cinquante noms, l'élite du genre humain dans la religion, la politique, la guerre, la littérature, les arts, et ùiême l'amour; car je vois sur la liste, à côté d'Héloïse, Cléopatreet Sapho. c Quand le peuple aura parcouru et résumé avec nous tous ces hommes, dit Tauteur (et ajoutons toutes ces femmes), il sera plus apte à comprendre, à grandir, à ennoblir, à civiliser son pays. » De là le nom du journal, le Civilisateur.

On connatt maintenant le but et le plan de M. de Lamartine. Essayons de juger Texécution. Mon dessein n*est pas d'examiner tous les récits qui ont déjà paru dans le Civili" sateur. Une telle étude dépasserait les limites de cet article. Je voudrais seulement en indiquer les principaux caractères.

Le premier qui me frappe, c*est, dans ces biographies dont tous les détails devraient être exacts, Tabsence complète de critique historique, et je ne me l'explique pas. En effet, H. de Lamartine, traçant, au siébut de l'histoire d'Homère, l'image du poète parfait, veut non-seulement qu'il ait la mémoire, l'imagination, la sensibilité, le jugement et le sentiment musical; qu'il ait voyagé, qu'il soit naïf comme un enfant et tendre comme une femme, grand orateur, grand politique, et c suprême philosophe, > mais encore qu'il soit grand historien. D'après cette définition assez exigeante, et dont M. de Lamartine a puisé sans doute tous les éléments en lui-même, s'il est nécessaire au poète d'être grand historien pour composer de beaux vers, il convient bien mieux encore qu'il sache exactement l'histoire quand il l'écrit. Or M. de Lamartine, dans ses récits, semble s'inquiéter beaucoup moins de la vérité que de l'effet littéraire : peu lui importe que les faits ne soient pas authentiques, s'ils lui paraissent intéressants. Tout le monde lui saura gré de croire à l'existence d'Homère, et de ne pas discuter devant les laboureurs et les pâtres un paradoxe de l'érudition moderne. Mais, de ce qu'Homère a réellement existé, malgré Wolf, et des bonnes raisons que M. de Lamartine a pour croire au vieil aveugle, il ne résulte pas qu'Homère ait eu réellement toutes les aventures que lui prêtent le pseudo-Plutarque et d'autres biographies apocryphes. M. de Lamartine expose sur ce point une théorie bien confiante; selon lui, les traditions sont c l'érudition des peuples : ce qu'un père a raconté à son m 26

fils, ce que ce fils a transmis aux petits-enfants, n'est jamais sans fondement. > A ce compte, il faut recommencer toute Fhistoire, même Thistoire moderne, où cependant la tradition, ce semble, n^a pu être aussi inventive que dans l'antiquité, parce que la légende ne se forme pas facilement dans des sociétés où le soleil se lève et se couche entre deux éditions de journaux. Et pourtant que M. de Lamartine compare l'histoire de Napoléon, telle qu'il l'écrivait récemment, d'après des documents sans doute, à la tradition du peuple, il reconnaîtra que, si la tradition du peuple est la véritable histoire, son histoire à lui n'est qu'un roman. Il existe déjà dans la mémoire populaire une légende de Napoléon, légende curieuse, poétique, extraordinaire, si l'on songe qu'elle a pu nattre, à si peu de distance des événements, au grand jour de la presse quotidienne, sous les yeux du Moniteur. C'est que la tradition n'est pas l'érudition des peuples; elle est leur poésie. Le père en la transmettant à son fils, et le fils aux petits-enfants, ne fait pas vœu de fidélité historique. Chacun apporte au fonds commun de Timagination publique sa part d'invention personnelle; chacun ajoute un chant, un épisode au poëme universel. La Grèce et l'Italie avaient inventé aussi la légetide d'Homère. M. de Lamartine l'a ressuscitée en rendant la vie, dans une prose brillante, aux mensonges gracieux de l'antiquité. Que ne l'a-t-il racontée en vers? Il a bien composé la meilleure part de sa biographie de Socrate avec l'admirable poëme publié il y a quelque vingt ans, à la suite des MédUatians! La vie d'un poète prête bien plus encore è la poésie que la mort d'un philosophe. Les amours d'Homère, sa pauvreté, ses voyages, sont des sujets plus épiques que l'exposition d'an système. Ce qui manque à cette biographie légendaire d'Homère, ce sont les vers. Ce qui manque à celte biographie historique de Socrate, c'est la prose. Ce qui manque

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à toutes deux, c'est la vérité. Socrate, l'inventeur de la théorie du beau et de Tamour, n'est point ce philosophe terre à terre, < ce sens commun sans lyrisme » dont parle M. de Lamartine. La comédie des NuéeSy représentée sans succès vingt-quatre ans avant sa mort, n'a pas causé sa mort, et Aristophane n'est ni le Beaumarchais ni le Camille Desmoulins d'Athènes. Son théâtre est une guerre obstinée de l'esprit ancien contre l'esprit nouveau. Aristophane est un conservateur, comme on disait autrefois, et même, il faut l'avouer, un de ces conservateurs non progressistes, pour lesquels M. de Lamartine lui-même avait jadis inventé un nom plus expressif que poli. C'est faire une grosse injure à l'auteur des Nuées que de le prendre pour Figaro ou pour le Vieux Cordelier.

Du reste M. de Lamartine a senti sans doute qu'il ne suffît pas, pour juger les personnages de l'antiquité ou du moyen âge, de l'intuition d'un grand esprit. Il a compris qu'il faut une étude lente et laborieuse des hommes et des livres. Aussi quand un autre philosophCi Abélard, s'est présenté à lui, M. de Lamartine, n'ayant pas le loisir d'étudier, a éludé la difficulté en racontant l'histoire d'Héloise. La biographie d* Abélard n'aurait pu se passer d'un examen au moins sommaire de sa philosophie; et M. de Lamartine, malgré sa définition du poète, ne peut se donner pour « un suprême philosophe. » La biographie d'Héloïse n'est, après tout, qu'une histoire d'amour, et M. de Lamartine sait si bien raconter l'amour ! Prenons donc Abélard, non plus comme le philosophe de M. de Rémusat et de M. Cousin, mais comme un amant, et cette histoire d'un penseur et d'un poète, comme un simple roman du cœur* Seulement, on l'avouera, pour peu que les amants malheureux soient historiques, les romanciers doivent, même dans ces touchantes histoires de souffrances et de larmes qui émeuvent les femmes plutôt qu'elles ne civilisent les peu-

pies, observer le respect de Thistoire et fuir cette fadeur, écueil ordinaire des élégies d'amour. Je crains que M. de Lamartine, pour vouloir être trop exact, ne le soit pas assez, et qu'il ne devienne raffiné pour paraître délicat. Dparle d*Abélard avec des détails qu'un contemporain seul, un ami, un confident, pourrait se permettre. Il dépeint les perfections d'Héloïse avec une vivacité et une complaisance de description que l'on concevrait seulement dans un rival d'Âbélard. Voulez-vous connaître Abélard? C'est un jeune homme • qui eut sa gloire confidentielle dans le secret de l'âme de tout ce qui aimait, rêvait, soupirait ou chantait au printemps de sa vie. C'est une voix mélodieuse, qui ajoute la vie et la palpitation aux paroles et à la musique. C'est une adolescence précoce en renommée, une beauté grecque de visage, une modestie où la pudeur de Vdge rougit de la maturité du talent. G est le rêve des yeux, de l'oreille et du cœur des femmes qui l'ont vu ou qui seulement ont entendu prononcer son nom. » M. de Lamartine, qui le décrit en poète, et sans se faire, comme on voit, trop simple avec les simples, se laisse emporter si loin par son imagination, qu'il perd en chemin la notion exacte des quatre âges dans l'homme et des quatre saisons de la vie. « Ce jeune homme, dit-il, ce rêve des yeux, de l'oreille et du cœur des femmes, était à la fleur de ses années, de sa gloire, et de sa vertu même. > Et, six lignes plus bas : « Il avait trente-huit ans. »

Voulez-vous maintenant connaître Héloïse ? « Une tête d'un ovale légèrement déprimé par la contention de la pensée vers les tempes; un nez petit et légèrement relevé vers les narines, tel que la sculpture le modelait d'après la nature, d(ms les statures des femmes imm^ortaliséts par les célébrités du cœur ; une bouche où respiraient largement, entre des dents éclatantes, les sourires de tesprit et les tendresses de l'dme; un menton rapproché de la bouche, et légèrement creusé au milieu par le doigt de la réflexion^ souvent posé sur ses lèvres, etc. »

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Pour peindre ainsi avec une telle précision et une telle vivacité d'analyse, c*est peu d*étre poète, il faut être amoureux, comme disait Despréaux ; à moins qu'on ne peigne d'imagination, pour le plaisir de peindre, comme on faisait au xvu* siècle. Encore les portraits de YAstrée et de la Clélief si chers aux précieuses, sont-ils moins raffinés que ceux du Civilisateur. Et cependant Mlles de Scudéri et d'Urfé ne faisaient un cours que d'amour, et non pas de conscience, etne prétendaient cim/ûer que des courtisans et des bergers. Après tout, comme dans la vie d'Abélard la légende se mêle à l'histoire, on peut excuser un poète qui s'adresse au peuple ne n'avoir pas été, à huit siècles de distance, moins poétique que l'imagination populaire. Mais il est des hom* mes qui relèvent exclusivement de l'histoire, qui appartiennent aux temps modernes, qui sont presque nos contemporains, et dont les faiblesses n'ont pas encore, pour être racontées sans inconvénient « au pâtre et au laboureur, aux jeunes filles et à l'aïeule, > ce lointain poétique qui les voile et les atténue. Peut-être dans cinq cents ans les amours de Nelson et d'Emma seront-elles une légende gracieuse ; aujourd'hui, à si peu de distance d'Aboukir et de Trafalgar, ce n'est qu'une aventure galante ; elle conviendrait à des Hémoires ; dans la biographie populaire d'un héros, ce n'est qu'une digression déplacée. Pour civiliser les peuples, il faut leur montrer les grands hommes parleurs beaux côtés. H. de Lamartine n'a pu rencontrer , sans s'y attarder , un amour sur son chemin. II a peint Nelson comme on peignait Brutus au xvn* siècle, galant et dameret. Les exploits militaires du marin tiennent moins de place dans cette biographie que la passion de l'amant. M. de Lamartine se complaît dans la peinture de cette courtisane heureuse, lady Hamilton, qu'il appelle à la fois Aspasie, Hérodiade et Théodora. Il la décrit avec une précision maniérée que n'a pas Plutarque son mattre et son modèle. Ce n'est pas Plutarque

qui aurait dit de Cléopatre : « Son visage, doué d'une impressionnabilité aussi délicate et aussi mobile que les premières sensations d*une flme virginale^ était à la fois une mélancolie et un éblouissement. > Les anciens sont plus sobres de détails. Ils tracent Tensemble d^une physionomie; ils n'étudient pas les courbures du nez, les dépressions du front, les plis de la lèvre, les cavités du menton ; et quand ils peignent Thomme moral, quand ils raôontent les passions des héros, les faiblesses d'un Antoine, par exemple , ils n'entrent pas dans ces confidences, qui sont les indiscrétions piquantes des Mémoires et le plaisir des imaginations voluptueuses, mais qui ne donnent au peuple et au foyer domestique aucune leçon édifiante, et qui abaissent Thistoii^. Le plus grave, du reste, de tous les défauts de M. de Lamartine dans le Civilùateur^ ce n'est pas l'oubli de la vérité et de la dignité historiques ; c'est la préoccupation involontaire de lui-même. II semble se chercher sans cesse dans le passé, et dans l'histoire de tel Grec ou de tel Romain retrouver sa propre histoire. La biographie de Cicéron pourrait faire suite à Rapfiaêl et aux Confidences. Voyez, dès les premières pages : ce qu'il admire dans l'ancienne Rome, ce ne sont ni ses institutions, comme Montesquieu, ni la force et la patience du caractère romain, comme Bossuet; c'est la bonne fortune qu'on y pouvait avoir de passer pour un hommed'État, même quand on avait fait debeauxvers.M.de Lamartine ne pardonne pas aux modernes d'avoir inventé je ne sais quelle division des facultés et des spécialités de profession qui rapetisse les hommes en les décomposant. Chez les anciens, à l'en croire, tous les grands hommes avaient commencé par être poètes. C'est parce qu'il avait fait des vers, que Cicéron fut un grand orateur : « Malheur» s'écrie M. de Lamartine, malheur à qui n'a pas été poète une fois dans sa vie! » Fénelon n'est pas tout à fait de son avis : dans ses dialogues sur l'éloquence de la chaire, il

établit très-finement, d'après les anciens eux-mêmes, la distinction de Torateur et du poète. Les anciens, en efTet, ne confondaient pas, comme paratt le penser M. de Lamartine, le poète avec l'orateur, avec le général, avec l'homme d'État, parce qu'ils ne croyaient pas que toutes les aptitudes fussent implicitement contenues dans le génie poétique. Sans décomposer l'homme, ils savaient distinguer la nature différente des diverses facultés; ils avaient même inventé, à ce propos, un adage très- connu des enfants : Age quod agis. Ils voulaient qu'on flt ce qu'on faisait, c'est-à-dire qu'on fût successivement, si l'on pouvait, poète et homme d'Ëtat, mais qu'on ne portflt pas dans la pratique des affaires l'imagination du poète et qu'on ne gouvernât pas comme on fait des vers. Les modernes ne demandent pas autre chose, et, n'en déplaise à M. de Lamartine, les uns et les autres ont raison.

n est curieux d'étudier jusqu'où l'auteur pousse cette étude d'autobiographie rétrospective , et jusqu'où va cette transformation allégorique du passé. La biographie de Gi^ céron n'est pas seulement une métempsychose de l'orateur romain, c'est une peinture physique d'un ancien appropriée aux traits d'un moderne. Middleton, dans sa Vie de Cicérofiy si admirée de Voltaire, a recueilli tous les renseignements donnés par les anciens sur la personne de son héros : il le représente la taille haute, le cou long, le visage mâle, régulier et serein. Comparez à cette esquisse discrète de Middieton, qui est le résumé des témoignages de l'antiquité, le portrait en pied de Gicéron que M. de Lamartine dessine devant sa glace :

« Gicéron était de taille haute, telle qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par l'intelligence intérieure qui les avait pour ainsi dire façon-

nés à son image. Le front élevé et poli comme une table de marbre, destinée à reœvoir et à effacer les riches impressions qui le traversaient; le nez aquilin» très-resserré entre les yeux ; le regard à la fois variable en lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se répandait sur la foule; la bouche fine, bien fendue des lèvres, sonore, passant de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce d'étendue du sourire ; les joues creuses, pâles, amaigries par les contractions de Tétude et par les fatigues de la tribune aux harangues, » etc. Et plus bin « Excepté sa voix pure et façonnée par l'exercice, toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour se rendre visible à l'humanité. »

Gicéron ne se croyait pas si diaphane : il dit dans le Brutus, et c'est le seul trait qu'ait oublié Middleton, que dans sa jeunesse, avant son voyage en Grèce , il était assez maigre, mais qu'après son retour il avait acquis un juste embonpoint, et n'en était pas fâché. M. de Lamartine l'a maigri à dessein jusqu'à l'exténuation , parce que, selon lui, c la maigreur et la pâleur sont une partie de la majesté. >

Ce genre de représentation allégorique s'étend aux autres personnages. Catilina et César sont évidemment des pseudonymes. Les événements mêmes deviennent des allusions. M. de Lamartine décrit l'anarchie et la démagogie romaines en songeant moins aux Romains qu'à nous-mêmes, et, en commentant les Catilinaires, il nous enseigne à admirer ses beaux discours de l'hôtel de ville. Toutes ces pages sont saisissantes. Toutefois, et il est inutile d'insister, on sent combien est dangereuse pour la vérité historique cette confusion de deux époques et de deux personnages. M. de Lamartine est singulièrement indulgent pour Cicéron , parce qu'il ne saurait être bien sévère pour lui-même. Il ne trouve à lui reprocher qu'un peu de vanité et quelque indécision

à la fin de sa vie. Bien plus, pour qu'on ne soit pas tenté d'étendre au héros véritable de sa biographie ce double blâme qu'il réserve au héros nominal , il a soin d'ajouter que la vanité était la faute du paganisme, et l'indécision celle des circonstances. Nul n'admire Cicéron plus que moi; mais, que H. de Lamartine me permette de le dire, la faiblesse de caractère fut le défaut de ce grand homme pendant toute sa vie. Mille exemples l'attestent ; un seul me suffit : ce fut une insigne faiblesse de n'avoir pas dès le premier moment chassé Gatilina de Rome, au lieu de prononcer seulement ce beau discours qu'on appelle la première Catilinaire. S'il avait moins parlé et plus agi, Cicéron aurait peut-être épargné à Rome de grands malheurs. Ce que je dis n'est que de l'histoire, de l'histoire romaine. Ce n'est pas ma faute si je parais moi-même continuer l'allégorie.

Je ne parlerai pas des vies de Jeanne d'Arc, de Christophe Colomb, de Bernard de Palissy. Ce sont des récits très-intéressants, où M. de Lamartine déploie toujours cette prodigieuse richesse de style dont il ne sait pas être avare, même quand il se flatte d'être simple. Quelquefois cependant, quand il traite un sujet qu'il a étudié, quand il parle de personnages qu'il connaît, il rencontre la véritable beauté de l'histoire, sévère, sobre, contenue. Il y a dans sa biographie de Fénelon des pages où son bon génie lui donne pour thème une idée vraie : alors il pense et il écrit comme Tacite. Qu'on lise ce jugement sur Louis XIY :

M Louis XIY n'eut pas besoin d'être un grand homme pour être un grand roi. Il lui sufGsait d'avoir un cœur élevé et un esprit juste : il eut l'un et l'autre. Ce qui éclairait son esprit, ce n'était pas le génie, c'était le bon sens. Ce qui élevait son cœur, ce n'était pas la grandeur d'&me, c'était l'orgueil. Mazarin lui avait appris à mépriser les hommes et à croire au caractère divin de son pouvoir; il y croyait, c'était sa force. Son idolâtrie envers lui-même

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servait d'exemple h Tidolâtrie qu'il commandait et qu*il respirait dans sa cour. Il avait appris de plus de ce premier ministre, le plus pénétrant des hommes d'État, à bien dis-* cerner la valeur des hommes. Bien régner, pour Louis XIY, ce n'était qu'être bien servi. Il se trompait rarement sur le mérite de ses serviteurs. Son royaume n'était que sa maison, ses ministres n'étaient que ses domestiques l'État que sa famille, son gouvernement que son caractère, »

Yoilà M. de Lamartine dans ses bons moments. Il a la justesse, la sobriété, la force. Mais bientôt le bon génie qui lui soufQe les idées vraies » comme celui qui soufflait à Corneille les beaux vers, l'abandonne, et avec lui disparaît la clairvoyance de l'historien. Il prend sérieusement Fénelon, l'esprit le plus aristocratique du xvu* siècle^ pour l'aïeul direct de la Révolution» et il ose écrire sur Bossuet cette phrase extraordinaire : « Tout le monde envie Bossuet comme écrivain. Qui voudrait lui ressembler comme homme! > Je connais beaucoup d'écrivains qui ne se croiraient pas humiliés pour cela, et j'en connais peu à qui, s'il vivait encore, voudrait ressembla Bossuet.

Addison raconte, dans un numéro du Spectateur, qu'il a connu un amateur de peinture passionné pour les portraits historiques. Il en avait réuni une collection très-belle. Hais quand les traits des personnages ne lui plaisaient pas, il les modifiait librement pour les rapprocher de l'idéal qu'il s'était formé de leur physionomie, et n'en croyait pas ses portraits moins historiques. Addison cite en riant un nez aquilin qu'il avait donné à Gléopatre. La galerie du Civilisateur ressemble un peu à celle de l'amateur anglais^ M. de Lamartine transforme volontiers ses personnages ; il a aussi son idéal, qui est lui-même. On retrouve son buste sur quelques-uns de ses piédestaux. Néanmoins on visite son musée avec curiosité, avec intérêt, quelquefois même avec admiration ; car, même dans ses ébauches les moins

parfaites , à quelques coups de ciseau admirables on reconnaît encore la main de Phidias.

(Journal des Débats, 26 novembre 1853.)

ÉTUDES ET PORTRAITS POUTIQUES CONTEMPORAINS , par le vlcontte A. de La Gnéroimière.

Le volume d*études politiques que M. de La Guéronnière vient de publier renferme les portraits de l'Empereur Napoléon III , de l'empereur Nicolas , du roi Léopold , du comte de Ghambord, du prince de Joinville, de M. Thiers, de M. de Morny et du général Gavaignac. La liste de ces noms suffit pour expliquer aux lecteurs la réserve qui m'est imposée ; je n'ai pas à discuter ici les opinions de M, de La Guéronnière. Son livre, qui par le,s sujets qu*il traite appartient à la politique, est, par le talent qu'il révèle, une œuvre essentiellement littéraire. Je n'y veux considérer qu'un essai brillant dans un nouveau genre d'histoire, une expérience d'art, que j'essayerai d'étudier sans prévention et sans faveur, comme je l'étudierais dans un écrivain d'Athènes ou de Rome. Je traiterai M. de La Guéronnière comme un ancien, sans transporter dans cette antiquité Active , où il me permettra de l'introduire, les opinions et les passions de nos jours, et sans abuser de l'exemple récent qu'il m'a lui-même donné, en se montrant si sévère pour le philosophe Marc-Aurèle*. Le portrait politiqu>e est un genre nouveau. Les anciejns

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