‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 50 sur 67 · Revue contemporaine f 15 juiUet · texte numérisé non relu

Revue contemporaine f 15 juiUet

traçaient aussi des portraits dans leurs histoires ; mais ce qu'ils appelaient de ce nom était la réunion expressive et rapide des principaux traits du visage et de l'&me qui caractérisent un personnage et le dépeignent aux yeux. En quelques lignes ils représentaient Périclès, Nicias, Jugurtha^ Annibal, Scipion. Gomme l'histoire, qui chez nous est surtout une science, était surtout un art dans l'antiquité , elle n*avait garde de négliger cette peinture des hommes, qui communique la vie au récit des événements. Hais comme les anciens n'étaient pas seulement des artistes, comme ils étaient des philosophes, ils s'attachaient bien plus à peindre l'intérieur que l'extérieur des hommes. Quand ils avaient montré sur le visage d'un personnage historique l'expression générale de son caractère, et dans son caractère les secrets ressorts de sa conduite, ils se croyaient quittes envers la vérité. Salluste, pour son coup d'essai , qui fut un coup de maître, a raconté la conjuration de Gatilina. Certes, Catilina , par ses talents , par son audace, par l'énormité même de ses vices, était un grand personnage. Cependant son portrait, dans Salluste, n'a que douze lignes, dont une seule est donnée à la peinture physique de Catilina : « Il avait une grande force de corps; il pouvait supporter la faim, le froid, les veilles. » Et la postérité, que les visages intéressent moins que les cœurs, ne se plaint pas d'ignorer si Catilina était brun ou blond. Plutarque n'est pas un historien, c'est un biographe, et en cette qualité il lui était permis de s'adonner au pittoresque. Et pourtant il n'indique jamais que le trait saillant d'une physionomie. Parlant d'Alcibiade , il avait une rare occasion de faire une belle peinture ; il se borne à ce mot^: « Quant à sa beauté, il n'est besoin d'en rien dire, sinon qu'elle se maintint florissante pendant sa vie entière ^ »

1. Hommes illustres^ Vie dUleihiwU ^ traduction de If. Alexis Pienron.

n n'est besoin (Ten rien dire ! quelle leçon pour les modernes! Aussi les modernes , jusqu'à nos jours, ont imité cette sobriété des historiens anciens. Les portraits historiques célèbres dans notre littérature ressemblent à des définitions morales rédigées dans le cabinet d*un philosophe, plutôt qu'à des académies dessinées dans un atelier de peinture. Dans les portraits qu'a tracés Voltaire, comme dans ceux qu*a tracés Bossuet, le spiritualisme domine. Le Gromwell de Bossuet n*est que l'homme intérieur, le Gromwell , ou , comme disait Milton, le diable du dedans. Son Luther, c*est le moine augustin, au génie véhément, à l'éloquence impétueuse qui ravissait les peuples; c'est, comme disait Calvin, la trompette qui a tiré le monde de sa léthargie^ Le Luther extérieur, l'homme sanguin et trapu, aux joues épaisses et aux gros favoris, c'est le Luther d'Holbein. De même Voltaire peint Charles XII en quelques phrases, et ne dit qu'un mot de son corps : «Jl avait une constitution vigoureuse, capable de soutenir les fatigues où le portait son tempérament. > Voltaire est aussi bref que Salluste.

De nos jours il y a deux écoles d'historiens. Il y a d*abord ceux qui, tout en suivant chacun de leur côté la voie de leur talent, sont restés fidèles à la tradition classique, et qui, en agrandissant le domaine de l'histoire, n'ont pas transgressé les limites du genre. L'histoire s'est compliquée de tous les intérêts qui font la vie des sociétés modernes, et elle a perdu en grande partie cette pureté de formes et cette simplicité de composition sans lesquelles la beauté d'une œuvre d'art est imparfaite. Elle a perdu aussi, au milieu des innombrables études qu elle s'impose, le loisir d'étudier le fond de la nature humaine. Ceux de *tios historiens qui passent le plus justement pour les rivaux de l'antiquité , conviendront sans peine qu'ils ne

Page 1