‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 5 sur 67 · Mémoires, t. II, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. II, p

mélange de sérieux et d'agrément, qui a un charme inexprimable :

« Quoique vous me vouliez rassurer sur votre foi , Mon-» sieur, lui écrit-elle, je vous dirai franchement que vous n*y réussissez pas tout à fait. Cependant, si vous vouliez devenir bon chrétien, ce serait une chose admirable. Après tout, Monsieur, on meurt, l'éternité est longue et la vie est courte. Il y a si peu de plaisirs véritables en ce monde que cela ne vaut pas la peine de se damner. Mais Pascal dit tout cela bien mieux que moi; et puis il faut que Dieu vous le dise, car nos discours n'opèrent rien sans lui, et, dans la vérité, je sais par expérience qu'il n'y a que les prières qui attirent la miséricorde de Dieu. Je vous exhorte, comme mon bon ami à qui je souhaite toute sorte de bien, de le prier le plus que vous pourrez. On ne devinerait jamais que vous eussiez un commerce de lettres avec une amie qui vous écrivit ainsi. Pour moi, je hais le monde; je m'en veux retirer, car depuis deux ou trois ans, sans me vanter, j'étais devenue à la mode. Ceci est .gascon, j'ai envie de l'eflacer. Mais je me lasse du monde, et je veux songer à bien mourir. >

On conçoit que Mme du Deffant ne comprit rien à de pareilles lettres. Bussy les comprenait; mais il n'était pas homme à s'amender sans délai. Il se trouvait si bien dans cet état si commode de soumission spéculative et de liberté pratique 1 II se faisait de l'une une excuse de l'autre, et, parce qu'il avait la foi du charbonnier, il se dispensait, disait-il, de se conduire en capucin. Il sut néanmoins bon gré à Mme de Scudéry de ses petits sermons qui portèrent leurs fruits. Poussé dans le même sens par sa fllle la religieuse, il se mit à lire les Pères de l'Église, et finit par se convertir, un peu tard, il est vrai, quand il n'était plus temps de pécher, 4nais entièrement et de bonne foi. La marque de sa parfaite conversion, ce fut qu'il pensa moins

de bien de lui-même, et ne parla plus de son excellent fonds. Son Diicowrs à ses enfants^ écrit trois ans avant sa mort , est une confession véritable :

« Il n'est pas, mes enfants, que vous n*ayez su rattachement que j'ai eu pour les femmes et la réputation d'avoir été médisant. »

Il avoue Tun et l'autre tort sans y chercher trop d'excuses, et ajoute :

« Tout cela, mes enfants , ne vaut rien devant Dieu ni devant les hommes. Ce sont ces vices qui ruinent la for* tune des gens, caries hommes ne pardonnent point, et qui ruineraient aussi toujours leur salut si Dieu ne pardonnait quand on l'en prie, et c'est ce qui me fait espérer d'être un jour sauvé, après avoir vécu pécheur et misérable ^ m

Mme de Scudéry a certainement sa part dans cette con* version. Sa pieuse amitié méritait cette récompense. Nous la retrouverons, ainsi que de nouveaux correspondants de Bussy, dans les prochains volumes, que j'ai dessein d'analyser à mesure qu'ils paraîtront.

(Journal det Débalt, k mai 18&S.)

LETTRES SUR BOSSUET, ADRESSÉES A UN HOMME D'ÉTAT, par M, PoHJoulat.

Un des phénomènes les plus curieux de l'histoire, c'est la métamorphose qu'on voit s'opérer dans la physionomie des grands hommes à mesure que le temps s'écoule et

l. Mémoires, t. II, p. 904 et 305.

qu'on est plus éloigné d'eux. Ils devraient paraître, à ce qu'il semble, autant de statues immobiles sur leurs piédestaux, et dont les traits, fixés par le statuaire, laisseraient la même image dans la mémoire de toutes les générations. Mais comme chaque époque les considère à travers ses intérêts et ses passions, elle les transforme sans le savoir, et découvre ou croit découvrir en eux des aspects encore inconnus. Quelquefois ces changements à vue sont réels : de même qu'on ne comprend bien certains faits que lorsqu'ils ont porté toutes leurs conséquences, on ne peut bien juger certains hommes que lorsque le temps, en développant les suites de leurs actes, a fourni sur eux des documents nouveaux, et complété l'enquête de l'histoire. Mais combien de fois aussi ces transformations successives d'un même personnage historique sont un pur mirage devant les yeux troublés de la postérité! Combien de fois l'esprit départi dénature le caractère des grands hommes pour trouver dans l'histoire ainsi contrefaite l'auxiliaire d'un système ou d'une passion 1 N'est*ce pas vrai surtout de nos jours , où l'histoire, au lieu d'être, comme dit Gicéron, la conseillère et la maîtresse du genre humain, est si souvent un avocat mercenaire ou un faux témoin qui vend ses mensonges? Les plus grands personnages de l'humanité sont tombés à la merci des entrepreneurs de compositions historiques, et deviennent entre leurs mains des automates organisés pour répondre le oui et le non, selon la pression du doigt qui presse leur ressort. C'est ainsi qu'on a vu des réputations séculaires, entraînées dans la fortune des partis, tomber et se relever avec eux ; c'est ainsi que des noms illustres ont été remis en question , et que de grands écrivains, dont le rang semblait fixédepuis longtemps, en ontété déplacés pour recevoir de nos passions contemporaines , les uns un avancement, les autres une destitution qu'ils ne méritaient pas. Un des exemples les plus remarquables de ces vicissi-

tudes, c*est M. de Maistre. On Fadmirait il y a vingt ans, mais on ne le surfaisait pas; on lui reprochait hardiment ses idées absolues, ses contradictions, ses rêveries métaphysiques, son amour effréné des prophéties. On osait l'accuser de fausse érudition , quand il proclamait le christianisme de Sénèque et découvrait dans un vers de Virgile le célibat des prêtres ^ ; d'impertinence, quand il nommait Locke une brute, et d*euphémisme ridicule quand il appelait Alexandre YI < un mauvais sujet. » On riait aux éclats de cet alchimiste du moyen &ge, qui niait les découvertes de la chimie moderne, et cherchait dans les ravissements des saints au ciel une nouvelle théorie de la pesanteur. On s*indignait contre ce faiseur de paradoxes qui divinisait la guerre et le bourreau ; on plaignait ce visionnaire qui s'obstinait à replanter dans la société moderne les institutions mortes d'un temps évanoui, comme cet ermite de la légende qui arrosait sans cesse un bftton dans l'espoir de le faire fleurir. On signalait l'action délétère de ce dangereux esprit sur les imprudents qui s'abritaient à son ombre. C'est, je crois, M. Sainte-Beuve qui a dit avec une juste sévérité que le de Maistre, pris à trop forte dose, abêtit. Et il ajoute, ce qui est dur pour certains disciples de M, de Maistre, moins spirituels et moins honnêtes que lui : < La bête a l'inconvénient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon *. « Eh bien ! maintenant, tous les griefs de l'opinion sont oubliés. Les révolutions nous ont fait perdre la mémoire ; les excès de la liberté nous ont jetés éperdus au pied des théoriciens de Tabsolutisme. Il y a aujourd'hui tout un peuple d'idolâtres, agenouillé devant la statue de M. de Maistre; c*est un oracle, c'est un demi-dieu. Bien

1. « Ouique sacerdotes casti dum yita manebat. • {Enéide, liv. VL)

2. Voir sur M. de Maistre le remarquable portrait tracé par M. Sainte- Beuve, et un très-bon article de M. Scherer, dans la Revue tMologiquef publiée à GenÙTe , sous la direction de M. Colani. — Cherbuliex.

plus, depuis la publication des Lettres et Optiscuks inédits^ où ce grand disputeur est si souriant et si aimable, le demidiea s*est doublé du bonhomme, et on l'adore aujourd'hui sous sa double forme, moitié patriarche et moitié prophète, un ambigu de Jacob et d'Isaïe.

Un autre exemple non moins curieux et plus illustre encore de la mobilité des jugements humains, c'est Bossuet; et qui pourtant plus qu'un si grand homme avait le droit d'y échapper? Il existait autrefois un Bossuet, sur la renommée de qui s'accordaient tous ceux qui auraient étudié de près, et sans parti pris, son génie et ses vertus. En glorifiant le grand évéque, ils regrettaient la théocratie du politique, les rigueurs du polémiste et l'indulgence du courtisan; mais ils reconnaissaient en lui le représentant victorieux de l'autorité religieuse , maintenant sans défaillance l'orthodoxie contre le protestantisme, et l'unité du dogme et de la morale catholiques contre les jansénistes et les jésuites, l'arbitre intrépide et respectueux du saintsiège et de la royauté, c'est-à-dire le Bossuet que le xvn* siècle avait proclamé le dernier des Pères de l'Ëglise, et devant qui s'était incliné le siècle même de Voltaire, en un mot, le Bossuet de la tradition.

Comment se sont peu à peu altérés les traits de cette grande physionomie? Un des premiers écrivains qui se sont emparés de Bossuet pour le métamorphoser à leur aise, c'est précisément l'homme dont je parlais tout à l'heure, celui qui doit lui-même au caprice des événements une si étrange promotion de gloire, M. de Maistre. On ne comprendrait pas ce que, M. de Maistre a osé faire de Bossuet, si l'on ne savait que, lorsque le jansénisme et le gallicanisme sont en jeu, ce fougueux lutteur ne se possède plus; son imagination s'allume, sa colère monte, et il frappe au hasard sans diriger ses coups. Ne lui dites pas qu'il se trompe, il n'écoute plus rien. On se rappelle que, dans la conversation m • 3

34 JÉTUDfiS UTTÉRAIRES ET MORALES.

même, dans ses discussions du coin du feu, H. de Maistre n'admettait pas d'objection. Il faisait un monologue, et quand venait la réplique, il appuyait la tête sur sa main et s'assoupissait. J'ai remarqué que ce sommeil du mattre est une des grâces d'état de ses disciples. Quand on veut leur démontrer qu'ils s'égarent, ils ferment les oreilles et les yeux et s'endorment du sommeil des justes. Us ne profitent jamais des réfutations, et l'on pourrait leur appliquer, pour expliquer leur persistance dans l'erreur, ce mot du Légataire : « C'est votre léthargie ! »

M. de Maistre regarde Bossuet comme son adversaire naturel, et il a raison : Bossuet avait ruiné d'avance tous ses paradoxes. M. de Maistre, en effet, n'est au fond qu'un politique; rÉglise pour lui est surtout un gouvernement, et la religion un code de théologie qu'il interprète à sa manière, comme un jurisconsulte explique et défend la loi civile. Qu'on ne lui demande pas, même dans sa correspondance, d'onction et d'effusions pieuses, comme il s'en exhale des cœurs vraiment religieux. On trouvera toujours en lui le gladiateur prêt à combattre, la main sur la garde de son épée. Il était né pour se poser le champion d'une cause : il a choisi celle de l'infaillibilité et de la souveraineté absolues du saint-siége, qui convenait à son esprit roide, et logique dans le faux. L'Église étant un gouvernement, s'est-il dit, le gouvernement est nécessairement souverain, parce qu'il n'y a pas de gouvernement sans souveraineté; et il est nécessairement infaillible, parce qu'il n'y a pas de souveraineté sans infaillibilité absolue. Or, c'est précisément ce qu'a nié Bossuet. Prise à son point de vue véritable, la déclaration des quatre articles n'enlève rien au pape de son pouvoir légitime, et se réduit seulement à cette restriction innocente : « Le pape n'est pas Dieu. » Pris dans son vrai sens, et avec toute sa portée, le système de M. de Maistre se résume dans cette maxime : « Le pape, c'est Dieu même.»

ÉTUDES LITTÉKAIBBS BT MORALES. 35

C'est dans le livre de VÉglise gaUiame que M. de Maistre a livré à Bossuet les plus grands combats, combats de ruse, où il est le modèle du parfait tacticien. Il commence par louer la foi monarchique de Bossuet; il va même jusqu'à reconnaître que la soumission de Tévéque au roi n'avait rien d'avilissant, puisqu'elle était purement chrétienne ; puis tout doucement il métamorphose Bossuet en un gen*tilhomme bien appris, qui savait dire mieux que personne tout ce qu'il fallait, comme il fallait, et quand il fallait, et qui s'arrêtait au bon moment pour n'avoir rien à démêler avec l'autorité. « Les souffrances du peuple, dit M. de Maistre, la publicité des désordres, ne lui arrachèrent jamais un seul cri. Toiqours semblable à lui-même, toujours prêtre et rien que prêtre, il pouvait désespérer une mal-» tresse, sans déplaire à l'auguste amant ^ » M. de Haistre affecte d'oublier les lettres éloquentes où Bossuet plaide auprès du roi la cause des peuples, par exemple celle du 10 juillet 1675, rappelée avec bonheur par M. Poujoulat. M. de Haistre affecte de ne pas comprendre cette parole fameuse de Mme de Montespan à Bossuet, rapportée par l'abbé Ledieu ; « C'est votre orgueil qui m'a fait chasser I » Enfin, c'est M. de Maistre qui a fait le premier de Bossuet un Dangeau de génie.

Voilà quelle a été la tactique de cet habile partisan. Bossuet est sorti de son livre doublement hérétique, comme complice du roi par flatterie et des jansénistes par faiblesse, de façon qu'il a perdu sous ces traits nouveaux ce caractère d'impartialité, de justesse, d'équilibre entre tous les excès, qui jusqu'ici était sa gloire, et qui en faisait le plus ferme défenseur de la foi, le conciliateur le plus sage entre les droits du Vatican et ceux de la royauté.

Dans une certaine mesure, M. de Maistre a réussi. Pen*

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