‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 53 sur 67 · Hittoin â$i Gifondinit t. VI« p · texte numérisé non relu

Hittoin â$i Gifondinit t. VI« p

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dans rhistoire cette place gigantesque» il n*ayait plus qu*un pas à faire pour en sortir , et pour se constituer en un genre indépendant. Avec M. de La Guéronnière, il a fait ce pas. M. de La Guéronnière est une ancienne province de M. de Lamartine, qui s*est érigée en duché souverain.

Si le portrait est difficile à traiter dans Thistoire , quand c'est un ornement et un épisode , il est bien plus dif&cQe hors de l'histoire, quand c'est un genre spécial qui ne relève que de ses propres lois, car ces lois sont nécessairement indécises et arbitraires. Les seuls genres dont les lois puissent être tirées de la nature des choses , ce sont les genres naturels, les vraies formes de l'esprit humain. Or nul ne conteste que le portrait qui tient à l'histoire et qui n'est pas l'histoire , qui tient aux Mémoires et qui se met au-dessus des Mémoires, qui tient au roman et qui se défend d'être romanesque , ne soit un genre mixte et artificiel. On y peut déployer, comme M. de La Guéronnière, beaucoup de talent et d'esprit ; mais le succès littéraire qu'on y obtient est une vraie bataille que Tartiste gagne contre son art. Et si, au lieu de peindre les homnies du passé, il essaye de peindre ses contemporains, la victoire alors devient presque impossible. Les hommes du passé ont cela de 'bon pour un peintre qu'ils sont morts, et par conséquent immobiles. Us ne déconcertent pas le pinceau par des attitudes imprévues ; ils ne composent ni leur geste ni leur physionomie ; en un mot, ils posent sans le savoir et sans le vouloir, c'est-à-dire qu'ils ne posent pas. Rien ne trompe, rien ne dérange l'artiste assis devant son chevalet. L'histoire met à sa disposition la garderobe de ces illustres défunts, et lui dit à l'oreille quel était leur habit et quel était leur costume, où finissait l'homme, où commençait le comédien. Mais les hommes vivants, quelle différence I Ils s'attifent , ils se drapent , ils se fardent, ils prennent leur plus grand air et leur plus beau

sourire; ils s'ajustent ici une grâce, là un mérite, là une vertu ; les plus fins s'appliquent çà et là quelques petits vices élégants et bien portés , qui donnent à leur portrait une apparence naïve de vérité, et au peintre un renom de candeur. Notez que je suppose le peintre un honnête homme, et que je ne veux pas compter tous les écueils où viennent échouer le? consciences sans gouvernail : la crainte de déplaire en disant la vérité , le désir de plaire en la déguisant , l'appât des honneurs et des places , l'amour de l'or. Padmets que le peintre a le dessein et le courage d'être vrai ; mais en a-t-il la puissance ? Peut-il tout savoir ? peut-il tout dire? Ses yeux sont obscurcis par ce nuage de poussière que soulève la mêlée des partis ; sa langue est enchaînée non pas seulement par la loi , par le respect pour l'honneur des familles, par les égards pour les amitiés privées , mais encore par les mille liens des relations banales qui nous attachent au monde, liens imperceptibles, mais invincibles comme les fils qui attachaient Gulliver, et où notre liberté se débat et périt. On a dit souvent que la critique est impossible de nos jours, parce que pour juger Oronte il faut avoir le sang généreux d'Alceste , et que l'ami Philinte nous a transmis à tous .quelques gouttes de lait dans nos veines. Si la critique est impossible, elle qui dans l'homme ne juge que Tesprit, que sera donc le portrait historique , lui qui veut montrer Thomme tout entier? Ce sera, selon la main qui le trace, un pamphlet ou un panégyrique. Les barbouilleurs de carrefour trempent leurs brosses dabs la fange, et salissent de leurs ignobles caricatures les murs de toutes les échoppes. Les peintres de salon, qui destinent au beau monde leurs œuvres curieuses de plaire, imbibent leurs pinceaux des plus flatteuses couleurs. Ils ont des touches radieuses pour exprimer l'admiration ; ils ont des nuances veloutées pour exprimer la sympathie. Les ombres mêmes qu'ils sont m 27

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parfois forcés d'ajouter au tableau sont discrètes et lumineuses: c'est le clair-obscur de là circonspection. Le panégyrique et le pamphlet oht une ressemblance : ils sont l'un et Taùtre à côté de la vérité, qui pâtit entre les deux. Ce sont deux rejetons d'uBe mèihe souche, de la souche gasconne du roman. Mais il y a aussi entre eux une différence. Le panégyrique est l'honnête homme de la famille, rhonimê riche et bien élevé qui a fait son chemin , et qui laisse tombéi* sûr l'humanité un regard bienveillant et satisfait, du haut de son balcon. C'est le cousin tant- Mieux. Le pamphlet, c'est le cousin tant-Pis ; c'est le parent pauvre, maigre, mal vêtu, bilieux et envieux, qui écrit sur la borne, les pieds dans le ruisseau , et qui éclabousse les passants , quand ils ont des habits propres et des souliers cirés. Il y a donc une grande différence entre le pamphlet et le panégyrique, et il serait injuste de ne pas là voir; mais il y a de même une grande différence entre lé panégyrique et l'histoire, la vraie histoire , une femme ingénue qui a le cœur libre, l'œil perçant , roreille vigilante et la langue âincère, qui n'exalte ni ne calomnie personne, qui n'a dans les mains ni encens ni poison, mais seuleibent line balance qu'elle tient bien droite pour y peser les nommes à leur vrai poids. Là vraie histoire est un juge, lé juge le plus honnête après Dieu, et son jugement est le seul qui soit un jugement, avant le jugement dernier.

M. de La Guéronnière me trouvera sévère pour le genre littéraire du portrait politique. Cette sévérité est néanmoins pour lui le plus flatteur des éloges. Plus le genre qu'il a choisi est défectueux et difficile, plus est grand l'honneur d'en avoir pallié les défauts , et voilé les écueils aux yeux de ses lecteurs, â force détalent. A l'instant même où il se heurte contre les rochers à fleur d'eau semés sur sa route, il se dégage et reprend sa course avec une telle aisance

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qUe les passagers ihattetttifs ne s'aperçoivent de i*ieh. Les marins seuls et lui savent à quoi s*en tenir. M. de La Guérortnière, par exettiple , n'ignoré pas que son portrait de l'empereur Nicolas est une inspiration de la magna-^ nimilé française après la victoire, plutôt qu'Une expression fidèle de la vérité historique. Il sait qu'il exagère la gran* deur du czar en prêtant à sa politique des mobiles tou* jours généreux, et qu'il sUrfaît son éloquence en lui mettant dans la bouche des discours trop métaphoriques poUr des lèvrtes impéi-iales. Je veux croire que l'empereur Nicolas avait fait sa rhétorique. Mais a-t-il laissé vraiment échapper cette phrase dans un entretien familier : « Saint-Pétersbourg, monument du génie et de la puissance de l'homme, posé sur la Newa, caché par les monts de glace , défendu par une mer presque inaccessible aux navigateurs les plus hardis?... » Ce n'est pas là une période russe. Le czâï* prend le ton de M. de Buffon recevant La Gondamine à l'Académie française. Ce n'est pas non plus un RomanofT qui a établi cette opposition oratoire entre la croix de Saint- Pétersbourg et la croix de Sainte-Sophie; c*est M. de La Guéronnière*. Et cependant ce portrait de l'ettipereur Nicolas, composé, ou plutôt improvisé de verve, brillant de couleur, animé par un sentiment généreux, pénétré d'un souffle poétique, s'empare du lecteur, éblouit son regard, domine son jugement. Ce n*est qu'en rejetant le livre loin de soi, en fetmant les yeux et l'oreille à l'éclat et à la musique de ce style mélodieuse et paré, que réblouisseménl se dissipe, et que Tesprit reprend son calme et sa justice. Le livre de M. de La Guéronnière a des défauts sans doute. La peinture physique des hommes, par exemple, y prend trop d'importance et y tient trop de place. Ce sont, je le répète, les défauts du genre plutôt que ceux de l'écrivain, et

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