‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 54 sur 67 · Études et Portraits politiques, p. 128 et · texte numérisé non relu

Études et Portraits politiques, p. 128 et

c'est pourquoi je n'y insiste pas. Mais ce livre a deux attraits, l'un purement littéraire, l'autre à la fois littéraire et moral, qui n'échapperont pas au public : l'attrait du style, qui éclate à toutes les pages et qui frappe tous les yeux; Tattrait des sentiments généreux, que M. de La Guéronnière a signalé lui-même, comme l'honneur de sa plume et de son caractère, c Que c» livre, dit-il à la fin de son introduction, impartial pour toutes les infortunes, juste pour tous les services, soit le témoignage de cette politique de modération, supérieure à toutes les autres, parce que c*est le résultat de l'alliance de l'intelligence et du caractère, de la volonté et de la bonne foi, du patriotisme et de la raison. > Il me serait difficile d'ajouter quelque chose à cet hommage spontané d'une conscience qui se rend elle-même justice. Mais, après tout, cette modération dont H. de La Guéronnière s'honore, ce n'est pas seulement un drapeau déployé au frontispice d'un livre, c*est un sentiment vrai, dont l'accent est fastueux, mais sincère. La modération a beaucoup d'ennemis en ce monde, et je sais tous les mauvais bruits qu'on fait courir sur elle. On lui prête bien des calculs, on-lui donne bien des noms. On l'appelle banalité du cœur, indifférence des opinions, prudence de l'ambition politique. Pour moi, ^e l'aime tant, cette aimable vertu, que, lorsqu'on me parle d'elle, je fais comme Bossuet prétend que fait le peuple quand on lui parle de la liberté : je suis en aveugle, pourvu que j'en entende seulement le nom. Je n'enfonce pas une sonde misanthropique dans tous les replis du cœur humain, pour y chercher ce qu'y trouvait La Rochefoucauld. Je ne force pas les portes de la conscience pour y soumettre tous les beaux sentiments à une enquête de police. Je crois à la parole des hommes, quand leurs écrits publics sont d'accord avec elle, et, quand leur plume est modérée, je ne révoque pas en doute la sincérité de leur modération. 11 y a d'ailleurs une modération qui ne peut être

une comédie, c'est la modération envers les idées. Se montrer modéré à l'égard des personnes, c'est déjà chose estimable, mais au demeurant facile, quand on est poli et quand les personnes sont des princes, des grands seigneurs ou des grands hommes. Se montrer modéré envers les idées, c'est plus difficile et plus rare, parce que les idées sont des personnages abstraits, envers qui la courtoisie n'est pas d'obligation; et, quand elles sont vaincues, le respect pour leur défaite est une bonne conduite qui ne rapporte rien. Cette modération désintéressée envers les dées, M. de La Guéronnière la professe et l'observe. D parle avec mesure des opinions qu'il n'a jamais partagées, et même de celles qu'il ne partage plus. « L'honnête homme, dit La Bruyère, ne médit jamais d'une femme qu'il a aimée. > M. de La Guéronnière se conduit, en politique, comme l'honnête homme inconstant, dont parle La Bruyère, se conduit en amour : il sait du moins honorer ce qu'il n'aime plus. Par exemple, il parle quelque part de la légitimité comme d'une personne encore belle, mais un peu vieillie, qu'il vénère toujours, tout engagé qu'il est dans de plus jeunes affections. Il a sur le gouvernement constitutionnel une page foïl* honorable, et il proteste avec noblesse contre les calomnies qui ont vainement assailli l'honneur du général Gavaignac. Aussi je m'étonne que, dans le portrait qu'il a tracé de cet illustre honnête homme, il ait laissé échapper cette phrase : < Qu'on mette sa statue sur un piédestal, le parti républicain applaudira sans doute, mais la France passera respectueuse et indifférente. » Indifférente est de trop. Le général Gavaignac n'est pas Washington, mais il est de sa famille, et une parenté, même lointaine, avec le héros du patriotisme, du dévouement et de l'abnégation, n'est pas un honneur vulgaire qui permette l'indifférence. Entre le respect et l'admiration, il est une sympathie cordiale et discrète, moins enthousiaste que l'admiration, mais moins froide que le

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respect, et c*est le sentiment qu*inspiFent ces caractères d'une grandeur un peu roide et sévère, mais gépéreuse, et imposante comme le devoir. Je regrette ce mot de M. de La Guéronnière sur le général CftvaignaC| Qon pas comme un déni de justice, rien n'est plus loin de M. de La Guéroqnière qu'un excès de sévérité, mais comme une dissonance avec le ton général de ses jugements. C'est une des rares erreurs d'un livre où se révèle le dess^ip cl^evaleresque de planer au-dessus des partis, où l'impartialité est presque u|ie volupté d'esprit en même temps qu'upe règle de consciepce, où la bienveillance s'épanche à plein courant sur toutes les idées et sur toutes les personnes, où l'admiration, en changeant d'objet sans s'affaiblir, commiinique k toutes les pages un mouvement et un éclat lyriques, où epfin, coipme dans presque tous les portraits, c'est l'idéal qui gagne ce que perd la vérité.

ÇJoumal dst DébtUtf H noFdmbre l8oS.)

JDJDES mSTORIQUBS 8T BIOGBAPHIQUES ,

par M. de Barante.

Il y a en littérature deux sortes d'influence que les esprits supérieurs exercent sur leurs coptemporains : Tune, plus éclatante et plus rare, pareille à une souveraineté ; celui qui la possède semble régper sur les esprit et les marquer à son effigie propre, comme un prince qui a le droit de frapper monnaie. H. de Chateaubriand a longtemps régné de la sorte, et il a laissé sur la littérature de son*temps une empreinte qui p'est pas encor^ ^fl09|Cée. Unie autre influence,

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plus secrète, mais puissante epcop, est celle des écrivains aui, au lieu d*une imagination créatrice, disposent d'une réflexion pénétrante et féconde, qui produisent sqr les choses un grand nombre de vues ingénieuses et nouvelles, et les introduisent dans les autres esprits, qui pensent, en un mot, et font penser comme eux. Ceux-là ne régnent pas, majs ils gouvernent , souvent sans que la foule se sache conduite par eux et sans même qu'ils aient toute la gloirç qu'ils méritent : car les idées qu'ils sèment passant incessamment d'une main dans une autre, ont fini par perdre leur origine de vue, et par oublier à qui on les doit. Quand ils considèrent les écrits de leur temps, ils n'y voient pas gravée Tempreinte de leur naanière, comme un signe extérieur de }eur souveraineté, mais ils retrouvent ap fond les idées qu'ils ont fournies, et ils peuvent, sans présomption, compter sur la postérité pour y démêler leur part, comme un témoignage intime de son influei^ce. On citerait de no^ jours plusieurs écrivains qui ont joué }xn tel râle, dans leç différents genres de la littérature. Parmi eux, une belle place appartient à 1)1. de Barante. Son Tableau de la Littérature française au XYnr sièchy publié en 1807, a été, après les grands ouvrages de Mme de Staël, un des réservoirs d'idées du XIX* siècle. Au début d'un âge nouveau pour la critique, et de son plus bel âge, nous pouvons le dire sans témérité, M. de Barante est, après Mme de Staël, un des pfus riches esprits qui se soient trouvés là pour fournir les provisions à l'heure de l'entrée en campagne. Un grand nombre des idées dont a vécu la critique contemporaine, et dont elle vit encore en les développant, on les retrouve comme des vues rapides et çà et là semées, dans le Tableau de la Litié^ rature française au xvm* siècle ^ et l'on éprouve à les revoir le plaisir qu'ont les voyageurs, lorsqu'en remontant vers les montagnes ils rencontrept les ruisseaux qui deyien,dront dans les vallées des rivières connues.

Ce que j*admire dans M. de Barante, ce n'est pas seulement l'étendue et la fécondité de son esprit; c'est le travail incessant de ce rare esprit sur lui-même pour «goûter à la justesse comme au nombre de ses idées; c'est la volonté ferme de se perfectionner sans cesse, c'est le courage d'abandonner publiquement une théorie publiquement adoptée, n est un des rares exemples d'un écrivain qui, séduit dans sa jeunesse par l'attrait d'un système, soit parvenu dans son flge mûr à s'en affranchir, au lieu de s'y engager plus avant. Le nombre est considérable des jeunes penseurs qui, à l'Age où le cerveau bouillonne et projette dans ses éruptions des philosophies tout entières, se laissent pour toujours fasciner par une idée, s'y attachent, s'y rivent et meurent à la chaîne comme ils ont vécu. M. de fiarante a porté le joug d'un système, il a su le briser. C'est qu'une fois détrompé par la réflexion et par l'expérience, il avait l'esprit trop haut et trop libre pour s'assujettir sciemment à une erreur, par obstination ou par vanité. Tuse de l'occasion que son livre me donne d'insister sur un si bel exemple, pour le plus grand honneur de M. de Barante et pour l'utilité qu'on en peut recueillir. C'est surtout dans cette vue que je me propose d'examiner les deux volumes d'Études historiques et biographiques qu'il nous donne aujourd'hui.

H. de Barante avait plus vécu dans le monde des idées que dans celui des faits, quand vers 1807, à l'âge de vingtcinq ans, il publia son premier ouvrage, le Tableau de la LUtérature française au iviii" siècle. En étudiant l'histoire, écrivait-il dans la préface, il avait observé que de la réunion des hommes en nation, de leur communication habituelle naît une certaine progression de sentiments, d'idées, de raisonnements, que rien ne peut suspendre, et qu'on nomme la marche de la civilisation. II concluait de là que « rien ne peut soustraire la société à cette variation progressive ; que

nos goûts, nos opinions, nos impressions habituelles en 'dépendent en grande partie ; en un mot, que l'esprit humain est soumis à l'empire de la nécessité et irrévocablement destiné à parcourir une route déterminée, ainsi que font les astres. > Gomme H. de Barante n'établissait aucune dis* tinction explicite entre les opinions et les actes des hommes, il était permis de croire qu'il étendait aux mouvements de la volonté le jugement qu'il portait sur le développement de l'esprit humain , et qu'il concluait implicitement des opinions nécessaires aux actions fatales. Mme de Staël, la première, en faisant du Tableau de la LiUi;rature l'éloge le plus flatteur, reprocha à son auteur de ne pas croire assez à la puissance de l'action. < Avec beaucoup d'esprit (écrivaitelle) M. de Barante dit pourtant comme l'ermite de Prague, dans Shakspeare : « Ce qui est, est. » Sa manière de voir semble quelquefois empreinte de la doctrine de la fatalité. » Il y a cinquante ans que Mme de Staël a porté ce jugement ; il était vrai alors : il a cessé de l'être, mais il n'a pas cessé d'être le jugement du public, qui confond encore M. de Barante, à la fin de sa carrière, avec M. de Barante à ses commencements.

VHistoire des ducs de Bourgogne^ si digne d'affermir le public dans sa profonde estime pour le beau talent de l'historien, n'était pas faite, je l'avoue, pour rectifier son opinion sur la doctrine du philosophe. Quoique le fatalisme se montrât dans ce nouvel ouvrage en traits moins accusés que dans Tableau de la Littérature^ quelques passages de la préface sur les causes nécessaires^ sur la marche nécessaire et tnévitable des choses^ devaient infailliblement paraître autant de récidives d'hérésie philosophique. M. de Barante avait choisi pour épigraphe le mot de Quintilien : Scribitur ad narrandum. En vain il commettait contre cette devise des infractions continuelles, en vain, dans son ouvrage et dans sa préface même, l'histoire qui juge se permettait des usur-

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patioqs flagrantes aux dépens 4e l'histoire qui se borne à racoi)ter ; ces beqfeux démentis donnés par Vécrivain à sa propre devise ne prouvèrent qu'une cl^ose, c'est que la conscience hupai^e pe peut p^s se taire, nième quand elle a fait vœu de ne pas parler; et }a théorfe de routeur n'en seqnbl^ pas moins une conséqyence Ipgique de sa doctfine de la fatalité. Si en racontant le pas§é il prjéten4ait se borner h peipdre pt se dispenser 4e juger, p'étajf-cp pas parce que 1^ liberté seul^ tombe sous la juridictfon de la conscience morale, et que les actions pécessaires échappent ^u jugement?

Ce n'est pas l'histoire, surtout l'histoire écrite en vue d*upe tI)éorie, qui devait arracher M. de Q^api^tjs ^ Tpsprit de système ; c'est la |)iographie. Ul vie des hommes célèbres a toujours eu un vif attrait popr lui, et, à toutes les époques de sa carriière politique et littérai(:%, il s'est plu 4 la raconter, dans les éloge^ qu'il prpnopc^t & li^ Ghambnç des Pairs, comme dans le; ar^ples qu*^ {donnait à la Biogror phie universelle. Déjà, sous le premief ^fppire, U ^criy^ pour cet ouvrage de;? Notices histQriq|ae§ ^ur \^ priacipapz chefs des guerres de la Vendée; il a même racpnt^ que )a censure impériale avait trpjavé iffW^ff^? APe Tar^e Charelie eût plus de pages que T^rticle pharlprïtagne^ et l'avait fait réduire à la même m/esure. P^$ Notice;?, pf pliisfeurs aulries encore, publiées pour 1^ premijère fois en ^935^ soijs le ti^e 4e Mélanges historiques et littéraires^ fopt auJQur4*hi4 partie des deux vohjmes que j'ex^ûi^e. L'é^de des hopimes ciâèt)res devait exercer une heureuse inflyepce sur TexAeUent esp^ri^ de M. de Ba^^nte. Le spectacle .de 1^ vie ^ldivid^.el]p psf. biei^ plus propre que celui de la yi,e collective à nous démpntrer la Ubef té humaine. En voyant de;? géijiérations successives^ animées d'esprit et de sentipients jdly/srs, travailler en sepj .opposé piQur concourir ^nalen^ept ^ même ré;?uUa^ off, est copdjui^ à rej^arquer daifs l'histoire la part de la (jlesti-

née plutôt que c^U^ 4u Ul^rp arbitre. Eq voyant se former sous les luaiQS de r)>uiriamté la lopgiip chaîne des faits qi}i s*étend sans se rompre, on est tenté de crojre qu'il n*est pas, dans cette chaîne, qp seul petit anneau qq*ait pu supprimer la volonté de Thoqim^, et qu'en les fpoindres c}ioses, comme dans les plus grandes, i) est l'ouvrier aveugle d'une invincible nécessité, lia méthode moderne, qqi cpnsiste à regarder les bo^)m^s pomipe des idées, fortifie (^ncor^ cette disposition, ef c'est ainsi qqe> cbe^ la plupart de nos l)istorieqs, l'histoire es) devenue fatalistp. Mais quand, au lieu de contempler l'humanité dans les peuples, oq l'étudié dans les individqs, qpand la biographie succè4e ^ rbl^tpiris, alors ce mystérieux ressort de la VQlpnté humaine, trop souvent invisible daqs l'immepse tableau de 1^ vie générale, repar ratt dans le cadrp p){i8 clair d'uqe seule existence. On voit l'individu se décider, agir poqr telle ou \e\]^ raison ^ on aperçoit l'impulsion intérieure de ^es principes nioraux , de ses opinions et ^ ses sentiments, 1^ résistance ou l'a^r quiescement de sa yobnté; on parcoure djii regjard tout le mécanisme de l'activitjé humaine ; oq vio|$ |,i| liberté jouer dans la vie de l'indiyidu le râ|e qui, daps la v|e (des peuples, semble trop souvent appartepir à 1^ force des choses. En un mot, la biographie est |ie correctif de ^'histoire, telle qu'est l'histoire aujourd'hui.

Je ne in'étonniç 4onc pas qu'à ce spi&ctacle salutaire de la vie individuelle, M. 4^ Baraqte ait amiendé son ancienne opinion sur la marche des ichoses, et se soit enfin rangé peu h peu à la croyance en la li|>er)ié. Dans un très-bel arr ticle sur Y Histoire de France au xvin' siècle^ écrit en 1834, et que je regrejU^ de ne pas retrojuver dans les Études histor riques et biographiques , M. de Barante abjufra franchement la doctrine de la fatalité, et déplora avec éloquence l'empire qu'elle exerçait sur un si grand npipbre de nos historiens, c On dirait, s'écriait-||, qji^ les pi^wlies .et inftme les indi-

vidus n'ont aucun libre arbitre, qu'ils sont les symboles et les instruments d'idées nécessaires ; que tout a dû être; que le bien et le mal sont l'un comme l'autre des pas faits sur la route du destin; qu'enfin, comme dit Schiller dans la plus sceptique de ses poésies, l'histoire du monde est le jugement du monde. » Et protestant contre un système qui dénature l'homme et calomnie Dieu, il prononçait ces belles paroles : < La race humaine n'est pas un corps privé de volonté et de vie, roulant dans les espaces du destin, d'après les lois d'une gravitation morale. » N'était-ce pas la rétractation la plus complète et la plus courageuse de cette phrase du Tableau de la Littérature^ que j'ai citée plus haut sur les révolutions fatales, prescrites à l'esprit humain, comme aux étoiles du ciel? N'était-ce pas la plus belle réparation offerte au Ubre arbitre de l'humanité? Dhs ce jour, le jugement de Mme de Staël a cessé d'être vrai, et H. de Barante n'a plus été seulement un historien : il est devenu un historien moraliste. Mais comme un esprit vigoureux et souple a plus tôt fait de se transformer que le public de modifier son opinion sur lui, la vieille opinion a persévéré. Aujourd'hui encore M. de Barante passe pour un des écrivains ennemis du libre arbitre, qui font de l'histoire un théfttre où des acteurs prédestinés viennent jouer une pièce nécessaire. Tant on doit prendre garde, quand on débute dans la vie littéraire, au premier jugement qu'on inspire de soi! Sur une opinion, sur une phrase, sur un mot, le public, impatient de classer les hommes, assigne à l'écrivain sa place dans telle école ou dans tel parti. Une fois son travail fait, il n'y veut plus revenir, pour n'avoir pas à se déjuger, et, au bout d'un demi-siècle, il prend encore pour un fataliste l'historien le plus sincèrement converti à la foi de la liberté.

S'il est une lecture capable de détromper l'opinion, c'est celle des Notices historiques et biographiques. Le grand art qu'y .

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déploie M. de Barante, c'est précisément de démêler, dans chacun des personnages dont il retrace Thistoire, ses vrais mobiles d'action, et de prendre sa volonté sur le fait. Rien ne lui échappe, ni l'empire des idées sur la conduite, ni la contradiction des actes avec les opinions. Il excelle à découvrir et à exprimer en quelques mots les traits essentiels d'un esprit et d'un caractère. Par quelques anecdotes significatives, par quelques circonstances heureusement choisies dans la vie publique ou privée de ses personnages, M. de Barante les définit ; je me sers à dessein de ce mot, car on les comprend plutôt qu'on ne les voit. Il ouvre devant nous leur for intérieur ; il nous y montre leurs idées ; il y surprend la manière dont elles se produisent et l'allure propre à leur esprit. Parlant de M. de Montlosier et de sa théorie sur les volcans d'Auvergne : « Ce livre, dit-il, reste comme témoignage d'une singulière sagacité, d'une sorte d'imagination pénétrante qu'il portait en toutes choses. Il lui fallait peu d'observation, peu de vérité positive pour mettre sa pensée en mouvement et la faire cheminer d'une façon souvent surprenante par voie de divination.... C'était la marche de son esprit. » Voilà de ces traits pénétrants qui caractérisent une intelligence.

Lisez sa notice sur M. de Talleyrand. Certes, si jamais époque a été favorable à l'interprétation de la vie humaine par la fatalité, c'est celle de la Révolution et de l'Empire. La liberté humaine parait insuffisante pour expliquer des événements si gigantesques et si foudroyants; dans les temps prodigieux, on recourt plus volontiers à l'idée de l'intervention divine que dans les temps ordinaires, où les hommes seuls ont l'air d'agir, et où Dieu semble se reposer. Cependant M. de Barante nous dévoile clairement, au fond de l'Ame de M. de Talleyrand, les sentiments et les idées qui ont déterminé les évolutions nombreuses de sa conduite. Cette notice est intitulée Éloge, et je ne m'é-

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tonne pas si les mobiles d'action que le biographe nous signale chez M. de Talleyrahd sotit les plus honorables qu*il ait pu choisir : Tàmour de la patrie, tin goût naturel pour les lumières et le progrès de la civilisation ; la tolérance des opinions diverses; une sympathie réelle pour les idées libérales, sans préférence marquée pour telle ou telle forme politique, etc. Il y a dans tous ces tt-aitsun choix ingénieux et Indulgent : oh y voudrait voir plus nettement marqué l'art caractéristique de M. de Talleyrand, cet art égoïste de se prêter, de ne se donner jamais, et de se rendre libre à l'heure imminente et prévue de la mauvaise fortune. Mais si M. de Barante n'a pu tout dire, ce qu'il a dit est vrai : il a bien deviné l'unité probable de ce personnage historique, si étrangement compliqué, et, après l'analyse qu'il en donne, on s'explique par le jeu naturel des idées et des intérêts les métamorphoses périodiques de M. de Talleyrand, sans imaginer avec le vulgaire une sorte de prédestination à l'intrigue et à la trahison.

Dans toutes ses Notices^ quels qu'en soient les sujets, M. de Barante a le même coup d'oeil sagace et délicat. Même sous les ressemblances générales des actions et des destinées, il aperçoit nettement la diversité des esprits et des caractères. Comparez, par exemple, les notices sur les chefs vendéens, Cathelîneau, Bonchamp, Lescure, d'Elbée, H. de La Rochejaquelein, le prince deTalmont, Stofflet, Charetle. Voilà des personnages jetés par une niême passion au milieu des mêmes événements. Mais dans cette communauté de situation et de cause, quelles différences profondes de sentiments et de pensées, de talents et d'habitudes! M. de Barante s'applique à saisir ce qui les distingue, et chacun apparaît tel qu'il est, souà le jour qui l'éclairé le mieux. Militaires, politiques, diplomates, écrivains, tous les hommes célèbres qu'il passe en revue, Il déploie en les jugeant une variété de connaissances qui atteste à la .fois les plus

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heureux dotiâ dfe nâtilre, lés plus longues éludes et une vie passée dans les plus grands emplois. Eiiîîn, mérite plus bre! il porte avec aisance celle richesse d'idées, et il n'en laisse voir que ce qui est nécessaire polir expliquer les divers talents de ses personnages ; il ne profile pas de ce qu'il l-aconte leur vie pour èe faire leur émule ou leur maître dans leur profession ; il n'a pas la mabie, si commune aujourd'hui parmi les historiens, d'enseigner la stratégie aiix capitaines et l'arithmélique aux financiers.

Je voudrais donner un exemple du genre de vérité qui est propre aux récits de M. de Barante.

Dans une de ses plus curieuses Notices, il raconte la fondation de Napoléon-Vendée, i C'était en 1804, quelques jours après l'avènement du Premier Consul à l'Empire : des troubles avaient éclaté dans le Bocage, au moment de la conscription, et des bandes de conscrits réfraclaires couraient la campagne. L'Empereur rendit un décret ainsi conçu : « 5 prairial an xii. Le chef-lieu du département de « là Vendée sera transféré àLatloche-sur-Yon, le 1" fruc- € tîdor prochain •, c'est-à-dire dans l'intervalle du mois de mai au mois d'août. Le préfet du département, tout en exprimant son admiration pour le vaste génie de l'Empereur, objecta que le délai prescrit était bien court et qu'un trimestre ne suffit pas pour transférer un chef-lieu. Le ministre, qui connaissait l'Empereur et sa volonté, ne mit pas même sous ses yeux les objections du préfet. Le i" fructidor radmînistralion du département fut transportée à La Rôche-sur-Yon, un bourg d'une trentaine de maisons, dont aucune n'était habitable, et pendant quelque temps le nouveau chef-lieu se composa d'une préfecture en torchis e\ d'une caserne en pisé. Ce ne fut qu'en 1808 que l'Empereur alloua des fonds pour bâtir un palais de justice, un collège, un séminaire, une église, une halle, etc. Hais trois

millions pour créer une ville, c'était bien peu de chose. Le ministre de Tintérieur tint devant TEmpereur conseil d'administration où furent appelés l'ingénieur et le préfet, et démontra l'insufBsance de l'allocation.

« L'Empereur, sans s'arrêter aux explications données par le ministre, commença par témoigner son mécontentement.... il parla contre le luxe des constructions et la prétention d'élever des monuments; regardant M. Duvivier, l'ingénieur, qui était pourtant un homme de plus de quarante ans et d'une physionomie grave : c Monsieur le mi- K nistre de l'intérieur, dit-il, quand on a une ville à bâtir, « il faut choisir un ingénieur à cheveux blancs.... » Puis, s'appropriant les objections qui lui avaient été faites au moment où il avait voulu absolument fonder la nouvelle ville, il ajouta que les villes ne s'établissent' point par la volonté du gouvernement; que leur emplacement n'est point désigné par l'administration ; que leur position et le libre cours du commerce et de l'industrie sont la seule cause efGcace de leur développement.... L'Empereur s'était animé; ses expressions devenaient vives et pénétrantes, son esprit était en verve. Il se leva, et prenant un ton plus solennel, après avoir dit au duc de Bassano d'écrire, il commença : « Les villes ne se fondent pas en un jour. « Puis, comme les mots ne lui venaient point, il se promena, et regardant par la fenêtre, il ajouta : « Paris même n'est < pas fini. » Évidemment, il avait voulu faire un morceau sur la fondation des villes, et résumer en quelques mots frappants et expressifs des idées générales, de grandes vues politiques. Par malheur il arrivait quelquefois que cette parole si incisive, si originale, si spirituelle, qui élevait jusqu'à l'éloquence la conversation familière, devenait déclamatoire et vaine, lorsqu'il sortait de son naturel et qu'il voulait se donner une dignité oratoire. Aucune suite ne put être trouvée aux deux commencements de

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phrase par où il avait débuté. Il revint à la grande table ronde autour de laquelle siégeait le conseil, il se rassit. « Monsieur Tingénieur, dit-il, voyons vos plans. > Dès lors il ne fut plus question de principes généraux; il examina, sans trop les critiquer, les dessins déroulés devant lui , ne témoigna plus la volonté expresse de se renfermer strictement dans les sommes allouées par le décret du 8 août, recommanda l'économie, ordonna à l'ingénieur de réduire la dépense autant qu'il serait possible, et le conseil d'administration fut terminé. »

Napoléon est là tout entier, en quelques traits. Cette volonté soudaine et absolue, qui ne s'inquiète pas du possible; ces vues profondes et justes qui contredisent et condam-^ nent ses actes, cet admirable bon sens et cette imagination chimérique, ces alternatives d'éloquence et d'hésitation, d'emportement et de laisser-aller, c'est bien là ce personnage de TEmpereur, si vaste et si mêlé, où tiennent tous les contraires. Mais, on l'a pu remarquer, M. de Barante l'a plutôt défini qu'il ne l'a peint, et en général le caractère de ses notices c'est d'être des analyses plutôt que des portraits. M. de Barante a le goût très-délicat; il sent très-vivement les défauts de l'histoire contemporaine, et il craint par-dessus tout d'y tomber. De nos jours, la vogue est au pittoresque, et M. de Barante le fuit. On aime beaucoup aussi à faire jouer au corps un grand rôle dans l'histoire, devenue un véritable coursdephysiognomonie.On cherche volontiers le secret des âmes dans les traits du visage, et la bouche, le front, les yeux, le nez surtout, le plus révélateur, à ce qu'il paraît, de tous les organes, ont pris une importance historique autrefois ignorée. M. de Barante a si peu de foi dans l'influence prépondérante des traits du visage sur les actions des hommes et sur les événements, qu'il ne prend pas la peine de les décrire. Il n'y a pas un seul de ses personnages dont il daigne nous dessiner le

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plus légBT proQl : il évite la couleur comme d*autres la recherchent; peut-être s'en défend-il àTexcès. Les biographes anciens, et notamment Piutanjue» ne s'interdisent pas de marquer le rapport général de TAme et du visage. La couleur a son prix, et aussi le relier, <)uand on n'en abuse pas. n y a, je le sais bien, une école historique vouée à ce genre de style qu'on pourrait appeler le style repoussé : le relief est partout, et sous le r^ief, le ciieux. Chez M. de Barante, on sent partout le plein : on rse désire que des formes plus saillantes ettle plus vives couleun.

Le plaisir qu'on éprouve à lire œs Études biographiques, écrites d'un style ^flégant et uni, est cdui qu'on goûte dans la conversation d'un homme de beaucoup d'esprit qui a beaucoup vu, retenu et pensé, et qm mêle avec agrémt^t dans ses entretiens les jugements sur les personnes, les réflexions sur les choses et les souvenirs des temps. Si, de plus, ce causeur a des principe solides qui sachent se faire sentir sans avoir besoin de s'afficher, et qui rè^nt ses jugements sans leur imprimer de roideur; s'il a cette tolérance pour les opinions, qui nte fait pas fléchir la con'science, mais qui en modère les arrêts; si Inexpérience de la vie n'a foissé en lui aucune amertume; si les révolutions dont il a ^ lé témoin n'ont découragé ni sa bienveifiance pour les hommes ni sa foi dans la liberté, alors ce n^est plus seulement un plaisir d'esprit quV>n emporte en le quittant, c'est «me im^ssmn morale, salutaire et agréable, car on se sait gré du bien qu'il nous a fait, el l'on s'aperçoit qu'on vient d'écouter ui^ sage, en se trouvant teiitê de s'estimer sage comme loi. Je ne veux pas^'autrepfreuve que M. de Barante est un historien moralisle, un dirâ pre* miers de notre temps.

(AMfmal dtoff DêboH, 1« «rrH 1S».)

SOUVENIRS CONTEMPOSUmS D'hISTOIBE ET PS UTTiiRATURE, par M. ViUemtiD.

On compte dans l*faistoire des lettres les hommes qui conservent jusqu'au delà de leur maturité la plénitude de leur talent, et en multiplient les monuments durables, sans que leur main semble s'appesantir, sans que leur renommée littéraire souffre des derniers efforts de leur fécondité. Bien plus rares encore sont les écrivains qui, à TAge où d'autres se répètent en s*affaiblissant, se rajeunissent par une transformation imprévue, et surprennent par un progrès suprême Topinion, curieuse d'observer en eux les premiers signes de la décadence. Le livre de M. Yillemain vient d'offrir au public ce spectacle si rare, et, je puis dire, si moral : car, dans la littérature comme dans la vie, il n'appartient d'être jeunes jusqu'au dernier moment qu'aux esprits tempérants et sages qui n'ont pas abusé de la jeunesse. Leur récompense d'avoir sn gouverner leur talent, c'est de le conserver florissant et prospère. Dans un temps où de puissants esprits se sont énervés en se prodiguant, et ont expié leur fièvre de production hâtive par une décrépitude prématurée, il est consolant de voir ceux qui ont gardé fidèlement le respect du public et d'eux-mêmes, défier l'effort des années, et attester, par des œuvres toujours plus parfaites, la puissance de durée que le goût communique au talent. Le goût, en effet, semble être dans Tesprit ce que sont les parfums enfermés avec soin dans les étoffes préâeuses, pour les préserver de se corrompre. De deux hommes de génie, celui qui n'a pas de goût se survit k lui-même et finit par AgésUas et par AttUa ; celui qui a du goût meurt après Athalie. C'est le goût qui, pa-

reil à ces belles feuilles toujours vertes dont parle Malherbe, et

Qui gardent les noms de vieillir,

maintient au front de H. Villemain cette couronne que le temps n*a pu décolorer. C'est lui qui conserve sa flexibilité première à cet art puissant et délicat, qui vient de sUmposer pour nouvelle épreuve le sujet 1& plus difGcile qu*il ait jamais tenté. Uesprit de M. Villemain n*a rien perdu de son éclat; les épreuves de la vie, dignement supportées, ont accru la force et la profondeur de son âme : aussi de tous ses écrits, le dernier est-il peut-être le plus remarquable, parce qu'il unit à la perfection de Tart, toujours égale daus l'écrivain, la supériorité du sentiment et de la pensée.

Il est bien entendu qu'en parlant des Souvenirs contemporains j je me place uniquement au point de vue littéraire, le seul qui convienne kceXXe Revue. 11 y a, par conséquent, toute une partie du livre qui m'échappe ; mais, dans le rétrécissement de mon sujet, je trouve, pour compensation, une sorte de nouveauté. Les écrivains qui ont examiné ce livre se sont occupés surtout du côté politique : le câté littéraire, le seul qui nous regarde, a été moins approfondi, et permet encore un sujet d'étude intéressant.

Ce qui ajoute à l'attrait des Souvenirsy c'est qu'ils marquent une phase nouvelle dans le talent de H. Villemain. Le maître éloquent de la critique contemporaine s'est fait historien. Dans une belle leçon sur Hume, M. Villemain, traçant comme l'image idéale du génie historique, énumérait les conditions intellectuelles et morales que l'historien doit réunir : l'amour de la vérité et de la liberté, la passion du bien, la science politique, si vaste et si compliquée dans nos sociétés modernes, l'art difficile de distribuer ce trésor d*idées et de connaissances, enfin le style, et non pas ce

style artificiel qui s'applique sur la pensée comme par un procédé mécanique, mais ce style qui découle de la pensée eUe-méme, ou plutât qui ne fait qu'un avec elle» qui se colore de son éclat, et qui semble tressaillirde son émotion. Après avoir tracé ce portrait un peu décourageant de l'historien complet, M. Yillemain ajoutait : « Comment fait-on des histoires, cependant? C'est qu'on les fait, comme moi, avant d'avoir pensé à tout cela. »

C'est avec cette modestie spirituelle que M. Yillemain juge ses premiers essais historiques. Il serait facile pourtant. Lascaris et Cromwell en main, d'avoir raison contre lui-même, et de lui prouver qu'il avait dès lors abordé Thistoire, non pas seulement avec le sentiment de ses difficultés véritables, mais avec toutes les armes nécessaires pour les surmonter. Toutefois, il vaut mieux le voir à l'œuvre dans son dernier ouvrage, et s'appliquant à remplir les devoirs de l'historien aprh quHl y a pensé.

Ce qui me frappe d'abord, c'est l'art singulier de sa composition. Racontant des événements contemporains, et mettant en scène des acteurs qu'il a connus, il n'a pas cédé à la tentation de se faire soi-même le centre de son récit. Le goAt des mémoires, si vif dans tous les temps, et particulièrement du nôtre, est un goût essentiellement français. M. de Chateaubriand, dans un chapitre piquant du Génie du christianisme, a dit avec justesse : < Le Français ne réfléchit pas sur l'ensemble des objets , mais il observe curieusement les détails, et son coup d'œil est prompt, sûr et délié ; il faut toigours qu'il soit en scène, et il ne peut consentir, même comme historien, à disparaître tout à fait. Les mémoires lui laissent la liberté de se livrer à son génie. Là, sans quitter le théâtre , il rapporte ses observations, toujours fines, et quelquefois profondes. Il aime à dire% Tétais tô..., le roi me dit,.. ^f appris du prince...^ je conseil" W..., je prévis le bien^ le mal. Son amour-propre se satis-

fait ainsi, il étale son goût devant le lecteur, et le désir qu*il a de se montrer penseur ingénieux le conduit souvent à bien penser. De plus, dans ce genre d'histoire, il n*est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avec peine. Il s'enthousiasme pour telle ou telle cause, tel ou tel personnage ; il exerce à la fois sa vengeance et sa malice. • En s'accordant quelques-uns des privilèges qui, selon M. de Chateaubriand, appartiennent aux auteurs de mé*moires, M. Yillemain s'est interdit le premier de tous, celui de se mettre en scène et de faire tourner le monde autour de lui. Il s'efface, il se dissimule avec soin derrière ses personnages, lui qui, plus que personne, aurait le droit de se montrer; et cette discrétion n'est pas seulement un mérite qui élève les Souvenirs de H. Yillemain à la dignité de l'histoire, c'est une leçon ingénieuse à l'usage des contemporains, si empressés à se raconter eux-mêmes avec un plaisir que le public ne partage pas. M. Yillemain est si peu tenté par leur exemple de faire de l'histoire une sorte de pièce où l'auteur se donne le rôle le plus intéressant, qu'il se confond le plus souvent avec l'un de ses personnages, et que si l'on veut découvrir sa propre pensée, c'est dans les conversations de M. de Narbonne qu'il la faut chercher, comme on demande celle de Tite-Live ou de Tacite aux discours à demi transcrits et à demi devinés des grands hommes qu'ils ont fait parler . M . de Narbonne est son héros, héros brillant et sage, courtisan spirituel et loyal, soldat intrépide et même élégant au milieu du péril, politique généreux, qui, dans sa vie pleine de vicissitudes, comme l'histoire de nos soixante dernières années , changea de dévouement plu* tôt que d'opinion ; ministre d'un roi pour lequel il offrait sa vie ; émigré,mais jaloux derhonneur de sonpaysjusqu'à défendre, contre M. Pitt, la France qui l'a proscrit ; conseiller de l'Empereur, Cinéas d'un conquérant plus grand et plus difQcile à retenir que Pyrrhus ; serviteur incomparable dans

fiTUDES UTTËRiOBSS ET IfQRÂLES. 439

la ipauvaise fortune, ne s'antorisant jamais dea revers qui lui donnent raisoni pour vanter sa prévoyance ou pour mo* dérer son zMe; ami fidèle ; esprit délicat et cultivé, observateur aagace des choses et des hommes, prophète du talent, qui avait deviné M. Yillemain et hâté le premier essor de cette destinée brillante : tel est l'homme supérieur dont les Souvenirs oontamporaifu retracent l'image avec un art admirable et une fidélité saisissante, même pour qui n'a pas connu M. de Narbonne, comme en face du portrait d'un étranger on devine, à certains coups de pinceau expressifs du peintre, la ressemblance infaillible du tableau. Des oonversations entre M. de Narbonne et l'Empereur, merveilleux dialogue, où semble avoir passé le souffle de Corneille et où Napoléon parle comme l'Auguste de la tragédie, mais devant un ami plus fidèle et plus digne de lui ; des notes sur les points les plus difficiles de la politique, empruntéea aux papiers de M. de Narbonne, et replacées habilement dans le cadre de l'histoire; des récits précis et lumineux comme une page de Tacite ; des anecdotes familières qui peignent les hommes, jetées en passant à 1^ manière de PlutarquQ : voilà les traits divers de ce tableau, où l'esprit moderne, qui sait tout comprendre , se mêle avec l'art des anciens. Dans les historiens de Rome et de la Grèce, qui multiplient les portraits et qui les dessinent avec tant de finesse, on en trouverait peu de comparables k celui de M. de Talleyrand, par la précision du trait et la délicatesse des nuances : c'est le regard de La Bruyère porté dans l'histoire. < M. de Talleyrand a été sévèrement jugé , parfois calomnié, comme tous les hommes d'État qui ont longtemps prospéré sous des températures et dans des conditions fort diverses. Les hommes ne pardonnent pas la continuité du succès, surtout quand elle survit à l'extrême mobilité des circonstances. Cette faveur perpétuelle de la fortune, qy'on supporte jusqu'à un certain point dans

une ancienne et tranquille monarchie, est suspecte et irritante en temps de révolution, et on l'explique alors par de méchants motifs. Forcé de reconnaître l'habileté de l'esprit, on accuse le caractère ; on suppose que, pour avoir réussi toujours, il faut avoir assez souvent trahi. Dans la réalité^ M. de Talleyrand ne trahissait personne, mais il retenait peu ceux qu'il voyait sur le penchant de Tabtme, et il oubliait vite ceux qui étaient tombés. Incapable de donner un conseil pervers, ennemi de la violence par goût et par justesse d'esprit, il ne se retirait pas au premier excès du pouvoir. Il blâmait doucement, résistait avec finesse, assez pour ne pas rompre et pour se dégager un peu. Sans ardeur d'affection, il était aussi sans rancune; et, dans sa longue carrière, s'il n'a pas toujours fait le bien, il n'a jamais encouragé le mal ni appuyé l'oppression. Seulement, comme il avait un grand calme d'esprit, il paraissait quelquefois d'une résignation trop grande sur le malheur de ses amis, n s'habituait à leur disgrâce comme à sa propre élévation , et finissait par trouver en cela chaque chose à sa place. Son esprit ingénieux lui fournissait mille raisons pour autrui. « Narbonne, disait-il, est toujours che- « valeresque. 11 n'a rien, ne veut rien, n'a besoin de rien. « Il aime l'étude des livres^ des amis, voilà tout. Il ne faut < pas s'inquiéter pour lui, qui ne souffre ni ne s'inquiète « pour lui-même. »

De pareilles peintures, çà et là semées dans le livre de M. Villemain, attestent chez lui une profonde étude des hommes et une sagacité d'observation digne de M. de Nar* bonne lui-même. Je ne m'étonne donc pas que M. Villemain excelle dans les récits diplomatiques, qui demandent un coup d'œil si pénétrant pour démêler sous le râle apparent la pensée véritable des acteurs. C'est un chefd'œuvre en ce genre que l'exposition des préliminaires du congrès de Prague, où M, Villemain marque avec tant de

précision les phases diverses de la politique autrichienne, représentée par M. de Metternich : d'abord , cette sépara* tion d*avec la France, par le retrait de toute promesse de concours armé; puis le r6Ie de médiateur, substitué à celui d*allié; puis la médiation armée, avec la déclaration que l'alliance est suspendue, mais qu'elle existe encore ; enfin toutes ces étapes rétrogrades que fait l'Autriche en s'éloignant de nous pour se replier vers nos ennemis. Cette comédie de la paix, pendant laquelle se prépare la guerre^ M. Yillemain la raconte avec une finesse plus exquise encore, quand les plénipotentiaires étrangers réunis à Prague inventent avec une fertilité d'expédients et une duplicité dignes du théâtre toutes les complications préalables, « comme si le mot d'ordre du congrès eût été de perdre le temps en débats préliminaires et de ne pas arriver même à s'entendre sur la forme d'un débat qu'on n'aurait pas le loisir d'entamer au fond. » D est impossible de retracer avec une habileté plus dramatique ce contraste entre la vraie pensée d'une diplomatie qui ne veut pas agir, et cette ostentation d'activité stérile et de débats chimériques, inventée pour gagner du temps, pendant que les armées ennemies se rassemblent et que chaque heure perdue est un danger pour l'Empereur.

Bientôt, en effet, l'armée formidable qui s'était formée derrière le rideau des montagnes de la Bohème, comme disait Napoléon, s'ébranle et s'avance; la lutte va s'engager; les négociations sont rompues. M. Yillemain passe du rôle d'historien diplomatique à celui d'historien militaire, n regrette quelque part que ces grands récits n'aient pas rencontré, pour les retracer, un émule de M. Thiers au lieu d'un disciple de Quintilien. Mais Quintilien prescrit à l'orateur de savoir exposer etiam rem mUitaremy et M. Yillemain, élevé dans la discipline de la Grèce et de Rome, n'a laissé échapper aucune des parties de l'orateur

ikk% âTUDBS UTTÉBAIRES ET MCmÂLBS.

ancien, D raconte le« bi^tailles comme lea raconte Cicéron, ou, chez les modernes, Bossuet, sans suivre pas à pas chaque bataillon dans ses marches et ses contremarches, sans énumérer, comme un tacticien, les incidents du combat, pas d'ostentation de termes techniques; pas de luxs de stratégie. M. Yillemain plane, pour ainsi dire, au-dessus du champ de bataille, en saisit la physionomie générale, décrit en quelques traits saillants les mouvements décisifs des armées, et définit clairement les résultats. C'est un beau modèle de narration militaire, brève et éloquente, que celle de la bataille de Dresde, racontée en dix lignes. Napoléon s*est replié brusquement et est entré dans Dresde, au moment même où les bataillons ennemis, descendus des montagnes de la Bohême, marchaient sur cette capitale.

< La bataille qu'il livra, en s'élançant d'une porte à l'autre, les feux terribles qui enveloppèrent pendant deux jours la malheureuse ville, la plus sanglante agression repoussée d'abord sur tous les points, les bivouacs français s'avançant, avec la nuit, sur le champ de bataille que l'ennemi avait en partie cédé, et couvrant la TiUe moins ravagée d'obus; la bataille recommençant le lendemain, non moins furieuse, non moins acharnée; l'ennemi forcé enfin de se réfugier tout à fait, de remonter vers la Bohême, et Napoléon le poursuivant à son tour, et lançant sur tontes les routes, encombrées de fuyards, l'élite de sa cavalerie trop peu nombreuse; ce sont là de ces souvenirs que la science militaire ou l'imagination héroïque ont seules le droit de comprendre dans toute leur technique horreur et dans leur épouvantable majesté. »

Hais si M. Villemain raconte les batailles comme les écrivains de l'antiquité, il juge aveo le sens positif d'un historien moderne le caractère nouveau qu'ont donné à nos guerres la perfection des armes et le progrès numérique des armées. Il montre la valeur individuelle disparais*

sant dans la puissance du nombre, la stratégie annulée par les chiffres, et il réduit les chances de la victoire à ce pro* blême d'arithmétique : Qui saura jeter le plus de soldats sur un point donné? Qui aura le plus de cartouches, le plus de canons, le plus d'hommes à laisser mourir f < Ëvi^ demment, par la longue durée de la guerre, par l'irritation excitée chez tous les peuples, par le progrès et l'action do<minante de l'artillerie, par l'énormité des armées, les choses en étaient arrivées à ce point, que les éclairs du génie ne comptaient plus, que l'art le plus savant était annulé ou contre-pesépar l'excès de la force matérielle, que les feux de batterie se valaient de part et d'autre, et que les hommes avaient môme courage, même obstination à mourir, dans tous les rangs qui se livraient bataille. Dès lors, par ce dernier raffinement des temps civilisés, qui ramène souvent les effets mêmes de la barbarie, la force matérielle, le nombre, le nombre discipliné, armé, devenait l'instrument suprême de la victoire ; et le jeu terrible de la guerre n'était plus, à cette loterie meurtrière, que le gain déloyalement infaillible du gros banquier contre les faibles mises. » C'est une peinture de moraliste en même temps que d'historien.

Cependant, le lecteur curieux de littérature qui» entraîné par M. Yillemain dans les hautes régions de l'histoire politique et militaire, craint de perdre de vue celle de l'art, s'at^ tache avec un étonnement satisfait à ces jugements si complets et rapides que l'auteur porte, chemin faisant, sur les écrivains qu'il rencontre. C'est l'abbé Barthélémy, « cet érudit admirable, à qui il n'a manqué qu'un art plus simple; » c'est Delille, < brillant poète aux couleurs qui passent, homme d'un cœur élevé et d'un esprit charmant par le naturel, ce qu'on ne soupçonnerait guère aujour^ d'hui, en lisant ses poèmes; i c'est Saint-Lambert, < poète plus vanté que lu, même de son siède; » c'est Chamfort,

« auteur de tragédies à froides allusions, flatteur de cour au thé&tre, mais peintre de mœurs très-piquant, critique d'un esprit juste et fin, hardi seulement dans la politique ; > c'est enfin Beaumarchais, < plus homme de talent qu'homme de lettres, esprit aventureux au thé&tre comme dans le monde, préludant par le malin éclat du scandale privé à la toute-puissance des grands scandales politiques. > Plus loin, dans la VisUe à V École normale^ ce sont les jugements de Napoléon sur Corneille, Bossuet, Montesquieu, Thomas, jugements hardis et vraiment impériaux, où vibre encore ce style pittoresque et fier du grand écrivain couronné. Dans le morceau sur. Démosthtne et le général Fay^ c'est une appréciation éloquente et neuve du grand orateur athénien, et une traduction de l'exorde du discours sur la cemronfie, vrai chef-d'œuvre d*interprétation fidèle, où Courier trouverait ce mélange parfait de la couleur antique et de l'élégance française qu'il a vainement cherché dans un pastiche laborieux. Enfin l'étude sur M. de Féktz et quelques saUms de son temps est un chapitre de l'histoire littéraire de la Restauration, un tableau précieux de cette société polie qui, en perpétuant dans quelques salons l'art délicat de la conversation et le privilège de consacrer les renommées littéraires, gardait sur le siècle une influence politique, décernait à M. de Lamartine ses premières couronnes et entraînait l'Europe à la croisade delà Grèce par la toute-puissance de l'opinion. Quelle touche délicate et vraie dans ces esquisses de personnages célèbres. Chateaubriand, Benjamain Constant, Cuvier, Abel de Rémusat, Daunou, Laine, M. de Bausset, H. de Humboldt, Mme de Duras, etc.! Quel prélude brillant à de nouveaux souvenirs qui, prenant l'œuvre littéraire de M. Yillemain où elle s'arrête, la conduiraient presque jusqu'à nos jours I M. Yillemain a porté la lumière dans la littérature du moyen âge; ses études sur le xvu* siècle et son cours sur le xvnr sont des jugements définitifs sur

les deux époques classiques de notre littérature. Sa belle biographie de Byron, ses discours académiques, ses rapports annuels sur les concours, si pleins d'idées et d*un intérêt si varié, malgré Tuniformité apparente des sujets, sont autant d'espérances données au public d*un ensemble de vues sur la littérature du xix* siècle, qui compléterait Tœuvre critique de M. Yillemain. Espérons que dans sa retraite studieuse il continuera à instruire et à charmer les contemporains , en leur racontant un passé plus proche, comme il les a captivés par Thistoire d*un passé plus lointain. Les contemporains ont leur amour-propre ; ils aiment qu*on leur parle d'eux-*mémes, et, M. Villemain Ta vu par réclatant succès de son livre, quand on sait leur parler d'eux comme lui , ils ne manquent jamais de reconnaissance.

(Revue de V Instruction publique j 19 janvier 1854.)

COURS DE LUXER ATUftE DRAMATIQUE, par M. SaiDi-Marc Girardin. — Troisième volume.

J*éprouve quelque embarras à parler de ce livre, et voici pourquoi : il roule tout entier sur l'amour , sur l'amour ingénu. Or , je lisais dernièrement dans les œuvres morales de Plutarque un dialogue intitulé Eroticos, Amatorius^ dont le sujet est très-intéressant. Un mari et une femme qui s'aiment beaucoup , mais dont les familles sont en délicatesse» vont faire un pèlerinage sur le mont Hélicon, pour y oflBrir un sacriGce à l'Amour, et réconcilier leurs parents devant l'autel du dieu. En attendant la cérémonie, le mari tient, avec plusieurs de ses amis, une conversation

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sur ramour , où sont traitées plusieurs questions de sentiment très-intéressantes , notamment celle de Tamour dans le mariage » dont Plutarque cite de beaux exemples, dignes de prendre place dans la Bévue des Deyx Mondes. Un des personnages qu*il met en scène , si j'ai bonne mémoire, exprime cette idée, que les hommes déjà mûrs savent mieux parler de Tamour que les hommes moins complètement instruits par le temps et par Texpérience de la Tie. Dans le dialogue de Plutarque , c*est un père de Tamille qui a tous les honneurs de Tentretien ; les jeunes gens récoutent , Finterrogent , et son fils, un certain Fia* Tianus , prend des notes , et fait ensuite & ses amis Tanalyse des opinions paternelles. D'illustres ex^aples ont fortifié de nos jours cette sentence de Plutarque en faveur de la maturité qui sait parler d'amour, contre la jeunesse , qui sait tout au plus aimer ; et le mieux , pour les hommes qui n'ont pas encore pleinement reçu du temps le droit de porter la parole sur un si grave sujet , c'est de se réduire prudemment au rôle de Flavianus , c'est d'écouter les maîtres, de prendre des notes au pied de leur tribune, et tout au plus de leur donner la réplique. Ainsi ferai-je en parlant du livre de M. Saint-Marc Girardin , livre encore plus piquant que le dialogue de Plutarque, et surtout encore plus moral. Ce qui doit m'enhardir pourtant dans mon analyse, c'est que M. Saint-Marc Girardin ne parle pas de l'amour uniquement pour le plaisir d'en parler, comme on faisait dans les cours d*amour du moyen Age et dans les ruelles du xvir siède, comme on fait dans les boudoirs d'aujourd'hui. Il ne pose pas de nouveau , sur les traces de la comtesse de Champagne et de la rende Ëléonore , ces questions dâicates : « Lequel vaut mieux , de l'amour qui s'allume , ou de l'amour qui se ranime ? L'a--^ mour véritable est-il toujours timide? L'amour doit-il toujourscrottre, sous peine de diroinaerT» enfin, tous ces pro-

ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES. kkl

blêmes de sentiment , dont les réponses sat^ramentc^Ues étaient consignées dans le fameux catéchisme d'amour trouvé , par un chevalier breton , dans le tombeiBiu du roi Arthus. H. Saint^Marc Girardin ne recommence pas les théories galantes de Mlle de Scudéri ; il n'est ni un troubadour ni une précieuse ; c'est un historien de l'esprit , qui étudie successivement les diverses peintures que les littératures nous offrent de la mètm passion ; c'est un mo* raliste qui « dans l'histoire des sentiments et des idées « découvre celle des mœurs ; dans les révélations des livres, le secret des sociétés. On peut lui appliquer ce qu'il dit d'Ovide , à propos de Y Art â^ aimer : « Vous croyez ne trouver dans son livre qu'un précepteur d'amour, vous trouvez tm philosophe spirituel pour qui l'amour n'est qu'une oc«* casion de mieux observer le coeur humain. »

On se tromperait, d'ailleurs, si l'on pensait que M. Saint* Marc Girardin a été au-devant de ce sujet délicat par complaisance pour le public , ou par laisser-aller à ce courant d'idées qui porte aujourd'hui vers les peintures d*amour de si graves esprits ; non , c'est Tamour qui est venu s'offrir natureltement à lui. On connaît le plan du Ctmrs de Uttérature dramutique , si ingénieusement conçu ; c'est une revue littéraire et morale des affections de l'âme humaine. L'auteur étudie chacune d'elles séparément dans les expressions diverses qu'elle a reçues des écrivains anciens et modernes. Il compare ces différentes peintures ; il tire de la comparaison uue leçon de gotit ou de conduite ; il fait sortir ainsi du spectacle des littératures une histoire des passions humaines et de Fart , où s'unissent la critique et la philosophie. M. de Chateaubriand , dans quelques belles pages du Génie du Christianisme , avait le premier donné l'exemple de s'établir ainsi au centre de Tâme humaine pour juger , en les confrontant de plus près avec le modèle , les peintures que Tart en a tracées. M. Sainte

Marc Girardin, frappé de Texcellence du point de vue, se l'est approprié à son tour ; il est allé tout droit au cœur de l'homme , il s*y est installé comme dans un obsenratoire ; c'est de là qu'il juge, avec l'original sous les yeux, les portraits que la littérature de tous les temps a faits de l'humanité ; et il s'est emparé si bien de la position indiquée par M. de Chateaubriand, il s'y est si solidement et si agréablement établi , que c'est désormais un domaine qui lui appartient.

Dans cette revue des passions humaines, chacune d'elles s'est présentée à son tour sous les yeux de M. Saint-Marc Girardin : les affections de nature d'abord, comme l'amour de la vie, puis les affections de famille, puis enfin l'amour, que M. Saint-Marc Girardin examine à son rang, sans l'ajourner, mais sans lui donner aucun tour de faveur. II y a plusieurs sortes d'amour. Dans son dernier volume, M. Saint-Marc Girardin avait parlé déjà de l'amour chez les Grecs et chez les Barbares , de l'amour platonique et de l'amour chevaleresque ; dans le volume prochain , il parlera « de l'amour tantôt soumis , tantôt rebelle à la loi du mariage, de l'amour à qui le mariage sert de but, de règle ou d'obstacle. > Dans le volume que j'examine aujourd'hui, M. Saint-Marc Girardin s'ocèupe exclusivement de l'amour ingénu.

L'amour ingénu, ce n'est pas l'amour honnête , ce n'est pas l'amour de M. de Nemours et de la princesse deClèves ; ce n'est pas non plus l'amour faussement naïf de Dapbms et de Ghloé ; ce serait plutôt l'amour innocent de Paul et de Virginie , et je regretterais de ne pas trouver dans le livre de M. Saint-Marc Girardin un souvenir pour Bernardin de Saint-Pierre , si je ne pensais que M. Saint-Marc le réserve pour son prochain volume , et si , d'ailleurs , M. Yeuillot n'avait tout récemment averti le monde que Bernardin était & le plus niais des révolutionnaires du

xvm* siècle, » et Paul et Virginie « un chef-d'œuvre de platitude et d'immoralité. » L'amour ingénu, c'est l'amour qui a conscience de lui-même , qui s'avoue sans embarras parce qu'il est pur , et sans calcul parce qu'il est désintéressé ; qui s'abandonne à tous ses mouvements, qui jouit avec délices de lui-même , et qui a fait dire à Plutarque *, et après lui à La Rochefoucauld, traduisant Plutarque à son insu : « Le plaisir est d'aimer , et l'on est encore plus heureux par la passion qu'on a, que par celle qu'on inspire. »

c Quiconque , berger ou homme du monde, aime avec pureté et avec candeur , quiconque se laisse aller ingénument aux premiers et aux plus doux mouvements de son cœur, qu'il soit des champs ou de la ville, est un héros de l'amour ingénu. »

Voilà la définition de M. Saint-Marc Girardin; aussi M. Saint-Marc Girardin cherche-t-il l'amour ingénu nonseulement dans l'idylle, dans la pastorale, dans les poëmes chevaleresques , mais aussi dans les romans. La poésie , comme il Ta dit Qnement, n'exprime pas complètement l'idée qu'un siècle se fait de l'amour.

« C'est aux romans qu'il est réservé de faire le tableau de l'amour tel que la société l'imagine. Ne pouvant pas dans le monde le trouver tel qu'elle le rêve, elle le cherche et le représente dans la fiction. Les romans sont , dans chaque siècle , l'idéal de l'amour, et c'est là qu'on peut voir , mieux que dans la poésie et mieux que dans les mé* moires , ce que chaque siècle a pensé ou rêvé de l'amour. L'histoire ne dit que ce que fait l'humanité ; le roman dit ce qu'elle espère et ce qu'elle rêve : c'est toujours le plus beau côté de la vie. » (Page 29.)

M. Saint-Marc Girardin ne dédaigne donc pas les romans, quoiqu'il leur adresse en passant certains reproches

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