‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 55 sur 67 · Dialoffue sur Panumr · texte numérisé non relu

Dialoffue sur Panumr

qui me semblent sévères . et que je voudrais un peu plus doux. Tadmetg que le roman est un hâbleur, comme l'épopée; je reconnais même qu'il n'en a pas la franchise, qu'il ne nous prévient pas honnêtement , comme elle , qu'il va mentir et nous transporter dans le monde du merveilleux et de l'impossible ; j'avoue que ses mensonges sont moins des fictions que des contrefaçons de la réalité , et que » par le mélange calculé du faux et du vrai, il nous en impose et nous dupe , en même temps qu'il nous charme. Le roman ne quitte pas le monde comme l'épopée, qui habite entre terre et ciel ; il vit avec les hommes , mais il les dénature sans les défigurer ; il leur laisse leur visage , leur attitude , leur costume ; au dedans il en fait des anges ou des démons ; au premier coup d'œil on les prend pour de simples mortels. Regardez-les de près, vous reconnaîtrez d'où ils viennent à leurs ailes ou à leurs pieds. Enfin, c'est le mot de M. Saint-Marc Girardin , l'épopée est fabuleuse , et le roman est faux.

J'aime mieux cette façon de parler simple et nette que celle d'un ancien secrétaire perpétuel de l'Académie française, M. Auger, qui écrivait il y a quelque trente ans : < Le roman est un monstre né des amours adultères du mensonge et de la vérité. » Mais au fond c'est à peu près la même pensée, et je la trouve un peu sévère. Quand le roman s'emparç en pessimiste de la vie humaine, pour la peindre en laid, je le méprise et je le repousse ; mais quand il est optimiste et la représente en beau, quand au lieu de chercher le monstrueux il vise à l'idéal, alors je l'estinae et je l'aime; je ne l'accuse pas d'être faux et de mentir, car le roman qui peint l'idéal est en contradiction , non pas avec la vérité, mais avec la réalité, ce qui n'est pas un mensonge. La vérité qu'on demande au roman, ou, pour parler ea général, à la littérature, ce n'est pas la représentation du réel, mais celle du possible. 'Horace, Polyeucte, Gtùmène,

le Gid et cette incomparable Pauline n'ont jamais existé ; ils ont vécu, dirai-je en empruntant à M. Saint-Marc Girardin lui-même sa distinction spirituelle et vraie entre l'existence et la vie ; ils ont vécu, ils vivent encore, ils vivent de la vie idéale et immortelle, dans un monde supérieur que notre imagination rêve, pour oublier celui que notre corps habite, le monde de la poésie et du roman qui nous consolent de l'histoire.

Je ne m'étonne donc pas qu'après avoir un peu malmené le roman, U. Saint-Marc Girardin finisse par faire sa paix avec lui, quand le roman est bon, bien entendu, c'est-àdire quand il peint l'homme en beau, tel que l'homme serait sans doute s'il n'était pas gêné par les obstacles de la vie. Où est le mal, après tout, quand, au lieu de nous montrer l'homme réel avec ses plaies et ses difformités, on le redresse, on efface ses cicatrices, on lui rend un peu de cette jeunesse, de cette beauté, de cette vertu qu'il avait aux premiers jours du monde, quand il s'éveilla sous le regard de Dieu? Quel danger y a-t-il à nous représenter les héros plus braves, les amants plus généreux, les femmes plus fidèles qu'ils ne sont ici-bas ! Craint-on que le roman ne fasse du genre humain un don Quichotte ou un Céladon? Le genre humain a plus de penchant, hélas I à rester Sancho ou à devenir don Juan. C^e qu'il ne faut pas mettre sous les yeux de l'humanité, c'est l'image de la laideur, de peur que l'humanité n'en reçoive, comme on dit, un regard. Il y a quelquefois péril à montrer à une belle femme le portrait d'un bossu ; il n'y en a jamais à montrer à une bossue la statue d'Apollon.

Les romans qui peignent l'idéal sont des livres bienfaisants que certains évêques du xvir siècle regardaient comme le supplément mondain et innocent des livres de dévotion ; ils ont encore un autre mérite ; ils retracent les idées et les sentiments d'une époque» et M. Saint*Marc Girardin a cher*

ché avec raison dans YAstrée et dans la CUlie Tidéal que le xvu* siècle se faisait de Famour. Ses deax études sur ces livres illustres , trop oubliés, sont comme une réparation d'honneur offerte à d'Urfé et à Mlle de Scudéri, après de si longs dédains. M. Saint-Marc Girardin analyse rapidement YAstrée et la CUlie^ et fait ressortir avec art les mérites qui charmaient les contemporains et ceux qui peuvent nous intéresser nous-mêmes, dans deux chapitres qui, avec Tétude sur ks Amadis, forment une histoire neuve et piquante de l'ancien roman français. Malgré Tattrait qu'a pour moi le reste du livre, où je trouve des chapitres si intéressants sur la poésie pastorale, c'est sur les chapitres réservés par M. Girardin aux romans que je veux insister, parce que c'est là que se montre dans le meilleur jour son double caractère de critique et de moraliste. Et puis le moment est si bien choisi pour nous ramener à ces vieux romans du XVII" siècle, si honnêtes et si longs ! Nous n*avons plus le droit de leur objecter leur longueur ; nous n'avons plus le courage de leur reprocher leur honnêteté, car nos romanciers nous ont mis depuis si longtemps au régime du poison, qu'il ne peut nous déplaire de prendre un peu de lait. Nous ressemblons aux compagnons d'Ulysse. Le roman moderne a fait de nous ce qu'avait fait d'eux la baguette de Gircé. Seulement la métamorphose commence à nous peser, et puisque M. Girardin se présente à nous Til^trée àlamain en nous disant :

L'empoisonneuse coupe a son remède encore : Mes amis, voulez-vous hommes redevenir ?

nous ne répondrons pas à coup sûr :

Je ne veux pas chaii^er d'état;

mais de loups que nous étions, nous deviendrons bergers avec délices. Bientôt nous allons raffoler de la Clélie. Nous

sommes depuis quelque temps, prenons-y bien garde, sur le chemin qui mène au fleuve du Tendre. Si la mode s*en mêle, nous pousserons jusqu'au village de Petits-soins , et nous nous reposerons dans le bosquet de BUlet-galant. Heureusement, avant de nous embarquer dans la nacelle de Mlle de Scudéri , nous rencontrerons sur la rive M. Saint- Marc Girardin lui-même, qui nous dira en se moquant de nous : « Ne tombez donc pas d'un excès dans un autre. Vous renoncez à l'orgie, ne vous égarez pas dans la pasto- 'rale; vous rampiez dans la fange de l'amour grossier et coupable, ne vous envolez pas dans l'éther de l'amour fade et langoureux. Ni si bas ni si haut. Relisons ensemble le Dialogue des héros de roman^ et demandons à Mme Lucrèce, à M. Brutus et à Mlle délie, comme les appelle Boileau , non pas une leçon de goût, mais une leçon de morale ; qu'ils nous apprennent seulement à aimer l'amour honnête et la peinture ingénieuse des nobles sentiments. »

Voilà en effet ce qu'il faut chercher dans le roman du xvir siècle, la pureté et la dignité des affections, et non le raffinement de la galanterie, le goût des analyses de sentiment, et non l'affectation du platonisme. Le roman du XYu* siècle donne beaucoup de place à la description intime de la passion, il en donne peu au récit de son triomphe; il indique à peine le but, mais il marque avec détail tous les détours du chemin, et c'est ce qui me charme. Ce qu'il y a de meilleur dans le drame de l'amour, ce sont les péripéties, ce n'est pas le dénoûment. Ce qui me plaît dans les romans du xvn* siècle, c'est qu'ils nous font lire surtout le commentaire et les digressions de l'amour, c'est qu'ils s'attardent à l'histoire du cœur et ne courent pas'^u dénoûment. Nos romanciers, au contraire, semblent ne commencer une histoire d'amour que pour la finir ; ils ressemblent à des voyageurs qui ne voyageraient que pour arriver. II y a malheureusement une explication toute naturelle de cette

454 ÉTUDES LnTÊRAIBES ET MOHALES.

différence : elle est dans la diversité morale des deux époques et des rangs assignés par elles à la passion. Aujourd'hui la passion a la première place : au xvir siècle , on était du parti du devoir contre la passion. Aujourd'hui il y a une conspiration presque universelle des poètes, des romanciers et du public contre le devoir : au xvn" siècle, la lutte victorieuse du devoir contre la passion était , comme Ta dit à merveille M. Saint-Marc Girardin, le lieu commun du roman et du théâtre. Nous avons changé tout cela : toutes nos faveurs sont pour la passion qui succombe , toute notre indifférence pour le devoir qui triomphe : malheur aux héroïnes de roman qui n'ont pas le bonheur d'être faibles, malheur aux héroïnes même de l'histoire qui ont l'insolence d'être fortes. Pourquoi sommes-nous si tendres pour Mlle de La Yallière? Je crains bien que ce ne soit à cause de son péché, non à cause de son repentir. Pourquoi sommes-nous si durs pour Mme de Maintenon? J'ai bien peur que ce ne soit à cause de sa vertu.

Dans les romans du xvn* siècle, au contraire , le respect du devoir est si fort, la passion a un tel caractère de pureté, de désintéressement , d'obéissance , que l'amour ressemble à une dévotion. A ce propos, me sera-t-il permis de faire remarquer que Mlle de Scudéri semble , comme Mme de Sévigné, s'être faite l'élève de Descartes î Pour elle, comme pour Descartes, il y a deux espèces d'amour : l'un, simple appétit naturel, ainsi que le déGnissent le philosophe et les vraies précieuses, né de la partie inférieure de l'âme qu'on nomme la sensitive ; l'autre, affection élevée, noble, vertueuse, née de la partie supérieure de l'âme qu'on nomme la raisonnable. Le rdtnan, c'est l'histoire du combat de ces deux amours, dont Molière a fait la parodie S ou le tableau

Si le chef n'est pas bien d*accord avec La tète, Que tout ne soit pas bien réglé par le compas,

de la lutte du devoir contre tous les deux. Pour ne m'occuper que du plus pur de ces deux amours, il a, dans Mlle de Scudéri, absolument les mêmes traits' que ceux que lui donne Descartes. Dans le Traité des Passions^ Descartes définit l'amour le sentiment inspiré par un objet qui nous parait beau : < Lorsqu'on estime, dit-il, l'objet de son amour moins que soi , on n'a pour lui qu'une simple affection ; lorsqu'on l'estime à l'égal de soi, cela se nomme amitié; lorsqu'on l'estime davantage, la passion qu'on a peut être nommée dévotion. »Et 11 ajoute :« Quoique l'objet principal de la dévotion soit Dieu , on peut avoir de la dévotion pour les personnes. On a vu souvent des exemples d'hommes qui se sont exposés même à la mort pour des personnes particulières auxquelles ils étaient dévoués. » Souvent est beaucoup dire ; mais cela est vrai du moins dans les romans duxvn* siècle. Les héros de d'Urfé et de Mlle de Scudéri s'exposent à tout pour des personnes particulières, et je ne m'étonne pas que, pour exprimer l'idée de l'amour pur, Mlle de Scudéri, en vraie cartésienne, emploie à chaque instant le mot de dévotion. Ce rapprochement entre la théorie des passions de Descartes et le roman du xvn* siècle n'aîde-t-il pas à comprendre la métaphysique sentimentale des belles dames d'alors et des livres à la mode ? La philosophie d'une époque explique souvent bien plus de choses qu'on ne croit : elle explique les idées des hommes, elle explique même les sentiments des femmes. La philosophie est la clef de l'histoire , disait M. Royer-Collard. Quelquefois aussi, on le voit , c'est la clef du roman. L'amour tel que le peint le roman du xvn* siècle n'est

Nous voyons arriver de certains embarras : La brutale partie alors veut prendre empire Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire A dia, l'autre à hurhaut...,

(Holière, Dépit amoureux^ acte FV, scène ii.) |

pas seulement, au point de vue métaphysique, l'amour cartésien ; au point de vue moral , c'est le véritable amour, car c'est celui où il y a le moins d'égoïsme et le plus de dévouement. Or, la perfection de l'amour, c'est l'abnégation, c'est le sacrifice. Mlle de Scudéri est là-dessus absolument du même avis que Mme de Staél. Il est vrai que ce sont deux femmes qui parlent , et qu'elles ont de bonnes raisons pour parler ainsi; mais cela n'Ate rien à la justesse de cette pensée, qu'il n'y a pas d'amour vrai sans dévouement et sans sacrifice. Mme de Staël va jusqu'à regarder comme le critérium unique du véritable amour, le sacrifice suprême, celui de la vie. C'est là l'exagération d'une idée juste, n ne faut pas condamner à mort les amants , et ne leur accorder un brevet de passion qu'après décès. Mais la mesure exacte de l'amour, c'est le renoncement à soimême. Tout le monde croit avoir connu le véritable amour; peu de cœurs ont aimé, parce que les égoïstes sont en majorité dans le monde. A entendre disserter le genre tiumain, à lire ses livres, à voir ses comédies, on croirait que l'amour est une fleur qui s'épanouit partout, comme les rosiers des quatre-saisons sont sur toutes les fenêtres. L'amour est une plante rare qui nait dans certaines âmes choisies ; et l'amour parfait, j'entends l'amour pur, héroïque et partagé, fleurit, comme l'aloès, tous les cent ans. Il faut à un tel amour^ pour germer et pour s'épanouir, les âmes d'un Rodrigue et d'une Chimène. C'est pour cela que le monde de la littérature, bien qu'il soit en général meilleur que celui de la société , ne compte qu'un si petit nombre de personnages qui soient de vrais amants. Si l'on voulait les rassembler, ils tiendraient tous dans un salon ; aprèsqu'on en aurait admis une douzaine, on pourrait fermer la porte. Mais il faudrait recevoir parmi eux quelques-uns des personnages de d'Urfé et de Mlle de Scudéri, parce qu'ils sont non-seulement des galants pleins d'esprit , mais des âmes passion-

Dées, dévouées, prêtes au sacrifice. Ils n*ont qu'un tort, celui de trop bien parler de leur amour ; mais ce tort a deux excuses : la première , c*est que la passion vraie est essentiellement raisonneuse, et que dans tout amant il y a un avocat; la seconde , c'est que la finesse et la subtilité des discours de ces héros n*ôtent rien à la générosité et à Théroîsme de leur conduite. « Ah ! qu'il est heureux, s'écrie Mme de Staël , le jour où l'on expose sa vie pour l'unique ami de son choix ! > — < Que je suis aise de mourir pour mon amie! » dU presque dans les mêmes termes le Céladon de YAstrée. D'Urfé et Mlle de Scudéri sont d'accord avec Mme de Staël sur le vrai caractère de l'amour, qui est le dévouement; c'est ce qui donne au roman du xvn* siècle une saveur si douce d'honnêteté, c'est ce qui permet à M. Saint-Marc Girardin d'en tirer avec des leçons exquises de goût des conseils précieux de morale.

Son livre n'est pas en effet un simple volume de critique littéraire, ingénieuse et profonde, où les meilleurs esprits trouvent à profiter. C'est, à le bien prendre par le côté moral, un petit traité, ou, comme disait saint François de Sales en parlant de YAstréCy « un bréviaire de bonne compagnie, où il est aisé d'apprendre les beaux sentiments. » En analysant et en commentant les diverses expressions que la littérature a données à l'amour, M. Saint-Marc Girardin donne son avis sur les questions de sentiment qui se présentent sur sa route : il ne dogmatise pas, il ne prêche pas; une réflexion, un mot quelquefois lui suffit, mais un mot où il sait mettre à la fois le sens délicat de l'honnête homme et le vif accent de l'homme d*esprit. En groupant toutes les idées élevées et sages éparses dans son livre, on en ferait un résumé sans prétention du code des honnêtes gens en amour et dans le mariage, un mémento des vérités premières et indispensables en matière de sentiment» à l'usage du xix* siècle, qui en a si grand

besoin. Parmi les idées fausses, en effet, qu*ont accréditées le roman et le théâtre modernes, il n'y en a pas de plus fausse que celle qu'ils ont donnée de Tamour. D'après eux, il n'y a guère que trois sortes d'amour bienséantes qui puissent faire honneur à un homme distingué. C'est, pre* mièrement l'amoyr adultère ; la perfection est de se faire aimer d'une femme qui ne s'appartient pas : l'amour légitime n'est qu'une trouvaille; l'amour illégitime est une conquête, et il est plus glorieux de conquérir une couronne amoureuse que de laramasàeràterre. Le second amour, c'est l'amour électrique ou foudroyant qui frappe soudainement comme un coup de tonnerre. Il diffère de l'épanchement au cerveau en ce que généralement on en guérit. Le troisième amour, le plus répandu, c'est Tamour-caprice ou l'amour-vanité : c'est l'amour de don Juan, c'est le mensonge, c'est la fatuité, c'est le libertinage, c'est tout ce qu'on veut, sauf la passion. Cet amour se pique même d'une insensibilité triomphante, et place fièrement sa grandeur dans une indifférence voluptueuse. Il promène partout la flamme sans se laisser toucher de la moindre étincelle; il se compare modestement à l'idole de Jagrenat, souriant à ses adorateurs qui se font avec délices broyer sous les roues de son char. Voilà les formés choisies de l'amour que le roman et le théâtre ont offertes depuis vingt ans en modèle à l'imagination de la jeunesse. Parmi les auditeurs qui se pressent au cours de M. Saint-Marc Girardin, combien ont cru le roman et le théâtre s.ur parole, combien prennent encore pour le vrai monde le monde imaginaire qu'ils ont vu par la fenêtre du cabinet de lecture? En lisant le livre de M. Saint-Marc Girardin, livre improvisé d'abord dans sa chaire, et recommencé ensuite pour ses lecteurs, je me représente le spirituel et sage professeur effaçant une à une de l'esprit de la jeunesse ces idées chimériques sur les affections humaines qu'enseignent le théâtre et le roman.

Je crois voir M. Saint*Marc Girârdiû en face de ces jeunes gens, fanfarons honnêtes de corruption et d'indifférence, qui s'imaginent avoir tué Tamour dans leur &me à force de railler comme des rêves mythologiques Tinnocence, l'ingénuité et la vertu; je le vois, avec ce regard pénétrant, cette voix incisive, ce sourire bienveillant et doucement moqueur, leur lancer cette apostrophe éloquente, devenue l'une des meilleures pages de son livre :

c Vous vivez dans un monde frivole et libertin ; vous vous vantez de ne point croire à l'amour et de ne croire qu'au plaisir; vous riez quand on parle de l'honneur des femmes, et la vertu des jeunes filles n'est pour vous «qu'une marchandise qui n'est point encore vendue; > vous renvoyez dédaigneusement l'idylle à l'&ge d'or, l'&ge introuvable, ou aux auteurs grecs et latins. Où donc y a-t-il de l'idylle? dites-vous d'un air railleur. Où? dans votre cœur même, dans un coin de ce cœur que vous vous piquez d'avoir endurci contre l'amour, et qui n'a pu tenir contre le regard d'une jeune fille. Ce qu'il y a de plus simple déconcerte ce qu'il y a de plus raffiné : le lion devient amoureux^ parce qu'une veine d'amour ingénu s'est retrouvée vive et jaillissante encore dans cette Ame que l'usage du monde et du plaisir semblait avoir desséchée. Personne n'est à l'abri de l'idylle, ni les vicieux de la bonne compagnie, ni les soudards de la mauvaise, ni la courtisane elle-même, eu dépit de la banalité de ses amours. Il n'y a pas de salon coquet et parfumé, point de tabagie empestée de vin et de tabac^ point de boudoir mercenaire où l'amour ingénu et l'idylle avec lui ne puissent entrer à l'improviste. Ce sera, je le sais, pour un moment; ce ne sera qu'une lueur fugitive qui pénètre dans l'obscurité, un rayon passager qui glisse dans la caverne et qui l'éclairé. Qu'importe? il y aura eu un jour où le libertin et la courtisane auront aimé, un jour où ils auront échappé aux

souillures habituelles de leur Ame, un jour où le roué aura retrouvé la candeur et l'émotion de ses jeunes années en face du regard innocent et pur de quelque bonne et gracieuse jeune fille élevée sous l'œil de sa mère. Et c'est en vain que ce jour-là les souvenirs du vice essayeront de raffermir son àroe dans le mal et de rendre l'effronterie à son visage ; vaincu par le charme nouveau qui l'enchante, le roué redevient timide et ému, il redevient homme enfin, ne fût-ce que pour un instant, véritable instant de gr&ce et de salut ; de même que la courtisane, vaincue par le charme d'un sentiment ingénu qui natt malgré elle, se sent modeste, réservée, décente, femme aussi enfin, comme il lui souvient d'avoir été quand elle était enfant, quand elle avait une mère« une famille, un foyer paternel, tous ces Ëdens enfin qu'elle a quittés et qu'elle a peut-être blasphémés , mais dont l'image vient tout à coup de traverser son âme pour la purifier. » (Page 140.)

Spirituelles et touchantes paroles ! En les écoutant, j'en suis sûr, plus d'un esprit fort en amour, qui était venu chez M. Saint-Marc Girardin s'égayer aux dépens de l'idylle et de la pastorale, se sera dit, en remontant l'escalier de sa chambre d'étudiant, qu'après tout le meilleur des amours n'est peut-être ni l'amour adultère, ni l'amour coup de foudre, ni l'amour libertin, volage et vaniteux, mais bien cet amour paciGque qui commence par l'estime, qui continue par la tendresse, et qui marche au bonheur bourgeoisement escorté du prêtre et du notaire. Telle est l'influence salutaire que M. Saint-Marc Girardin execce sur les jeunes gens depuis plus de vingt années : il est un peu leur médecin, et les jeunes gens le savent à merveille. Quand ils sont pris de la malaria, pour avoir trop respiré l'air malsain du drame et du roman, ils viennent le jeudi à sa considtation de la Sorbonne pour se faire traiter par lui. J'entends dire que M. Saint-Marc Girardin ne guérit l'imagination des jeunes

gens qu*en la tuant, et qu*il ne fait des hommes de bon sens qu'en défaisant les poètes. D*abord les poètes ne pullulent pas à ce point qu'il en puisse faire un si grand carnage; ensuite on ne défait pas les poètes, pas plus qu'on ne les fait : ils savent bien se faire et se défaire tout seuls. M. Saint-Marc Girardin ne tue l'imagination de personne ; mais quand l'imagination des jeunes gens a la fièvre, M. Saint-Marc Girardin coupe la fièvre, et voilà tout; les malades se calment, et ce calme qu'on prend pour l'affaiblissement de la vie, c'est le commencement de la convalescence. M. Saint-Marc Girardin est une des bonnes influences de notre pays : par son cours de la Sorbonne, il tient dans ses mains la jeunesse ; par ses livres, il étend sa clientèle jusque sur les familles, il entre au cœur même du foyer ; écrivain et professeur, il porte partout avec lui et partout il inspire le goût du bon sens, l'amour de la règle, la passion de rhonnéte et du beau. Que manque-til à la joie et à l'honneur de sa vie? Un des sages de la Grèce, Bias, disait : c Heureux l'homme qu'on estime, plus heureux l'homme qu'on aime I quant à celui qu'on aime et qu'on estime, celui-là, c'est le bonheur même. » Ne dirait-on pas que Bias avait connu ce modèle de l'homme heureux qui mérite de l'être, M. Saint-Marc Girardin?

(Journal d^ DébaU^ 29 mars 1855.)

UN PÈLERINAGE AU PAYS DU CID, par A. F. Ozanam.

Je viens de lire ce petit ouvrage, et je cède facilement au désir de parler du dernier écrit d'un homme éminent et

bon, prématurément enlevé à l'enseignement et aux lettres. Ces pages sont le résumé des plus intimes sentiments de M. Ozanam et Temblème exact de sa vie littéraire. Érudites et pieuses , elles rappellent fidèlement les deux grandes passions de son &me : Dieu et la science; vives et inspirées comme une improvisation, mélancoliques comme un dernier adieu, elles sont l'image de cette destinée littéraire commencée avec tant d'éclat et si vite interrompue par la mort; destinée touchante entre toutes, a dit avec délicatesse M. Ampère; en laissant après elle.de belles œuvres inachevées, elle a la gr&ce d'une espérance et la tristesse d'un regret.

C'était durant l'hiver de 1852 ; M. Ozanam était allé redemander des forces au soleil du Midi. Après un séjour à Biarritz, pendant un de ces rétours de santé qui lui rendaient l'espérance, M. Ozanam voulut faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Gompostelle. Il partit, se promettant une double joie d'un voyage religieux et poétique qui devait le conduire au tombeau d'un apôtre et dans la ville du Gid. Il s'arrêta quelque temps à Burgos. Sa santé, faiblissant de nouveau , ne lui permit pas d'aller plus loin. Il ne put visiter la plage où, selon la légende, le corps de l'apôtre fut jeté à la mer, et où les voyageurs avaient coutume autrefois de ramasser les coquilles dont ils couvraient leurs chaperons et leurs manteaux. < Je suis revenu, disait-il, les mains vides de coquilles,, mais pleines de ces feuilles légères où le voyageur a crayonné ses premiers souvenirs. »

Ces feuilles légères que M. Ozanam avait offertes à ses amis comme un souvenir de son pèlerinage inachevé, deux sentiments les remplissent tout entières : le sentiment chrétien qui Tanime au spectacle de la catholique Espagne, de ses églises, de ses reliques saintes; le sentiment poétique qui s'éveille au souvenir du héros de Burgos et de sa cbe-

valeresque histoire. M. Ozanam a mis dans ce testament littéraire toute son âme et tout son esprit ; à chaque pas vous retrouvez le chrétien avec les ardeurs de sa foi, l'érudit avec la profondeur de sa science, le poëteavec la flamme de son imagination ; car c'était là roriginalité de ce rare esprit : il réunissait en lui des dons admirables souvent incompatibles; il avait dans le cœur un trésor de candeur et de naïveté; il joignait à une érudition allemande une clarté toute française et l'enthousiasme poétique de l'Italie. On retrouve dans l'ensemble de ses œuvres la variété de ses talents; il a compris et raconté l'ancienne Germanie, comme s'il avait été le contemporain des barbares ; il a expliqué le Dante comme un poète et interprété les Petites ftews de saint François comme un franciscain du xm* siècle. Je voudrais insister sur le caractère attrayant de sa piété; je voudrais montrer en lui le chrétien indulgent envers son prochain et sévère à lui-même, loyal, ami des idées généreuses, unissant, comme plusieurs catholiques illustres de ce temps, l'amour de l'Église et la passion de la liberté, défenseur et modèle de la tolérance, mais inébranlable dans la ligne d'orthodoxie qu'il s'était de bonne heure tracée, enfin le digne descendant de cet Ozanam du xvii* siècle, savant géo-mètre, qui disait : « Il appartient aux docteurs de Sorbonne de discuter, au pape de décider, aux géomètres d'aller au Paradis par la perpendiculaire. » Mais il faudrait une plume moins profane pour retrace de si pures vertus. Qu'il me soit permis seulement de remarquer que le sentiment chrétien qui, dans les dernières pages de M. Ozanam, a déjà tant d'attraits, semble recevoir de la prévision de la mort prochaine une éloquence nouvelle et une nouvelle grandeur. Aussi voyez comme dans cette &me, qui déjà s'élè?e au-dessus de la terre, l'admiration des beautés de la nature rencontre des accents presque religieux. Lisez cette des* cription des montagnes et de la mer ; ce n'est pas seulement

un paysage tracé par la main d*un peintre, c'est un hymne chanté par une voix qui adore et qui prie :

« Les montagnes sont toutes divines; elles portent l'empreinte de la main qui les a pétries : mais que dire de la mer, ou plutôt que n'en faut-il pas dire ? La grandeur infinie de la mer ravit dès le premier aspect; mais il faut la contempler longtemps pour apprendre qu'elle a aussi cette autre partie de la beauté qu'on appelle la grâce. Homère le savait bien, et c'est pourquoi, s'il donnait à l'Océan des dieux terribles et des monstres, il le peuplait en même temps de nymphes et de sirènes enchanteresses. J'ai vu le jour s'éteindre au fond du golfe de Gascogne, derrière les monts Gantabres, dont les lignes hardies se découpaient nettement sous un ciel très-pur. Ces montagnes plongeaient leur pied dans une brume lumineuse et dorée qui flottait au-dessus des eaux. Les lames se succédaient azurées, vertes, quelquefois avec des teintes de lilas, de rose et de pourpre, et venaient mourir sur une plage de sable ou caresser les rochers qui encaissent la plage. Le flot montait contre l'écueil et jetait sa blanche écume, où la lumière décomposée prenait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Les gerbes capricieuses jaillissaient avec toute l'élégance de ces eaux que l'art fait jouer dans le jardin des rois. Mais ici, dans le domaine de Dieu, les jeux sont éternels. Chaque jour ils recommencent et varient chaque jour, selon la force des vents et la hauteur des marées. Ces mêmes vagues, si caressantes maintenant, ont des heures de colère où elles semblent déchatnées comme les chevaux de l'Apocalypse; alors leurs blancs escadrons se pressent pour donner l'assaut aux falaises démantelées qui défendent la terre; alors on entend des bruits terribles, et comme la voix de l'abime redemandant la proie qui lui fut arrachée aux jours du déluge. Au delà de cette variété inépuisable apparaît l'immuaHle immensité. Pendant que des scènes toujours nou-

velles animent le rivage, la pleine mer s*étend à perte de vue, mirage de Tinfini, telle qu'au temps où la terre n*était pas encore et quand Tesprit de Dieu était porté sur les flots. David avait aussi admiré ce spectacle, et peut-être du haut du Carmel son. regard embrassai t*il ces espaces mouvants de la Méditerranée, lorsqu'il s'écriait : « Les soulèvements de la mer sont admirables : MirabUes tUulones maris. »

Je laisse à regret de côté la partie religieuse du Pèlerinage au pays du Cid, et me réduis, par respect, à la partie purement littéraire, dont le Cid est le héros. M. Ozanam parcourt pas à pas Burgos, et cherche dans le spectacle de ses vieux monuments le commentaire de la vie et des exploits de don Rodrigue. Cette critique poétique et savante, qui s'inspire de la vue des climats et des lieux pour compren-*' dre les hommes, est une conquête de notre siècle. Du temps de Corneille, parmi les détracteurs et les partisans du Cid, personne ne s'avisa d'examiner le caractère du Cid au point de vue de l'histoire. Scudéri, dans ses Observations^ ne s'attache qu'à l'examen scolastique de la pièce et à l'appréciation morale des personnages. Il accuse. Corneille d'avoir violé les règles d'Aristote ; il appelle le Cid un extravagant et Chimène un monstre. L'Académie, dans le jugement rédigé par Chapelain, dont on a trop loué, ce me semble, la modération, suit exactement le même plan que Scudéri. Elle reconnaît que, tout en composant une pièce intéressante, Corneille a manqué de respect aux règles aristotéliques, et déclare, avec un peu plus de politesse que Scudéri, mais non pas avec plus [de justice, que Chimène manque de pudeur, Rodrigue d'humanité, que le si:get du Cid est contraire aux bienséance, et aux bonnes mœurs, et qu'en tenant le Cid et Chimène pour des personnages vrais, « il y a des vérités monstrueuses, qu'il faut supprimer pour le bien de la société. » Corneille lui-même, dans sa réplique à Scudéri et dans son Examen du Cid, après avoir soutenu la m 30

moralité des caractères de aes héros et la coaftirmîté de sa pièoe aux règles d'Arâtote, GomeiUe n'invoque le témoignage de l'histoire que pour confesser qu'il s'en est écarté en un point. On croit qo'il va parier des cartclères, mais 3 ne s'a^t que du lieu de la scène. La patrie du Gid, c'est Burgos. L'Andalousie a donné naissance à un Gid, mais à un autre CM, à Sancho Ortiz de Las ftodas, l'unant aalheureut de l'étoile de SéviUe, d<^ Estrdla de Tavera; à qui mon anden 4X)Uègue et ami , M. de Lalonr, viest de consacm* un chapitre si intéressant dans ses Ètuéks nr r Espagne. Goraeille a transporté le £id Gampéador de Bar* gos à Sévitle, et il s'excuse de ce déplacement qoi ponrrsK amener une confusion, en disant qu'il a ywAa « donner quelque Traisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne pouvait venir si vile parterre que par ean, » Voilà la part modeste que la critique du xvn* siècle âôsait k l'historre.

Il était réservé k Mtre temps, pkw imf«rtgatea' que le grand siècle, parce qu'il est moins inventeiir, d'étodi^ le caractère du Gid dans l'histoiiae, et d'examiner à quel point le personnage de GomeiUe ressemMe amCiddelatraditioa. . On a cherché sucoessivement te Gid de la tradition dans la pièce de ^illen de Castro, dans le Jlamoimro, dMis les hn* toires, les légendes et les poèmes antérieurs au AmoMarou Ges diverses études n'eurt pas mod^ boauconp l'idée qoa nous avions deGhhnène : c'est -bien au Ibnd la femme qu'a peinte Comeille, fille et amanle tout ensemble. Entre la Glumène dn poêle ^ crile que révèient les moDunesAs historiques et poâfiques de l'Espagne, il n'y a pas la éiilérenee qu'on remarque entre le Gid de latracMtionetQcdui deGornerlle. Les femmes des diffiéventes <^ioques de Thistoire se ressemblent plus que les hommes, paroe que 'le caractère d'une femme est sortotft dans ^es passions, et que les passions varient moins que les idées «t que tes mœurs, is^

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bùmmjda, au contraire, vivant plus par Tesprit et moins par le ccBur; ils dépendent plus que les femnjes des institutions politiques ; Us tombent plus que les femmes sous le coup 4es changements de la société; ils s'en ressentent de plus près. Aussi Férudition moderne, à mesure qu'elle remontait en arrière, a-t-dle retrouvé toujours à peu près la même Ghimène et découvert plusieurs Gids. Plus ces types du Gid s'âoignent de nous, plMs ils portent l'empreinte de la barbarie, et sans doute aussi de l'exactitude historique. A c6té du personnage de Corneille nous avons vu poindre successivement le Gidde Guillen de Gastro, parfait chrétien en même temps que parfait amant et parfait chevalier ; puis le Gid du Banumcero, it^k brutal et farouche; puis le Gid des vieilles légendes et des chroniques réceounent retrouvées, le con* dottière, le cbef.de bande brave, habile et sans foi, qui vend son épée au plus offrant, se bat au service des rois maures, et pille indi£EÊremmen.t les églises chrétiennes et les mosquées musuloiianes, qui n'aime pas Ghimène, mais qui l'épouse par politique et par contrainte, en maugréant contre le roi qui lui impose ce f&cheux mariage^ C'est probaUement là ledd le plus vrai ; obroncdogiquement c'est le plus vie^x, ^ il «st à présumer que la tradition a été d'autant plu3 exacte qu'dle était plus près du personnage. J'aime mieux, je l'avoue, le Gid de Cornâlle, que malgré Scudéri et TAcadémie «française on peut regarder comme un type de perfection ^norale, si la perfection morale e&t dans le triomphe du devoir sur la pasûon. J'oserais même affirmer que, conune le CiA de CorneiUe est le plus parfait de tous les Gids, il est, sinon le plus exact, au moins le plus vrai, dans le bop sens du mot, malgré toutes les découvertes de l'érudilioD, et qu'il sera le seul Qid dont l'humanité gardera la

1. Voir un article savant et précis de M. Saint-Rsné Taillandier (iietue 4m Dmut Mondn^ 16 ooudm 1864).

mémoire. Il y aura, je le veux bien, le Gid de M. Dozy , le Gid de M. Damas-Hinard^ et le Gid du P. Risco ; mais ce seront des Cids d'érudit, des Gids de cabinet ; le Gid de tout le monde, le Gid universel et immortel, ce sera le Gid de Corneille, parce que ce qui importe à Thumanité, ce n'est pas ce qu'il y a historiquement de plus réel, c'est ce qu'il y a moralement de plus beau, de plus noble et de plus parfait. Inévitablement l'histoire sera toujours battue parla poésie. Comparez le tableau de David qui représente Napoléon passant le mont Saint-Bernard, avec celui de M. Paul Delaroche sur le même sujet. Le Napoléon de David, calme sur un cheval fougueux, c'est la poésie ; celui de M. Delaroche tranquille sur un mulet, c'est l'histoire. Lequel des deux est le vrai? C'est le Napoléon à cheval. D'abord le cheval fougueux s'accorde mieai que le mulet avec l'idée qu'on se fait de Napoléon; la vérité dans les arts est surtout, il ne faut pas l'oublier, une vérité d'imagination. De plus, il se mêle toujours, quoi qu'on fasse, un peu d'idéal à l'exactitude la plus historique. Vous vous piquez de n'être qu'historien; malgré vous, vous serez poète. Dans le tableau de M. Delaroche, je vois un Napoléon idéalisé sur un mulet qui ne l'est pas. Puisqu'il faut que l'idéal soit quelque part, ne vaut-il pas mieux qu'il soit partout, depuis le cavalier jusqu'à la monture?

Une preuve que l'humanité s'inquiète bien moins de ce qui est exact que de ce qui est beau, de l'histoire que de la poésie, c'est qu'après tout l'humanité est la complice ou plutôt l'ouvrière de tous ces mensonges charmants dont rhistoire des peuples est remplie. L'Espagne savait trèsbien, au xn* siècle, que le Gid n'avdt été qu'une sorte de brigand, un chevalier des grandes routes; mais l'Espagne voyait en lui le plus brave, le plus habile, le plus renoouné des hommes d*armes de son temps. Quand le sentiment national naquit de la lutte contre les étrangers, l'Espagne fit du guerrier célèbre le défenseur chevaleresque de sa pa-

trie ; et quand la guerre, faite au nom de TÉglise comme de la patrie, devint une sorte de croisade, TEspagne fit du chevalier un saint, accumulant ainsi sur une seule tête toutes les vertus nouvelles que les événements imposaient à des temps nouveaux ; elle fit honneur au Gid de tous les progrès publics, elle transforma sa mémoire à Vimage des héros contemporains dont le Gid résume et personnifie l'héroïsme, le dévouement patriotique, le désintéressement, la piété. C'est ainsi que durant plusieurs siècles la poésie, écho de la légende, qui elle-même répétait la voix de tout le monde, a successivement perfectionné Rodrigue ; c'est ainsi que Guillen de Castro a pu livrer aux mains de Corneille un type du Gid presque parfait, et auquel Corneille ajouta, comme dernier trait de perfection, cette beauté su- ' préme de la lutte du devoir contre la passion.

Je ne veux pas aller trop loin et prétendre qu'il ne manque rien absolument au Gid de Corneille; ici je serais en contradiction avec H. Ozanam. Je reconnais qu'il y a dans la pièce de Corneille une sorte de dissonance entre les sentiments et les mœurs des personnages: les sentiments sont plus avancés que les mœurs; les mœurs sont du moyen âge, assentiments sont du xvn* siècle, et il y a une invraisemblance frappante dans cette alliance de sentiments assez raffinés pour pousser deux amants à un tel héroïsme, et de mœurs assez rudes pour faire du point d'honneur la loi souveraine de la conduite, pour permettre à une fille d'épouser le meurtrier de son père. Rodrigue et Ghimène, dans Corneille, pensent et sentent comme on pensait, comme on sentait à la cour de Louis XIII; ils agissent comme on agissait à la cour d'Alphonse de Castille. Il y a deux hommes dans Rodrigue : le chevalier castillan et le gentilhomme français ; il y a deux femmes dans Ghimène : la Ghimène de Séville et celle de Paris.

Voilà ce qu'on aurait pu objecter contre Corneille au

xvn* siècle^ si l'on aYait consulté Thistoire. On aurait pu jouter aussi que ce qui manque au Gid de Gonieille, €eii le côté chrétien. Je né m*en plains pas : Corneille a su faire un chef^i'œuyre sans avoir besoin de mettre en scène le sentiment religieux. Mais enfin, si Ton voulait restituer au Gid du poète quelques«uns des traits du Gid primitif, qui ont disparu dans la tragédie française, et que rérudition a retrouvés, il faudrait lui rendre avant tout la ferveur religieuse et la dévotion. Le Gid du moyen âge, le vrai Gid espagnol, tel qu'on le comprend et qu'on le rêve à Burgos, au seuil de la chapelle qui renferme ses reliques, le Cid Gampéador est sinon un saint (il a certains défauts qui ne permettent pas de le canoniser), du moins un pieux person* nage qui met Dieu de moitié dans toutes ses acticmst même dans celles où il vaudrait mieux que Dieu ne fût pour rieo. En parcourant Burgos, on évoque à chaque pas l'image de ce Rodrigue pécheur et contrit, qui commet d*assez gros noé* faits et qui â'en repent dévotement. Ici j'aurais beau jeu, si je voulais, pour tracer une descrit)tion détaillée de Burgos que je n'ai pas vu. Avec un peu de mémoire et à l'aide de cette liberté d'imagination que permet la pdnture des pays qu'on n'a pas visités, je reconstruirais tout comme un autre une vieille ville castillane; je prodiguerais les maisons peintes en rouge, les arcades, les piliers, les portails dentelés, les flèches aiguës^ les campaniles aériennes, les dômes efQorescents et touffus comme des forêts vierges, les paysans pittoresques drapés dans des guenilles couleur d'amadou, les mulets, les muletiers et les manolas; puis je montrerais hardiment les rapports Visibles de cette ville austère et poétique avec le vieux Gid de la vieille Espagne, et je commenterais un personnage anté-historique que je connais peu par une ville dit moyen Age que je ne connais pas. Gela s'appelle, si je ne me trompe, faire de la critique pittoresque. Mais^ quel que soit le penchant de notre temps

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pour ce genre, j'aime mieux suivre l'exemple de M. Ozanam. Il aimait trop sincèrement la science, il avait trop de goût, et je puis dire trop de probité littéraire, pour s'aban* donner à ces inductions aventureuses où l'hypothèse a tant de place. M. Ozanam s'est borné à peindre Burgos simple* ment, fidèlement, sans fracas de couleur, sans ostentation de pittoresque, mais avec un sentiment très-vif des beautés de Tarchitecture et du pays. Il s'est attaché aussi à montrer le côté chrétien du Gid, et, pour le faire mieux saisir, il s'est inspiré de la Chronique et du Poêmé du Ctd, plus ancien que les romances, plus ancien que la Chronique ellemême, et dont le texte mutilé commence par la disgr&ce du héros :

c Le Gid vit qu'il n'avait nulle grftce à espérer du roi. n s'éloigna et chemina rapidement par Burgos. Il arriva à Sainte-Marie. Aussitôt il descendit de sa monture, il se jeta à genoux et pria de cœur. La prière faite, aussitôt il chevaucha, soilit par la porte et prit gîte au bord de l'Arlanzon. Près de la ville, sur la grève, il campa et planta sa tentée > Quand il s'agenouillait à Sainte-Marie, avant de sortir par la porte du fleuve, l'humble église était bien loin du moment où, sous les auspices de Saint-Ferdinand, elle devait élargir ses murailles, élever ses voûtes et devenir Notre-Dame de Burgos. Pourtant la cathédrale puissante garde avec piété le souvenir du héros humilié qui pria sur ses dalles. Dans une des salles capitulaires, un grand coffre est suspendp comme la chAsse d'un saint. Au-dessous on a placé le portrait du Gid, tout bardé de fer, comme pour soutenir envers et contre tous le récit que vous allez lire. Il était beau de sortir de son fief accompagné de soixante bannières; mais il fallait nourrir ceux qui les suivaient. « Alors le Gid prit à part Martin Antolinez, son neveu, et l'envoya

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