Pcmna dd Cid, Tsn
trouver à Bwgos deux juifs, Racbel et Bidas, avec lesquels il avait coutume de trafiquer de son butin; il leur mandait qu'ils vinssent le trouver au camp. Cependant il fit prendre deux coffres grands et garnis de fer, munis chacun de trois serrures, si lourds qu'à peine quatre hommes pouvaient en soulever un, même vide. Et il les fit remplir de sable et couvrir la surface d'or et de pierres précieuses. Et quand les juifs furent venus, il leur dit qu'il y avait là quantité d'or, de perles et de pierreries, et que, ne pouvant emporter œ grand avoir avec lui, il les priait de lui prêter sur ces deux coffres ce dont il avait besoin. Et les juifs lui prêtèrent trois cents marcs d'or et trois cents d'argent. > Mais quand le Gid eut pris Valence, il renvoya les trois cents marcs d'argent et les trois cents marcs d'or pour dégager ses deux coffres de sable, « priant Racbel et Bidas de lui pardonner, car il l'avait fait avec chagrin. > Ce dernier trait me touche. Je croyais le Castillan ravi d'avoir joué un si bon tour à deux infidèles ; mais son honneur chrétien efl soufCre, et il a besoin de pardon. «
Voilà le Gid tel qu'il se montre dans l'étude de M. Ozanam : il est brave comme Achille et rusé comme Ulysse ; mais il se repent de sa fraude; il n'est pas assez saint pour ne pas pécher, il est trop sincèrement dévot pour vivre dans l'im* pénitence et ne pas réparer ses fautes. Aussi l'Église espagnole honora-t-elle sa mémoire : on montre aujourd'hui, pour deux réaux, dans la chapelle de l'hôtel de ville de Burgos , les ossements desséchés de l'amant de Chimène comme les reliques d'un vrai saint.
Cette étude sur l'Espagne et sur la littérature espagnole n'est qu'une digression dans l'ensemble des travaux de M. Ozanam. Mais elle se serait facilement rattachée au reste de ses écrits, qui avaient tous un but marqué d'avance et une suite bien ordonnée. Tracer l'histoire des lettres dans les temps barbares, depuis la décadence latine et les pre-
miers commencements du génie chrétien, jusqu'à la fin du xm* siècle; parcourir les trois siècles les plus glorieux de l'histoire du moyen âge; considérer cette grande époque sous ses divers aspects ; étudier l'histoire de la théologie avec saint Anselme, saint Bernard, saint Thomas, saint Bonaventure; celle de la législation ecclésiastique, politique et civile, avec Grégoire YII, Innocent m, Frédéric II et saint Louis, avec l'Église et les Universités; suivre le développement de l'esprit et les progrès des mœurs dans la poésie chevaleresque et dans ces traditions épiques, particulières à chaque peuple, qui sont les préludes des littératures nationales ; assister à la formation des langues modernes, et s'arrêter à la Divine Comédie, limite naturelle et conclusion éclatante de ce long travail, voilà le plan de M. Ozanam, tel qu'il l'a dessiné lui-même dans une lettre à un ami. Ce plan était trop vaste, hélas! non pour la science et pour le talent de l'écrivain , mais pour ses forces physiques, qui l'ont abandonné avant que l'œuvre méditée fût entièrement accomplie. Quelques parties de l'édifice sont achevées , par exemple le beau travail sur les Germains ^ qui en est comme le péristyle, et le livre sur Dante, qui en forme le couronnement. Parmi les travaux intermédiaires qui devaient réunir l'une à l'autre les deux portions terminées, il en est qui n'attendaient pour recevoir la dernière main qu'un peu de loisir et de santé; d'autres sont encore à l'état d'ébauches, mais d'ébauches brillantes comme les savait tracer M. Ozanam, qui esquissait comme les plus habiles voudraient peindre.
Bientôt tout le mérite de ce rare esprit et toute la grandeur de son entreprise apparaîtront au grand jour, quand on publiera l'édition complète de ses œuvres, votée par une souscription publique, et exécutée par les soins de son meilleur ami, M. Ampère. Des hommes éminents, parmi lesquels on cite M. de Montalembert et M. Mignet, ont voulu
474 ÉTUDS8 LITTÉRAIRES ET M(HULES.
revoir etil-m^pies lei diferset parties de cette édition, pour donner un dernier témoignage d*attachement à la mémoire de M. Ozinam. Nous attendront cette publication très-pro* chaine pour exprimer notre jugement aur Tensemble des travaux d*un écrivain qui sera longtemps et univorselle* ment regretté.
IJùumal du DébaUf 12 ayrll 1865.)
PROKENADl EN AMfoiQUI »
par M. ;. 1. Ampère.
Je lisais hier dans un Journal américain le sermon d*un ministre unitaire du Massachussetts. Il avait choisi ce texte : Novistiné opus mewnl^ et il soutenait que c'est un gros péché de né pas être savant et de ne pas voyager, c Que répondrez^vous au Seigneur, disait<*il, sMl vous demande au jour du jugement : « Gonnaissez^vous mon ouvrage î » Lorsque les trompettes auront sonné trois fois dans la vallée de Josaphat, et que nous défilerons devant le tribu*nal suprême, si le Seigneur vous dit : « fai écrit pour vous un livre dont j*étais content, le livre de Tunivers. Je vous ai donné pour Tétudier et pour le comprendre une intelligence dont quelques-uns de vous ont médit» ce qui n*est pas honnête. Je vous ai fait présent des scienoes, des lettres et des arts, flambeaux du monde physique et du monde moral que j*ai mis dans les mains d'Aristote, de Platon, de Copernic, de Galilée^ de Kepler, de Newton, pour illuminer t*untvers. Pour aider vos pas sur la terre et sur les eaux, et porter votre parole dans les airs, je vous ai envoyé la vapeur et Félectricité. Qu^avea-vous ftdt de mes
dons? A la lumière de ces flarobeauxt sur les ailes de ces coursiers divins, ayez-vous étudié et parcouru le monde ? avez-YOUS admiré sa variété^ son harmonie, sa beautét avez-vous compris ses lois? avez-vous lu mon livre et connaissez-vous mon ouvrage? NovisHne optts meum? Hélas I combien d*entre vous ont à peine ouvert le livre étemel! combien en ont à peine épelé quelques pages! Dieu vous punira de votre insouciance en vous fermant Taccès du monde céleste, où, selon l'idée antique, il réserve aux élus la contemplation des modèles divins dont le monde terrestre n*est que Fombre. Vous avez dédaigné la copie, vous n^ verrez pas Toriginal. Vous ignorez la terre, vous ne saurez pas le ciel. »
Telle est l'analyse fidèle du sermon américain. Yoilà une théologie digne d'un peuple qui se pique d'avoir l'esprit curieux et de n'être pas casanier ! Si cette doctrine est- la vraie, si, avant de nous admettre aux félicités célestes, Dieu nous fait passer l'examen dont nous menace le révérend, j'en connais beaucoup qui resteront à la porte du paradis. En revanche, lorsque cet homme universel, cet érudit, ce poète, cet historien, ce linguiste, cet archéologue, ce visiteur infatigable de l'univers, appelé M. Ampère, se présentera devant le souverain juge après avoir fait le tour du globe et celui de l'esprit humain, il est sûr d'être reçu dans l'assemblée des justes, aux acclamations de tous les prêcheurs américains.
M. Ampère a tout vu, tout lu, tout compris, tout appris; il a couru sur tous les chemins de l'univers, il a écouté toutes les voix de la nature, il a feuilleté l'histoire de tous les peuples. Naguère il demandait aux hiéroglyphes de l'Egypte les derniers vestiges d'une société disparue depuis quatre mille ans. Hier il allait chercher en Amérique Timage d'une société nouvelle et l'augure de son avenir. Où est-il aujourd'hui ? On dit qu'il est en Italie, assis sur
des ruines, recueillant dans la poussière quelques nouveaux débris de l'histoire légendaire de la vieille cité de Romulus. M. Ampère assis! Qui le croira? n ne s*est assis qu'une fois, et par métaphore, quand il a pris place au fauteuil vacant de l'Académie. Si nous vivions encore en pleine mythologie, sous des dieux jaloux des humains, M. Ampère aurait dans l'autre vie le sort de Thésée, qui, pour avoir trop couru le monde, fut condamné par llinos à s'asseoir pour l'éternité. A cette heure M. Ampère est quelque part en Chine ou dans la lune, car, il l'a dit luimême, la Chine et la lune sont les deux seuls pays nouveaux qui lui restent à visitera En attendant qu'il revienne de si loin ou de si haut, consolons-nous de son absence en lisant sa Promenade en Amérique^ puisque ce terrible promeneur appelle de ce joli nom une course de trois miUe lieues, et du fond de notre vieux monde tâchons d'apprendre quelques vérités sur le jeune peuple du nouveau. Il y a un progrès moderne que je défie les pessimistes de nier : c'est celui de la vitesse. Non-seulement l'espèce humaine vole sur ses rails de fer comme la flèche dans le ciel, mais les événements règlent leur pas sur celui de l'homme et se précipitent avec lui. L'univers est emporté à fond de train. Les agiles années achèvent en se jouant la tâche qui épuisait jadis les siècles. On admire le peujAe romain ; mais cette poignée de brigands a mis plus de cinq cents ans à faire figure dans le monde. Rome ne fut quelque chose qu'après la défaite de Pyrrhus. Jusque-là ce n'était qu'une monarchie fabuleuse dont les rois problématiques étaient allaités par des louves et rédigeaient leur code civil dans des cavernes, sous la dictée de nymphes politiques; qu'un petit club de tribuns toujours en ébullition, comme les démocraties microscopiques de l'Amérique