Promenade en Amérique, 1. 1, p
méridionale; qu'une armée de conscrits qui se laissaient battre par des éléphants et sauver par des oies. De l'autre côté de l'Océan, il y a un peuple qui a dit : « Je veux être libre, * et qui est le plus libre de l'univers; qui vit en paix, sous des institutions fortes et flexibles; qui, sans armée, se fait craindre et ne craint personne, qui sillonne les mers de mille vaisseaux, qui envoie aux extrémités du monde l'or de ses mines et de ses rivières, le blé de ses moissons, les échos de sa tribune et de sa liberté; et ce peuple que l'Europe regarde croître avec admiration, avec inquiétude, il est né d'hier, il s'élance à peine de son berceau ; un octogénaire est aussi vieux que lui. Gela tient du prodige, et, comme sur toutes les choses merveilleuses, il court déjà sur les Ëtats-Unis des légendes et des fables. Publicistes, romanciers, voyageurs, tous crayonnent à gros traits des figures fantastiques et s'écrient : « Voici la vraie Amérique ! » pendant que l'historien philosophe se tient à l'écart et sourit. Entendez-vous ces voix confuses? Les unes chantent un hymne mélodieux : « Amérique, patrie de Washington et de Ghanning, sol sacré de l'indépendance, de l'égalité, du travail, de l'industrie, de la foi religieuse, des vertus de famille, de la dignité humaine, de la philanthropie! 'Les autres déclament un pamphlet: « Amérique, etfer des esclaves et paradis des Mormons! nation de marchands et de flibustiers! repaire de tous les mensonges et de toutes les passions : l'ambition sans frein, l'appétit du lucre, l'adoration du chiffre et de l'or; la tyrannie du nombre sous le masque de la liberté; et sous l'enseigne de l'égalité, l'orgueil, la morgue, la grossièreté des mœurs, l'insolence des manières, lesans-gènedel'égoïsme! «Parmi sec contradictions qui se croisent, comment saisir la vérité? Montez sur un paquebot et partez pour New-York. Mais si votre grandeur ou votre petitesse vous attache au rivage, si vous n'avez pas le temps de faire vous-même l'enquête.
prenez M. Aznpàra pour (onii ia poaveirs, voyagez en st personne, regardez par ses yeux, qiâ sont exâdlenta, jugez par son esprit, qui est le plus sagace et le pkts intègre des juges. M. Ampère est le voyageur naodële. Ge n'est pas un touriste fUineur^ comme les sybarites parisiens, qui, partout Parisiens et sybariles, emmènenl leurs habitudes avee a», traînent le boulevard des Italiens k la semeUe de lear^ souliers, ei ne montent pas au Vésuve si c'est leur jour de barbe. Ge n'est pas un coureur de grand chemin comme les Anglais, qui dévorent l'espace et envoient leurs domestiques visiter poqr eux la saturent les monuments. D ne marche ni trop lentem^al, ni trop vite. U vok lui-même tout ee qu'il faut voir, les hommes et les choses, les villes et les campagnes, les merveilles de la nature et les prodiges de la société ; il escalade les montagnes, il plonge au fond des mines; et le jour où il a rendu visite au Niagara, « cette mer qui tombe, » il avait bien envie, par curiosité, de se laisser aller au fil de r«au. Gomme il a porté sur toutes les idées et toutes les questions, sur toutes les sciences et tous les arts, les cent yaux de^on esprit, il a biM vite fait, à vol d'oiseau» l'înicentaire intellectuel d'un peuple. Kt comme, en poëte qu'il eat, il a k don de prâidre, il esquisse en quelques traits la physionomie d'un paysage, d'une ville, d'une société, dans ces souvenirs d'im voyageur, écrits au jour le jour, au bruit des roues d'un steamer ou sur la table d'une hMeUerie» vous :tcouv« des premier-Paris politiques, des feuilletons de théfttre sur l'art dramatique américaio, 4e solides Mémoires d'accbéqhigi^ et de linguistique, de fines anidiyfies de orjti^e lîMéHÛrf à faire la fortune d'une i^evtue, dos ipeintures de lioewrs 4 défrayer dix romans, des desoriptionsde aatuce h détacher du livre et à euspendra dans |in nuiaée. J'sâ\nQté au pfta* sage une petite dissertatîM .esquise aur ies ïàikog^wim des Astèques, et deux couchai» de soleil dignes de XS^de
ÉTUDES LITTÉBAIBI» £T MORALES. 47S
Lomûn. La Promenade de H. Amp&re instrairt Us poli-
tiques, inspirera les artistes, édifiera rÂcadémie des ia<-
scriptioDS «t charmera ies jeunes femmes. Eh bien! cet
iavestigateor curieux el dairvoyani, ce témoin impartial,
ce peiotre fidèle me dorme la plus haute idée du peupk
américain. U n'exagère pas ses qualités, il né nie pas ses
délants; il ééœéit habilement cet écheveau embrouillé; U
analyse ce mâange eiiraordinaire d'idées géaéreuaes el
de Beotiiaenls égoïstes, de bons instiiicts el de mauvaises
passions, de sagesse et de folie, d'anarchie est d'ordre, ds
ctf ilisation et de sauvagerie, qui déconcerte l'observation,
qui explique la diversité des témoignages, et qui n'est (pour
le définir d'un mot prétentieux, mais vru) que la nébo«-
leuse d'un caractère national en voie de formation. Sur le
bord du fleuve Saintr^^aitrent, M. Ampère a ru nattre une
viUe : OgdeBsburg. « Daais cette ville ébauchée, tout est
nottveau, inachevé. En aUemand, on dirait que c'est ^ueif us
chose qui dewent : Eût werim. C'est comme une maison
^*on oûBimence i oonstniire, une <:hambre en désordre
qu'on dst en tr-aiA d'arranger. Imaginez de grandes rues
dMîles, laides, bien alignées ; (^ «t là» au milieu des rues,
une boue noire; sur les €6tés, des trottoirs en planches
remidacés dans certaines parties par des dalles magnifia-
qnes; des groupes d*arbres qui ont appartenu à la &réi
prittitivie^ des terrains srosaîècement enclos et qui ont l'air
abandonnés, d«int on a pris possession, mais fu'on ne cuU
tii^e pas encore^ et stont è càté de jolis jardina, d'élégants
eoaoges, la civilisation la iplus moderne qui s'établit sur un
temin défrïcM d'hier, le jconfortdde aupoès de l'inculte,
des vaches ^paissantiMm loin d'un magasin de nouveautés
où sont exposées les figures d'un Journal des Modes..,, les
ballats de snavchandiaes dans les jrues parmi loe troncs
d'arbres renversés, un mélange de sauvagerie qui s'en va
et d'industrie qui arrive.... voilà ce que je trouvai dans les
rues parfaitement tracées et à moitié remplies d'Ogdensburg. «
Cette peinture d'une ville naissante» c'est l'image de la société américaine. Dans vingt ans , Ogdensburg sera une grande cité. Ses larges rues bien b&ties regorgeront de citoyens affairés. Plus de trottoirs en planches; plus de vestiges de forêts primitives; des troncs d'arbres renversés, on aura fait des comptoirs pour les marchands, des bancs pour les avocats, des sièges pour les juges, des chaires pour les professeurs, tout le mobilier de la civilisation. Ainsi natt, grandit et s'achève une ville. Ainsi grandira et se façonnera le peuple inachevé des États-Unis. L'embryogénie des nations, comme dit M. Ampère, a les mêmes lois que celle des cités. L'harmonie ordonnera ces éléments confus, l'unité se fera jour dans cette complexité infinie; ce pêlemêle d'émigrés de tous pays deviendra un peuple ; cette agrégation de races n'aura plus qu'un même sang; cette Babel polyglotte ne parlera plus qu'une langue ; ces diversi* tés inouïes d'instincts et de passions ne formeront plus qu'un caractère national. Le caractère d'un peuple ne s'improvise pas, non plus que son unité. Combien les Bretons, les Normands, les Boui^gnons, les Lorrains ont-ils mis de temps à se fondre et à devenir les Français ? Il n'y a pas tant de siècles que la France est une personne. Le peuple américain n'est pas une personne, c'est une pluralité, et tant qu'il sera pluralité, il aura ce qu'a une foule : des instincts, des humeurs, des sentiments, des passions; il n'aura pas ce qu'a l'individu : un caractère. H oSrira cette variété d'aspects contradictoires, ce mélange hybride de plusieurs natures, cette bigarrure et cette mobilité qui défient le pinceau, et qui font de tous les portraits qu'on a tracés de lui des silhouettes presque également fausses et presque également vraies.
En attendant, parmi ces traits compliqués qui ne for-
ment pas encore une physionomie, il en est quelques-uns que le temps accusera davantage, mais qui déjà se dessinent, et que M. Ampère a retracés avec soin. Le premier, c*est la fierté nationale. L'Américain pense et dit que son pays est le premier pays du monde, que son gouvernement est le meilleur gouvernement, que ses orateurs sont les , plus éloquents, que son blé est le plus beau blé, et que sa farine est la plus blanche farine. S'il ne dit pas que son vin est le meilleur, c'est qu'il n'en a pas et qu'il boit le nôtre. Il s'inquiète du jugement des étrangers ; il prévient leurs critiques ; il court au-devant des voyageurs et leur dénonce même, pour les atténuer, les imperfections de la société américaine. Il dirait volontiers de son pays né d'hier : < Nous n'avons mis qu'un quart d'heure à le faire ^ » Gomme M. Ampère, je ne hais pas cette fierté. Les vieilles nations n'ont pas assez d'orgueil : elles parlent en philosophes et en désabusées ; elles font de l'esprit à leurs dépens et médisent d'elles-mêmes avec une fanfaronnade d'humilité pi-> toyable. On ne demande pas aux vieilles gens de mettre du rouge et des perruques ; mais compter publiquement ses rides et crier sur les toits : c J*ai un œil de verre et trois fausses dents, » c'est la plus niaise des confessions. Un autre trait du peuple américain,* c'est le sentiment religieux. On objecte la multiplicité des sectes : c'est une preuve de foi. Les pays les moins religieux ne sont pas ceux où il y a le moins de sectes, car les sectaires sont encore des croyants, mais ceux où il n'y en a pas et où, en face de l'orthodoxie, il n'y a plus que l'incrédulité. Le sentiment religieux américain est pur, élevé, et, quoi qu'on dise, tolérant. Un vieux reste de puritanisme survit, et l'on condamne encore à l'amende les jeunes dissipés qui jouent au bouchon le dimanche. Mais la doctrine en progrès, celle qui se propage et tôt