Promenade en Amérique, 1. 1, p
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OU tard dominera, c'est celle qui, développant snrtoat la partie affective du christianisine, fait de Tamour de Thu* manité la première loi, en religion, en politique, en philosophie. Après cela, qu'importent les Mormons? Quel pays n'a pas ses Mormons ? N'avons^4ious pas les nôtres, clandestins et cryptogames, mais tout auni Mormons que ceux du Far-West? En revanche, tout pays n'a pas son Ghanning, et c'est à Ghanning qu'en Amérique appartient l'avenir. Cette doctrine de charité infinie adoucira la sécheresse et l'espht de calcul qui ches TAméricain se combinent avec une philanthropie sincère, et trop souvent Tétouffent. T6t ou tard elle triomphera de l'esclavage; tôt ou tard elle développera en Amérique cette sollicitude pour la vie humaine> un des devoirs de la civilisation, et cette politesse qui en est la fleur. Le soud de la vie humune n'est pas encore la vertu des États-Unis. Il y a peu de pays où la société offre plus de secours à ses membres malades : as* sociations de bienfaisance, hospices, visites à domicile, rien ne manque. Il n'y a pas de pays où la société prenne moins de précautions pour ses membres bien portants. Les locomotives continuent à éclater et les paquebots à saut» en l'air : oH met dans le journal un article avec ce titre en grosses lettres : Horrible cataHrophe / et tout est dit. L'£tat n'intervient pas. Quant k la civilité, M. Ampère croit en voir poindre le progrès chez les Américains. Us se mou'^ trent pleins d'obligeance et de cordialité pour les étrangers, recommandés ou non, et cela est récent^ dit notre voya«geur. A regard des femmes, ils se sont grandement amendés depuis le tetnps de mistress Trcdlope. Quand on veut voyager en Amérique, un moyen infaillible d'y jouir de toutes ses aises, c'est de se marier avant de partir* Un mari qui voyage avec sa femnoe passe te premier partoili; il est comblé d'attentions. S'il voyage seul, qu'il se tire d'affaire comme il peut. Au contraire, la femme «ans son mari n'est
que plus respectée. Elle peut errer d'un bout à Tâutre de l'Union au milieu des égards universels. Dans notre galant pays de France, une jeune femme ne traverserait pas sans peur, de Dunkerque à Bayonne, la population des chevaliers français. I^e respect des femmes en Amérique tient non pas aux sentiments chevaleresques, mais aux senti-^ ments de fomille. L'esprit de famille est, avec le goût de l'instruction, le trait le plus saillant des mœurs de l'Amé* rique. M. Ampère a tracé de quelques intérieurs américains des tableaux dignes d'inspirer l'envie, et, quand j'ai lu dans son livre que dans une petite ville de dix mille âmes il a vu des centaines d'ouvrières suivre, en tricotant, un cours de chimie, j'ai songé avec regret qu'il y a de vieux peuples qui ne savent pas même lire, écrire, je n'sgoute pas compter : car l'arithmétique, c*est notre fort. Nous sommes tous d'Amérique en ce point, et nous ferons prudemment de ne pas déclamer si fort contre le positivisme des États- Unis. Puisque la France du xix* siècle a pris des leçons de calcul de la jeune Amérique, qu'elle pousse plus loin l'apprentissage, et qu'elle apprenne à lire ; elle s'en trouvera Wen.
Si, dans le débrouillement du génie et du caractère américains, les qualités continuent à prévaloir et les défauts à s*effacer, quelles seront les destinées de ce peuple à qui Dieu a donné un continent immense, des mers et des fleuves admirables, des montagnes d'or; à qui l'ancien monde donne des citoyens, et qui s'est donné la liberté? M. Ampère lui prédit un avenir gigantesque. Il voit déjà les Etats-Unis maîtres des deux Amériques. A leur point de jonction, Mexico devient une immense Alexandrie dont l'isthme de Panama sera l'isthme de Suez, un entrepôt universel de l'Occident et de 1 Orient, de l'Europe et de l'Asie, le eentre du coinmeree, la capitale du globe. Le foyer de la civilisation est transporté sous les tropiques.
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entre les deux Amériques et les deux océans, et la vieille Europe achève de s'éteindre à l'extrémité de l'univers. M. Ampère a écrit cette description sibylline en sortant des Ëtats-Unis, après quelques mois de séjour chez le peuple le plus convaincu de la grandeur de ses destins, et, comme il l'avoue, il peut s'être laissé atteindre par la contagion de cette confiance illimitée. Mais qui sait si l'avenir ne donnera pas raison à M. Ampère et aux Américains? Peut-être l'Earope sera-t-elle un jour pour ce mon de nouveau ce qu'est pour nous l'antique Egypte avec ses sphinx et ses hiéroglyphes ; peutêtre les Ampères futurs de l'Amérique viendront-ils interroger sur les ruines de nos monuments les dernières traces d'une langue oubliée et d'une civilisation évanouie ; peutêtre un archéologue yankee exhumera-t-il Paris, comme un Français a déterré Ninive ; peut-être les débris séculaires d'un grand bâtiment nommé Louvre iront-ils étonner l'Académie de Mexico. Dieu est grand, et M. Ampère est peut-être son prophète. Ce qui est sûr, c'est que M. Ampère est un voyageur incomparable » et que sa Promenade
est un livre charmant.
(Journal des Débats, 25 juin IBM.)
mSTOIRE DE LA UTTÉRATURE FRANÇAISE SOUS LA RESTAURATION,
par M. Alfred Nettement
Le temps est loin où la critique littéraire se bornait à regratur un mol douteux au jugement^ ou, comme dit Balzac,
à traiter diplomatiquement les affaires du gérondif et du participe. Elle a fait deux grands progrès : le premier , c'a été de discuter non plus seulement les mots, mais les idées ; le second , de raconter Thistoire des idées et des hommes. On se souvient avec quel applaudissement universel les maîtres de la critique contemporaine , sortant du domaine étroit de l'ancienne rhétorique» allèrent hardiment chercher dans les écrits l'histoire des écrivains, et dans la littérature celle des sociétés. Loin de nous l'idée de nous plaindre d'une hardiesse qui nous a donné de si beaux ouvrages. Quand des navigateurs partent pour découvrir un nouveau monde , on peut leur crier : < Prenez garde ! » quand ils l'ont trouvé, il faut battre des mains. Dans notre temps , où nous racontons si bien , et où nous aimons tant à juger, peut-être parce que nous inventons si peu , la critique avec l'histoire est notre plus beau titre littéraire.
Toutefois , dans ces conquêtes de la critique moderne , n'y a-t-il pas quelques inconvénients? Il est beau de quitter les ornières où l'on rampait, et de gravir les hauteurs d'où l'on plane ; mais, à force de planer au-dessus des détails, la critique ne se perd-elle pas quelquefois dans les vagues espaces des idées générales ? Nous avons fui le pédantisme de la vieille rhétorique pour tomber dans celui de la nouvelle esthétique ; nous avons eu des idées plus vastes, mais moins précises, et la langue même de notre critique porte les marques de notre ambition. Les modestes vues de détail , dont on se contentait jadis , ont fait place aux larges horizons , et les variations du goût , qu'on jugeait terre à terre , sont devenues des évolutions de l'esprit humain , qu'on suit à perte de vue. En un mot , nous nous sommes perdus dans les infiniments-grands pour échapper aux infiniments petits.
Une autre conséquence non moins regrettable de notre
nouvelle grandeur , c*e8t qu*en se mêlant à Thistoire , la critique a dû subir la condition de l'histoire. Quand un genre littéraire prend à un autre une part de sa dignité , il lui prend aussi une part de ses périls. Le danger de rhistoire, c'est d'avoir une politique et d'être d'un parti; la critique, en cessant d'être simplement littéraire, s'est jetée dans les vicissitudes de l'esprit de parti. Il y avait au* trefois des partis dans la critique , mais des partis purement littéraires : on était Uraniste ou Jobelin, ancien ou moderne , classique ou romantique. Maintenant , outre les factions littéraires, il y a dans la littérature même des factions politiques ; à côté des diversités de goût , il y a des luttes d'opinion ; et comme sur un pareil terrain la pente est bien glissante , si nous n'y prenons garde , le goût ce* dera bientôt le pas à l'opinion ; la muse, au lieu d'une lyre, ne tiendra plus qu'un drapeau : on ne demandera plus si un livre est bon ou mauvais, mais s'il est blanc, bleu, rouge ou tricolore ; ou plutôt il n'y aura plus de livres , il n'y aura que des actes ; on n'écrira plus, on votera en prose et en vers.
L'ouvrage de M. Alfred Nettement, qui nous suggère ces réflexions , est un symptôme grave de cette maladie po* litique de la littérature : c'est un livre de parti , nous n'avons pas besoin d'ajouter que c'est un livre blanc ; en l'écrivant, l'auteur n'a pas cessé d'être journaliste. Ne lui demandez pas de résoudre des questions de composition et de style : c'est l'affaire des rhéteurs, et M. Nettement est publiciste. On ne peut s'occuper des écrits pour les écrits, quand c'est sur les ruines d'une monarchie qu'on juge une littérature. Gomment tourner vers la rhétorique , la grammaire ou la prosodie, un regard fixé sur les destinées d'un peuple et d'une royauté T H. Nettement n'étudie dans les écrivains que leur influence sur l'opinion, et l'influence de l'opinion sur eux. S'il parle de Béranger, il nous signa-
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lera partout la chanson bonapartiste, la chanson démocratique 9 la chanson libérale , etc. ; nulle part il ne nous montrera la chanson.
Cette optique particulière a un grand danger : on ne voit plus dans les écrivains des écrivains, mais des alliés ou des adversaires; et l'on s'expose à ne pas mieux juger les uns que les autres , parce qu'on les juge avec ses affections ou ses rancunes. Prenons deux exemples parmi les amis de M. Nettement ; d'abord, M. de Bonald et M. de Maistre. Une critique qui serait restée littéraire pourrait les juger aujourd'hui à peu près comme on les jugeait il y a vingt ans ; une critique devenue politique est à la merci des variations de l'opinion, et le jugement de M. Nettement sera l'écho de l'opinion du moment, de l'opinion d'un parti , parce que , depuis vingt ans , les événements ont semblé donner raison à M. de Bonald et à M. de Maistre , comme ils pourront leur donner tort demain.
C'est merveille , en effet , de voir combien certaines renommées changent avec le temps. Il semble que , lorsque de longues années ont, en s'écoulant, redressé les erreurs du public , attiédi ses passions et placé la mémoire des écrivains dans ce vrai jour qui permet les jugements équitables, on devrait pouvoir prononcer sur eux, sine ira et êtudio^ des sentences définitives, comme celles de l'Egypte sur ses rois après leur mort ; on le croyait du moins au* trefois , et on appelait ces arrêts du temps la voix de la postérité. Mais aujourd'hui , à mesure que les événements se succèdent, le point de vue d'où l'on juge les écrivains change , les arrêts sont cassés par des arrêts contraires , et les gloires , remises sans cesse en question , grandissent ou diminuent , selon le moment où elles comparaissent et selon le parti qui les juge. Combien donc faut^il d'années pour que la postérité commence , c'est-à-dire pour que le tribunal impartial et véridique s'assemble et prononce
enfin le dernier mot sur les hommes ? ou plut6t , puisque ces partis jettent , chacun en passant , leur vote politique, et par conséquent éphémère , dans cette urne où des stetences littéraires devraient seules tomber; puisqu'il natt de de nouveaux partis sur les ruines des anciens , et qu'en politique les morts même ressuscitent , y aura-t41 jamais une postérité ?
Il fut un temps où les plus modérés et les plus sages, tout en proclamant M. de Bonald un grand esprit, osaient penser que , pour un publiciste , pour un philosophe , la plus grande gloire n'est pas de rester immobile quand tout marche autour de lui. On disait que, dans ces théories du vieil absolutisme rêvées le lendemain d'une révolution , roides comme l'orgueil et intraitables comme l'algèbre , il y avait autant d'entêtement aristocratique que de profondeur spéculative, et aussi peu d'esprit pratique que d'esprit d'à-propos. On disait que cette accusation éloquente , jetée à Louis XVIII, d'avoir abdiqué le jour où il concédait la Charte , était le cri généreux d'un gentilhomme des anciens jours, d'un Galeb dévoué à l'ancienne monarchie , mais aussi l'illusion d'un médiocre politique. On disait enfin que ce mot fameux , écrit après la révolution française , après les pages de Voltaire sur l'intolérance : « Dieu lui-même est intolérant, » était l'anachronisme de quelque hiérophante du moyen âge, dépaysé dans le monde moderne et dans une France renouvelée. En un mot, on admirait M. de Bonald, parce que cette force de prendre racine dans le passé est , après tout , une des forces précieuses de l'esprit humain. Mais on faisait ses réserves ; on ne regrettait pas que la LégisUaion primitive ne fût point le code des sociétés ; on préférait le Gode civil. On se trompait, hélas I Si l'on en croit les publicistes d'aujourd'hui , M. de Bonald, au lieu d'être l'écho du passé , était l'oracle de l'avenir. Il a donné à la société la formule véritable de sa
véritable loi; les plus modérés, comme M. Nettement, disent qu'il lui a tracé son idéal. La Législation primitive , l'idéal de la société au xiv siècle I idéal difiQcile à réaliser sur la terre ! ajoute-t-on avec regret ; car il faut bien faire la part des mauvaises passions des hommes. Idéal étroit et sombre ! répond le bon sens , copié sur le despotisme sacerdotal de la vieille Egypte; souvenir impuissant des temps évanouis , rêve d'un grand esprit pétrifié dans le passé; rêve impossible désormais en ce monde, tant qu'il aura besoin, pour vivre, d'un peu d'air, de soleil et de liberté !
Il fut un temps où l'on saluait en M. J, de Maistre un des plus grands écrivains du siècle , mais où les plus timides lui soumettaient quelques doutes et lui adressaient quelques objections. Sous la Restauration, la gloire de M. de Maistre avait déjà commencé; son soleil était déjà levé, ou plutôt, pour lui prendre un de ses mots , il marquait déjà bien dix heures du matin. Cependant on n'avait encore, à le regarder, aucun des éblouissements qu'on éprouve aujourd'hui. On lui reprochait, avec une liberté polie, ses raisonnenients bizarres, ses paradoxes quelque peu caba-listiques, sa superstition des nombres, son érudition systématique, plus curieuse qu'exacte, ses spéculations sur les étymologies, son exagération dogmatique (l'exagération, a-t-il dit en parlant de lui-même, est le mensonge des honnêtes gens, et M. Nettement peut s'appliquer parfois la définition), son exaltation prophétique, sa doctrine beaucoup trop tranchante et trop lumineuse sur ce grand système du gouvernement de la Providence, à qui il faut laisser ses obscurités saintes. Il fut un temps où l'auditoire le plus éclairé et le plus choisi qui tùi en Europe, applaudissait M. Yillemain, quand il accusait publiquement M. de Maistre, dans une éloquente leçon, d'avoir manqué de sérieux et de foi en écrivant /e Pape; de justesse d'esprit,
en inventant la théorie métaphysique des indulgences, sous le nom de réversibilité ; d'humanité, en faisant Féloge du bourreau. Il ftat un temps où M. Sainte-Beuve lui-même, qui épouse si volontiers les écrivains quMl raconte, représentait à M. de Maistre que la société qu'il rêvait était im«possible, parce qu'il ne suffît pas de replanter les anciens principes dans la société moderne pour qu'ils repoussent et refleurissent; tandis que la société nouvelle, avec son nouveau gouvernement (c'était en 1844 que M. Sainte-Beuve faisait cet éloge des institutions libérales), vivait, et vivait bien, < comme en un régime sensé, modéré, et, qui plus est, assez heureux. » Voilà ce qu'on disait autrefois, dans le temps où le cœur passait pour être à gauche, et M. de Maistre, pour se tromper quelquefois. Aujourd'hui, on a changé tout cela. Lisez les écrits d'une certaine secte qui se dit héritière de M. de Maistre, et à qui, en efiét, il a légué ses paradoxes violents et son dogmatisme batailleur, mais non pas la puissance de son esprit ni les attraits de son caractère. lisez M. Nettement lui-*même, quoiqu'U ne soit pas de cette petite Église, et qu'il montre une modération relative dans l'idolAtrie : M. de Maistre est un vay^mt; il a tout dit et tout prédit. Jamais il ne s'est trompé, même quand il annonçait que la Grèce serait toujours esclave des Turcs, et que la ville de Washington ne serait jamais bAtie. M. de Maistre « est entré dans les conseils de la Providence. Sa parole est magistrale comme son génie; il a de subites intuitions qui s'expriment d'un jet en sentences sibyllines, et qui éclairent tout à coup les questions et les situations à des profondeurs infinies, comme un flambeau penché sur les ténèbres K » Évidemment, M. de Maistre n'a jamais écrit ni les lettres sur l'Inquisition, ni le chapitre des sa* crifices, où le sang ruisselle de toutes parts, ni cette page