‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 64 sur 67 · Pag · texte numérisé non relu

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11 me reste à examiner les idées générales de H. Nettement, et quelques jugements particuliers qui en découlent.

Il y a au début de son livre un long chapitre, où il se propose de rechercher les origines de la littérature de la Restauration. M. Nettement remonte ^sez haut dans Fhistoire : le mouvetnent des idées, dit-il, a traversé trois phases pour venir du xvr siècle jusqu'à nos jours. Ces trois phases, traversées par le mouvement^ sont :

l'' Le protestantisme, c'est-à-dire le rationalisme reUgieux;

2» Le rationalisme philosophique du xvnr siècle;

3<* Le rationalisme politique , c'est-à-dire le rationalisme philosophique passant dans Tordre des faits, c'est-à-dire, en un mot, la révolution.

On voit déjà percer^dans cette énumération une médiocre bienveillance pour le rationalisme ; cependant il ne faut pas conclure trop tôt que M. Nettement est un ennemi de la raison. Il la maltraiterait fort, s'il pouvait , cette superbe raison, et la battrait volontiers, comme Pascal, avec ses propres armes. Mais, comme Pascal, comme tous les esprits vraiment justes, à peine l'a-t-il humiliée qu'il la relève et lui pardonne. Son embarras le plus grand, c'est d'accorder le mal qu*il doit dire de la raison et du rationalisme religieux, philosophique et politique, avec le bien qu'il en pense, car il en pense du bien. M. Nettement est un esprit naturellement sain et modéré, et quand il sort (comme nous l'avons vu dans un premier article) des bornes de l'équité, c'est moins la faute de son jugement, qui est droit et sage, que celle de ses affections. Avant d'être l'homme de ses idées, il est l'homme de son parti : cela rend les erreurs honorables, car ce sont celles de la fidélité ; mais cela multiplie les erreurs. Aux prises avec la justesse na«

turelle de son esprit et rintolérance naturelle de son opinion, il est bien embarrassé pour juger, à la satisfaction de tout le monde, ce triple rationalisme qui, à ses yeux, a du bon et du mauvais. Il s*en tire comme il peut , par des propositions qui se font à peu près équilibre, et qui s'atténuent Tune Tautre avec une certaine naïveté. Le rationalisme religieux est détestable, sans aucun doute ; mais il a rendu à TÉglise orthodoxe un grand service, en la forçant de s*épurer. Et puis saint Paul n'a-t-il pas dit qu'il faut qu'il y ait des hérésies : Oportet hartses esse. Le rationalisme religieux est l'accomplissement du mot de saint Paul. La philosophie du xvni* siècle est diabolique, ce n'est pas trop dire, et H. Nettement prononce à son sujet le nom de Satan. Mais , pourtant, il faut bien que l'homme raisonne, puisqu'il est né raisonnable. M. Nettement le reconnaît, et il écrit cette phrase toute philosophique : c Croire que la raison humaine est tout , peut tout et sait tout, c'est nier Dieu ; croire que la raison n'est rien , c'est nier l'homme. > Le tout, c'est de ne point passer les bornes en raisonnant, et au xvm* siècle, « la raison ne demeura point dans les limites d'une sage réserve. » Voilà comme la réflexion adoucit chez M. Nettement la sévérité du premier mouvement. Quant au rationalisme politique, ajoute-t-il, avec le moins de précision qu'il peut, il a eu des cùnséquences analogues. L'expression est vague et peu compromettante; mais enfin M. Nettement confesse que le rationalisme politique a, comme la liberté d'examen, rendu des services au monde, et il y a là, de la part d'un homme de la tradition , un effort d'impartialité qu'il faut louer sans réserve. Les abus du rationalisme religieux , philosophique et politique, que M. Nettement flétrit avec une énergie quelquefois un peu déclamatoire , amenèrent une réaction : de là naquit la littérature de la Restauration, littérature religieuse et monarchique; l'auteur en signale les origines,

assez lointaines encore » dans trois ouvrages célèbres : les Considérationt sur la France^ de M. de Maistre (1796) ; la Législation primitive^ de M. de Booald (1802); le Génie du christianisme de M. de Chateaubriand (1802). Nous avons vu précédemment avec quel excès d'admiration reconnaissante M. Nettement juge ces trois grands écrivains de son parti, n ne dit pas assez que, comme presque toutes les réactions du monde, celle-là, si bien motivée, ne sut pas se modérer elle-même, et provoqua à son tour, par Tintempérance de son principe, une réaction nouvelle de la liberté contre l'autorité, du libre examen contre la tradition. Il j a donc dans la littérature de cette époque deux moments distincts : celui où la Restauration abonde dans son propre sens, ef où presque tous ses écrivains sont religieux et monarchiques; celui où le reflux des idées libérales se fait sentir, où les écrivains , jusque-là bien pensants^ se détachent de leur parti, et où la lutte s'engage. L'histoire de la première période est intéressante : M. Nettement a raconté avec attendrissement , quelquefois avec une certaine éloquence, ces beaux commencements, où le parti orthodoxe en politique comme en religion , qui avait M. de Chateaubriand pour poète, M. de Maistre pour publiciste, M. de Bonald pour métaphysicien , < confiait au sol les germes d'une moisson que l'avenir devait voir lever. » L'avenir la vit lever en effet, et c'est là la première moitié de l'histoire de cette littérature. Mais à ces germes si beaux de mois* son, combien s'étaient mêlés de mauvais grains et d'ivraiel Combien d'idées fausses , combien de paradoxes, combien d'hérésies politiques, combien d'excès religieux s'étaient trouvés confondus, sous ces plumes illustres, avec les belles images, les nobles sentiments et les grandes pensées! Qu'est-ce donc, lorsque des hauteurs où ces grands écrivains nous élèvent on tombe dans ces ternes régions habitées par les disciples , où l'éclat du talent ne couvre

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plus les fautes, et où nul û'a Téloquetice d'un Joseph de Maistre pour cacher les scandales d'un dogmatisme effiréné ! C'est ce que j'osais rappeler récemment h M. Nettement, et j'aurais mauvaise grâce à me répéter aujourd'hui. J*aima mieux m'arréter à la seconde période de la Restauration , à celle de la lutte littéraire, et résumer, comme il couTient à une simple esquisse* les grands faits que M. Nettement a longuement exposés, l'influence de l'enseignement historique h cette époque, celle de la philosophie, celle du GMe, enfin celle de la révolution littéraire qu'on a appelée le romaruisme. M. Nettement a fait à M. Guizot l'honneur mérité de personnifier en lui le mouvement historique de la Restauration, n est très-vrai que M. Guizot a exercé par son enseignement et par ses livres une influence d'autant plus haute, que la politique s'y mêlait sans cesse à l'histoire. Philosophe, orateur, érudit, homme d'affaires et libéral, il passionnait facilement un public ardent et sérieux, qui cherchait dans le passé des leçons pour le présent et des espérances pour l'avenir. Au fond de ces cours si applaudis, et parmi ces idées parties du fbnd de la vieille Sorbonne, qui faisaient si rapidement le tour de la France, il est facile de saisir un esprit nouveau parfaitement d'accord avec les mécontentements de ce temps et avec ses vœux. Cette chaire si savante et si grave portait la guerre contre la Restauration dans ses flancs. Je ne parle pas des travaux de M. GuiKot sur l'histoire d'Angleterre. Ds n'ont pas en* faute, quoi qu'on ait dit, cette comparaison entre les Bour^ bons et les Stuarts, devenue à un certain moment si populaire : car on avait plusieurs fois essayé ce parallèle avant l'apparition des mémoires relatifs h l'histoire d'Angleterre et de l'histoire de la révolution anglaise. Je veux parler des idées fondamentales des cours sur la civilisation en Europe et la civilisation en France. M. Guizot, on le sait, décomposait la civilisation moderne en plusieurs

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éléments, dont il étudiait le développement depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la révolution' française. Dans sa belle étude sur la royauté, l'un de ces éléments, il arrivait, en analysant ses rapports avec les autres , à prouver que, par un progrès sans doute nécessaire, puisqu'il se marque sans interruption dans la suite de l'histoire, et qui n'était au fond qu'une diminution d'omnipotence, la royauté aboutissait à une monarchie limitée, dont les limites devaient être les droits de la nation et les garanties de la liberté : c'est ce qu'on appelait dès lors une monarchie constitutionnelle; c'est ce que H. Nettement appelle, avec beaucoup d'irrévérence, un califat fainéant; il oublie que Louis XYIII fut un calife. Quand M. Guizot, cherchant les conditions d'un pouvoir légitime, en signalait deux: 1* que le pouvoir parvienne et demeure aux mains des meilleurs et des plus capables ; îr qu'après s'être ainsi constitué, il respecte les libertés légitimes de ceux sur lesquels il s'exerce, il attaquait directement l'esprit de caste qui fut un des principes de gouvernement, une des ' fautes et un des malheurs de la Restauration. Enfin, quand il arrivait au xvm* siècle, tout en reconnaissant ses erreurs, en flétrissant ses impiétés, en réfutant ses utopies, il le proclamait un des grands siècles de l'histoire, et mesurait sans peur l'étendue des services qu'il avait rendus à l'humanité. M. Nettement s'étonne beaucoup de ce jugement équitable, et il est bien près de prendre M. Guizot pour un voltairien. Mais H. Nettement n'a-t-il pas confessé lui-même que le xvni* siècle a du bon? Il est vrai, répond-il, mais il faut s'entendre : < Le xvm* siècle a démoli , il n'a pas reconstruit. Et M. Guizot ne s'apercevait pas que les principes qui avaient dû servir pour la destruction en faisant tomber les abus avec l'édifice, étaient impropres à servir de base à la société. » Il me semble que M. Nettement n'oublie qu'une chose, l'Assemblée constituante, ainsi

nommée apparemment parce qu'elle a constitaé. Or, l'Assemblée constituante, c'est le xvnr siècle lui-même, qui le nie ? mais le xviu* siècle rebâtissant après avoir démoli. Que M. Nettement dise que le xvur siècle a détruit un palais et qu'il n'a reb&ti qu'une tente, il est parfaitement libre. Cependant, pour être justes, n'oublions pas que cette tente a vu déjà passer plusieurs générations, et qu'elle a résisté à bien des secousses ; la Restauration elle-même y a reposé sa tète; nous y abritons la nôtre; et, comme dit le proverbe de Saadi, le poète persan : < Ne fût-ce qu'une pierre, il ne faut pas médire de la pierre où l'on dort. » H. Guizot ne se trompait pas, ni la France avec lui, quand elle reconnaissait dans les grands principes de la révolution française les plus belles conquêtes du passé, et, pour ainsi dire , l'ancre de l'avenir : car, ainsi que le fait justement remarquer M. Nettement, < ces idées n'étaient pas celles d'un homme; elles devenaient, en se communiquant par la parole du professeur, celles de la partie la plus éclairée de la nouvelle génération. > Ainsi se formait un système d'opinions libérales, étudiées, réfléchies , fondées sur l'histoire, qui devint une des grandes influences du temps, et une des plus fortes puissances de l'opposition.

La philosophie secondait l'histoire. En face de l'école, dont le chef était le grand écrivain qui, pour relever l'autorité, avait tout divinisé,' même la guerre et le bourreau, et qui, au premier souffle des idées libérales renaissantes, écrivait k un ami : « Je meurs, mais je meurs avec l'Europe, » s'élevait une philosophie dont le point de départ était d'identifier la notion de la personnalité et celle de la liberté. L'homme est une personne, disait M. Cousin, parce que c'est une volonté libre. Cette philosophie cherchait dans l'histoire de la pensée les lois du développement de l'esprit humain; elle allait jusqu'à distinguer dans l'histoire de l'humanité deux époques, celle de l'inspiration, et

elle y rattachait les religions» celle de la réflexion, et die y rattachait les philosophies. Ici, je l'avoue, M. Nettement avait beau jeu pour attaquer l'éclectisme : il faut lui saymr gré de sa parfaite modération. Avec beaucoup de bon goût, il a renoncé à l'argumentation triomphante qu'il aurait pu s'accorder contre cette idol&trie de la raison humaine qui a défrayé, depuis vingt ans , la polémique des ennemis de la philosophie, n cherche bien, en passant, quelques traces de panthéisme dans la fameuse phrase de M. Ck>usin sur le dieu tovjowrs $uh$tanot et toujùwrs cau^, infini tt fini lotn mmnbU , etc., phrase qui n'a , je crois , de panthéiste que son obscurité; mais il aime mieux reconnaître hautement les bienfaits du spiritualisme philosophique. H acheva, dit-41, la déroute du naturalisme, et décida celle du scepticisme. H. Nettement aurait pu dire qu'il mit en déroute l'un et l'autre, car c'est vraiment lui qui arracha des Ames la mauvaise philosophie du xvm:* siècle , et y fit rentrer, à la place de l'incrédulité absolue ou de l'indifTérence, une foi réfléchie aux grandes vérités de la morale étemelle. La muse de M. de Chateaubriand n'a exercé d'influence que sur l'imagmation et sur la sensibilité des contemporains, c'està-dire sur les parties perpétuellement mobiles et changeantes de l'Ame humaine :

Assise sur le sable, elle écrivait sur l'onde.

M. Royer-Gollard et H. Cousin ont agi sur les idées ; le spiritualisme philosophique, en démontrant de nouveau et sans réplique l'existence et l'immortalité de l'Ame à des générations encore empoisonnées de matérialisme, a reconstruit dans les Ames guéries les bases de la foi chrétienoe. Il a été l'allié et le collaborateur du catéchisme; c'est en ce sens que M. Nettement a pu dire avec justesse et sans ironie : H. Cousin a préparé des disciples au P. Ravignan. Reste la littérature. La Restauration fut pour elle un

réveU. Pour se faire une idée Traie de cette bruyante émancipation, il faut relire le manifeste de M. de Lamartine, intitulé Des destinées de la poésie. G*est le chant de Foiseau captif , s'envolant au ciel. < Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée humaine , s'écrie M. de Lamartine, avec un peu d'exagération lyrique. Je respire, elles sont brisées ! • Le premier cri de la littérature fut donc un cri de liberté; et la poésie reconnaissante chanta d'abord les bienfaits de la Restauration. Plus tard , elle fit de l'opposition en vers : M. de Lamartine est le seul de ces poètes qui ne se soit pas séparé de la Restauration avant sa chute : plus tard, il s'est écarté quelque peu de l'orthodoxie des principes, comme chacun sait; mais , au moment où M. Nettement achève son histoire, M. de Lamartine est encore dans le bon camp. C'est ce qui explique la tendresse de rhistorien pour lui. Quand les poètes ont deux périodes, conmie H. Hugo, par exemple, l'une d'orthodoxie monarchique, et l'autre d'hérésie libérale, M. Nettement les trouve naturellement bien plus grands poètes dans l'une que dans l'autre ; ils commencent à faire de mauvais vers quand ils entrent dans l'opposition , et M. Nettement découvre leurs défauts avec la sagacité d'un adversaire, comme il a développé leurs mérites avec la complaisance d'un ami. Hais M. de Lamartine n'ayant eu sa seconde pé* riode que postérieurement, H. Nettement n'a pas besoin de revenir-sur ses éloges, et peut garder son enthousiasme intact jusqu'à la fin du livre. Je l'en blâme d'autant moins, qu'il le loue à propos, avec précision et avec esprit. Cependant, puisqu'en étudiant les écrivains de ce temps qui ont eu des variations^ M. Nettement s'attache à noter dans leurs premiers ouvrages ce qui les peut expliquer, il lui eût été facile de signaler dès le début chez M. de Lamartine certains points menaçants, qui sont comme ces légers nuages noirs que les pilotes habiles aperçoivent k l'horizon. G*est

à peine s'il voit apparaître confusément, dans le Cantique à VEspritSamty quelques traces de panthéisme. Son plus grave reproche, c^est que M. de Lamartine se plaint perpétuellement dans ses vers, et que cependant il peut être parfaitement heureux : c'est le reproche du P. Souel à René. M. Nettement pense et dit que Job seul avait le droit d'écrire les Méditations : ce n'est peut-être pas aller au fond des choses; on peut répondre à M. Nettement, à propos de Job, comme dans le sonnet :

J'en connais de plus misérables.

Hais s'il ne semblait pas être encore aujourd'hui sous le coup de cet enthousiasme violent qui accueillit en 1820 cette poésie plaintive, il eût retrouvé, sans doute, au fond de sa mémoire, quelques objections que dès ce moment les juges sévères adressaient au jeune poète : il ne s'agit pas de critiquer chez M. de Lamartine l'abus des lieux communs de philosophie; et de morale, la diffusion du style, la monotonie des images, etc. Il ne faut pas lui reprocher de n'avoir pas réuni les talents qui s'excluent. Comme l'a flnement dit M. Yinet , on ne doit pas nommer défauts chez un auteur les qualités qu'il n'a pas , mais celles qu'il devrait avoir. Il ne faut pas confondre les lacunes avec les limites. Mais ce qu'on devinait déjà dans les Premières MéditatUms^ et ce qui est plus sensible encore dans les NouveUes^ c'est une certaine mollesse de pensées , excellente pour inspirer la rêverie , impuissante pour enseigner à vivre ; c'est un sentiment religieux, vague et doux , qu'on ne saurait appeler de la piété, parce que ce mot piété éveille une idée positive ; c*est une admiration attendrie pour le Créateur, la création et la créature , qui n'est ni de l'adoration chrétienne, ni de la charité, mais qui paraît être tour à tour l'amour mystique pour le Créateur, l'amour sensuel pour la créature, et l'idol&trie panthéiste pour la

création ; c*est un épanchement à flot , dans un langage admirable, de toutes les impressions d'une âme qui s'étudie et se chante; ce sont les voluptés réfléchies d'un égoïsme dans l'ivresse, qui se font pardonner à force de grâce, d'abandon et d'harmonie. Tout cela n'était pas plus le vrai christianisme, avec sa précision et sa mâle vigueur, que les peintures éblouissantes de M. de Chateaubriand, et M. de Lamartine inspirait aux bons esprits la même défiance. Il le savait et s'écriait :

Mais où donc est ton Dieu? me demandent les sages.

En effet, les sages ne le devinaient pas, le Dieu de M. Lamartine n'étant ni dans la Bible ni dans TÉvangile. Et le poëte répondait :

Mais oii donc est mon Dieu ? Dans toutes ces images,

Dans ces ondes, dans ces nuages, Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux....

Et les sages étaient médiocrement satisfaits de la réponse. Ces vers appartiennent aux Harmonies, et les Harmonies datent de la Restauration. Dans les Méditations ellesmêmes, il n'est pas malaisé de découvrir l'auteur futur de Jocelyn et de la Chute d'un ange :

Mon ftme est un torrent qui descend des montagnes Et qui roule sans fin ses vagues sans repos A travers les vallons, les plaines, les campagnes, Où leur pente entraîne ses flots.

M. de Lamartine a suivi sa pente, en vrai torrent. Parti du christianisme vague et amolli des 3léditations^ il est venu aboutir au panthéisme de la Chute d'un ange, et il s'est creusé un lit bien orageux. Les sages prévoyaient ses écarts, et l'avertissaient au début. M. Nettement, qui parfois est un sage, aurait pu noter comme eux , avec plus de force, ces indices alarmants de l'avenir, s'il n'avait pas

été fasciné à distance par les Méditatians, comme on Tétait alors. La France était folle de ce livre-là.

« M. de Lamartine parut dans nne époque qui succédait de près au désenchantement de toutes les illusions et de toutes les espérances que le xvm* siècle avait mises dans le cœur delà société française. Ce n'était plus ce scepticisme hautain et railleur, fier de révoquer en doute ce que les sociétés avaient cru, et qui, rqetant les paroles de Dieu, avait foi dans ses propres paroles et se répandait en prophéties sur les nouvelles destinées de Thumanité. Le scepticisme existait encore, mais il était devenu à lui-même son propre tourment. Au lieu d'un doute railleur et satisfait, c'était un doute douloureux et poignant ou mélancolique, qui regrettait la croyance et inclinait à y revenir. Le front de Thumanité, sur lequel les joies de l'orgie du xvui* siècle avaient passé, était redevenu sérieux ; quarante années d'expérience lui avaient donné la maturité du malheur. L'époque s'arrêtait sur la route où elle avait marché d'espérance en espérance, et puis de désenchanta ment en désenchantement; et, accoudée sur un des innombrables tombeaux qui bordent le chemin, elle se prenait à rêver entre les craintes de l'avenir et les regrets du passé. Les premières poésies de M. de Lamartine furent le reflet de cet état moral. Chacun reconnut dans cette voix qui s'élevait si suave, si pénétrante, le retentissement harmonieux de son propre cœur. ^ (T. II, p. 263.)

On le voit, M. Nettement loue formellement M. de Lamartine d'avoir été l'écho de son temps. Quand M. Victor Hugo chante les jeunes filles de Verdun et les martyrs de Quîberon, M. Nettement célèbre encore les secrètes sympathies, les affinités mystérieuses de l'époque et du poète. Mais quand, à son tour, M. Casimir Delavigne salue en beaux vers la révolution de Naples et celle dlE^agne, comme il avait salué la délivrance de la Grèce, M. Nette-

ment, tout en reconnaissant que ces pièces « sont le calque des idées de l'époque, et que \es esprits du temps s'y réfléchissaient comme dans un miroir, > est beaucoup moins édifié de trouver dans le poète un interprète éloquent de l'opinion. Du jour où Casimir Delavigne devient bibliothécaire du Palais-Royal et refuse noblement la pension noblement offerte par Louis XYIII, M. Nettement ne lui pardonne plus de traduire en vers les sentiments publics . « Son vers se perfectionne, dit-il, mais son inspiration seg&te ; c'est la décadence qui commence. >M. Nettement ne permet aux poètes d'être les hérauts de l'opinion publique que lorsque l'opinion publique se trouve être son opinion. G*est de la fidélité politique, non de l'équité littéraire. A plus forte raison, quand Delà- ' vigne célèbre les funérailles du général Foy» Delavigne est perdu : on sent dans ses vers, dit l'historien, la tonique de l'opposition, et s'aggraver cette maladie morale qu'on appelait le libéralisme. Il ajoute que l'auteur des Messéni$rmes était plutôt un fils du paganisme qu'un fils des croisés, et que dans son voyage dltalie il avait été cruellement déçu, en trouvant le pape au Vatican au lieu de rencontrer Fabricius. J'ai peine à croire que Ddavigne fût un si grand païen, et n*adinet8 pas que ses poésies légères ne soient que du Catulle refroidi et décoloré. D me souvient d*en atvoir lu plusieurs {ôèces, une entre autres, ravissante, admirable, et trop oubliée aujourd'hui, surtout par M. Nettement. Le sentiment chrétien y respire et hii communique je ne sais quelle grâce triste et touchante qui B*a rien de commun avec la grâce profane de Catulle. On Fappdle hs Limbes. Elle commence ainsi :

Gomme un vain rêve du matin, Un parfum vague, un bruit lointain, C'est je ne sais quoi d'incertain

Que cet empire ; lieux qu'à peine vient éclairer

Un jour qui) sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer Jamais n'expire....

Et se termine par ces deux strophes délicieuses :

Rien de bruyant ni d'agité Dans leur triste félicité :

Us se couronnent sans gaieté

De fleurs nouvelles.

Ils se parlent, mais c'est tout bas; Us marchent, mais c'est pas à pas; Ils volent, mais on n'entend pas

Battre leurs ailes.

Il ne faut donc pas nommer Delavigne un païen. Si Ton me fait cette concession, j'accorde que son inspiration accoutumée n*est pas l'inspiration religieuse. Même sans mal interpréter, comme on l'a fait quelquefois, ces deux vers des Messéniennes :

Que cette liberté, qui règne par les lois Soit la religion des peuples et des rois,

on peut rattacher, je le reconnais avec M. Nettement, Delavigne à l'école du xviir siècle. Il ne suffit pas pour être un poète religieux de dire :

Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image.

Si par inspiration religieuse on entend celle qui attire l'imagination de l'homme vers l'infini, qui l'entretient de l'énigme du monde, des mystères de la vie et de la destinée humaine, de toutes ces questions enûn qu'il a plu à la Providence, comme disait Cuvier répondant à M. de Lamartine, de laisser dans la niiit, certes la poésie de C. Delavigne n'est pas religieuse comme celle de M. de Lamartine; elle n*est point païenne, comme l'affirme M. Nettement ; elle est philosophique, comme celle de Voltaire.

Le troisième poète de la restauration» M. Victor Hugo, n'échappera pas plus que G. Delavigne aux rigueurs de H. Nettement, quand il cessera d'être l'écho du parti bien pensant pour se tourner du côté des idées nouvelles, et quand, au lieu de chanter Louis XYII, il commencera à célébrer Napoléon. M. Nettement voit poindre, et suit avec des regrets respectables cette révolution littéraire qui fut alors une des formes de l'opposition politique. La réforme proposée par M. Y. Hugo était d'abord modérée. Il déclarait en 1824 qu'il n'était ni romantique ni classique. Seulement, comme il existait autant de littératures diverses que de sociétés différentes , il fallait à une société si profondément modifiée une nouvelle littérature. Et il commentait cette proposition dans des termes qui désarmaient tous les soupçons : la littérature actuelle, ajoutait-il, est l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui sortira sans doute du milieu de tant d'anciens débris, de tant de ruines récentes. Ce n'est pas un besoin de nouveauté qui tourmente les esprits, c'est un besoin de vérité. Au fond, M. Victor Hugo avait raison ; la réforme qu'il demandait, était, dans ces sages limites, parfaitement motivée. M. Nettement la juge à merveille, et je demande la permission de citer une des bonnes pages de son livre :

« Ce programme de réforme partait d'un fait incontestable : le sentiment de satiété générale ; il expliquait ce sentiment par l'habitude malheureuse qu'avaient prise les écrivains d'étudier les modèles littéraires» au lieu d'étudier l'homme qui les avait inspirés : de sorte que, de calque en calque, l'image dégénérant de plus en plus, on arrivait à des copies sans inspiration et sans couleur de ces divins tableaux, où la nature elle-même avait été saisie sur le fait. Le remède indiqué, c'était l'abandon de la routine et le retour à l'étude de la nature, le choix de sujets appropriés aux goûts et aux mœurs du temps ; les règles cherchées dans les m 33

lois éternelles de l'esprit humain, une attention intelligente accordée au tour d'esprit de l'époque, au besoin d'émotions plus vives, un respect moins superstitieux pour les conventions, dont il faut savoir étendre les clauses avec une liberté raisonnée, plus de respect pour la vérité historique, et surtout pour la vérité humaine. Rien de mieux motivé que ce mouvement tant qu'il se renfermait dans ces limites : c'était une réforme littéraire plutôt qu'une révolution. » (T. II, p. 364.) Bientôt ce fut une révolution et non plus une réforme. Déjà M. Sainte-Beuve, qui était alors comme le Hélanchthon de M. Victor Hugo, et qui s'en repent maintenant tous les lundis, en demandant pardon au grand siècle de ses méprises d'autrefois, M. Sainte-Beuve ne proposait rien moins que de renouveler la littérature en changeant la langue, comme si on se rajeunissait en changeant d'habit. En vainles classiques protestaient, en vain M. de Lamartine lui-même, qui ne Tétait pas, mais qui aimait la belle langue française, écrivait de cette nouvelle poésie en général, et en particuli^ de la poésie de Joseph Delorme, ce passage qui suffirait, à la rigueur, à expliquer les sévérités de telle causerie du lundi :

Ces vers oii l'hyperbole ^ effort de la faiblesse^ Enfle d'un sens forcé le vide ou la mollesse; Ces vers, fruits imparfaits d'un arbre trop hâté, Qui les laisse tomber au souffle de l'été.

L'impulsion était donnée : on ne pouvait plus s'arrêter. M. Hugo ne songeait plus à rendre la littérature nouvelle plus religieuse et plus monarchique ; il la mettait sous la protection des idées libérales, et définissait le romantisme, le libéralisme en littérature ; il se moquait de l'anden régime intellectuel et des ultras littéraires. Il voulait que la littérature fût l'expression de la France moderne, « de la France du xix* siècle, à qui Mirabeau avait fait sa liberté et Napoléon sa puissance. >

On conçoit que M. Nettement ne le suive pas jusque-là. A partir de ce moment, il Tabandonne à son malheureux sort. Cependant, pour être juste, il faut que la condamnation ne soit pas absolue et illimitée. Qu'on dise que le système littéraire de M. ¥« Hugo est faux, que la préface de Cromwel est une sédition contre le bon sens et le goût, j'y consens ; mais qu'on n'sgoute pas une condamnation politique à l'arrêt littéraire. Si l'on se place sur cette pente, on sera entraîné à quelque regrettable extrémité, à quelque erreur ou à quelque injustice; et l'on écrira cette phrase sur le personnage de Louis XIII dans Marion Delorme : « La royauté française jouait sous les traits de ce personnage un rôle abject où les esprits malveillants ne manquaient pas de trouver un texte d'injustes et fâcheuses allusions, rôle où le poëte ne tenait même pas compte de la grandeur qu'il y eut dans rabaissement volontaire de ce roi de France^ qui^ sen* tant combien le génie de Richelieu était indispensable au pays^ sacrifia tout^ et se sacrifia lui-même à ce sujet nécessaire, » C'est une découverte de M. Nettement que ce rôle d'Iphigéniei politique adopté sciemment et volontairement par Louis XIIL Je crois le personnage de M. Hugo plus vrai et fort innocent. Son plus grand tort est d'être aussi ennuyeux qu'ennuyé. Marion Delorme peut être un drame médiocre dans son ensemble, quoique rempli de beautés remarquables; ce n'est pas un pamphlet contre la royauté. C'est toujours la faiblesse de H. Nettement d'être plus homme de parti que critique : il ferait pardonner à M. Hugo de s'être moqué des ultras.

Je voudrais cependant montrer M. Nettement tel qu'il devrait et pourrait être toujours, tel qu'il est, oseraije dire, dans ses moments lucides , quand il se borne , en homme d'esprit, à juger finement les ouvrages d'esprit. Une de ses meilleures pages est celle où il apprécie l'influence du Globe. On sait que ce journal, fondé par M. Pierre Leroux, et rédigé par MM. Dubois et Patin» qui lui apportaient l'un

la verve et la richesse d*un esprit plein d*idées, Tautre l'élégance et la finesse ingénieuse du goût unies aux fortes , études ; par MM. Jouffroy et Damiron, qui en étaieut les philosophes; par M. Duchâtel, qui en était le financier; par M. deRémusat, M. Vitet, etc., devint Torgane des idées nouvelles en littérature. Il exerça une influence considérable, que M. Nettement définit avec une grande justesse : « Le Globe était un journal d'action intelIectueUe, rédigé par des jeunes hommes ardents, pleins de confiance et de verve, comme on Test dans le printemps de la vie, et dont les jeunes alertes couraient à la bataille, tandis qu*à côté d'eux se tenaient souvent comme inspirateurs, comme modérateurs quelquefois, des personnages plus anciens ou plus influents, qui appréhendaient de se compromettre dans la mêlée. En réalité, le Globe procédait par M. Guizot de la réaction philosophique, commencée par M. Royer- Collard dans la chaire de philosophie de l'Université împé* riale contre le sensualisme du xvm* siècle : le fond de sa doctrine, c'était le spiritualisme rationaliste, et il avait conservé jusqu'à la forme dogmatiquement hautaine de M. Royer-GoUard. Les traits caractéristiques du spiritualisme se retrouvaient dans sa philosophie comme dans sa littérature : la pensée au lieu de la sensation, la notion élevée du droit, un grand respect de la liberté d*autrui, qui, par un courage presque héroïque pour le temps, allait jusqu'au respect de la liberté des jésuites ; la vie considérée comme ayant un but ultérieur, au lieu d'être considérée comme n'ayant pour but que la jouissance et le plaisir ; la mort envisagée comme une porte ouverte sur la vie future. L'influence du Globe sur la littérature fnt très-grande. Il élabora les questions, approfondit les problèmes, publia de belles études sur les littératures comparées, repoussa tous les esprits sur les voies nouvelles, avec une autorité qui grandissait de jour en jour. Mais il faut

lui rendre cette justice : malgré cet amour de la nouveauté, il défendit l'intégrité de la langue française contre M. Sainte-Beuve lui-même, un de ses rédacteurs, qui, à cette époque, dans toute la ferveur de sa jeunesse et de ses idées novatrices, introduisait à côté d'observations ingénieuses, écrites dans ce premier style qu'il a heureusement modifié depuis, l'idée paradoxale d'une réforme presque radicale de la langue française. > (T. II, p. 270.)

Ce caractère à la fois conservateur et progressif, comme nous disons aujourd'hui, qu'il a si bien signalé dans le GlobCy H. Nettement le retrouve et le fait ressortir avec une égale justesse dans l'écrivain qu'on pourrait appeler le modérateur de la littérature de ce temps-là. M. Villemain, dans ses leçons de la Sorbonne, si voluptueusement écoutées, s'efforçait, comme le Globcy oix M. Patin analysait son cours avec une exactitude si élégante, de protéger la tradition en favorisant les idées nouvelles ; et en étudiant de près aujourd'hui cette politique littéraire, si je puis m'exprimer ainsi, on y trouve un art de conciliation, une science d'équilibre merveilleuse. Je ne dirai pas, comme M. Nettement, que les leçons de l'illustre professeur « contribuèrent au mouvement qui mettait la littérature sur le chemin des innovations, » ni « que par ses belles leçons sur l'Angleterre, il faisait pénétrer son auditoire dans ce laboratoire intellectuel où Voltaire était allé chercher ces convois d'idées philosophiques qu'il avait ramenés en France. » Ce serait plaire médiocrement à un écrivain si pur que de le louer dans un langage que ses exemples con- .damnent; mais M. Villemain lira avec plaisir cette page élégante où il est si bien jugé :

« Cet esprit vif, ingénieux, appartenait par le style à la grande école des écrivains du xvn» et du xvm« siècle. C'était un scrupuleux conservateur de la langue, mais un juge très-indépendant et très-hardi des choses de l'esprit. Par

la convenance, la délicatesse, les grâces exquises de son style, il offrait quelque analogie avec M. de Fontanes, dont il avait été Télève préféré, et qui le regardait comme son héritier; mais il avait un tout autre mouvement dans led idées. La chaire de littérature française, où siégeait M. VUlemain, attirait un concours au moins aussi considérable que la chaire d'histoire et celle de philosophie, où siégeaient MM. Guizot et Cousin. L*élite de la Jeunesse studieuse accourait à ses leçons entremêlées de charmantes causeries, dans lesquelles les aperçus les plus ingénieux, les remarques les plus neuves jaillissaient de Tesprit dii professeur, qui excellait à donner à son cours les grâces piquantes et le vif intérêt d*une conversation tour à tour (bmilière et inspirée. Nul ne disait plus spirituellement que M. YUlemain un mot spirituel. Dans sa phrase finement travaillée, il y avait des surprises, des intentions habilement indiquées, promplement saisies ; car devant un auditoire iVancals, un orateur a toujours tout l'esprit qu'il a, quelquefois même un peu plus qu'il n'en a.... Avec cette mesure et ce goût exquis qu'il porte dans ses appréciations littéraires, il maintient à leur place les grands écrivains du siècle de Louis XIY, en rappelant que le rare assemblage de qualités qu'il réunissait l'emporte de beaucoup sur les qualités qui manquèrent, non point tant à ces hommes illustres qu'à la poésie et au langage que le xvi* siècle leur avait laissés. C'est la nuance qui le sépare des novateurs modernes. Il est sensible aux beautés des^littératures étrangères, sensible aux beautés poétiques du moyen âge; mais il ne devient pas pour cela insensible aux beautés du xvn* siècle. Il se contente de mettre les esprits sur le chemin des études fortes et approfondies qui agrandissent l'horizon intellectuel, et rendent le sens littéraire plus impartial en le ren-dant moins exclusif. « (T. II, p. 357.) J'ai voulu finir par des éloges, et, ce qui vaut mieux en-

core pour M. Nettement et pour le public, par des citations. On me pardonnera de ne pas suivre Fauteur jusqu'au dernier chapitre, intitulé, dans un style que M. Nettement devrait dédaigner : BUan de la Restauration. Ici encore je ferais bien des réserves. Je conviens que, par certains côtés^ la Restauration a été une belle époque littéraire, je dirais même, avec M. Nettement, une grande époque, si nous n'avions pas le xvn* et le xvm* siècle. J'applaudis ces chefsd'œuvre qu'elle a vus naître en poésie, en éloquence, en peinture, en musique, etc. Hais je ne puis m'associer aux larmes de M. Nettement, qui, considérant surtout dans la littérature de la Restauration l'école ultramonarcbique, porte le deuil de M. de Maistre et de M. de Ronald, comme si, après eux, tout était perdu : c Joseph de Maistre, s'écrie-t-il, mort! Ronald, vieilli! Chateaubriand, hors de ses voies ! Lamenais, séparé! Voilà le bilan de l'école catholique et mo* narchique! Ceci ressemble à un navire désemparé qui a perdu ses mAts, sa voilure et ses agrès. » Je ne crois pas que c'est parce que l'école légitimiste avait perdu ses agrès que la Restauration a fait naufrage : le vaisseau s'est perdu le jour où il avait cessé de porter la patrie et sa fortune. Je ne crois pas, malgré l'abus que M. Nettement fait de la comparaison de Montesquieu, que la France, en 1830, ait été le sauvage qui coupe l'arbre pour écraser sur le fruit le ver qui en altérait le duvet. De pareilles images appartiennent plutôt à la poésie qu'à l'histoire, et, s'il n'était pas de mauvais goût de les continuer, j'ajouterais que le ver, au lieu d'altérer seulement le duvet, minait depuis longtemps les r^icines et le tronc de l'arbre, et que l'arbre tomba sous le coup qui lui fut porté quand il fut rongé jusqu'au cœur.

(Revue de Vlnstructiofi publique, 30 juin et 1*' septembre 1853.)

520 ÉTUDES UTrËRÂIRES ET MORALES.

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