‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 65 sur 67 · HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

par M. Alfred Nettement, 1855.

Ce nouvel ouvrage de H. Nettement est la suite de VHis^ toire de la littérature française sous la Restauration. En faisant connaître à nos lecteurs ce livre d*un publiciste distingué et d'un homme de parti, j'avais essayé d'en indiquer le principal défaut.

Je pourrais étendre le même reproche à son second ouvrage. L'homme de parti est toujours là qui, avant déjuger un écrivain, jette un coup d'œil sur sa cocarde. Je ne m'en étonne ni ne m'en scandalise. S'il y a là une persistance fâcheuse dans un défaut littéraire, il y a aussi une constance honorable dans une affection politique. Le pavillon blanc flotte encore sur cette histoire des lettres après 1830 :1e parti de H. Nettement le félicitera de sa ûdélité ; les écrivains impartiaux regretteront de voir la critique arborer un pa* viilon sous lequel elle est forcée d'épouser les passions de la politique. Toutefois, j'ai deux raisons de moins insister cette fois sur l'inconvénient de l'esprit de parti dans la critique littéraire. Sous la Restauration, il y avait encore une distinction assez tranchée entre la littérature et la politique, quoique dans beaucoup d'écrivains elle commençât à s'effacer ; et l'on pouvait exiger de l'historien de cette époque plus de soin et plus d'effort pour affranchir son goût du joug de ses opinions. Mais dès que M. Nettement raconte l'histoire de la littérature après 1830, il est bien difficile de lui reprocher avec la même sévérité une confusion de la politique et de l'art que tout le monde a commise avant lui. Regardons autour de nous. Dans la génération litté-

raire enfantée par la révolution de juillet, combien y a-t-il d'écrivains qui soient simplement des hommes de lettres, comme on les appelait autrefois ? car ce nom même, si expressif et si désintéressé, commencée devenir un archaïsme. La politique s*est introduite partout, non-seulement dans Téloquence, où elle a sa place naturelle, mais dans la poésie, mais dans le roman, parce quelepoëte a des opinions qu'il chante, parce que le romancier dramatise (c'est un mot du jour} des opinions sociales et met en scène des partis.

L'art n'est nulle part sans mélange ; il n'existe plus pour lui-même comme il existait au xvu* siècle ; il n'y a plus dans l'État une classe d'hommes étrangers aux affaires, occupés seulement à desservir le temple des Muses, et vivant, loin de la place publique, sur la colline sacrée. Il y a un citoyen dans chaque auteur; il y aurait, au besoin, un législateur et un ministre : ces cinq ou six cents plumes célèbres ou inconnues, d'où coulent incessamment la prose et les vers, et qui représentent la littérature française, pourraient presque toutes esquisser un projet de loi ou contresigner un décret.. Ou dit que la société a beaucoup gagné à ce que chacun de ses membres s'intéressât de si près à la chose publique, et que rien n'est plus conforme aux intentions de Lycurgue, qui condamnait à mort, si je ne me trompe, tout citoyen convaincu de ne pas se mêler des affaires de l'État. Gela est possible, et je veux le croire sans examen. D'ailleurs, on ne discute pas avec la nécessité; et, avec la forme de notre société moderne, après nos révolutions, après Tavénement aux affaires de ce souverain qu'on nomme tout le monde, et qu'Horace appelle impoliment la bête aux mille têtes, bellua miUtorum capitum^ il est presque inévitable que la politique fasse tout et soit présente partout. Je ne proteste donc pas contre un fait apparemment nécessaire. Geque je veux indiquer, à l'excuse de M. Nettement, c'est que lorsque tout écrivain est d'un parti, la critique est

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bien forcée, en le Jugeant» de tenir compte de son opinion. La conséquence infaillible de cette invasion de la politique dans la littérature, c'est que de plus en plus la critique littéraire ressemblera à l'histoire, et, tout bien considéré, je ne vois pas trop ce qu'elle y gagnera.

Une seconde excuse en faveur de M. Nettement, c'est qu'il s'applique galamment à contre-balancer l'esprit de parti qui lui dicte ses jugements littéraires par une bien* vaillance inépuisable pour tous les écrivains, quelle que soit leur couleur, et j'cgouterais volontiers, qud que soit leur talent. Il distingue sans aucun doute, comme tout le monde, entre les grands, les médiocres et les petits; maift s'il a pour les grands une admiration poussée jusqu'à l'extase, il est pourvu d'une estime très-honorable encore pour les médiocres, et, à l'égard des petits, il déploie une sollicitude des plus ingénieuses à relever leurs plus faibles mérites et à faire valoir leurs plus imperceptibles intentions* Sans doute aussi, en maître des cérémonies intelligent et en ami fidèle, il place les écrivains légitimistes et catholiques sur des piédestaux réservés; M. Yeuillot lui-même, qui n'a qu'un demi-droit à une place d'honneur, car s'il est bon catholique, comme on le pense généralement, on est à peu près sûr qu'il a jeté son ancien bouquet de fleurs de lis pour courir après les abeilles, M. Veuillot, dis-je, est placé sous un dais de velours par M. Nettement, qui s'approche avec force révérences, en lui présentant, comme un roi mage, l'encens, la myrrhe, et tous les parfums de 1*0* rient. J'ignore ce que pensera M. de Montalembert, que M. Nettement fait asseoir côte à côte avec M. Veuillot, et à qui il fait respirer obligeamment la fumée du môme encensoir. Hais si M. Nettement ouvre à ses écrivains de pré* dilection la porte de l'enceinte réservée, il tient des places encore très-honorables à la disposition des auteurs les moins chéris de l'autel et dii trône. Il accorde vingt pages toutes

pleines des plus aimables égards à Carrel, qui ne passait pas pour un grand orthodoxe, et 3eîze pages d*une courtoisie toute cheraleresque à M. de Gormenin, qui, autrefois du moins, ne se donnait pas pour très-monarchique. M. Nettement associe dans son admiration les talents les plus opposés et les caractères les plus hostiles entre eux. Je n'aurais Jamais cru qu*on pût comprendre à ce point tous les mérites de M. Duvergier de Hauranne, quand on admire si bien M. Guizot, et je n*ai jamais vu tant louer M. Parisis par un si chaud admirateur de M. Dupanloup. Je ne parle pas des membres de l'Académie française, pour qui M. Nettement a des soins bien naturels ; il me semble cependant en avoir omis quelques-uns qu'il regrettera tôt ou tard d'avoir oubliés. Inspiré par cette mansuétude de jugement et par cette charité de chrétien doux et humble de cœur, M. Nettement laisse doucement s'épancher de sa plume un trésor d'expressions admiratives et d'épithètes caressantes. C'est un échanson empressé qui verse l'ambroisie aux dieux, aux demi-dieux, et même aux plus minces héros de la littérature. Mais aux déesses, il leur accorde à peine, d'une main avare, quelques gouttes restées au fond de la coupe ; il vante négligemment en quelques lignes le tdoux ramage» de cinq ou six poétesses; et quant .à Mme Sand, il lui présente, dans un vase choisi, un breuvage aigre-doux qui n'est pas du nectar. M. Nettement, je ne sais pourquoi, ne paraît vraiment sévère que pour les femmes; en vérité, je soupçonne sa rigueur de voiler un grand fonds de tendresse : c'est la précaution d'un juge en déûance de sa propre douceur, et qui fait la grosse voix pour s'empêcher de faiblir. Le moyen d'accuser de passion un critique d'une si vaste bienveillance, qui comprime les plus chères préférences de son cœur, et daigne admettre indifféremment au banquet de ses louanges les convives les plus surprisde s'y asseoir! M. Nettement raconte dans sa préface qu'à propos de son

premier ouvrage un hoiume d'État du gouvernement de juillet lui dit un jour : .« Vous avez mis la sympathie à la place de la controverse. > C*est un compliment, si ce n*est pas une épigramme ; en tout cas le mot est vrai. Le genre de critique de M. Nettement, c'est la critique sympathique, avec tout ce que ce mot a d'honorable pour la tolérance de son goût, pour la bonté de son caractère, et aussi peut-être pour la finesse de son esprit. Car en ce monde, où l'on réussit encore mieux en se faisant aimer qu'en se faisant craindre, la critique à bras ouverts de M. Nettement a plus de chance de plaire que la critique à poings fermés de M. Gustave Planche. H. Nettement n'eût-il fait, ce que je suis loin de supposer, qu'un calcul ingénieux de succès, n'eût-il pas obéi en toute simplicité à l'élan d'un esprit affectueux, et, comme on dit dans le jargon du jour, d'un cœur compréhensif, son calcul serait juste, et il réussira. M. Nettement l'a bien compris : à juger le sonnet d'Oronte comme fait Alceste, que gagne-t-on à la fin de la comédie? L'obligation

De chercher sur la terre un endroit écarté , Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Voilà le sort d'Âlceste. Mais Philinte» quelle difiérence! Il a écouté jusqu'au bout l'homme au sonnet; il a souri de son plus doux sourire ; il a crié de sa plus belle voix :

La chute en est jolie, amoureuse, admirable!

Oronte est épris de Philinte; il le prônera partout, à la cour, à la ville, dans les ruelles les mieux hantées; il dira deux mots à M. Chapelain, qui a du crédit à l'Académie française, et Philinte fera son chemin.

Cette sympathie presque universelle de M. Nettement pour nos écrivains, on se prend à l'admirer encore davantage, quand on songe qu'au fond il ne peut guère sympathi-

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ser avec leurs écrits. En effet, l'idée générale qui domine son livre, et dont l'Histoire delà littérature après 1830 veut être la démonstration, c*est que la révolution de juillet ayant été une révolution d'idées et non pas d'intérêts, elle a exercé une action directe sur la littérature, et que la littérature d'après 1830 est la fille de la Révolution. Il est donc bien difficile que M. Nettement accorde à la littérature la sympathie qu'il refuse à l'établissement politique d'où la littérature est née. A un autre point de vue encore, au point de vue philosophique, M. Nettement doit être nécessairement, quoi qu'il fasse, en délicatesse avec la littérature issue de la révolution de juillet. Selon lui, en effet, le principe que cette révolution a proclamé, c*est celui du rationalisme absolu : « Il n'y a plus désormais aucun de ces droits que la raison humaine reconnaît sans les avoir créés et qui donnent une solidité incomparable aux édifices politiques, parce que la main de l'homme remue moins facilement les bases qu'elle n'a point posées.... La lutte ne sera donc plus entre le rationalisme modéré et la tradition, mais entre le rationalisme modéré et le rationalisme absolu. Ce sera dans toutes les sphères le caractère dominant de l'époque qui va s'ouvrir. C'est au fond l'indépendance absolue de l'esprit humain qui a prévalu par la révolution de juillet; la conséquence la plus directe de cette révolution dans l'ordre intellectuel sera donc de donner à tous les esprits des allures plus vives et plus hardies, une tendance à tout scruter^ à tout juger, à tout renouveler, défavorable aux idées d'autorité, favorable aux idées d'opposition. > Telle est la thèse de H. Nettement; il est clair qu'un partisan aussi déclaré que lui de la tradition et de l'autorité ne peut être bien amoureux d'une littérature qui représente, selon lui, la rupture avec la tradition et la révolte contre l'autorité. J'admire donc profondément qu'il ait pu remplacer d'aussi ' bonne grftce la controverse par la sympathie, dans un sujet

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OÙ il devait Mre naturellement teiité d*aimer peu et de discuter beaucoup ; c'est un effort de sa raison sur son cœur que je loue sans réserve. Quant à moi, je demande la permission d'ajouter à la sympathie que m'inspire le livre de M. Nettement un peu de controverse, et d'examiner jusqu'à quel point est juste la thèse qu'il a soutenue. J'ajourne les questions de détail, si nombreuses et ai intéressantes d'ailleurs, que soulève un ouvrage sérieux sur la littérature d'une époque telle que la nôtre ; je ne veux pas entrer aujourd'hui dans le détail des jugements de M. Nettement sur les écrivains contemporains, pour les adopter ou pour les combattre : il me paratt plus important de discuter l'idée générale de son livre, que de le critiquer chapitre par chapitre, c'est-à-dire de le prendre par les petits côtés, et de lui compter la monnaie des petits éloges et des petites objections.

D'abord, pour que cette idée générale qui donne au livre de M. Nettement la dignité d'une thèse historique et philo» sophique apparût dans tout son jour, il aurait été désirable que ce livre fût soigneusement composé; que les divisions y fussent régulières et naturelles, et que l'exactitude de ce jugement d'ensemble sur la littérature de toute une époque se vérifiât par une étude approfondie de chacun des genres qui le composent. Peut-on louer dans le livre de M. Nettement cette composition habile, si nécessaire à la démonstration d'une thèse? Y trouve-t-on cet ordre, cette succession des diverses parties du sujet, disposées comme autant d'arguments, ces analyses des écrits et ces études des liommes, ramenées toujours avec adresse au point de vue principal de l'ouvrage? La pensée principale est-elle partout visible? L'unité se fait-elle saisir sans effort? Je le reconnais à regret, il y a dans le livre de M. Nettement beaucoup de pages intéressantes s^arément ; il n'y a point ud ensemble fortement conçu et habilement exécuté. On dirait ^

une série d*études rajustées ensemble sans application et sans art. Avec ses larges proportions et sa respectable étendue, cet ouvrage n'est pas plus un édifice qu'une caserne n'est un monument ; ce n'est pas le temple de la littéra* ture contemporaine, c'est une espèce d'hôtellerie où M. Nettement a logé, dans des appartements de diverses grandeurs, les écrivains de son temps. Le lecteur qui veut leur faire une visite parcourt un long corridor avec un grand nombre de portes ouvertes, par où l'on entre successive* ment, et quand on en sort, on éprouve un plaisir de curiosité à peu près satisfaite, comme un touriste qui viendrait de voir un caravansérail; mais on n'emporte pas avec soi cette impression profonde et durable d'un voyageur qui, dans quelque beau monument historique, aurait étudié la vie intellectuelle d'une époque et d'une société.

Ce défaut de plan, de proportion , d'ordre et d'élégance, . tient à des causes diverses : tantôt H. Nettement a cru dé* couvrir dans certains genres littéraires des écoles diverses, qu'il a soigneusement distinguées, classées et désignées par des étiquettes quelquefois singulières. J'avoue, par exemple, que j'ai quelque peine à reconnattre aujourd'hui cinq écoles historiques : l'école religieuse et philosophique, l'école descriptive, l'école politique et administrative, l'école symbolique et l'école utopiste. Ces divisions sont-elles bien exactes? Ne peuvent*elles se réduireT L'école descriptive, par exemple, est représentée, dit M. Nettement, par M. Augustin Thierry. Puis il la définit « une école de patiente investigation, d'analyse rationnelle, en même temps que de talent dramatique et littéraire, > définition assurément plus ample et plus juste, et qui s'applique mieux à l'auteur de l'histoire du Tiers-Étatque cette simple épithète de descriptive, qui convient aussi bien à M. de Chateaubriand, représentant de l'école religieuse, selon M. Nettement, et à M. Hichelet, représentant de l'école symbolique. Dans la*

quelle de ces écoles M. Nettement placera-t-il un historien aujourd'hui fort accrédité, M. Henri Martin ? Je ne sais, et M. Nettement ne le sait pas sans doute lui-même : car, si je ne me trompe» il s*est abstenu de lui donner une place, quoiqu'il ait accordé des mentions honorables à MM. Gabourd, Raudot, Lubis, de YUleneuve-Trans, Laurentie, Grétineau*Joly, Gapefigue, écrivains fort estimables sans doute, mais d'une autorité moins haute et d'une réputation moins consacrée que M. Henri Martin. A la rigueur, si M. Nettement éprouvait quelque embarras à classer ce dernier, il pourrait inventer une sixième école : il faudra bien qu'il en crée une tôt ou tard pour M. Guizot, dont il ne peut classer nulle part V Histoire de la dvUisation. D'ailleurs, à ce qu'il semble, pour établir une école, M. Nettement se contente d'un nom. Ainsi, dans la critique, M. Sainte-Beuve représente tout seul l'école romantique, et je remarque en passant que la moitié de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire la seconde et la plus brillante partie de sa carrière, après sa conversion, échappe à cette classification, trop étroite pour le contenir tout entier. Depuis que M. Sainte-Beuve est rentré avec tant d'éclat dans l'école classique, la critique romantique a donc cessé d'être représentée parmi nous? M. Nettement, ne fût-ce que pour avoir un échantillon du genre, aurait dû nommer M. Théophile Gauthier. Dans la critique classique, M. Nettement place avec raison au premier rang M. Nisard, mais j'ai cherché sans succès où il met M. Villemain. Dira-t-on que les principales œuvres de critique de M. Villemain ont précédé 1830? La seconde partie du' xvm* siècle n'a été publiée que plusieurs années après la révolution ; et d'ailleurs, tous les ans, M. Villemain juge les concours de l'Académie française dans des rapports que la variété des sujets, l'élévation et l'étendue des vues littéraires, la savante invention du style, placent parmi les ouvrages de critique les plus considérables de

notre temps. M. Saint-Marc-Girardin est un bon et fidèle classique apparemment; mais comme il aime et connaît les littératures étrangères, tout en adorant Tantiquité et le xvii* siècle, M. Nettement, pour faire honneur à cet éclectisme de goût, l'a rangé dans Yécok intermédiaire , entre M.JuIesJanin,ami ferventdela6rèceetdeRome,etM. Philarète Ghasles, interprète savant de l'Angleterre et de l'Aile- * magne. Une autre cause dç cette absence de plan régulier, c'est ce que je n'oserais appeler une sorte de camaraderie affectueuse, engendrée par la communauté des sentiments, et ce qu'il vaut mieux regarder comme un hommage convaincu, ou comme une illusion sincère. Par exemple, un historien de la littérature qui ne serait pas attaché comme M. Nettement à une opinion aux yeux de laquelle les vers légitimistes passent facilement pour de beaux vers, aurait peut-être nommé vingt poètes, avant de citer parmi les représentants de la poésie au xix* siècle, M. Nibelle, M. Yioleau et M. de Francheville. Enfin, une troisième cause du défaut que je signale, et la plus grave peut-être, c'a été le désir, partout visible chez M. Nettement, d'introduire dans son Histoire de la littérature des pages déjà publiées» et dont il connaissait le prix. Il lui aurait coûté de laisser à la porte de son ouvrage ces enfants du feuilleton menacés de périr avec le journal, et qui réclamaient modestement un petit coin du livre, pour y revivre en toute sécurité. M. Nettement s'est laissé attendrir, il a donné asile à ces émigrants oubliés, et c'est ainsi que sont venus s'établir à l'air et au soleil d'une publicité nouvelle, des hôtes inattendus qu'il valait mieux écarter. Ses onze pages sur O'Connell, par exemple, peuvent avoir tous les mérites, excepté ceux de l'utilité et de l'à-propos. Aquipersuadera-t-on que le grand agitateur de l'Irlande a exercé cette influence sur les idées littéraires de notre pays? Mais quoi! l'éloge d'O'Connell était tout prêt; il avait été applaudi jadis; c'était un brilm 34

lant morceau dont les vives images et la couleur religieuse avaient ébloui et édifié certains salons : fallait-il tenir rigueur à des pages consacrées par le suffrage du monde, sous prétexte qu'elles n'étaient pas indispensables! Qu'importe qu'elles ne soient pas nécessaires, si elles sont agréables ? Voilà ce qu'a pensé M. Nettement en cette occasion comme en bien d'autres, et il a fait une place à l'éloge d'O'Gonnell. Ces transactions du livre avec le feuilleton, cette invasion du hors-d'œuvre, cet épanouissement de la digression, donnent, je le répète, au livre de M. Nettement, l'apparence d'un hospice où il a recueilli les petits orphelins de la Ouotidimne; mais ce qui est plus grave, c'est que la pensée fondamentale du livre disparaît au milieu des épisodes ; le fil de l'argumentation se brise, l'unité de l'ouvrage s'évanouit, et le lecteur est excusable de perdre de vue comme dans un lointain brouillard une thèse politique et philosophique que Tauteor lui-même lui donne l'exemple d'oublier.

Je reviens pourtant, et je me demande si réellement le caractère de la littérature après 1830, c'est la lutte du rationalisme absolu contre le rationalisme modéré, si c'est la victoire de Vindépendance absoltie de Fesprit humain. Hais d'abord cette formule trop étroite laisse de côté beaucoup d'écrivains qui n'appartiennent en aucune sorte au rationalisme ni absolu, ni modéré, Técole catholique tout entière et récole légitimiste attachée au droit divin, et H. Nettement lui-même, qui s'exile ainsi trop modestement de la littérature : sa formule est une table de proscription. Voilà l'inconvénient de cette manie des idées générales qui s'est emparée de tous les historiens, grands et petits* On i^rend une époque , et on la définit en une phrase où chaque mot est une abstraction et a la prétention de représenter une idée , de formuler un individu. C'est une manie allemande, que les écrivains français se sont appropriée

avec une complaisance désespérante pour quiconque aime la clarté, la simplicité, la justesse. Ces métamorphoses des faits en idées, et des hommes en formules, donnent à l'histoire (autrefois une tragédie, une comédie, une épopée vivante) la morne physionomie d'une dissertation philosophique ou d*un traité d'algèbre. Et puis, en lisant cette histoire décolorée, dont le mérite devrait être au moins l'exactitude mathématique, on découvre que ces vastes prétentions à la philosophie sont vides» que cette terminologie austère est une enseigne trompeuse, que ces définitions ne définissent pas, que ces formules où Ton veut entasser les individus et les faits ne peuvent les contenir, et finissent par éclater, en jonchant les pages du livre de leurs misérables débris. Tout à l'heure je signalais à M. Nettement des écoles entières logiquement exclues de son histoire. Faut-il lui énumérer des genres littéraires tout entiers que sa formule en doit bannir? Où est le rationalisme dans la poésie élégiaque? Si vous nommez M, de Musset, à la bonne heure. Mais j'aperçois les noms de Mmes de Girardin, Colet, Desbordes-Valmore, inscrits par M. Nettement, sous le titre Écok rationaliste. En vérité, les élégies de ces dames sont-elles philosophiques à ce point ? Au théâtre, je veux bien, si vous l'exigez absolument, que M. Scribe soit un- profond philosophe, un cartésien à outrance, épris des droits de la raison humaine; et je veux que Bertrand et Ralon^ et la Camaraderie^ soient la traduction dramatique et la mise en scène du traité de la Méthode. Mais Casimir Delavigne, mais M. Ponsard, l'auteur couronné de T/Tonneur et FArgent, mais M. Augier, l'auteur couronné de Gabrielle, mais M. Octave Feuillet, le Musset des familles, comme on a dit spirituellement, sont-ce des philosophes déguisés en poètes, et le dieu de cette école» le dieu Bonsens, n'est-il que le pseudonyme de la déesse Haison ? Je crains bien que M. Nettement n'ait, par une induction

inexacte, appliqué aux œuvres une qualification qui souvent ne convient qu'aux hommes : on peut être rationaliste, à part soi, et dans son for intérieur, sans être rationaliste dans sa prose et dans ses vers. Peut-être en causant, dans Tintimité, au coin du feu, un de ces soirs où Tesprit s'épanche, Mme de Girardin avouerait à Toreille de M. Nettement qu'elle est rationalista pure : mais qu'importe? Philosophe dans son salon, elle n'est que poète dans ses vers. Même en supposant qu'on pût chercher dans les œuvres de nos écrivains dramatiques à quelle école philosophique ils appartiennent, on se tromperait fort en les rangeant tous sous la même bannière du rationalisme; il y en a qui, au théâtre, sont des moralistes très-orthodoxes, de véritables frères prêcheurs qui enseignent la vertu conjugale en cinq actes et en vers, et qui à domicile sont de purs sceptiques et de parfaits épicuriens. Il y en a qui entassent paradoxes sur paradoxes, crimes sur crimes, dans les drames du boulevard, et qui sont des maris fidèles, des pères excellents et de très-bons chrétiens, n faut dans tous les genres, mais dans le genre dramatique surtout, qui a cessé d'être un art pour devenir une profession, distinguer l'homme du métier et prendre garde d'étendre aux écrits les définitions qui conviennent tout au plus aux écrivains. Cela rend l'histoire littéraire plus difficile à faire, mais aussi plus juste et plus vraie.

Enfin , que faut-il penser de cette indépendance absolue de l'esprit humain qui , selon H. Nettement, caractérise la littérature d'après 1830? Je l'avoue, je ne l'aperçois que dans les écrits d'une minorité qui a fini par triompher, sans doute momentanément, avec une révolution nouvelle, mais dont la victoire même a rattaché plus étroitement à leurs convictions les adversaires de l'anarchie, les.partisans de la règle et de l'ordre en toutes choses. En littérature, le romantisme (c'est là seulement ce que M. Nettement

peut appeler rindépendance absolue de l'esprit humain) n*a été qu'une crise littéraire , et l'autorité, la tradition , le goût classique, ont bientôt repris la prééminence en profitant de quelques bonnes vérités apportées par le romantisme et qui lui ont survécu. En philosophie , quelle doctrine a dominé sous la monarchie de juillet, a été enseignée dans les écoles publiques , et a produit les plus beaux ouvrages, si ce n'est le spiritualisme? et M. Nettement est trop éclairé pour prendre de la main de diffamateurs ignorants toutes les calomnies absurdes accumulées pendant vingt ans contre la philosophie française. Le panthéisme, auquel » dans son chapitre sur la philosophie , il prête une importance exagérée de succès et un caractère officiel qu*il n'a jamais eu que par accident , le panthéisme a été la débauche de quelques-uns , mais non pas le régime intellectuel de la France. Enfin en politique , l'indépendance absolue de l'esprit humain, c'est-à-dire l'anarchie, a vaincu par surprise, et aussi par l'inerte aveuglement d'une classe prise de vertige; mais pendant dix-huit ans, ce n'est pas la liberté seulement , c'était l'autorité que représentaient dans les conseils du gouvernement les ministres et les orateurs illustres issus de la révolution de juillet ; c'était l'ordre , c'était la loi qu'ils défendaient à la tribune et qu'ils protégeaient dans la rue ; et la royauté constitutionnelle renouvelée fondait en France, malheureusement pour un trop court avenir, cette alliance du pouvoir et de la liberté publique qui parait à un historien ancien la perfection dans un État. Où donc était cette indépendance absolue de l'esprit humain, qui paraît k M. Nettement le caractère fatal d'un règne de dix-huit années? Évidemment, l'explication de cette illusion singulière, c'est que, hors du droit divin , il n'y a pas d'autorité aux yeux de M. Nettement, hors de la tradition politique, il n'y a pas de pouvoir, de même que hors de la tradition religieuse, il n'y a pas de vérité. Sur

ce terrain , nous ne pouvons nous entendre , nous ne pouvons même plus discuter : la discussion dépasserait les limites de cet article et le droit de cette Bévue.

Je m*arrét6 donc et je demande pardon à M. Nettement d*avoir laissé de côté tant de pages intéressantes de son livre, auxquelles j*aurais été heureux de donner des éloges, pour m'occuper uniquement de sa thèse générale et des objections qu'elle parait soulever. Il ne verra, je Tespère, dans cette discussion , qu'une preuve de l'importance que j'attache à l'ouvrage d'un écrivain sincère , et de l'estime que m'inspire son talent.

(RetuB de Vlmtruction publique, 17 mai 1855.)

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