YoÎT Ih Justification, chap. ii
ÉTUDES UlTÉRAIRES ET MORALES, 55
prouvent seulement qu'il n'accordait pas son approbation à la légère, et qu'il souhaitait qu'un livre honoré de son suffrage fût conduit à la perfection. Ouand le P. Mége, de la congrégation de Saint-Maur, publia son commentaire sur la règle de Saint*Benott, Bossuet lui demanda des corrections, et se chargea de les revoir lui-même. Quand l'abbé de Rancé, cet ami si cher qu'il alla visiter sept fois à la Trappe, fit paraître son Traité de la vie monastique, Bossuet sollicita de lui plusieurs changements, et c'est l'évéque de Meaux lui-même qui alla chez l'imprimeur avec Félibien pour ajuster les passages que l'abbé de Rancé consentait à corriger \ Assurément on ne dira pas que Bossuet désavouait la doctrine de l'abbé de Rancé.
Il n'est donc pas possible d'admettre que les changements que l'évéque de Meaux réclamait, dans un livre si éloigné, selon lui, de l'esprit du jansénisme, fussent bien considérables. S'il s'est trouvé qu'un pape condamna un livre que Bossuet avait défendu, c'est que Bossuet avait jugé innocentes certaines propositions dont les intrigues des jésuites obtinrent la condamnation. Quand on examine la liste des propositions du P. Quesnel, dénoncées par les jésuites au saint-père, on s'étonne d'en rencontrer dont l'innocence va jusqu'à la naïveté, celle-ci, par exemple : Tout ce qui naît de la cujnditi du cœur est mauvais. Je dois ajouter que le saint-père ne la condamna pas. Mais dans les cent une qu'il condamna, il y en a un grand nombre que Bossuet avait justifiées dans sa défense du P. Quesnel. Il en est d^autres qu'il ne pouvait songer à défendre, tant elles paraissent irréprochables, témoin la suivante : « Rien n'est plus contraire à Tesprit de Dieu et à la doctrine de Jésus-Christ que de rendre communs les ser-
1. Voir Texcellente Histoire de la Trappe ^ par M. C. Gaillardin^ 1. 1, p. 284.
ments dans TËglise et dans les affaires de la vie civile, parce que c'est multiplier les occasions de parjure ^ > Je conçois qu'elle ait paru malsonnante aux jésuites, qui avaient leurs idées particulières en matière de serment. Mais elle devait sembler excellente à Bossuet, qui, demandant un jour à l'abbé Ledieu le texte de Suarez, de ReligUmey où il traite du serment, lui avait dit (c'est l'abbé Ledieu qui nous le rapporte) : « Je ne sais rien de plus pernicieux dans la morale que l'opinion de ce jésuite sur le serment. >
Bossuet lui-même nous a indiqué par quelques exemples la nature des changements qu'il avait réclamés dans le livre du P. Quesnel. Celui-ci avait appelé la gr&ce de Jésus- Christ un principe efficace de toute sorte de bien. Bossuet demanda que l'on retranchât le mot efficace. C'est le premier des vingt-quatre cartons énumérés dans le Mémoire que n'a pas trouvé M. de Bausset, et Bossuet ajoute qu'on déféra à sa demande, et que l'archevêque de Paris, désirant ôter au pieux lecteur ce qui serait capable de lui faire la moindre peine,' flt changer cet endroit en ôtant le mot efficace. Cette déclaration est un démenti formel à l'assertion de M. de Bausset, répétée par M. Poiyoulat, que M. de Noailles refusa les corrections demandées. C'est une preuve décisive, ajoutée à tant d'autres, que Bossuet ne fut nullement forcé par l'obstination de M. de Noailles et du P. Quesnel de leur refuser son écrit, et de le précipiter, comme dit M. de- Bausset, dans des ténèbres éternelles. Il était si loin de le juger inutile et de vouloir le condamner à l'oubli, que, prévoyant que Tarchevêque de Paris tarderait à le publier, et craignant peut-être qu'il ne disparût, il en avait fait dresser des copies et les avait données à plusieurs évêques. Si ce n'est pas l'abbé Boileau qui a communiqué au P. Quesnel celle de M. de Noailles, qui peut prouver
]. Réflexions morales ^ Ul, p. 55. Amsterdam, 1636.
que ce n*est pas un de ces prélais? M. de Bausset insinue qu*un certain abbé Lebrun, doyen de Tournay, aurait furtivement tiré copie du manuscrit dç Bossuet, et qu'il eut le tort plus grave encore de l'envoyer au P. Quesnel. M. de Bausset est bien plus hardi que l'abbé Ledieu, qui n'ose pas soupçonner l'abbé Lebrun de cet abus de confiance» et il a le tort à son tour de donner une conjecture pour un fait. Rien n'autorise donc M. Poujoulat à porter contre le P. Quesnel la grave accusation de fraude et de mensonge. Le P. Quesnel a-t-il convenablement agi en publiant la défense de son livre par Bossuet, sans faire toutes les corrections désirées par lui? C'est une question de procédés et de délicatesse, mais ce n'est pas une question de probité. C'est encore moins une question d'authenticité : le P. Quesnel a publié, sous le nom de Bossuet, un livre sorti de la main de Bossuet et tel que Bossuet l'avait écrit, sans rien supprimer, sans rien changer. D n'y a là ni fraude ni mensonge, et il demeure bien établi que Bossuet, l'auteur de la Justification des Réflexions morales, n'y trouvait aucune tache de jansénisme, qu'il a voulu les défendre, qu'il a plaidé la cause du P. Quesnel aussi bien que celle de M.deNoailles, et qu'en niant des faits irrécusables, M. de Bausset et H. Poujoulat se sont montrés, l'un l'historien infidèle de Bossuet, l'autre l'écho trop Adèle de M. de Bausset.
Maintenant l'Univers doit être satisfait. Il s'était réjoui d'avance de l'embarras où il supposait le Journal des Débats, et il attendait, à ce qu'il prétend, notre article avec une grande impatience. « Les Débats, disait-il, ne seraient pas lâchés de faire de Bossuet un complice du jansénisme. Mais, d'un autre côié, ce journal a beaucoup d'amour pour le gallicanisme, et le gallicanisme peut trouver quelque inconvénient à noircir d'une hérésie la grande figure de l'aigle de Meauz. > Les Débats ne veulent noircir la figure d'aucun aigle, pour prendre le style de l'Univers. Ce n'est
58 ÉTUDES UTTKRAIUES ET MOKAIJiS.
pas nous qui oserions dire comme M. deMaistre : Si Bossuet ne s^est pas repenti^ U ett mort hérétique. Nous ne nous croyons pas assez saints, pour regarder Tévéque de Meauz comme un si grand pécheur. Quant à moi, je ne le crois nullement complice des jansénistes, parce qu*il n*a pas, comme les jésuites, découvert dans le livre du P. Quesnel cent cinquante-cinq propositions à condamner. Du reste, je n*ai traité aujourd'hui que la partie bibliographique du sijyet, celle dont s'étaient occupés MM. Guettée et Poujoulat ; et je demande de nouveau pardon aux lecteurs de l'aridité d'un article dont le seul intérêt est celui qui s'attache à l'exposition claire et impartiale d'une question que l'esprit de parti avait obscurcie. J'essayerai prochainement d'abor* der un côté du sujet plus intéressant et plus élevé, et d'établir quels ont été les vrais sentiments de Bossuet à l'égard des jansénistes et sa conduite envers les jésuites leurs adversaires. Je continuerai par là, je l'espère, d'exciter l'intérêt de VUniverSy et je réparerai le silence trop prudent que M. Poujoulat a gardé sur cette dernière partie de la vie de Bossuet.
[Journal des DébaU, 16 et 30 novembre 1854.)
LETTRES SPmrnTELLES DE FÉNELON , édition revue et corrigée, par M. S. de Sacy.
Parmi les livres de piété, il en est dont on peut se nourrir chaque jour, à toute heure, sans risquer d'être malade; vrais aliments de l'ftme, que Mme de Sévigné compare à des bouillons: les traités de Nicole, par exemple, et les sermons de Bourdaloue. Il en est d'autres aussi dont il est
bon d'user avec sobriété, comme de mets délicieux, mais excitants, par exemple les Lettres de Fénelon, dont H. de Sacy vient d'enrichir sa Bibliothèque spirituelle. L'édition nouvelle qu'il nous en donne est telle qu'un bibliophile comme lui la pouvait offrir au public : beau papier, belle impression, texte revu soigneusement, notes opportunes et discrètes, rien n'y manque, sans compter une préface, petit chef-d'œuvre de justesse et de goût, où M. de Sacy porte lui-même sur les Lettres spirituelles ce jugement exquis: « C'est un livre dont il faut respirer le parfum sans attendre qu'il enivre. »
C'est ce jugement que je voudrais développer, avec au* tant de respect pour le génie de Fénelon qu'en montre M. de Sacy, mais avec un peu plus de liberté, n'étant que le lecteur de Fénelon, et non son éditeur. Je voudrais, en suivant dans les LeUres de Fénelon la marche de ce grand directeur, démêler ce qu'on peut appeler sa politique spirituelle, montrer le but qu'il propose à l'âme, et les degrés habilement ménagés par où il la conduit. Il prend l'âme au moment où, encore indécise entre Dieu et le monde, elle hésite à choisir Dieu. Pour' ajourner son engagement, l'âme allègue qu'elle doute encore; elle craint d'être obligée de reculer bientôt, si elle fait témérairement le pas décisif. Fénelon ne lui laisse pas même cette excuse. « Non, répond-il à l'âme, ce n'est pas un vrai doute sur la vérité du christianisme qui cause votre irrésolution ; c'est au contraire l'irrésolution qui se sert du prétexte de ce doute pour différer toujours ce que la nature craint. On se fait accroire à soi-même qu'on doute, pour se dispenser de sacrifier une malheureuse liberté dont l'amour-propre est jaloux. Et quand même vous douteriez sincèrement, que tardez-vous à vous soumettre? Faites taire votre esprit, et remettezvous entre les mains de Dieu. Dieu vous ménagera, vous attendra, vous préparera, vous ferar vouloir avant que de
60 ÉTUDES UTTÉRAll\ES ET MORALES.
VOUS demander, parce qu'il vous aime plus que vous ne savez vous aimer. Cessez vos incertitudes; finissez vos combats, et rendez-vous à Dieu sans condition *. «
Mais rame s'effraye de cette reddition de soi-même. < Eh quoi ! renoncerai-je à toutes choses et à moi-même T £t si je commence le grand sacrifice, aurai-je le courage de le consommer ? Suis-je de force à porter les croix que Dieu impose? Ne tomberai-je pas défaillante dès les premiers pas sur ce rude chemin de la pénitence? > Mais Fénelon ne veut pas qu'avant d'entreprendre le grand voyage, l'âme songe au lendemain. Proficiscere^ anima christiana. Partez, âme chrétienne, qu'est-ce que demain? Qui sait si demain vous appartient ? Ne songez qu'au présent; l'avenir n'est pas à vous. Connaissez-vous les desseins de Dieu sur vous ? C'est se donner une tentation, que de vouloir les prévenir, et de pleurer d'avance les épreuves que sa bonté peut-être ne vous destine pas. Soyez sûre qu'il ménage voire faiblesse, lui qui mesure le vent à la toison des brebis. Pourquoi trembler prématurément, quand nous n'avons encore ni la force ni la lumière ? Songeons au présent qui nous presse. < C'est la fidélité au présent qui prépare notre fidélité pour l'avenir *. »
C'est par ces douces paroles que Fénelon endort l'anxiété de l'âme au moment du départ. Mais un scrupule la retient encore, c Oserai-je m'offrira Dieu pleine de défauts et de laideur ? — Marchez, et ne vous embarrassez pas de vos imperfections ; ne les combattez même pas ; il vous suffit de ne pas les aimer. Abandonnez-les sans réserve à l'esprit de Dieu ; il les dévorera comme le feu dévore la paille ; ne vous frappez pas vous-même, c'est Dieu qui vous frappera, et il brûlera les verges après vous avoir frappée*.