‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 12 sur 85 · Paris, chez Davesne, rue Cassette · texte numérisé non relu

Paris, chez Davesne, rue Cassette

3* Objection. — « Hais je choisis les bonnes pièces. —Réponse. Il n'y a pas de bonnes pièces. Le grand Corneille ne se rassura jamais sur l'abus qu'il avait fait de ses talents. Le célèbre Gresset renonça à travailler au théâtre dans le temps même que ses talents, 5i enviés de Voltaire, lui promettaient un nouveau genre de célébrité dans la carrière dramatique. EnGn, < si les pièces présentent quelquefois des leçons de c vertu, dit M. Simonet, on n'en rapporte cependant que les

< impressions du vice. Et de plus, ajoute M. Nougaret, on

< ne peut faire réussir une pièce qu'en flattant les passions « des cœurs corrompus. »

La réponse est décisive. Malheureux Bossuet! de n'avoir connu que les Pères et de n'avoir pu citer ni Nougaret, ni Simonet !

Le P. Boone, dans sa scrupuleuse équité, se demande si les pièces musicales ne sont pas moins dangereuses que les autres. Hélas ! non. Quels sont les opéras innocents? « Estce Robert le Diable^ où il est parlé d'un projet d'enlèvement et d'un duel d'amour ? où le bonheur est dans l'inconstame ? (Le P. Boone oublie que c'est le chevalier Bertram, c'est-àdire le diable qui chante cette laide chanson, et que le diable ne saurait chanter décemment : Le bonheur est dans la vertu!) où la danse voluptueuse des nonnes alarme la pudeur? (Qu'en savez-vous?) Est-ce la Juive? Mais qu'est-ce donc que la Juive? Le but principal paraît être le mépris du catholicisme. Sont-ce les Huguenots^ où Von voit des moines bénir des armes meurtrières? (On en a vu aussi à la saint Barthélémy, que précisément l'opéra représente.) où Von voit un cortège de mariage qui se rend à Féglise^ et devant lequd les catholiques s'agenouillent? (Quel mal y voit le P. Boone?) où Marguerite de Valois ( de Valois ! Ah ! ) se moque de la morale des ministres de la religion?* Beaucoup moins que le P. Boone ne se moque de l'histoire et de la vérité : car cette scène des Huguenots est parfaitement inédite et inconnue.

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et M. Meyerbeer serait bien surpris d'apprendre qu'il Ta faite, comme M. Halévy de savoir qu'il a mis en musique le mépris du catholicisme.

Enfin, et c'est une dernière objection : Faut-U condamner Us personnes qui^ par les devoirs de leur état, ne doivent pas abandonner la personne auguste de leur souverain, et qui, par conséqurent, sont inévitablement obligées de les accompagner aux spectacles publics? On voit que ce ce petit article est spécial pour les aides de camp et les dames d'honneur de Leurs Majestés. Le P. Boone leur permet d'aller au théâtre, si Leurs Majestés y vont ; mais à une condition, < c'est qu'elles se mettront dans la disposition de l'illustre princesse Henriette de France. » Quelle est cette disposition? Elle consiste M à se dire, quand on voit paraître les premiers acteurs sur la scène : Voilà des gens qui se damnent pour moi,et à gémir du plus profond du cœu/r. Si l'on ne gémit pas à l'Opéra, quand le chevalier Bertram chante : Le bonheur est dans Vinconstance; quand Éléazar paraît mépriser le catholicisme, et quand Marguerite (de Valois) outrage la mx)rale austère des ministres de la religion, il y a péché, dit le P. Boone, et même péché grief. »

L'intention spirituelle de ce livre est bonne assurément ; il y a bien une petite phrase, jetée en passant, qui semblerait indiquer une arrière-vue temporelle; c'est celle-ci : « Qu'on mette le théâtre sous la surveillance ecclésiastique, et nous adoucirons l'expression de notre sévérité. » (Page?.) Mais nous ne voulons pas y voir une pétition analogue à celle de l'abbé d'Aubignac, qui demandait la réforme du théâtre, dans l'intérêt public, et les fonctions de réformateur officiel et appointé, pour lui-même. Tout en montrant peu de science là où Bossuet est si riche d'érudition, et beaucoup de naïveté là où le grand évêque de Meaux est si profond et si sublime, le P. Boone se propose le même but que lui ; il veut exposer la tradition chrétienne , il

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est l'organe peu éloquent , mais exact , de la pensée de l'Église.

L'Église, au xix* siècle, condamne le théâtre comme au xvn«. Or, au fond de cette question des spectacles, il y en a une autre bien plus générale, et qui enveloppe, avec l'art dramatique, le roman, l'histoire, la littérature tout entière : le théâtre, le roman, l'histoire, la littérature retracent les passions des hommes et représentent la vie humaine telle qu'elle est. Est- il bon de représenter la vie humaine, avec ce mélange de bien et de mal, qui trouble si aisément les consciences ? Est41 bon de retracer le tableau des passions à des êtres passionnés qu'affaiblit encore la seule image de leur faiblesse? Ce que l'Église repousse, en repoussant le théâtre, ce sont les passions que le théâtre représente ; ce qu'elle blâme sur la scène, c'est ce qu'elle blâme dans la vie ; mais, je le répète, si l'on ne s'arrêtait dans cette voie, on supprimerait la littérature tout entière. Avec cette modération, avec cette souplesse merveilleuse qui lui permet de s'approprier aux mœurs et aux besoins des peuples, et qui est un des secrets de son gouvernement, l'Église, en restant immuable dans la doctrine, s'est montrée toujours tolérante, non-seulement pour les autres formes de la littérature, mais même pour l'art dramatique, en matière d'application et de conduite. Il n'y aurait pas de spectacle à Rome, dans la capitale de la chrétienté, si, par une transaction compatissante et habile avec les faiblesses des hommes, l'Église n'avait cru, comme dit Benoit XIV, qu'il faut permettre certaines fautes, pour empêcher qu'on n'en commette pas de plus graves. Mais c'est pure tolérance de sa part dans la pratique : la doctrine est inflexible ; il n'y a pas là matière à discussion ; la tradition chrétienne tout entière condamne le théâtre ; quiconque veut sérieusement vivre en véritable chrétien, •doit renoncer aux spectacles absolument, et pour toujours.

On comprend que dans une question si grave, puisqu'elle touche à la littérature tout entière, il se présente, à côté du point de vue religieux, le point de vue philosophique. C'est du point de vue philosophique que Rousseau et d'Alembert la discutèrent au xviii* siècle : ici, en effet, la discussion est permise; ce n'est plus une controverse religieuse, où, quand l'Église a parlé, 41 ne reste qu'à s'incliner devant sa décision; c'est une question de morale, de philosophie, de littérature, où le libre examen est le droit de tous.

Un jour que Boileau se trouvait avec le P. Massillon et M. de Monchesnay, l'entretien tomba sur les spectacles. Le P. Massillon soutint que « le poëme dramatique n'est pas une chose indifférente de soi-même, et qui n'est mauvaise que parle mauvais usage qu'on en fait ; mais qu'elle est mauvaise absolument, et indépendamment de tous les abus. » Boileau lui répondit qu'il comprenait l'opinion de l'Église, mais qu'au point de vue de la morale humaine on pouvait être moins sévère pour le théâtre, et il le défendît avec une liberté respectueuse. Quelque temps après cette conversation, M. de Monchesnay composa une dissertation contre les spectacles, où il combattait l'opinion de Boileau : il alléguait, comme Bossuet dans ses maximes sur la comédie, les déportements des comédiens et des comédiennes, la concupiscence du public, enflammée par le spectacle, etc. Boileau, dans une lettre qui a été conservée \ lui répondit avec beaucoup de mesure : « Vous avez traité la question avec beaucoup d'esprit, mais vous prenez le change, et vous confondez la comédienne avec la comédie, que, dans

1. Voir la lettre de Boileau à M. de Monchesnay (1707) , édition Berriat Saint-Prix, t. IV, p. 128.

mes raisonnements avec le P. Massillon, j*ai, comme vous savez, exactement séparées. Du reste, vous avancez une maxime qui n'est pas, ce me semble, soutenable; c'est à savoir, qu'une chose qui peut produire de mauvais efTets dans des esprits vicieux, quoique non vicieuse d'elle-même, doit être absolument défendue, quoiqu'elle puisse d'ailleurs servir au délassement et à l'instruction des hommes. Si cela est, il ne sera plus permis de peindre dans les églises des Vierges Maries, ni des Susannes, ni des Ma* deleines agréables de visage, puisqu'il peut fort bien arriver que leur aspect excite la concupiscence d'un esprit corrompu. La vertu convertit tout en bien, et le vice tout en mal, etc. >»

Il est permis de penser que les arguments développés dans cette lettre furent le fond même de la conversation de Boileau avec le P. Massillon. Comme il s'excusait, à la fin de l'entretien, d'avoir défendu si vivement son opinion : « Je ne vous en tiens pas moins, reprit Massillon, pour un bon chrétien. » Avec le même respect et la même liberté que montra Boileau en combattant le sentiment du Père, nous voulons développer aujourd'hui le point de vue qu'il a indiqué, celui de la morale purement humaine, et nous osons croire que CUnivers ne se montrera pas plus sévère pour nous que le P. Massillon.

Nous avons établi dans le précédent article que la tradition chrétienne condamne les spectacles, et que l'Église les déclare incompatibles avec l'idéal de morale que présente sa doctrine. Malheureusement l'idéal n'est pas de ce monde. Si les hommes étaient des anges, on pourrait exiger d'eux qu'ils se contentassent de chanter des cantiques; mais, si l'homme n'est pas une bête, ce n'est pas un ange, comme dit Pascal, et, tout en lui montrant pour but la perfection, on peut lui pardonner de ne pas l'atteindre. Avant Pascal, saint Augustin, exprimant la même idée que lui d'une ma-

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nière plus vive encore, comparait la vie humaine à une grande montagne qui porte sur ses flancs des vallées charmantes, des bois, des prairies, des rocs et des volcans, et l'homme à un voyageur qui la gravit. Il faut qu'il atteigne la cime, mais la cime se perd dans les nues; et combien de voyageurs s'arrêtent, les uns fatigués par les rochers, les autres séduits par les prairies et les bois ! Il faut leur crier : « Marchez toujours, » mais excuser leur lassitude et leur retard, car le fatte de la montagne est dans les nuages, et il y a loin de la terre au ciel. Cette éloquente image est bien vraie. Si pour gouverner les hommes il n'avait pas été nécessaire de les prendre tels qu'ils sont, avec leurs défaillances, leurs passions, leurs puérilités et leurs folies, sans doute on n'aurait pas vu les personnages les plus considérables de l'Église adoucir d'autant plus la sévérité de leur doctrine qu'ils se mêlaient davantage à la pratique des affaires, et s'éloigner de la morale idéale à mesure qu'ils s'approchaient des hommes ; sans doute on n'aurait pas vu des pontifes, comme Léon X, condescendre aux faiblesses humaines jusqu'à hâter par leurs efforts la renaissance des théâtres; des cardinaux, comme Bibbiena ou Richelieu, écrire la Calandre ou Mirame; des saints, comme saint Charles Borromée, se faire les censeurs de l'art dramatique, et apposer aux pièces leur visa, et un Bossuet commenter au dauphin les beautés de Térence et ses vives peintures de passion, avec la même éloquence dont il foudroyait Molière. Ces contradictions apparentes ne sont au fond que les capitulations inévitables de la morale idéale devant les nécessités de la pratique : la pureté de la doctrine n'en est pas altérée; l'idéal subsiste toujours, même un instant voilé ; et la cime de la montagne ne s'abaisse pas, quoique les voyageurs s'arrêtent, et que les guides qui leur montrent le chemin permettent une halte à la caravane fatiguée.

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Voilà ce qui explique que l'État le plus chrétien qui soit en ce monde, l'État romain, ait toléré et tolère encore les spectacles. Voilà ce qui nous empêche de comprendre que l'Univers somme un gouvernement laïque de fermer les théâtres, quand le gouvernement pontifical laisse ouverts les siens. C'est qu'il existe, encore une fois, en toutes choses, un point de vue pratique dont l'Univers s'inquiète peu, mais avec lequel tout gouvernement doit compter; c'est qu'il y a une question qui n'est pas une question théologique, mais, comme disait Boileau, une question de morale humaine, puisque ce sont des hommes qu'il s'agit de gouverner ; une question qu'il faut résoudre avec les lumières naturelles, celle, en un mot, qu'ont discutée avec tant d'éclat les philosophes du siècle dernier : « Le théâtre est-il , ou non , moral? a-t-il une influence bonne ou mauvaise sur la société? »

On connaît la réponse de Rousseau : < Le théâtre est immoral; qu'on prenne une pièce, la meilleure de toutes , si l'on veut , on peut démontrer à l'instant que moralement elle est mauvaise. » Rousseau choisit pour type de moralité prétendue le Misanthrope, et il essaye de prouver que le Misanthrope est la satire immorale de la vertu. Si la meilleure pièce est mauvaise, que seront les autres? Le théâtre est condamné. Si l'on écarte l'argument tiré, comme dans Bossuet, de la conduite des comédiens, et dont nous ne tiendrons pas compte, parce que , Boileau l'a dit, on ne doit pas confondre les comédiens avec la comédie, voilà la thèse de Rousseau. Elle repose tout entière sur une analyse du caractère d'Alceste , et cette analyse est un contre-sens, pour ne pas dire une calomnie. Le Misanthrope n'est pas la satire de la vertu, par une raison bien simple, c'est qu'Aiceste n'est pas la vertu. Les commentateurs les plus dévoués de Molière ont provoqué , sans le savoir, le paradoxe de Rousseau, en affirmant que Molière a voulu tracer dans

Alceste le modèle de l'honnête homme. Ce n'a pas été, selon nous, l'intention de Molière ; ce n'est pas le sens du caractère d' Alceste. Molière , dans ses comédies, n'oppose pas' toujours directement le modèle qu'il faut suivre au défaut qu'il faut éviter : il oppose un travers à un travers, met les ridicules aux prises entre eux, et combat une extrémité par l'extrémité contraire. Chrysale, dans le^ Femmes savantes ^ n'est pas le représentant du bon sens : le bon sens ne peut consister, aux yeux de Molière, à ne permettre aux femmes que le dé, le fil et les aiguilles, Chrysale est l'excès de Yatome bourgeois, comme on disait alors, ou de l'esprit positif, comme on dit aujourd'hui, aux prises avec l'excès de l'atome savant, de l'esprit pédant et raffiné. Ni Chrysale, ni Philaminte ne sont un modèle : le modèle, c'est Clitandre, c'est Henriette. Quelquefois même le modèle n'existe pas dans les comédies de Molière : il est sous -entendu. Les deux excès contraires se produisent seuls sous les traits de deux personnages principaux ; la vérité n'est pas représentée; elle est dans le juste milieu : c'est au public à la deviner; elle brille par cela même qu'elle est absente. Ainsi, dans le Misanthrope , Alceste n'est pas le véritable honnête homme, pas plus que Philinte: Alceste est l'excès de la vertu, et non la vertu môme; c'est l'extrême austérité, comme Philinte est l'extrême complaisance. La véritable honnêteté , c'est un juste tempérament entre la rigidité de l'un et la flexibilité de l'autre ; c'est l'alliance entre la sévérité de la conscience et l'indulgence du caractère ; c'est , en un mot , la combinaison des deux personnages. Voilà la vertu , voilà la vérité. Molière ne l'a pas incarnée dans un troisième personnage , parce que cette incarnation était inutile. La leçon de morale qui sort du Misanthrope n'en est ni moins éclatante ni moins forte, et c'est pour les esprits délicats une exquise volupté de savoir deviner la vraie pensée de Molière, sans que la voix d'un Ariste vienne

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révéler ses conclusions. Ainsi, au premier examen du caractère d'Alceste, le fondement de la thèse de Jean- Jacques s'écroule : le Mimnthvope n'est pas la satire de la vertu , et l'argument a fortiori de Rousseau s'évanouit en fumée.

On pourrait s'étonner de cette faiblesse de raisonnement qui, dans la Lettre sur ks spectacles^ se cache sous la vigueur du style, et sous l'ostentation des procédés extérieurs de la logique. Mais Rousseau se laissait entraîner dans son attaque contre le théâtre et contre Molière par une idée fixe, et il s'est fait facilement illusion sur la puissance de ses arguments. La Lettre sur les spectacles est un paradoxe , sans doute, au point de vue du sens commun ; mais, dans l'ordre d'idées où s'est perpétuellement placé Rousseau, c'est un nouveau corollaire , parfaitement logique , déduit avec rigueur de principes antérieurement établis. Il y a une unité véritable dans les œuvres de Rousseau , et ses contradictions , si souvent signalées , ne sont que des contradictions de détail. L'ensemble a son accord : il est naturel de combattre les spectacles , quand on combat l'influence déplorable des lettres et des arts. La Lettre sur les spectacles est la suite du discours couronné à Dijon , et tous deux sont deux chapitres détachés de ce long réquisitoire contre la société, qui a duré toute la vie de Rousseau, deux élans en arrière pour ramener le monde à cet état de nature qui ftit le rêve éternel de sa philosophie. D'Alembert avait raison de lui dire : « Vous défendez un paradoxe par un autre paradoxe; vous avancez *une hérésie pour soutenir une hérésie. Vous ressemblez à Luther : il commença par attaquer les indulgences , et finit par abolir la messe. » C'est une autre illusion qui trompait Rousseau si étrangement sur le vrai caractère d'Alceste , et qui l'irritait contre Molière. Il se croyait le misanthrope, et il prenait la comédie de Molière pour une personnalité. En attaquant Molière ,

il pense se défendre, et ce n*est pas seulement la dignité de la vertu qu'il croit immolée sur le théâtre, c'est Rousseau qu'il croit livré au ridicule ; il confond Molière avec Palissot, et le Misanthrope avec la comédie des Philosophes. Cette intervention malheureuse de sa personnalité, dans une question de littérature , trouble ici , comme dans presque tous ses écrits, l'équilibre de son jugement.

Une objection qui se présentait naturellement à lui, c'est la nécessité des délassements pour l'homme , et le besoin des plaisirs de l'esprit. Il a essayé d'y répondre, et sa réponse n'est pas heureuse. Il reconnaît que l'homme ne peut se passer de certaines distractions : c'est un aveu important. Mais il voudrait substituer aux spectacles des divertissements plus innocents ; la difficulté , c'est d'en inventer : la danse , selon lui , est de beaucoup préférable à la comédie; du moins la danse chaste et sans arrière-pensée. Le beau temps, dit-il, où les yeux et les cœurs étaient assez chastes pour que les jeunes filles pussent innocemment danser sans vêtement, comme à Lacédémone! Ne sont-ce pas aussi des divertissements plus honnêtes que ceux du théâtre, les réunions où l'on joue , où l'on boit, où l'on fume , etc. ? La description de Rousseau est vive et pittoresque : on croirait qu'il l'a écrite sur la table d'une taverne de Flandre ; on dirait un tableau de Téniers. De bonne foi , Voltaire n'a-t-il pas raison de s'écrier dans ses Mélanges : « L'étrange homme que ce citoyen de Genève ! il préfère les marchands de vin aux histrions. Il ne veut pas que dans sa patrie il y ait tles comédies, mais il veut des cabarets , et il souhaite que les filles y dansent toutes nues comme à Sparte! »

Cet argument de la nécessité d'une distraction pour l'homme est développé avec beaucoup de force par d'Alembert : il démontre à merveille que le plaisir n'est pas un caprice de l'esprit humain, ni une invention du luxe,

ni un rafQnement de la société , mais un état naturel et légitime, et qu*il résulte d*un besoin même de notre nature. Toute la question pour l'individu , c'est de chercher des distractions qui n* offensent ni la raison ni la morale , et pour la société , d'autoriser des plaisirs conformes à l'intérêt de la société. Or, le plaisir le plus social, aux yeux de d'Alembert, c'est le plaisir du théâtre; il ne fait que développer ici ce passage charmant de Montaigne : < J'ai toujours accusé d'impertinence ceux qui condamnent ces ébattements , et d'injustice ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes aux comédiens, et envient au peuple ces plaisirs publics. Les bonnes polices prennent soin d'assembler les citoyens et de les rallier, comme aux offices sérieux de la dévotion, à ces exercices et jeux. La société et amitié s'en augmente, et puis on ne saurait concéder des passe-temps plus réglés que ceux qui se font en présence d'un chacun, et à la vue même du magistrat, et trouverais raisonnable que le prince , à ses dépens, en gratifiât quelquefois la commune, d'une affection et bonté comme paternelle, et qu'aux villes populeuses, il y eût des lieux destinés et disposés pour les spectacles , comme divertissement de pires actions et occultes. » {Essais, liv. I, ch. XXV.)

Voilà Montaigne bien loin des idées de l'Univers, que d'avance, comme on voit, il déclare Impertinent. Nous nous tenons pour content à meilleur marché que lui : nous ne demandons pas que le prince assemble les citoyens au théâtre, comme aux offices sérieux de la dévotion. Ce rapprochement sent par trop son libre esprit; il nous sufQt que la commune continue Sêtre gratifiée de spectacles et que la subvention des théâtres et les primes des auteurs dramatiques soient maintenues par l'État, en dépit de l'Univers; nous tenons l'État quitte, à cette condition, et nous ne demandons pas , comme Montaigne , à V affection paternelle du prince , de payer nos plaisirs de sa bourse ; du reste , il est difficile

de ne pas reconnaître la force de cette définition du théâtre : un diverlisseme7it des pires actions et occultes. Montaigne se rencontre ici avec Benott XIV : la publicité du plaisir est une garantie pour la société.

Mais un argument qu'a négligé d'Alenobert , c'est celui qu'indiquait Boileau. Que se proposent les adversaires du théâtre? Ce n'est pas d'en supprimer les abus, chose légitime; c'est de supprimer le théâtre lui-même , et indépendamment de tout abus, comme disait le P.Massillon à Boileau. Apparemment à leurs yeux la seule représentation des passions humaines est un danger pour l'homme; l'homme est trop faible pour que la peinture de ses faiblesses ne les aggrave pas. La question ainsi posée devient bien plus générale : ce n'est plus le théâtre qu'il faut supprimer, c'est toute image des passions humaines , c'est toute représentation de la vie, ce sont tous les arts , même les peintures sacrées, même la sculpture qui donne des vierges et des saintes à nos églises, parce qu'un œil dépravé peut déshonorer d'un regard impur la beauté des vierges et des saintes ; ce sont toutes les formes de la littérature, parce que la littérature n'est, comme les arts, que l'expression de la vie; toutes, nous le répétons, même le sermon et les traités chrétiens : car en peignant les vices de l'homme le sermon peut les aigrir, et il est telle page du traité de la concupiscence où Bossuet enflammera infailliblement la concupiscence de ses lecteurs, par les traits de feu dont il la décrit; toutes, même les œuvres de spiritualité mystique : car, en retraçant avec cette vivacité d'éloquence les ardeurs d'une âme brûlante d'amour mystique, la parole humaine revêt les sentiments les plus divins et les plus purs d'images terrestres et sensuelles, et il est telle lettre de l'austère Bossuet à la sœur Cornuau, où cette tendresse admirable et ce feu de langage, dans des peintures d'amour céleste, pourraient égarer des esprits faibles

OU troubler des cœurs corrompus. Ainsi , voilà Thumanité sauvée, parce qu'elle aura étouffé toutes les voix qui lui retraçaient ses faiblesses, déchiré les toiles, brisé les statues qui représentaient ses passions, jeté au vent les cendres de tous les livres qui lui racontaient sa vie !

H est inutile d*insister : non, rtiomme, si débile qu'il 8oit> ne saurait être si vulnérable que le spectacle de ses prdpres faiblesses le jette nécessairement en défaillance, comme un malade que la vue de sa pâleur fait évanouir. U y a, dans cet excès d'épouvante qu'inspire la peinture de la vie, quelque chose qui froisse le sentiment de notre force et la conscience de notre grandeur. L'homme n'est point si bas qu'il ne puisse savoir ce qu'il est , voir son dme à nu et toucher ses propres blessures, nous ne disons pas les guérir.

En effet, il ne faut pas exagérer l'influence morale du théâtre. L'hyperbole de Voltaire est curieuse. Emporté par sa colère contre je ne sais quels écrivaim subalteimes qui se sont avisés f dit-on, de faire tin journal chrétien, comme si les aiUres journaux de l'Europe étaient idolâtres, et qui donnent le théâtre pour une école de perversité, il le donne pour une école de vertu. Sans doute il vaut mieux \oir, comme il le dit, YŒdipe de Sophocle, même dans la contrefaçon de Voltaire, que « de perdre au jeu la nourriture de ses enfants , son temps dans un café , sa raison dans un cabaret , sa santé dans un réduit de débauche. » Mais le théAtre est-il pour cela -o la meilleure instruction pour tous les ordres de citoyens , et la plus belle éducation qu'on puisse donner à la jeunesse? » Illusion singulière : excusable toutefois chez Voltaire , s'il est vrai qu'il a vu de ses yeux c un prince pardonner une injure après la représentation de Cinna, un mari se raccommoder avec sa femme en voyant le Préjugé à la mode, un orgueilleux devenir modeste après la comédie du Glorieux, et plus de six fds de familles que la

comédie de l'Enfant prodigue a corrigés *. » Ce sont là des raretés faites pour édifler les plus incrédules sur refflcacité du théâtre. Mais on s'en défie malgré soi. Il est telle conversion qui n'est pas impossible : Saint-Évremond mourant écrivait à un de ses amis : « Je ne sais comment on a pu empêcher si longtemps la représentation de Tartufe. Si je me sauve , je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie, et les faux dévots sont si bien dépeints que la honte de leur peinture les fera renoncer à toute leur hypocrisie. » Saint-Évremond était évidemment sincère , et c'est un grand honneur pour Tartufe et pour la comédie d'avoir fait un bon chrétien d'un philosophe. Mais Saint-Évremond se trompe en espérant que Tartufe corrigera les hypocrites, comme Voltaire , en affirmant que YEnfant prodigus a corrigé les six fds de famille. On ne se convertit pas au théâtre , quand on y porte ou la légèreté insouciante du caractère, comme les fils de famille et la plupart des spectateurs , ou quelque vice tenace et profond, comme les hypocrites. On ne se corrige que lorsqu'on a les yeux assez clairvoyants , le cœur assez sincère pour reconnaître Sans les personnages du théâtre ses propres faiblesses, l'esprit assez sérieux pour les étudier, le caractère assez ferme pour les combattre; en un mot, l'influence du théâtre dépend presque toujours des sentiments que les hommes y portent : elle peut être bonne sur les bons et mauvaise sur les mauvais , parce que les bons sont capables de convertir le poison même en remède , et les mauvais, le remède même en poison. C'est un mot piquant et vrai que celui de cet avare qui, après avoir vu Y Harpagon de Molière, disait : « Il y a beaucoup à profiter dans cette pièce. On y prend d'excellentes leçons d'économie. »

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