‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 13 sur 85 · Mélanges, t. LIX, p. 195, éd. Beuchot · texte numérisé non relu

Mélanges, t. LIX, p. 195, éd. Beuchot

Mais, pour être moral, le théâtre n*a pas besoin de rendre tous les glorieux modestes, tous les avares généreux, et tous les fils de famille économes. Il est une sorte d'efficacité moins directe et moins immédiate, qui n'opère pas de brusques métamorphoses, comme la baguette d'une fée, mais qui dispose insensiblement les âmes au bien. Qu'on suppose un jeune homme d'un esprit droit, d'un cœur élevé, spectateur assidu des tragédies de Corneille et de Racine, et qu'on réponde sérieusement si le seul fruit d'un tel commerce avec ces grands hommes, ce sera, comme le dit Rousseau, d'être plus indulgent pour l'adultère et pour l'inceste, quand il aura vu Phèdre, ou de s'enflammer des feux de la concupiscence, comme dit Bossuet, si Chimène est jolie. On a trop souvent écrit sur l'effet salutaire des grandes beautés dramatiques, et, récemment encore, M. Sainte- Beuve décrivait avec trop de vérité ce haut état de l'esprit où nous entretiennent les fortes scènes de notre théâtre, pour qu'il soit nécessaire d'y insister longtemps. Ce jeune homme, nourri de Corneille et de Molière, ne deviendra pas sans doute un prodige d'héroïsme, comme le Cid, ou une merveille de bon sens comme Cléante; mais il apprendra à aimer ce qui est grand, ce qui est bien, ce qui est vrai ; et quand on aime ce qui est grand, il en reste toujours quelque chose : si l'on s'arrête en chemin, si l'on ne va pas jusqu'au héros, on arrive du moins jusqu'à l'honnête homme. Tout ce qu'on peut demander au théâtre, c'est de donner un bon avis : le reste est le fait de la liberté humaine. Le théâtre indique le bien en indiquant le mal ; c'est une exception criminelle, mais rare, quand il confond volontairement l'un avec l'autre. Quant à se décider, à choisir entre le mal et le bien, le faux et le vrai, la sagesse et la folie, c'est l'affaire des hommes, et, comme nous l'avons dit, les mauvais choisissent mal, les bons choisissent bien. Le théâtre n'a pas à nous corriger; il lui suffit, pour être moral, de nous faire

connaître à nous-mêmes. Une fois avertis de nos défauts et de nos ridicules, tant pis pour nous, si nous ne nous en guérissons pas; ce sera notre faute. Le théâtre est un moniteur, ce n'est pas un médecin.

Il nous souvient d'avoir lu dans le Tattler un apologue oriental raconté fort spirituellement par Steele. C'était l'histoire d'un miroir enchanté qui avait la propriété, disait-on, de rendre beaux les plus laids visages. Une jeune princesse qui avait besoin de devenir belle l'acheta : son teint s'était g&té au soleil. Dès qu'elle se regarda dans la glace, elle aperçut sur ses joues une foule de taches, jusqu'alors invisibles : c'étaient elles qui avaient terni sa fraîcheur. Elle se regardait toujours, et les taches ne s'effaçaient pas. Dans un accès d'impatience, elle allait briser le miroir. Le marchand l'arrêta : « Mon miroir, lui dit-il, montre les taches invisibles du visage; il ne les efface pas. Mais prenez cette eau magique, et lavez- vous; elles vont disparaître. » Un instant après, elles avaient disparu. Le théâtre, c'est le miroir de Steele ; il nous montre les taches secrètes de notre âme ; libre à nous de les effacer avec l'eau magique. L'eau magique, c'est la sincérité avec nous-mêmes, c'est la volonté du bien, c'est le ferme courage de nous corriger. Corrigeonsnous donc, et ne faisons pas la folie de briser le miroir. A vrai dire, nous ne craignons pas que l'État ne suive les mauvais conseils de l'Univers^ et qu'il ne ferme les théâtres. L'État est beaucoup trop sage, et il doit commencer à voir que rUnivars devient trop exigeant. UUnwers fait volontiers payer ses services. Tous les jours, il réclame de l'État quelque concession innocente : aujourd'hui c'est la suppression des spectacles ; hier, c'était la restitution des biens ecclésiastiques; demain, ce sera le rétablissement de la dîme. On a donné du caractère français une définition spirituelle qui convient particulièrement aux Français de VUnimrs : Leur naturel est si inquiet, si insolenty si ambitieux^ si mtre-

prenant et si insatiable, que soudain qu'Us ont donné un coup de bonnet aux ministres, incontinent après qu'Us leur ont fait direquHls étaient leurs serviteurs, ils demandent qu'on augmente leurs pensions, qu'on fasse état rfe leurs recommnnd<itions, etc. Si rUnivers veut connaître la suite, il la trouvera dans le Mascurat de Gabriel Naudé. Les avis multipliés que ce journal reçoit devraient, mieux que toutes les définitions du monde, le corriger un peu, et, à leur défaut, il est telle pièce de théâtre que nous lui conseillerions volontiers, pour qu'il essayât sur lui-même la vertu des spectacles. Mais à quoi bon 1 Le démon n'y perdrait rien; car, comme a dit La Fontaine :

Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.

(Revue de l'Instruction publique y 10 et 24 mars 1853.)

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