‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 14 sur 85 · LE ROMAN CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LE ROMAN CHRÉTIEN

A propos de notre dernier article* sur l'influence des romans, nous avons reçu la lettre suivante : « Vous reprochez, monsieur le rédacteur, au livre de M. de Loisne, que vous venez d'examiner, des lacunes considérables, et vousmême, dans votre étude incomplète du roman contemporain, vous en commettez une que je me permets de vous signaler. Vous avez parlé du roman intime, du roman historique , du roman de mœurs; vous ne dites pas un mot

1. Celui du 28 avril 1853, sur le livre de M. Menche de Loisne, dans la Bévue de Vlnstruciwn publique.

du roman chrétien. Or, le roman chrétien est un genre de littérature curieux, intéressant, et plus recherché dans le monde que vous ne semblez le penser. Il existe de nos jours une famille considérable d'écrivains à peu près ignorés du public mondain, mais très-goûlés des personnes pieuses. Quand on feuillette les catalogues des librairies religieuses, on trouve toujours, à la suite des ouvrages de piété et de théologie, un supplément intitulé Bibliothèque instriictive ou BibliothèqiLe chrétienne. Toutes les épopées chrétiennes en prose du xix* siècle y ont leur place. Ces livres sont destinés à tous les Âges : il y a des contes pour les enfants et des romans pour les femmes : ils s'adressent à toutes les classes. On y trouve des histoires de princesses, et les Aventures de Jasmin ou le Parfait domestique. Ils semblent annoncer par leurs titres une certaine dévotion mystique et fleurie renouvelée d'autrefois. A côté du Petit Jardin des roses de Thomas A'Kempis, on rencontre : Un Ange de plus au paradis, Cris de la terre^ Voix du ciel, ou bien : Le Lis parmi les ronces, ouvrage dans lequel les enfants des ténèbres livrent perpétuellement combat aux enfants de lumière, ou bien encore : les Mémoires d!un ange gardien. La forme légendaire paraît également recherchée ; il y a /a Légende des sept péchés capitaux et la Légende des commandements de Dieu. Ces livres circulent, sans qu'on les aperçoive, dans un grand nombre de mains, car ils occupent une soixantaine d'écrivains au moins, tant laïques qu'ecclésiastiques. Tel est le personnel activement occupé à desservir un genre particulier de littérature religieuse, le roman chrétien : c'est le nom qu'il s'est choisi lui-môme pour se. distinguer, par une alliance de mots significative, des autres formes du roman. Il exerce évidemment une influence sur une certaine partie du public, le public des familles pieuses, et mérite peut-être de n'être pas oublié dans une revue critique du roman contemporain. Veuillez, etc. »

Nous remercions noire correspondant de son bon avis» Quoique nous croyions médiocrement à l'influence sérieuse du genre littéraire qu'il nous recommande, nous cédons volontiers à l'occasion qui nous est offerte d'en parler ; c'est un sujet intéressant d'étude que cette entreprise singulière de mêler la religion et l'art, l'imagination et la foi, et de combattre les passions par le tableau des passions. Nous le saisissons donc avec empressement ; seulement, au lieu de chercher le roman chrétien dans les petits livres à peu près anonymes dont on nous envoie les titres édifiants, nous le prendrons dans les œuvres d'un grand écrivain qui a renouvelé, au xix* siècle, ce genre demi- sacré, demiprofane, M. de Chateaubriand, et dans celles d'un publiciste distingué qui n'a pas dédaigné de se faire romancier à ses heures pour se mettre à la portée des simples d'esprit , M. Louis Veuillot.

Dans quel état M. de Chateaubriand a-t-il trouvé le roman chrétien et qu'en a-t-il fait? Au commencement de sa défense du Génie du christianisme il cite les noms de deux de ses devanciers, le P. Marin et l'abbé Gérard, qui ont essayé avant lui de donner à des idées morales et re*ligieuses l'attrait des fictions romanesques. Quelques mots sur ces deux écrivains.

Le P. Marin, minime, est l'auteur d'Adélaïde de Witzbury ou to Pieuse pensionruxire, de Virginie ou la Vierge chrétienne, d* Agnès de Saint-Amaur ou la Fervente novice, d'Ange-lique ou la Religieuse selon le cœur de Dieu, Ces récits sont des peintures de la vie de couvent, mêlées d'histoires mondaines; ce sont des fautes, des repentirs et des conversions ; ce sont les orages de la vie et la paix du cloître. Ce qui nous a frappé en les lisant, c'est le contraste entre la paix profonde qui y respire et le bruit qui se fait dans le mond«, au moment où le minime les écrit dans sa cellule, au pied de son crucifix, en plein xvm« siècle. Aucun

écho de ce grand combat que la philosophie livre à la religion n'est parvenu jusqu'à lui. Sous les arceaux du cloître, Adélaïde ds Witzbury, la pieuse pensionnaire, joue avec ses compagnes les scènes naïves de l'Écrilure, Tobie et Sara, ou lit à l'ombre des grands arbres les paraboles de l'Évangile, pendant que Voltaire assiège le temple. A l'heure où s'élève si bruyamment cette Babel de rEncyclopédky une jeune fille voit une servante éteindre une lampe en soufflant et en soufflant allumer le feu. Elle demande à la mère Gabrielle comment la même cause peut produire deux eflets contraires. « Ne cherchons pas les causes, lui répond la mère Gabrielle ; il suffit à l'homme de savoir qu'il faut souffler le feu pour l'allumer et la lampe pour l'éteindre. C'est là toute la philosophie.... « Et la mère Gabrielle continue l'explication du catéchisme. Tant de silence au milieu de tant de bruit, tant de paix pendant une si rude guerre, c'est un contraste intéressant, et, n'était la monotonie de presque toutes ces pages vertueuses, on s'y attacherait quelquefois. Le P. Marin eut un grand succès dans son temps; ses romans, publiquement loués par le pape Clément XIII, lui valurent l'honneur d'être élu quatre fois provincial de son ordre et appelé grand écrivain dans le Mercure de France. Qui les connaît aujourd'hui?

L'abbé Gérard, chanoine de Saint-Louis du Louvre, a été plus heureux. Mort en 1813, il a pu voir nos pères tenir dans leurs mains la quinzième ou la seizième édition du Comte de Valmont ou les Égarements de la raison (1775). Au lieu de rester assis à l'ombre du cloître, comme le P. Marin, et de commenter innocemment le catéchisme aux jeunes pensionnaires, l'abbé Gérard se jeta dans la mêlée des philosophes et des croyants, intrépide comme un chevalier de Jérusalem, et sensible comme un troubadour. Il écrivit le Comte de Valmont^ comme on partait pour la croisade ; d'une main il frappe à coups redoublés Bayle, Vol-

taire, Montesquieu, Rousseau, qui ne semblent pas beaucoup en souffrir; de l'autre il chante, sur la lyre sentimentale et déclamatoire du xvnv siècle, les malheurs d'une jeune femme innocente trahie par un voltairien son mari. C'est -un mélange prémédité de dissertations et d'aventures. Le comte de Valmont démontre à sa belle-fille la spiritualité de l'âme, et réfute le baron d'Holbach pour la consoler des infidélités de son mari. Cette succession perpétuelle de la polémique philosophique et de l'élégie conjugale nous parait bizarre ; ce fut précisément la cause du succès prodigieux de ce livre dans la bourgeoisie. Les mères chrétiennes, pour préserver leurs fils de l'incrédulité, les mettaient volontiers entre les mains de ce théologien conteur, qui leur faisait un cours de métaphysique orthodoxe, en les attendrissant sur les peines de cœur d'une jeune femme, et les détachait de la philosophie parle spectacle d'un mauvais ménage. Maintenant, ce qui est à la mode, ce n'est ni l'incrédulité ni la philosophie; aussi le Comte de Valmont a-t-il perdu la seule utilité qu'il pouvait avoir : c'était un bouclier; les mères l'attachaient au bras des jeunes gens quand ils entraient dans le monde. Le combat est fini, on jette le bouclier et l'on fait bien ; car il est impossible, quand on ne considère pas le livre de l'abbé Gérard comme un moyen de défense àl'usage des adolescents, d'en comprendre les seize éditions. La partie philosophique en est pauvre ; la partie romanesque, fastidieuse. Idées et sentiments, l'abbé Gérard traduit toutes choses dans le langage abstrait, emphatique et pleureur des mauvais copistes de YÉmile et delà Nouvelle Héloise, Les amants y écrivent: « Trop aimable Senneville, est-ce donc un crime devons aimer? Depuis que vous avez lu dans mes yeux le feu qui me dévore, etc. » Signé : L'infortuné Valmont. L'abbé Gérard s'est chargé lui-même d'expliquer à ses lecteurs le but de son livre : à côté du frontispice, qui représente un jeune

homme, en habit de marquis, entre deux femmes à demi vêtues, il a écrit la note suivante ; elle résume à merveille l'intention, l'esprit et le style de l'ouvrage : « Un jeune homme d'une figure noble, intéressante, sur la physionomie duquel se peignent en même temps et la vivacité des passions qui l'agitent, et la franchise d'une âme droite, est entraîné par YOrgueil vers des précipices. A la lueur des éclairs qui s'échappent d'un nuage sombre, il marche sur une route escarpée que le Plaisir et l'Amour couvrent de fleurs. De l'autre côté la Vérité ingénue, simple et modeste, s'eflbrce de le ramener; elle fait brillera ses yeux un rayon d'une lumière céleste ; elle lui indique une route plus sûre, et lui montre, sur une hauteur, le temple auguste de la Religion et du Bonheur. V Orgueil a une stature démesurée, un front superbe, un œil farouche, une démarche altière. Il foule aux pieds les sceptres, les autels et l'univers. »

Le roman chrétien se mourait de langueur dans ces puérilités, quand M. de Chateaubriand parut. Il le ressuscita en y introduisant deux éléments nouveaux, le pittoresque et l'histoire, lien fit successivement un paysage, i4«a/a, et une épopée, les Martyrs. Nous ne parlons pas de /?ené, le premier monument en France de cette littérature profonde et triste des maladies de l'âme : il relève non de la religion, mais delà psychologie. Avec cette flexibilité d'humeur toute mondaine, le roman chrétien se transforma au gré de la mode : il peignit la nature après Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, quand Paul et Virginie eut donné la vogue à la nature; et il raconta l'histoire à sa manière, quand se réveilla le goût des études historiques, comme au xvm« siècle il avait parlé le langage déclamatoire des hommes sensibles. La religion a-t-elle profité de cette nouvelle métamorphose? L'intention d'Atala était excellente. Bernardin de Saint-Pierre avait honoré le christianisme , mais il avait fait d'un prêtre \§i cause indirecte de la mort

de Virginie. M. de Chateaubriand voulut relever à la fois la religion et ses ministres. A une époque où le sacerdoce était souvent représenté sous des traits indignes de lui, c'était une belle pensée que de former, dans le personnage du P. Aubry, un type noble et vrai du prêtre chrétien. Malheureusement, on le sait, quelques traits ridicules l'ont gftté. Et puis, ces couleurs orgueilleuses, ce luxe profane, cette harmonie voluptueuse du style, s'accordent-ils avec ce que Bossuet appelle la sainte tristesse de la religion ? n y a plus d'originalité dans les Martyrs que dans Atala. Us marquent une phase nouvelle, l'introduction de l'histoire dans le roman chrétien. L'effet religieux est-il plus satisfaisant? Le xvm* siècle aVait répété assez longtemps que le christianisme abrutit l'humanité ; il était devenu nécessaire de prouver qu'il a sa poésie et son éloquence. La faute de M. de Chateaubriand fut de ne prendre qu'un cdté de ce grand sujet, et de démontrer uniquement, de même que dans le Génie du christianisme^ que la religion est intéressante, au lieu de prouver qu'elle est morale et vraie. Il n'a plaidé que la question d'art, et ses arguments ne sont pas toujours heureux. Étrange manière de revendiquer pour le christianisme la supériorité poétique, que de « faire asseoir le Jupiter d'Homère à côté du Jéhovah de Milton! > Le Jéhovah de Milton, le vrai Dieu apparemment, dit au Jupiter d'Homère : Sede a dextris meis ! Dans ces descriptions, quel paganisme! Ces discours de la Trinité, causant enseynble avec moins de vraisemblance que les dieux de l'Olympe païen, ces magniGcences matérielles du paradis, ces esca- ^ liers de rubis et d'émeraudes qui mènent de la demeure de la Vierge chez Jésus, après avoir déjà servi à l'Apollon d'Ovide, dans le palais du Soleil ; ce sourcil redoutable du Père éternel, dont Jupiter ébranlait déjà l'ancien monde ; ce Purgatoire voluptueux avec ses ruisseaux qui murmurentf ses oiseaux qui chantent, et cette lumière toujours

semblable à l'aurore, dont se contentent, dans Virgile, les païens vertueux des champs Élysées, toute cette mythologie travestie est-elle bien propre à édifier les esprits sérieux? Thèse littéraire, les Martyrs prouveraient plutôt le contraire 4e ce qu'ils veulent prouver, c'est-à-dire l'infériorité poétique du christianisme, car le christianisme y copie sans cesse l'antiquité profane; mais ils ne prouvent rien : on ne démontre pas la supériorité littéraire d'une religion sur l'autre, en mettant un pastiche d'Homère à côté d'un pastiche de Mil ton. Œuvre chrétienne, les Martyrs ne touchent pas les incrédules et choquent les croyants. Qu'a perdu la philosophie, qu'a gagné la religion à la publication à*Atala et des Martyrs? Dans les Débats du 29 germinal an ix, Dussault, analysant Atalu, écrivait : < Il est curieux d'étudier littérairement le christianisme, niaintenant qu'U a été relégué parmi les institution qu'on peut exa^ miner avec le sang -froid de la philosophie. » Dans les Annales littéraires, l'abbé de Boulogne, analysant le Génie du christianisme y appelait les romans de M. de Chateaubriand des inconvenances que les dnics chrétiennes déploraient. Le succès de ces inconvenances fut immense, il est vrai.

Quelque sévère qu'on soit, au point de vue de l'édification, pour les romans de M. de Chateaubriand, il n'est pas nécessaire de dire qu'on ne veut ni contester ni amoindrir le génie de l'écrivain. C'est une merveille d'avoir si longtemps entretenu l'illusion publique, et obtenu pour des œuvres de styla la reconnaissance pieuse due seulement aux services qu'on rend à la foi. On ne pouvait penser qu'avec l'ambition si ouvertement proclamée de restaurer l'au* tel, M. de Chateaubriand ne serait jamais qu'un grand artiste en religion. Du moins, ces brillantes qualités de l'imagination et du style, qui ne convertissent personne, surprennent et charment toujours. C'est là ce qui sauvera de l'oubli les romans de M. de Chateaubriand ; sa grandeur

littéraire l'isole à une telle distance de ses imitateurs, qu*on peut se dispenser d'en former une liste inutile, qui rappellerait les troubadours chrétiens de la Restauration, et nous conduirait de chute en chute, du Flavien de M. Guiraud au Solitaire de M. d'Arlincourt.

De notre temps, on s'est un peu lassé du pittoresque. Le roman historique a fini par déplaire aux moins blasés. Le vrai besoin des esprits, c'a été le journal.: le roman chrétien ne s'y est pas trompé ; il suit la livrée du jour ; il a fait de la polémique. Nous étudierons ce dernier changement de costume dans un romancier de beaucoup de talent et d'esprit, le plus connu, le seul connu, peut-on dire, de nos romanciers chrétiens, M. Louis Yeuillot.

M. Louis Yeuillot, le romancier chrétien le plus connu de notre temps, est l'auteur de V Honnête femme j de Pierre SaifUiWy des Nattes, de Corbin et à'Aubecourt, etc. Il doit cette notoriété d'abord à son talent, qui est très-remarquable; puis au caractère paticulier de ses romans. M. Yeuillot a dit quelque part ; c La sincérité est un beau fruit dont le pépin s'appelle religion. » Nous lui demandons la permission de goûter au beau fruit et d'être franc avec lui. Il y a deux mois, quand M. Yeuillot plaidait à Rome, nous aurions gardé le silence; aujourd'hui qu'il a gagné sa cause, nous pouvons parler : s'il sied quelquefois d'être sévère, c'est à l'égard des victorieux.

Dans M. de Chateaubriand, nous l'avons vu, le roman chrétien est une narration historique et un paysage; dans M. Yeuillot, c'est à la fois une confession et un sermon. Les confessions intéressent toujours quand elles sont sincères, et il n'est permis à personne de révoquer en doute

la sincérité de la sienne. Il a péché, il s'est repenti, il a l'ait pénitence publique. Ses aveux ont dû coûter assez à Torgueil de Thomme pour qu'on ne suspecte pas la contrition du chrétien. Nous savons que, pour certaines personnes incrédules aux bons mouvements du cœur, il y a de la vanité jusque dans le mea culpa: et il est vrai que M. Veuillot semble quelquefois demander pardon à Dieu, non pas avec les larmes de saint Augustin, mais avec l'humilité altière de Rousseau. Mais comme, après tout, on n'écrit pas, sans être touché par sa conscience, qu'on a péché plus que de raison contre la plupart des commandements de Dieu et de l'Église, il n'est pas convenable de croire au péché sans croire aussi à la résipiscence du pécheur. Nous y croyons donc, et nous rappelons, pour expliquer cette complaisance de personnalité à parler des fautes commises, quelques lignes de Saint-Évremont : « Une dévotion nouvelle nous plaft en tout, jusqu'à parler de vieux péchés dont on se repent; car il y a une douceur secrète à détester ce qui en a déplu et à rappeler ce qu'ils ont eu d'agréable.» Une objection qui nous vient tout d'abord est celle-ci, et elle tombe moins sur M. Veuillot que sur le roman chrétien en général. Pour faire un bon roman chrétien, la première condition, ce semble, serait d'avoir quelques vertus chrétiennes. Pourquoi donc, dans les pieux écrivains de nos jours, sont-ce précisément celles qui se font le plus désirer? Ils ont failli, ils se sont corrigés ; ils ont l'ardeur d'une conversion récente ; ils peignent les vices, comme Juvénal, avec une satisfaction déclamatoire ; ils se vengent en paroles des plaisirs qu'ils y ont trouvés. Mais pourquoi, au lieu de s'oublier eux-mêmes, écrivent-ils des préfaces sanglantes contre leurs critiques*? Pourquoi parlent-ils de charité avec amertume, de mansuétude évangélique avec

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