‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 15 sur 85 · Voir la préface de V Honnête femme, par M. L. Veuillot · texte numérisé non relu

Voir la préface de V Honnête femme, par M. L. Veuillot

colère, de modestie avec orgueil, de désintéressement littéraire avec l'abnégation de Trissotin? Apparemment le roman chrétien est un genre très-diilQcile, et, pour en faire un moyen d'édification et une source de grâce, il faut que les vieilles passions soient bien éteintes et le mauvais levain étoufiTé pour toujours ; sinon, au bruit des idées profanes dont s'entoure le romancier, le démon assoupi se réveille, et, comme disait naïvement Taimable saint François de Sales, au lieu de prêcher, on finit par pécher.

Un autre tort, selon nous, des romanciers chrétiens, c'est qu'ils sont évidemment préoccupés d'une idée fausse. Ils s'imaginent qu'on les soupçonne de s'être repentis juste au moment où ils ne pouvaient plus pécher, et qu'on prend leur sainteté nouvelle pour le repos involontaire des gens blasés. Aussi tiennent-ils à faire savoir qu'ils seraient encore capables de pratiquer le mal, s'ils le voulaient ; leur piété affecte une désinvolture cavalière, une façon leste de raconter les aventures scabreuses et une intrépidité dans le gros mot qui sent la caserne un peu plus que le séminaire. Ils affichent, dans les descriptions et dans le langage, une vivacité, une chaleur, qui prouvent les grands efforts de volonté qu'ils ont encore à faire pour être honnêtes; ils ont une fougue de peinture et une crudité de détails qui ne laissent aucun doute sur la vigueur avec laquelle leur imagination leur représente les choses, et sur l'énergie avec laquelle ils les sentent. Le roman chrétien, nous le répétons, est un genre bien difficile.

Quoi qu'il en soit, la confession de M. Louis Veuillot a servi à sa renommée. En travaillant à l'édification publique, il a, sans le vouloir, travaillé à sa propre réputation; Ceux qui s'humilient seront élevés, et exaltabit humiles ; cela est vrai, comme on voit, au temporel ainsi qu'au spirituel. Il a composé plusieurs livres qui ont été assez lus, dit-il modestement. Il a voulu éclairer les eprits, améliorer les

âmes, et s*est servi du roman pour lutter contre le roman. Chose curieuse ! l'orthodoxie de notre temps a vivement attaqué le roman dans ses livres, dans ses chaires, partout; puis elle s'est emparée du roman. Ce qui était un poison entre les mains des libres penseurs va devenir une manne céleste dans celles des élus.

Sous leurs heureuses mains le cuivre devient or.

Mais, hélas! telle est la funeste influence du roman, qu'à peine y a-t-elle touché, la chaste muse de M. Veuillot chancelle comme une bacchante étourdie. La voilà qui se couronne de thyrses et de pampres, et s'émancipe jusqu'à scandaliser les romanciers profanes. Voltaire (que M. Veuillot nous permette de le citer). Voltaire a écrit :

0 mes amis, vivons en bons chrétiens,

C'est le parti, croyez-moi, qu'il faut prendre;

A son devoir il faut enfin se rendre ;

Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens, etc.

C'est un peu, on le voit, comme dans la confession de M. Veuillot; seulement, pour celui-ci, on dirait, à lire CHoniiête femme, que le printemps dure encore. Nous nous attachons à ce livre, parce qu'avec Pierre Saintive, c'est un des plus beaux fleurons de sa couronne. Voici en peu de mots l'histoire de cette honnête femme : Une jeune fille, aimée d'un jeune homme distingué et sans fortune, lui avait promis sa foi; mais n'écoutant que son ambition, elle retire sa promesse et fait un riche mariage. Valère va cacher son désespoir à Paris, et pendant que Lucile, coquette, égoïste et froide, acquiert dans sa petite ville une grande réputation de sagesse, lui, à force de talent et de vertus chrétiennes, arrive rapidement aux plus hauts emplois ; enfin le ministère le présente comme candidat à la députation dans l'arrondissement qu'habite Lucile. Elle le revoit dans tout Téclat de son talent et de sa jeune gloire,

retrouve son premier amour et lui fait hardiment une dé« claration aux pieds d'un crucifix.

Yalère, d*abord attendri par d'anciens souvenirs, se redresse à la voix de son confesseur, et écrase l'honnête femme de son dédain. Glëante, le mari, qui atout entendu, la ch&tie à coups de cravache ; mais, comme il lui garde soigneusement le secret de sa punition, elle n'en passe pas moins pour un prodige de vertu. Ainsi une femme qui, jeune fille, sacrifie un amour vrai à une fortune; qui, ma* riée, le ranime parce qu'il a de plus la saveur de l'adultère; une femme qui hait son mari, qui brave la religion, et pour qui la piété de son amant est un accroissement à la tentation, parce qu'elle lui parait un duel avec Dieu; une femme méprisée par cet amant et châtiée honteusement par son mari; enfin l'incognito dans l'impiété, l'incognito dans la cupidité, l'incognito dans la séparation, voilà ce que le monde et M. Veuillot appellent une honnête femme, M. Yeuillotpar ironie, le monde parce qu'il est dupe. Je ne veux pas dire dupe et complice, cela est impossible: l'opinion, si pervertie qu'on la suppose, nedéfinira jamais l'honnêteté l'incognito du vice; cette définition-là n'appartient qu'à Macette et à Tartufe, vous le savez bien : et alors quel reproche faites-vous au monde? Il appelle honnête femme une femme qu'il croit honnête. Dites, si vous voulez, qu'il n'est pas clairvoyant, qu'il est na'if. Ce n'est pas généralement le reproche qu'on lui fait, surtout en pareille matière : on l'accuse plutôt de soupçonner la vertu des honnêtes gens que de délivrer des certificats d'innocence aux débauchés ; mais, enfin, ce reproche . sera un éloge. Vous n'aurez prouvé qu'une chose, c'est que le monde croit les gens vertueux tant qu'il ne sait pas qu'ils pèchent. Or, n'est-ce pas là une disposition toute chétienne? Aimeriez-vous qu'on pratiquât la méthode cartésienne en matière d'opinion publique, et qu'on doutât méthodiquement de la vertu tant qu'elle n'est pas démontrée ? Non,

le monde croit à Yhonnèteié a priori^ comme il croit à votre indignation contre le mal, à votre repentir du passé, à votre piété, à votre charité, et le monde a raison.

Ce caractère ironiquement tracé de Yhonnête femme soulève le cœur. Cette impudique qui passe pour une Vestale, après avoir inutilement ofTert aux pieds de la croix le sacrifice de sa vertu, cette fleur de bonne réputation conservée après la tentative avortée de l'adultère, il y a là quelque chose d'insolent contre la conscience, qui blesse le sens moral le moins délicat. Les autres caractères sont merveilleusement assortis. Si M. Yeuillot a voulu, dans la peinture de sa petite ville, nous offrir une réduction du monde et de la société, rien n'est moins propre à rendre meilleurs la société et le monde que le miroir qu'il leur met sous les yeux. Sa petite ville est une ville d'imbéciles et de coquins, nous prenons ses expressions. Le préfet est un sot, le directeur de l'enregistrement est un sot, le conseiller de préfecture un voltairien, ce qui est bien pis; l'avocat général une conscience infirme, le substitut un usurier, le maire un courtaud de boutique, le juge de paix un conspirateur. Ils sont tous chevaliers de la Légion d'honneur. M . Veuillot les a tous décorés; c'est une vieille malice. Le principal du collège est naturellement un cuistre qui se grise. Le lieutenant général, grand officier de la Légion d'honneur, vieillard de soixante ans dont le nom est inscrit sur l'arc de l'Étoile, est un libertin, un drôle illustre qui viérUe U bagne. Le curé même n'est pas un bon prêtre; il a besoin que M. Yeuillot le tance à propos et lui enseigne ses devoirs. Dieu trouvait sept justes dans une ville, M. Veuillot n'en découvre pas un dans la sienne. Parmi tous ces misérables personnages, nous ne voyons guère, après le héros, d'un peu honnête qu'un journaliste ; encore pèche-t-il plus de sept fois par jour. Noi^ comprenons la prédilection de M. Veuillot pour le journaliste ; mais pendant qu'il était en

train de lui prodiguer ses dons, et de le former sans doute à son image, il aurait dû lui prêter plus d'urbanité à regard de ses adversaires, ce qui est une des obligations de la vraie polémique, et ne pas souffrir qu*il les appelât, en écrivant et en chantant, fils de brigands, pères de brigands^ hyènes et tigres, loups et pourceaux. Pour un jeune homme honnête, ce sont là de singuliers psaumes. M. Yeuillot aurait dû le corriger de bonne heure de ce défaut : tôt ou tard ce jeune homme, on le sent, se convertira ; il écrira vraisemblablement dans quelqcie journal religieux, dans CUnivers peut-être, et s'il n'y perdait pas l'habitude d'être grossier et insolent, ce serait une affliction pour l'Eglise et un scandale pour la chrétienté tout entière.

Quelle est la morale du roman de M. Yeuillot? Si le monde était tel qu'il le dépeint, il n'y en aurait qu'une seule : c'est qu'il faut au plus vite se retirer à la Trappe ou à la Chartreuse. Ce qui nous rassure, c'est que nous ne voyons pas que, malgré ses anciennes fautes et son profond mépris pour la société, l'auteur se soit encore fait chartreux. Espérons qu'il pense du monde un peu moins de mal qu'il n'en dit; mais alors, pourquoi essayer de le corriger en le calomniant? On ne guérit pas un malade en lui disant qu'il se porte bien; à merveille : le guérit-on mieux en lui disant qu'il est à l'agonie? M. Yeuillot n'aurait pas dû écrire rHonnite femme. Il avait dit dans sa préface de Pieire Saintive: « Pour être vrai dans la peinture d'une vie antichrétienne, il aurait fallu tracer des tableaux qui répugnent à ma plume et que je ne me suis point senti le courage d'affronter, ne pensant point pouvoir réunir jamais assez de talent et assez de bonheur pour les présenter de telle sorte qu'ils fussent exacts sans être dangereux. » L'opinion qu'il avait de son talent et de son bonheur est-elle devenue plus flatteuse 1 S'est-il moins inquiété d'être dangereux? L'un et l'autre, peut-être. Un peu plus d'insouciance pour l'édifl-

cation publique, un peu moins de modestie, et M. Veuillot a fait un mauvais livre; c'est une tache pour la littérature chrétienne.

Le roman de Pierre Saintive est plus digne d'elle. C'est l'histoire d'une conversion, mais non pas d'une conversion comme celles du xvu* siècle, qui consistaient à mettre en- Un d'accord sa conduite avec sa foi ; c'est la conversion du XIX* siècle, c'est-à-dire d'un temps qui raisonne, qui ne croit pas, et dont il faut changer non-seulement la conduite, mais les principes. Gomment s'opère donc une conversion, de nos jours? « Fortifiez votre volonté par la prière, puis ordonnez, ne raisonnez pas. Entre vos sens périssables et votre âme immortelle, il n'y a point de langage; il y a l'ascendant de l'homme sur la béte, la supériorité de l'esprit sur la matière *. »

En beau style , c'est le conseil du P. Ganaye au maréchal d'Hocquincourt : « Point de raison, c'est la vraie religion, cela. Estote skut infantes. » Du bon Père à M. Veuillot, nous n'avons pas fait un pas. Mais, enfin, pratiquer d'abord et croire ensuite, ce n'est pas là de la logique ; pratiquer sans croire, ce n'est pas là de la sincérité. Nous voilà revenus à cette fameuse pétition de principe ordonnée par Pascal : les œuvres avant la foi, et non la foi ayant les œuvres. Qu'on nous pardonne une comparaison profane. Quand des parents qui marient leur fille contre son gré lui disent : « Mariez-vous d'abord, vous aimerez après, » ils commettent tout simplement une imprudence; mais quand il s'agit pour l'âme humaine d'épouser Jésus-Christ, le mariage forcé devient un sacrilège.

Nous savons bien qu'il serait temps pour nous de recouvrer une foi et des principes, car c'est l'absence de principes qui nous perd. M. Veuillot le démontre avec beau-

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