‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 17 sur 85 · FierriSaintive, p · texte numérisé non relu

FierriSaintive, p

rÉglise se dessèche, quand elle touche aux choses de ce monde? Si le monde doit se régénérer par la conversion, ce ne peut être par une conversion générale, inscrite au premier paragraphe d*un décret émané de TÉglise reine de Tunivers. Ce ne peut être que par une succession de conversions individuelles. Or, ce qui détermine de pareilles conversions, c'est le spectacle des vertus de l'Église, et non pas son gouvernement.

Le retour perpétuel dans les romans de M. Yeuillot de ces prodigieuses théories sur le gouvernement de l'Église, et sur la littérature, considérée comme moyen de gouvernement, révèle, chez le romancier, un système bien arrêté dont le journaliste aurait dû se réserver l'exposition. A chacune de ses pages éclate, en traits ingénus, l'idéal de société qu'il rêve : l'Église souveraine , une royauté servante de l'Église, qu'on peut faire agenouiller dans les fossés de Ganosse, une aristocratie qui, au besoin, sert de point d'appui contre la royauté, et un peuple parfaitement heureux, parce qu'il assiste aux processions et aux mystères, et qu'il trouve « une écuelle de soupe toujours prête dans le parloir du couvent; > l'ancien monde enfin, le bon vieux temps. A ces conditions, le gouvernement des Ames est assuré; quant à celui des esprits, il est facile à conquérir. L'art, voilà le grand moyen : or, il n'y a qu'un art, l'art chrétien. Et ici, nous retrouvons avec plus d'ampleur les idées de M. l'abbé Gaume. Nous ne voulons pas faire à M. Yeuillot plus d'honneur qu'il ne mérite : ce n'est pas lui, c'est M. de Montalembert qui prononça le premier ce mot, médiocrement populaire, d'an chrétien. Cela est si vrai, qu'un curé de province (il l'a raconté lui-même) le dénonça en pleine chaire. « Qu'est-ce que Fart chrétien If disait-il à ses paroissiens ; je n'en sais rien, ni vous non plus : ce nom seul est une impiété. » Nous partageons encore, malgré les lumières qu'ont répandues des débats ré-

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cents, rignorance du curé de province. Qu'est-ce que Fart chrétien en littérature ? nous l'ignorons encore. Peut-être qu'on entend seulement par là les productions des écrivains chrétiens, et que le caractère distinctif du genre, c'est la piété des auteurs. C'est ce qui expliquerait combien tant d'œuvres faites par des hommes de foi, et qui semblent des merveilles aux croyants, paraissent médiocres aux indifférents et aux tièdes. Pour les comprendre, il faut être en état de grâce. Peut-être en est-il ainsi de ces vers de M. Veuillot sur la Visitation par exemple, car M. Veuillot, publiciste et romancier, est également poëte :

La Vierge sait que Dieu remplit son chaste sein ; Elle est reine déjà des cieux, qui la bénissent. Mais laissant à Dieu seul l'honneur du grand dessein Dont les faits tant promis en elle s'accomplissent, La mère de Jésus va d'un pas diligent Saluer la mère de Jean.

(Extrait du Saint Rosaire inédiU, second mystère joyeux.)

C'est peut-être cette espèce particulière de poésie qu'on appelle l'art chrétien. Quoi qu'il en soit, le mot art implique à la fois et la pensée et l'instrument de la pensée, pierre ou marbre, couleur ou langage. Nous comprenons la perfection de la sculpture, de l'architecture^ de la peinture chrétiennes, parce qu'ici l'inspiration est souveraine, et que la pierre, le marbre, la couleur, ne sont sujets ni au progrès, ni à la décadence. Mais ce qui peut être une vérité pour les arts du dessin est un paradoxe en littérature. Quelle illusion, comme l'a très-bien dit M. Villemain, de croire qu'il doit exister quelque rapport entre le génie de nos vieux poètes et l'art si délicat qui a formé les ogives de nos cathédrales gothiques I Quand il s'agit de littérature, ce n'est ni la pierre, ni le marbre, c'est la langue qui est l'instrument des idées, et, comme la pensée chrétienneest venue tard dans le monde, elle n'a trouvé à son service qu'un latin déjà corrompu et

déflguré, ou qu'un français encore informe. Par la supériorité de son inspiration, l'art chrétien semblait destiné à la beauté souveraine; par sa date il a été condamné à l'imperfection.

On paraîtra très-frivole à certaines personnes ; mais serat-on bien loin de la vérité, si l'on ose dire que cette esthétique nouvelle, qu'on appelle l'art chrétien, se compose surtout d'un culte pieux pour les liturgies primitives, de tendresse rêveuse pour la candeur des vieilles légendes, d'enthousiasme factice pour les antiques épopées? Sous Louis XIV, Bossuet et Fénelon ne comprenaient pas mieux l'art chrétien que le curé de province. Ils se bornaient à renouveler l'art classique au souffle de l'inspiration chrétienne. Ils ne plaçaient pas sur le front austère de saint Thomas le laurier arraché au front d'Homère, et ne vantaient pas, comme M. Yeuillot, le génie poétique de saint François d'Assise, chantant ses cantiques sur les grands chemins, et conversant avec ses frères les agneaux ou avec ses sœurs les tourterelles. Ces grands saints, qu'on admire aujourd'hui au point de vue littéraire et académique, seraient bien étonnés de se voir donner, parmi les bons attteurs, la place que la critique orthodoxe refuserait volontiers à Virgile. Il est vrai que cet enthousiasme, moins candide qu'il n'en a l'air, n'est au fond qu'une haine violente contre la littérature classique. On aime beaucoup moins le moyen Âge qu'on ne hait les anciens et les modernes. On éprouverait plus de plaisir à brûler Molière et La Rochefoucauld qu'à imprimer une nouvelle édition des poésies de saint Thomas. M. Veuillot ne s'en cache pas. S'il avait en sa possession le dernier exemplaire de Tartufe^ il n'hésiterait pas, dit-il, à le jeter au feu. Je le crois sans peine. Quant à La Rochefoucauld, k c'est un myope et un niais, » comme il est dit dans Pieire Saintive. Ne parlons pas des contemporains, ne parlons pas de Byron : il a traversé l'Hellespont,

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« il n*aque le talent d'un chien de Terre-Neuve'.» Il serait aisé de compter les volumes dont se composerait la bibliothèque nationale, le jour où M. Veuillot serait chargé de la former. Ce serait une des époques glorieuses de l'esprit humain, que celle où Ton verrait une grande nation faire un feu de joie des chefs-d'œuvi^ qui l'honorent, et se mettre au régime d'une littérature de confessionnal ou de pensionnat de demoiselles. Voilà pourtant ce que propose M. Veuillot! Ce n'est pas là le christianisme.

Nous ne le reconnaissons pas non plus dans ce mysticisme effréné, substitué à la modération de l'esprit chrétien. On dirait, en lisant Pierre Sainiivey que le chrétien véritable est celui qui contemple d'un œil sec la perte des objets les plus chers:

Et je verrais mourir frère, enfant, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.

Ne répondez pas avec Cléante :

Les sentiments humains, mon frère, que voilà !

Vous savez ce que M. Veuillot fait de Molière.

Qu'est-ce encore que cette virginale intolérance qui ne reconnaît aucune pensée pure, qui déclare que l'amour est l'équivalent de la gourmandise , que la Fornarina n'est qu'un bel animal, et qu'au fond de tout amour il y a une Fornarina?

Est-ce le vrai christianisme qui confond perpétuellement le rationalisme et l'impiété, et démontre que tous les libres penseurs sont des athées? Bossuet était le disciple de Descartes, et non son calomniateur.

Est-ce enfin le vrai christianisme qui , oubliant que la piété a sa pudeur, s'affiche, se proclame, s'étale, comme

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