‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 3 sur 85 · Mémoire sur Thistoire de la morale, par M. Ad. Gamier · texte numérisé non relu

Mémoire sur Thistoire de la morale, par M. Ad. Gamier

philosophe (et j'omets bien des preuves excellentes dont il appuyait sa thèse), voilà qui démontre clairement qu'entre la religion et la philosophie il y a un malentendu regrettable. Rien qu'en invoquant l'antiquité, la philosophie vient de me prouver qu'elle enseigne au fond la même morale que la religion. Que serait-ce si, prenant ses exemples chez les modernes, elle m'avait montré, chose facile, la conformité ou plutôt l'identité parfaite de la morale spiritualiste avec la morale chrétienne? D'où vient donc ce malentendu, et pourquoi persiste-t-il? Car enfin ce qui importe, c'est que l'homme fasse le bien : qu'il le fasse au nom de sa raison et de sa conscience, ou qu'il le fasse au nom de sa foi, n'est-ce pas toujours le bien, et, pourvu que l'homme atteigne le but moral que la religion lui propose, la religion ne peut-elle lui pardonner d'y arriver par la route de la philosophie ?

J'ouvris le livre de M. Bautain pour y chercher une réponse à ces questions épineuses, et j'y trouvai que si la religion est sévère pour la philosophie, c'est qu'à ses yeux la philosophie n'est pas un chemin, mais une impasse qui ne saurait mener au bien, où la religion seule peut conduire. Le livre entier n'est que le développement de la leçon que j'exposais plus haut; c'est une argumentation à l'appui de cette thèse que toute morale philosophique est nécessairement insuffisante et stérile ; que la morale de l'Évangile seule est parfaite et efficace; argumentation vive spirituelle, abondante et incomplète cependant, car elle ne prouve d'une façon décisive ni que la morale philosophique ne puisse être absolument conforme à la morale chrétienne, ni que la morale chrétienne ne puisse se séparer du dogme catholique. Mais je ne veux pas insister sur ce point, et je tiens provisoirement pour démontrée la thèse de M. Bautain. Si on la poussait à ses conséquences rigoureuses, quelle en serait la conclusion? celle-ci : Puis-

que hors de la morale religieuse rien ne peut mener rhomme au bien, hors de la foi il n'y a pas de vertu, hors de Torthodoxie il n*y a pas d*honnétes gens. M. Bautain» j'en suis sûr, ne pousse pas la logique jusque-là; il fait preuve dans tout son livre d'une modération trop parfaite, il parle de la sagesse des platoniciens avec trop d'estime, et des perfections du moyen âge avec trop de mesure, pour que je lui impute ces opinions extrêmes où les esprits absolus viennent échouer. Mais enfin, qu*on s'arrête sur la pente ou qu'on la descende, il n'en est pas moins vrai que la conclusion est au bout. C'est ce que savent parfaitement bien des honnêtes gens de ma connaissance qui n'ont que des vertus naturelles, et qui se sont fort attristés dernièrement d'entendrç une voix très-autorisée appeler les vertus naturelles < de fausses vertus dont l'enfer est plein. » Les exemples de cette logique à outrance dont je n'accuse pas M. Bautain, ne manquent pas de nos jours, on le sait bien. Pendant la querelle dite du paganisme dans l'enseignement, n'a-t-on pas vu les plus vertueux des païens traités avec une rigueur qui a dû faire frémir l'ombre de La Mothe Le Yayer, et qui a navré toutes les Ames naïves qui croient encore à l'honnêteté d'Épictèteet deSocrate? Récemment un exemple plus significatif encore est parti de bien haut. On sait que le Dictionnaire (THistoire et de Géographie de M. Douillet avait été défendu en juillet 1852 par la Sacrée congrégation de l'Index. Au mois de décembre ou de janvier 1855, la défense a été levée. Les passages incrimiDés avaient été corrigés dans l'intervalle. J'ai comparé l'édition défendue et l'édition permise, afin de connaître les formes de rédaction que réprouve et celles qu'admet la Sacrée congrégation. On verra , par le petit tableau comparatif que j'ai dressé après ma lecture, que la conséquence rigoureuse dont je parlais plus haut, celle qui conduit à nier la vertu hors de l'orthodoxie, se fait sentir jusque dans

ÉTUDES LlïTÉRAIliES ET MORALES.

les corrections d'un dictionnaire. Il est bien entendu que je n*impute pas cette opinion à l'honorable auteur du livre, qui a voulu seulement rendre son excellent volume tout à fait innocent et pur devant la Sacrée congrégation : je ne veux qu'y chercher la pensée de la congrégation ellemême, et j'y trouve la preuve qu'à ses yeux beaucoup de gens de bien, et des plus renommés, sont bien près de perdre leur réputation de vertu, dès que leur foi n'est pas irréprochable. Certes Àbauzit était un honnête homme; certes Pascal et les solitaires de Port-Royal ont vécu dans une piété profonde ; certes d'Aguesseau était éclairé ; certes ce n'est pas flatter Àrnauld que de l'appeler le grand Arnauld, comme ses contemporains. Eh bien! regardez plus bas mon petit tableau. En revanche, l'orthodoxie dans les pécheurs n'atténue-t-elle pas un peu les fautes ? Marie Stuart, par exemple, qui en a tant commis, n'est-elle qu'une victime d'elle-même et de la politique? Et, d'autre part, les hérétiques peuvent-ils appeler des persécutions les châtiments qu'on leur inflige? Ces châtiments sontils nécessairement un malheur public? Est-il sûr, par exemple, que l'expulsion des protestants, au xvn* siècle, ait été une calamité pour la France? Regardez le petit tableau :

Édition défendue par Vlndex.

Chabrol : « Le grand Àrnauld....»

Abauzit : « Rousseau le compare à Socrate. »

D'Aguesseau : « Remarquable par sa piété éclairée. »

Pascal : « Elevé dans les principes d'une religion austère, Pascal s'était lié avec les chefs du parti janséniste. »

Port-Royal : a Servit de retraite à de pieux solitaires. »

Marie Stuart : « Malgré le vif in-

Édition approuvée par Vlndex,

a Le célèbre Âmauld. »

Ce passage a été remplacé par ce qui suit :

« Ses réflexions sur les Évangiles sont à l'index. »

« Remarquable par ses sentiments religieux. »

a Pascal s'était étroitement lié avec les chefs du parti janséniste; il embrassa chaudement leur cause. »

a Servit de retraite à de savants solitaires. »

a La mémoire de cette prin-

Édition défendue par Vindes.

térôt qui s'attache à son nom , on ne peut se dissimuler que cette reine fut passionnée, violente, peut-être même criminelle, et qu'elle s'attira par ses fautes une partie de ses malheurs. »

M. de Sacy : « Lors de la persécution contre les jansénistes. »

Calvinistes : « Et fit par la révocation de redit de Nantes le plus grand tort au commerce. •

Êdit de Nantes : « La révocation de redit de Nantes, qui priva la France d'un grand nombre de familles industrieuses. »

Letellier : « Scella quelques jours avant sa mort la fatale ordonnance (la révocation). »

Édition approuvée par l'index,

cesse, qui peut être regardée comme martyre de la religion catholique, est chère à toutes 1«» âmes sensibles; toutefois, malgré le vif intérêt qu'elle excite, on ne peut dissimuler qu'elle s'attira par ses imprudences une partie de ses malheurs. •

m lAiTs des poursuites dirigées contre les jansénistes. »

« Et par là put faire un grand tort au commerce. »

« Louis XIV, voulant rétablir l'unité de religion, révoqua cet édit en 1685, au risque de priver la France d'un grand nombre de famiUes industrieuses. »

c Scella quelques jours avant sa mort l'ordonnance relative à cette mesure. »

Ces exemples, pris au hasard entre cent autres, prouvent que la conclusion que je tirais tout à Theure de la thèse de M. Bautain, à savoir que hors de Torthodoxie il n'y a pas de vertu, n'est nullement chimérique, et qu'il faut avoir, comme lui, un esprit très-mesuré et une piété indulgente pour ne pas s'y laisser entraîner. Mais je laisse de côté une conséquence que M. Bautain désavoue, j'en suis sûr, parce qu'elle éloignerait de la religion bien des esprits sages, et j'examine en elle-même la thèse de M. Bautain. Est-il vrai que le privilège de la morale religieuse, c'est de fournir à l'homme un niobile d'action suffisant et de diriger efficacement sa conduite? Assurément la morale du christianisme est la plus parfaite de toutes les morales;- le spiritualisme s'enorgueillit de la lui emprunter tout entière, et cet orgueil est le plus bel hommage que la philosophie puisse rendre à la religion. Mais il ne suffit pas au chrétien d'avoir la meilleure règle de conduite. Deux choses composent la vertu : la notion exacte du bien, la pratique

du bien. L'une est Taffaire de l'esprit; l'autre, celle de la conduite. Sans doute on a plus de chance d*étre vertueux quand on sait au juste ce qu'est la vertu ; mais la connaissance parfaite de la vraie morale n'implique pas la conformité des actes aux principes, parce que Thomme, malheu* reusement, se conduit moins avec ses principes qu'avec ses passions. N'a-t-on pas vu des époques dans l'histoire où la foi était profonde et les mœurs publiques dépravées? Ce contraste n'existe plus, j'y consens. En regardant autour de nous, nous ne surprendrions, j'en suis sûr, aucun désaccord entre les opinions religieuses et la conduite du siècle : le temps n'est plus où la religion pouvait passer, chez la plupart des plus honnêtes gens, pour une politique, pour un cérémonial, pour une bienséance, pour une obligation de bon goût et de bonne tenue; on ne se contente plus d'accomplir exactement les devoirs extérieurs du culte ; on met la vie intérieure en harmonie parfaite avec les pratiques, on impose & son Ame le jeûne des plaisirs et des passions, aussi exactement qu'à son corps celui de la nourriture; on se mortifie dans sa double nature, chamelle et spirituelle ; on est tout à fait chrétien en esprit et en vérite; on l'est partout, dans le monde et chez soi, aussi bien qu'& l'église; et ce n'est pas des salons d'aujourd'hui qu'on pourrait dire ce que disait un moraliste du xvir siècle, des ruelles de son temps : « Quand on y passe une heure, on peut douter si l'on est au milieu de gens qui croient à l'enfer et au paradis. » Mais. ce merveilleux accord de la foi et de la conduite, qui est si frappant aujourd'hui, et qui explique tous les grands caractères et l'affluence de saints que l'on compte parmi nous, c'est un privilège bien rare, et l'on chercherait en vain aux plus belles époques de l'histoire un spectacle si édifiant. Le xvir siècle, par exemple, a passé et passe encore, aux yeux de ceux qui ne croient pas au xm% pour l'Age d'or de l'obéis-

sance à la règle et de la soumission à la foi : si les passions vivent alors dans les cœurs, le doute du moins n*y pénètre guère ; et, comme on se convertit plus facilement des unes que de l'autre, parce qu'à de telles conversions les années viennent en aide, il arrive qu'après les plus longs égarements on se retrouve toujours sur le seuil de TÉglise. < En aucun temps (je continue à excepter le nôtre) vit-on, dit Arnauld dans son traité de la Fréquente Communion^ des pratiques plus multipliées et plus assidues, plus de fondations pieuses, plus de confessions et de communions, une plus grande foule autour des autels? Mais quoi! ajoutet-il, qui peut ignorer que toutes les véritables marques du christianisme sont aujourd'hui presque éteintes dans les mœurs des chrétiens? > Et entrant dans le détail, il montre l'impureté dans les mariages, la corruption dans les familles, le débordement dans la jeunesse, l'ambition parmi les riches, le luxe parmi toutes sortes de personnes. Il dit que l'adultère passe pour une bonne fortune, la qualité d'honnête femme pour une qualité différente de celle de femme de bien, et il va jusqu'à faire entendre clairement par la suite de son discours que les personnes coupables dès désordres qu'il décrit sont celles qui se confessent et qui communient très-souvent. J'admets que la passion ait emporté le grand Arnauld, je veux dire le célèbre Arnauld , et que son témoignage sur le xvn* siècle , tout confirmé qu'il est par ceux de Fénelon et de La Bruyère* et par bien d'autres, soit entaché d'hyperbole. Mais de bonne foi, qu'auraient fait de pis M. de Retz, le prince de Condé, le prince de Gonti, Mme de Ghevreuse, Mme de Longueville, si, au lieu d'être chrétiens, ils avaient été stoïciens, platoniciens, rationalistes? La foi religieuse, qu'ils ne perdirent jamais, même dans leurs plus grandes

1. Fénelon, sermon sur l'Epiphanie.— La Bruyère, chapitre de la Mode.

erreurs, servit plus tard à les ramener, sans doute ; mais eut-elle sur eux, pendant la plus longue part de leur vie, cette efficacité et cette force agissante dont parle si bien M. Bautain? Il n'y parait guère, en vérité, et rien n'est plus simple que la cause du désaccord entre leur croyance et leur conduite. C'est que l'homme, comme Bayle a dit trèsfinement, ne se détermine pas à une action par la connaissance générale qu'il a de ce qu'il doit faire, mais par le jugement particulier qu'il porte sur chaque chose, quand il est sur le point d'agir. Les mobiles les plus forts de ses actions, ce sont malheureusement ses passions, et non pas ses idées; c'est son tempérament, ce sont ses goûts, c'est, comme dit encore Bayle, « la sensibilité qu'on a pour certains objets. » Il ne faut pas pousser cette opinion trop loin sans doute, car on arriverait à nier l'influence de la religion, et, comme l'a fait ce philosophe lui-même, à mettre sur le même pied l'homme religieux et l'incrédule, ce qui n'est ni respectueux ni raisonnable. Mais il est vrai, au fond, que les idées tiennent moins de place dans la conduite des hommes que les passions, et que les passions n'abdiquent pas, même devant les vérités révélées. C'est pourquoi l'homme se conduit à peu près de même dans les pays de cultes divers et d'une égale civilisation ; et là où règne le spiritualisme, on pourrait dire sans témérité qu'à ne considérer que les actes, il n'y a pas une grande différence entre un philosophe honnête et un honnête chrétien. Aussi, puisqu'au fond la religion et la philosophie enseignent la même morale, puisque la morale révélée, malgré son autorité divine, n'a pas une efficacité plus infaillible sur la conduite humaine que la morale naturelle, pourquoi des défenseurs de la religion, éloquents et sages comme M. Bautain, travaillent-ils à discréditer la philosophie en proclamant partout son impuissance? Ne vaudrait-il pas mieux encourager la morale philosophique comme un

auxiliaire naturel de la morale révélée, et la convier à tenir tête à Tennemi commun, c'est-à-dire au vice, & Tinjustice, à la dépravation du cœur humain? M. Bautain n'est-il pas un des philosophes chrétiens qui, par son talent et par son caractère, éveillent le mieux l'idée et inspirent le plus vivement le goût de cette alliance de toutes les forces de l'homme en faveur de la vertu? En lisant son livre, où la religion a un tel attrait, et où je voudrais seulement un peu moins de dédain pour la morale philosophique, je nnie rappelais un dialogue de Voltaire, dont la fin est un vrai manifeste de tolérance mutuelle, d'estime et d'union entre tous les honnêtes gens, croyants ou philosophes : « LE CALOYER. Ne m'empêchcz pas d'être caloyer.

< l'honnête homme. Ne m'empêchez pas d'être honnête homme.

« LE CALOYER. Je sers Dieu suivant l'usage de mon couvent.

« l'honnête HOBfME. Et moi selon ma conscience. Elle me dit de le craindre, d'aimer les caloyers et de regarder tous les hommes comme mes frères.

< LE CALOYER. Mou Dicu, béuissez cet honnête homme. « l'honnête homme. Mon Dieu, bénissez ce bon caloyer. > Ce sera là ma conclusion. Je désirerais que ce fût celle

de M. Bautain.

{Journal des Débats , 8 mars 1855 )

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