‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 24 sur 85 · Menagiam, t. IV, p. 154. — 2. Niceron, t. XXXVI, p · texte numérisé non relu

Menagiam, t. IV, p. 154. — 2. Niceron, t. XXXVI, p

vrages de théologie, de dévotion , de polémique et d'éloquence religieuses, et un très-grand nombre de romans : Agathonphile, ÉUse^ Dorothée^ Parthénice^ Alexis^ Spiridion^ Aldmet Palombe, Damaris, histoire allemande; Hyacinthe, histoire catalane; Régule, histoire belgiqus, et d*autres titres bien plus séduisants : Y Amphithéâtre sanglant, les Spectacles d*horreur, la Tour des miroirs et le Pentagone historique, montrant en cinq façons autant d'accidents signalés, etc. Ces ouvrages étaient rapidement écrits ; ce que nous appellerions aujourd'hui les nouvelles, comme les Divertissements histo^ riques, les Relations morales, etc., étaient, au rapport de Tallemant, composés en une nuit. Quant aux romans proprement dits, aux beaux romans de M. de Belley, comme dit Naudé, il y mettait quinze jours. Le succès était aussi rapide que la composition. Beaucoup de ces ouvrages ont eu plusieurs éditions. D'ailleurs, les témoignages contemporains abondent ' : le plus important de tous est celui de Perrault, l'auteur des Hommes illustres.

c Dans ce temps, dit-il, les romans vinrent fort à la mode, ce qui commença par celui de YAstrée, dont la beauté fit les délices et la folie de toute la France, et même des pays étrangers les plus éloignés. L'évéque de Belley ayant considéré que cette lecture était un obstacle au progrès de l'amour de Dieu dans les âmes, mais ayant considéré en même temps qu'il était comme impossible de détourner les jeunes gens d'un amusement si agréable et si conforme aux inclinations de leur âge, il chercha les moyens défaire diversion en composant des histoires où il y eût de l'amour, et qui par là se fissent lire , mais qui élevassent

1. Gui Patin vante Camus en plusieurs passages. U dit, avec son irrévérence habituelle : « Ce (ligne et savant prélat, cet excellent écrivain méritait bien un plus grand évêché. Aussi Ta-t-il refusé, et bien des fois. Il était trop homme de bien pour être pape.» (Gui Patin, Lettres ^ 20 février 1665.)

insensiblement le cœur à Dieu par les sentiments de piété qu'il y insérait adroitement, et par les catastrophes chrétiennes de toutes leurs aventures : car toujours Tun ou l'autre des amants, ou tous les deux ensemble, ayant considéré le néant des choses du monde, la malice des hommes, le péril que Ton court sans cesse de son salut en marchant dans les voies du siècle, prenaient la résolution dé se donner entièrement à Dieu, en renonçant à toutes choses et en embrassant la vie religieuse. Ce fut un heureux artifice que son ardente charité, qui le rendait tout à tous, lui fit inventer et mettre heureusement en œuvre ; car ses livres passèrent dans les mains de tout le monde, et, comme ils étaient pleins non-seulement d'incidents fort agréables, mais de bonnes maximes très-utiles pour la conduite de la vie, ils firent un fruit très-considérable, et furent comme une espèce de contre-poison à la lecture des romans. »

Ce passage est curieux. Il n'atteste pas seulement le succès universel de l'écrivain, il indique le but qu'il se propose. Camus lutte contre Tinfluence dangereuse des livres profanes ; il veut battre le roman avec ses propres armei, et, comme l'a dit M. Sainte-Beuve, devenir un d'Urfé chrétien. Mais Perrault est incomplet; ce but n'est pas le but unique de l'évéqde. Le roman chrétien est aussi entre ses mains un întrument de direction spirituelle. Il est intéressant de voir comment il a été ahiené à écrire cette multitude d'ouvrages, et comment ils lui servaient au gouvernement des âmes.

C'est une arme puissante que le roman. Il n'est pas seulement le compagnon des heures du loisir et la distraction des désœuvrés; il peut devenir une influence. Que les esprits sérieux se raillent de cet ascendant des héros et des aventures imaginaires sur la société, c'est mal connaître l'humanité, et, sous prétexte de gravité philo-

sophique, se montrer peu clairvoyant. Notre siècle, qui 8*accuse si volontiers d*étre positif, se laisse prendre aux fictions comme un enfant. Si Peau idm lui était conté, il ferait comme La Fontaine. Il est sceptique, il ne croit à rien , mais il a cru longtemps à Indiana, Il n*a plus d'émotion, mais il s*est passionné vingt ans pour René et pour Werther. Il est comme les vieillards qui sont à la fois désabusés et crédules. Gela est naturel. Il faut que l'imagination ait sa part dans la vie; c'est le roman qui la lui fait.

L'histoire ne suffit pas à l'homme. Tout le monde peut y trouver des leçons utiles et une expérience salutaire^ Mais il n*y a que les hommes qui jouent un rôle dans le monde, qui puissent se reconnaître dans les personnages qu'elle met sous leurs yeux. Or, l'homme se cherche, comme dit Ylmitaiion : Homo quœrit $e. C'est nous que nous voulons retrouver partout ; c'est notre vie, ce sont nos affections, nos sentiments, nos vertus et nos vices ; l'histoire ne s'oc*^ cupe que des hommes et des passions qui ont contribué aux événements qu'elle raconte. Le roman s*occupe de toutes les passions et de tout le monde; Une s'arrête pas à la vie publique, il descend dans la vie privée. Il n'est pa4 nécessaire, pour qu'il nous mette en scène, que nous ayons rempli des fonctions, joué un rôle, conquis une renommée; il suffit que nous ayons vécu. L'histoire, avec ses limites et ses erreurs, n'est souvent que le roman de quelques'^uns ; le roman , c'est l'histoire de tout le monde.

Un des hommes les plus fins et les plus habiles du Xvn* siècle, saint François de Sales, avait bien compris cette influence du roman, dont il avait d'ailleurs sous les yeux un exemple si éclatant. Il était, ainsi que Camus, l'ami d'Honoré d'Urfé. « J'ai fait, en écrivant YAstrèe, le bréviaire des courtisans, » disait celui-ci à M. de Genève; et en effet YAstrée réfçnait à la cour. Les Frondeurs pfe*

naieDtles noms de ses héros, comme plus tard, en 1671, un ambassadeur de France à la cour de Suède, M. de Pomponne, signait ses lettres du nom de Célidamant. Saint François de Sales lisait d*Urfé, comme Mascaron faisait de la Clélie l'occupation de son automne. L'idée d'employer le roman au service de la religion a été approuvée , et suggérée peut-être par saint François. Il paraît étrange qu'un si habile directeur, dont les lettres spirituelles- attestent une si profonde connaissance du gouvernement des âmes, ait cru à l'excellence d'un pareil moyen. Le grand succès des romans profanes et le désir qu'il avait de les voir combattus par des armes d'égale puissance, lui rendirent sans doute l'illusion plus facile. Huet, dans ses lettres à Mlle de Scudéri sur Honoré d'Urfé, lui écrit :

c M. d'Urfé se trouvait le diocésain de M. de Belley par la situation de son marquisat, éloigné seulement de trois lieues de la ville de Belley, où il allait de temps en temps visiter son évoque. Il s'y rencontra un jour avec saint François de Sales, dont il était ami depuis longtemps, aussi bien que du savant Antoine Fabre, premier président de Chambéry, qui s'y trouva aussi. M. de Belley rapporte une réflexion que fit alors M. d'Urfé sur la Philothée du saint, sur le Code fabrien du président, et sur son Astrée^ disant que chacun d*eux avait travaillé pour l'éternité, par des ouvrages qui ne périraient point ; que la Philothée était le livre des dévots, le Code fabrien était le livre des barreaux, et YAstrèe était le bréviaire des courtisans. » Il est difficile, après ce passage, de regarder saint François de Sales comme l'adversaire des romans. Dans le livre où Camus cherche à reproduire les idées du maître, dans le Grand traité de l'esprit du bienheureiix saint François de Sales, Camus fait, dit Huet, « un si grand éloge de VAstrée^ qu'il parait bien que son estime allait au delà de ses paroles, » et il parle au nom de l'évêque de Genève. D'ailleurs il soumet-

tait ses livres au jugement de saint François. En plusieurs passages, notamment dans son instruction aux lecteurs de Parthénice, il fait allusion à ce grand et saint personnage de ses amis qui l'excite à poursuivre son entreprise *. Il avait un culte si profond pour lui, qu'il eût renoncé à écrire, s'il avait été condamné par celui qu'il appelle son père.

Quand ils se promenaient tous deux en bateau « sur ce beau lac qui lave les murailles d'Annecy, ou dans les jardins qui sont sur ces agréables rivages ", » quand Tévéque de Genève venait visiter Belley, Camus lui communiquait quelques-unes de ses pages, qu'il lisait ensuite si naïvement aux religieuses de Port-Royal ; et, si l'on croit voir sourire le saint à certains passages trop osés du roman, on comprend néanmoins qu'il ait goûté dans le style de son ami l'exagération de ses propres qualités et de ses propres défauts. Quant à l'intention de Camus, de travailler, à l'aide du roman, à la direction de âmes en même temps qu'à l'amélioration des esprits, elle n'est pas plus douteuse. Dans son livre si curieux, le directeur désintéressé ^ il recommande aux directeurs de surveiller de près les communications d'esprits, les conversations, et surtout les lectures de leurs pénitents. « Prescrivez de bonnes lectures, dit-il, et préservez des mauvaises, comme on préserve des mauvaises amitiés, ainsi qu'a fait le bienheureux François de Sales en sa Philotliée; » et sans cesse il revient sur la nécessité des bonnes lectures dans l'intérêt de la direction spirituelle.

La direction a été véritablement la grande affaire de l'évoque de Belley. A l'époque où il fut envoyé dans son diocèse, elle appartenait presque partout aux ordres religieux, qui en abusaient. Il fit une guerre acharnée aux

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