Oraison funèbre de Nicolas Cornet
sions en se servant d'elles et en y cédant, comme l'aveugle qui semble conduire le chien parce qu'il le tient en laisse, mais que le chien conduit. De là la douceur, la tolérance, la connivence secrète, « cette inhumaine complaisance et cette piété meurtrière pour le pécheur, » comme dit encore admirablement Bossuet, ces capitulations de conscience dont on a si souvent accusé les jésuites, et que Pascal a si éloquemment flétries sous le nom de dévotion aisée.
Enfln la vraie, je veux dire la direction sage, modérée, qui se borne à régler les passions sans tuer Tâme, inflexible pour le mal, indulgente pour les faiblesses; qui, sévère et bienveillante, fait au monde sa part sans rien dérober à Dieu, en un mot, la direction de Bossuet.
Il faut le dire, celle de saint François de Sales s'écarte quelquefois de celle-ci pour approcher de la seconde. Il ne va pas jusqu'à la connivence, jusqu'à la capitulation : il reste sur la pente ; mais il faut un esprit aussi souple que le sien et une conscience aussi honnête pour ne pas glisser. Il est droit et adroit; c'est chose rare. Ce n'est pas l'extrême complaisance des jésuites, ce n'est pas l'intègre sévérité de Bossuet. Avec lui, on prévoit de loin le Dieu des bonnes gens. Dans un style ravissant, souriant et aimable, comme le visage même du saint, il accorde des indulgences aux affections du monde. Pour lui, l'Évangile est surtout l'esprit de miséricorde infinie , et Jésus, c'est l'agneau. Vlntroduction à la vie dévote pose les règles générales de conduite. Les Lettres spirituelles résolvent les cas particuliers. Or, on sait combien la conscience la plus sévère peut, sans cesser d'être sainte, se montrer flexible dans l'application des règles posées par elle, et combien se trouvent de degrés imperceptibles dans l'intervalle qui sépare le particulier du général. Deux passages charmants marquent Tesprit de cette direction aimable, qui ra sans
peine jusqu'à là mansuétude et tâche d'accorder pacifiquement les affaires du monde avec les devoirs de la foi. Il dit à Philothée : < Ne négligez pas vos affaires du monde ; faites comme les petits qui, de Tune des mains, se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies. De même, amassant et maniant les biens de ce monde de l'une de vos mains, tenez toujours de l'autre la main du Père céleste, vous retournant de temps en temps à lui pour voir s'il a agréable votre ménage *. »
Dans ses Lettres spiritudles, il écrit : « Quand nous étions petits enfants, avec quel empressement assemblions-nous des morceaux de toile et de bois, et de la boue, pour faire des maisons et des petits bâtiments! Et si quelqu'un nous les ruinait, nous en étions bien marris et pleurions ; mais, maintenant, nous connaissons bien que cela importait fort peu. Un jour nous ferons de même au ciel, où nous verrons que nos affections du monde n'étaient que de vraies enfances. Je ne veux pas ôter le soin que nous devons avoir de ces petites tricheries et bagatelles; car Dieu nous les a commises en ce monde pour exercice. Mais je voudrais bien ôter l'ardeur et la chaleur de ce soin. Faisons nos enfances puisque nous sommes enfants, mais aussi ne nous morfondons pas à les faire, et, si quelqu'un ruine nos maisonnettes et petits desseins , ne .nous en tourmentons pas beaucoup; car aussi, quand viendra le soir auquel il faudra se mettre à couvert, je veux dire la mort, toutes ces maisonnettes ne seront pas à propos •. »
Ainsi, cueillez d'une main les fraises dans les bois, pourvu que de l'autre vous teniez celle du Père céleste; bâtissez vos maisonnettes, pourvu que, le soir venu, vous