DE QUELQUES PRÉDICATEURS DU CARÊME
Le P. Lacordaire est le véritable chef d'école de la prédication contemporaine. C'est lui qui l'a renouvelée, quoi-
qu'il semble au premier abord que l'éloquence sacrée, immuable comme la loi divine dont elle est l'organe , devrait être à l'abri de tout rajeunissement. Mais de même , comme dit Bossuet au début de son sermon sur la prédication évangélique, que la vérité de Dieu , qui est la loi immuable, a deux états différents, l'un qui touche le siècle présent, l'autre qui regarde 'l'éternité, de même l'éloquence sacrée a aussi deux états : l'un permanent, comme la tradition ; l'autre variable, comme l'esprit du siècle. Elle n'est pas seulement l'organe de la loi , elle est le remède des âmes, et ce remède doit être approprié à la maladie. Aussi faut-il savoir gré à M. Lacordaire d'avoir essayé, par de nouvelles qualités oratoires, de renouveler la prédication chrétienne et d'apporter aux maladies de notre temps le remède d'une éloquence originale. Ses disciples qui paraissent aujourd'hui dans quelques chaires de Paris, l'imitent visiblement, comme autrefois les élèves de M. V. Hugo imitaient leur maître en se parant de ses défauts. Ils visent, eux aussi, à combiner dans un savant mélange ces abstractions techniques et ces images qui font ressembler les Conférences du P. Lacordaire tantôt à quelque traité scientifique, tantôt à quelque livre de poésie ; ils lui prennent non-seulement son style, mais sa méthode, persuadés sans doute qu'il a bien jugé l'esprit du siècle, et qu'il nous a tenu précisément le langage que nous avions besoin d'entendre. Et ici, ce me semble , l'admiration légitime qu'ils éprouvent pour leur maître les trompe. En relisant il y a quelque temps les Conférences du P. Lacordaire, je me demandais s'il avait eu, pour lui prendre un de ses mots, le véritable diagnostic de notre maladie. Il nous traite toujours pour l'athéisme ou pour le voltairianisme, j'entends le mauvais voltairianisme, qui ne croit absolument à rien, et qui se moque de tout. Or, sans pour cela surfaire nos vertus, on peut affirmer que nous ne sommes nullement des
athées, et que le fameux portrait que M. de Maistre a tracé de Voltaire n'est pas tout à fait notre portrait. Cette guerre intempestive contre les athées et les vieux voltairiens aurait été de saison peut-être du temps de M. Frayssirious, et l'autre jour, en cherchant une place dans les rangs pressés qui entourent la chaire du P. Lavigne, je songeais à ces conférences de révéqde d'Hermopolis qui ont été les premiers modèles du P. Lacordaire et de l'abbé de Ravignan, et qui attiraient en foule à Saint-Sulpice la jeunesse de l'Empire et de la Restauration. M. Frayssinous avait affaire à des dis de Voltaire, il le savait, et il faisait à la liberté d'examen sa part, il posait des objections, il en provoquait de la part de son auditoire, qu'on lui transmettait quelquefois par écrit et qu'il discutait publiquement; et, passant ainsi en revue les arguments du xvm» siècle, il mettait l'apologétique chrétienne au niveau de la science et de la philosophie du temps. M. Frayssinous avait le droit de tonner contre les athées ; encore tonnait-il plus modérément que M. Lacordaire; il avait le droit de parler dehaut à cettejeunesse incrédule, mélancolique et saisie du besoin de croire, et cependant il lui tenait un langage affectueux et bienveillant, et ne se représentait guère comme un bienfaiteur qui va épancher son urne de vie sur les lèvres brûlantes des peuples altérés. Ce sont là les images où se complaît M. Lacordaire. « Vous souffrez, s'écrie-t-il sans cesse, vous pleurez , vous venez tendre vos mains souffrantes et vous dites : Nous sommes dans la nuit, nous avons froid, nous avons soif, nous avons faim; éclaireznous, réchauffez-nous , rassasiez-nous , désaltérez-nous. » M. Frayssinous étalait avec moins d'ostentation sous les yeux des peuples la profondeur de leur misère, et pourtant les générations sorties de la Révolution française et celles qui virent naitre René et Manfred étaient un peu plus misérables que les nôtres. René est mort aussi bien que
Manfred, aussi bien que le baron d'Holbach, et prêcher aujourd'hui contre René, Manfred ou le baron d'Holbach, est un pur anachronisme. La Restauration, qui entendait la parole éloquente de M. Frayssinous , écoutait aussi celle de M. Royer-Collard , et, pendant que l'évêque d'Hermopolis faisait son œuvre à Saint-Sulpice, la philosophie spiritualiste faisait la sienne à la Sorbonne. En montant dans sa chaire à Notre-Dame , le P. Lacordaire a trouvé devant lui le même auditoire que celui qui va recueillir aujourd'hui la parole du P. Félix, un auditoire où les plus sceptiques sont parfaitement convaincus de l'existence de Dieu, de la Providence, de l'obligation de la loi morale, de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses de l'autre vie. Voilà les voltairiens d'aujourd'hui. Ce changement profond qui s'est accompli dans l'auditoire chrétien, depuis M. Frayssinous , je crains que ni M. Lacordaire ni ses disciples ne l'aient bien compris; ils n'ont pas vu, ils n'ont pas voulu voir peut-être les effets de la philosophie spiritualiste, et ils ont repris l'œuvre de l'évêque d'Hermopolis au point où il l'avait laissée , sans s'apercevoir qu'une autre voix avait parlé depuis, la voix éloquente d'un philosophe chrétien qui préparait le retour des âmes au christianisme, en replaçant au fond des esprits la base même de la foi, en ressuscitant et en affermissant par des preuves les idées sans lesquelles le christianisme est impossible, je veux dire la croyance à l'âme et à Dieu. Les prédicateurs de notre temps ont sans doute beaucoup de lumières et de dévouement, et citer les noms du P. Félix, du P.Lavigne, de M. l'abbé Déplace, du P. Dauphip, du P. Lefêvre, de M. l'abbé Codan, de M. l'abbé Combalot, du P. Corail, etc., c'est désigner assurément les organes les plus éminents de la prédication chrétienne ; je ne parle pas en ce moment de M. l'abbé Baulain, professeur excellent, encore plus que prédicateur, qui enseigne
54 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET IdORALES.
avec tant de succès la morale, et qui de temps en temps aiguise contre la philosophie des épigrammes si élégantes dans cette même salle delaSorbonne où M. Royer-Gollard, Tapôtre éloquent du spiritualisme, employait la philosophie au service de la religion. Je ne parle pas non plus du P. Ventura, ni de M. l'abbé Lecourtier, dont j'essayerai plus loin d'apprécier les conférences pour les femmes. C'est aux prédicateurs qui s'adressent aux hommes (car cette division est maintenant passée en usage; les conférences des hommes ont surtout pour objet de les convertir ; les conférences des femmes de les faire persévérer; les unes sont plutôt des controverses, les autres des exhortations), c'est à eux que j'ose soumettre en toute humilité une objection générale. Pourquoi semblent-ils ne s'adresser jamais qu'à deux classes de personnes, à celles qui croient parfai-» tement et à celles qui ne croient pas du tout, aux bons ca-* tholiques et aux athées? Il y en a une troisième, à laquelle les orateurs chrétiens s'adressent rarement et qui n'est cependant pas indigne de leur attention , celle des hommes qui se tiennent entre le scepticisme et l'orthodoxie , dans un juste milieu philosophique et paisible , où ils croient trouver le repos de leur conscience et la règle de leur vie. Ces incrédules-là sont honnêtes et convaincus ; ils n'exaltent pas outre mesure la raison humaine , mais ils ne la méprisent pas ; ils croient trouver en elle une lumière assez éclatante pour diriger leur conduite , une discipline assez forte pour sufflre à tous les devoirs. Ils ne tournent contre personne cette raillerie voltairienne qu'on aime à leur reprocher ; ils n'ont nullement le fameux rictus dont parle M. de Maislre; ils respectent les autres opinions au nom de la môme liberté qu'ils invoquent pour faire respecter les leurs ; ils ne traînent pas au pied de la chaire chrétienne leur scepticisme éploré, comme le dit le P. Lacordaire, mais ils répètent souvent que, si on leur démon-
trait qu*ils se trompent, que leur lumière est une fausse lumière, que leur règle de conduite est une règle fragile ^ que leur morale n*a pas de sanction , et que le plus léger souffle peut ébranler Tédifice où leur conscience se réfugie, ils éprouTeraient une reconnaissance sincère et n'opposeraient à cette démonstration aucun entêtement d* orgueil. Ils mériteraient donc mieux que personne que les orateurs chrétiens songeassent plus souvent & eux. D'ailleurs , c'est contre eux surtout que, dans l'intérêt même de la religion, la prédication devrait tourner ses efforts. Ne sont-ils pas, sans le vouloir, ses plus redoutables adversaires, en ce sens qu'ils deviennent, par leur honnêteté mênàe, des objections vivantes contre la nécessité de la foi , et qu'ils donnent quelquefois à penser aux fidèles qu'en dehors de l'orthodoxie on peut avoir des vertus suffisantes pour bien mériter de Dieu et de son prochain? Aussi est-ce un mot bien profond et bien juste que celui de Bossuet à un jeune prédicateur qui se proposait de prêcher contre les «thées : < Prêchez donc plutôt, lui dit ce grand homme, contre les libertins honnêtes gens. *
Voilà ce qu'il serait utile de trouver dans la prédication chrétienne : un effort infatigable pour ramener cette classa particulière d'incrédules ; une démonstration bien nette et bien décisive que le dogme est absolument indispensable^ et que sans lui la morale n'est rien ; une argumentation vigoureuse contre la raison pour lui prouver, par des raisons péremptoires, qu'elle ne peut rien sans la foi. Mais le plus souvent les orateurs chrétiens, à l'exemple du P. Ventura dans ses conférences déjà publiées, posent en principe comme un axiome^ qu'il n'y a qu'une raison, la raison catholique ; une seule philosophie, la philosophie démonstrative de l'Église, qui donne immédiatement à l'homme toute la vérité, par opposition à la philosophie inquisitive des libres penseurs, qui la cherchent toujours sans la décôu-
vrir jamais. Cette méthode, qui a sa valeur sans doute, n'est peut-être pas la plus propre à affermir ceux qui croient et à persuader ceux qui ne croient pas.
Si quelqu'un peut aborder hardiment cette grande démonstration dont je parle , si nécessaire de notre temps, c'est assurément le P. Félix , dans les conférences où il rassemble autour de lui un auditoire si nombreux, si choisi et si attentif. Il a d'ailleurs de grandes qualités oratoires ; il a la parole facile, l'accent et le geste expressifs, le goût des grands développements, des divisions régulières et de ce qu'on appelle en Allemagne les constructions logiques. De plus, il s'est donné pour mission, dès l'année dernière, de combattre les erreurs les plus dangereuses du siècle, et il ne saurait y avoir rien de plus périlleux pour les vérités qu'il défend que l'exemple de ces libertins honnêtes gens dont parle Bossuet, et dont l'honnêteté, c'est encore un mot du grand évêque, est une méchante amorce pour les fidèles. Mais la première condition pour entamer cet important débat, ce serait de ne pas confondre de parti pris le rationalisme avec le mauvais voltairianisme, et de ne pas admettre comme une vérité démontrée que tout philosophe est nécessairement un panthéiste ou un athée. Malheureusement tel me parait être le principe d'où part le P. Félix, et c'est ce qui peut diminuer aux yeux de beaucoup de personnes la valeur de son argumentation. Cette année, le sujet de ses conférences a été la charité. Le grand malheur de notre temps, dit le P. Félix, c'est l'égoïsme; le remède, c'est la charité. < La charité sera la grande puissance contemporaine, parce que l'égoïsme est le grand fléau contemporain *. » Elle seule pourra guérir les trois misères du siècle : la misère des corps, c'est-à-dire le pau-
1. VÀmi de la Religion a reproduit les conférences du P. Félix, et cette reproduction a été autorisée par lui.
périsme ; la misère des cœurs, c'est-à-dire la haine sociale; la misère des âmes, c'est-à-dire l'irréligion. Mais pour bien appliquer le remède, il faut se rendre compte exactement de ce qu'est la charité. Les philosophes l'ignorent, et quand ils parlent de charité, c'est à contre-sens. Pourquoi ? C'est que les philosophes qui parlent de charité, < ce sont les fils de Voltaire, les héritiers de l'égoïsme personnifié ; or, la philosophie de Voltaire ne créa ni dogme, ni morale, ni charité : elle agit comme les poisons, elle glaça; elle mit dans tous les esprits un principe de division, dans tous les cœurs le froid de l'égoïsme. Et quand cet esprit de Voltaire eut pris forme dans la multitude, le monde parut un enfer. » Les philosophes n'entendent donc absolument rien à la charité : qu'ils se le tiennent pour dit, quoique après tout ce soit un philosophe, et qui plus est un païen, qui ait le premier prononcé dans le monde ce beau mot : Cariîas gtneris hwmani *.
Pour que la charité puisse opérer la triple guérison de notre triple misère, il faut qu'on la cherche là seulement où elle est, c'est-à-dire dans le christianisme. Le christianisme, c'est la charité même. Le P. Félix le prouve par trois arguments. « 1"* Le christianisme est la charité dans sa vie intime; 2'' il est la charité dans son organisation ou le fonctionnement de sa vie; 3"* il est la charité dans son action , manifestation dernière et complète de son énergie. > Le P. Félix développe méthodiquement ces trois preuves, et, afin qu'on juge en même temps l'art un peu subtil et scolastique de ses développements et le caractère de son style, trop scientifique, à ce qu'il semble, pour la chaire chrétienne, je citerai le développement de cette preuve : Le christianisme est la charité dans son organisation.
« Toute vie, dans la création, a reçu pour l'accomplisse-
l. Cicéron, De legilmy liv. I, chap. xzni.
ment de sa fonction ce qu*on appelle un organisme. L*organisme du christianisme, c'est la hiérarchie ecclésiastique : on pourrait la définir un organisme divin et humain, constitué pour reproduire et perpétuer dans Thumanité la vie chrétienne. L'organisation chrétienne est donc charité, aussi bien que la vie dont elle fait la fonction : voyez-la se déployant au sein de Thumanité dans sa majesté divine; Ik, comme en toute hiérarchie bien constituée, il y a fonction en bas, fonction en haut, fonction au milieu ; là il y a variété et unité. L'unité, c'est pour tous l'obligation radicale et suprême d'accomplir un ministère d'amour; la variété, c*est le degré où chacun doit l'accomplir, selon le rang qu*il occupe; là, s'élever en honneur, c'est s'élever dans Tamour, et monter d'un degré n'est qu'augmenter pour soi l'obligation d'arriver. Suivez dans leur ordre ascendant les trois grands degrés qui résument tous les autres : de la fonction pastorale à la fonction épiscopale , et de la fonction épiscopale au pontificat suprême» vous arriverez en trois pas. Eh bien ! à mesure que vous montez, vous trouvez daûs l'homme un amour qui se fait de plus en plus à T image de Tamour divin, dont il exerce la fonction. Dans toute paroisse il y a un homme constitué hiérarchiquement, organe immédiat de la vie chrétienne : que fait cet homme dans une paroisse ? Il aime ! Il est le père des âmes enfantées par l'amour, et, comme tout père, il aime ! II est pasteur des âmes nourries et abreuvées par l'amour, et, comme tout pasteur, il aime I Il est victime des âmes rachetées et sauvées par l'amour, et, comme toute victime volontaire, il faut qu'il arrive jusqu'à mourir!... Montez plus haut, élargissez les horizons, voici le diocèse. Là aussi , il y a un homme , un homme placé plus haut, c'est-à-dire constitué pour un amour plus vaste. Cet homme est père aussi, pasteur aussi, victime aussi ; mais plus haute est sa paternité, plus grand est son troupeau, plus douloureux est son sacrifice ! Pour lui, les ten-
dresses du père, les sollicitudes du pasteur, la souffrance de la victime, s'élargissent et s'élèvent avec sa fonction qui n'est qu'un amour constitué pour enfanter, veiller et souffrir davantage. Montez encore. Cette fois vous êtes au sommet de la hiérarchie, c*est la plus haute cime de la sainte montagne, et votre horizon c'est un monde, c'est la catholicité, c'est-à-dire l'universalité même. Là il y a un homme encore, un homme ayant pour fonction et pour loi un amour aussi haut que sa dignité, aussi vaste que sa ju*" ridiction, aussi profond, aussi plein que sa souveraineté, l'amour le plus rapproché de cet amour dont il accomplit dans l'humanité la fonction totale. Lui est père aussi» pas-* teur aussi, victime aussi, mais père du monde entier, pasteur du monde entier, victime du monde entier, c'est-à-dire père catholique, pasteur catholique, victime catholique.... Ainsi en bas, au milieu et au sommet de la hiérarchie ca*tholique, partout c'est le ministère d'amour qui croit, s'agrandit et s'élève avec la dignité, la fonction et la puissance. » Sans parler de ce style chrétien qui fait beaucoup trop d'emprunts à la langue de la physiologie et même à celle du fouriérisme , on pourrait dire que cette gradation oratoire de l'amour, qui a une si belle apparence, n'est pas au fond très-solidement établie ; car enfin, si le curé de la paroisse a pour fonction d^ aimer jusqu'à mouHr^ on ne voit pas clairement ce que pourrait faire de plus l'évêque ni même le souverain pontife. Mais laissons les détails. Le P. Félii a prouvé ces deux points, que la charité, c'est le christianisme, et que les philosophes n'entendent rien à la charités Si cela est Vrai, le christianisme aura seul la vraie notion de la charité, et c'est ce que' le P. Félix démontre en établissant que le christianisme seul a su la définir « et con-* stituerles hommes dansées relations harmonieuses. » A ce propos il se pose ces questions médiocrement claires : Quel sera le point de départ et en quelque sorte le point gêné-
rateur de l'acte de la vraie charité? L'acte d'amour doit-il partir du moi pour aller à Dieu et au prochain? ou partir du prochain pour aller à Dieu et au moi? ou bien partir de Dieu pour refluer de Dieu sur le prochain? Le christianisme répond tout naturellement que l'acte de charité doit partir de Dieu. Mais la philosophie ne manque pas de répondre, selon le P. Félix, que le moi est le terme générateur de l'amour du prochain ou de l'amour de Dieu, en d'autres termes, de faire de l'égo'isme le père de la charité. Je ne sais comment la philosophie s'y prend pour cela; toutefois je reconnais qu'il y a des philosophes qui ont pris l'égoïsme pour base de leur système. Mais il y en a aussi qui ont choisi un principe plus noble, le devoir, par exemple, et il était juste de distinguer entre les philosophes, tout comme de ne pas confondre certains philosophes avec la philosophie. Ces distinctions ne sont pas à l'usage du P. Félix : il lui suffit d'affirmer en général < qu'après que le christianisme avait subalternisé l'égoïsme nécessaire, soit à l'amour des autres hommes » soit encore à l'amour divin, l'égoïsme ou le moi s'est pAttosophiquement relevé plus tard pour combattre cette charité qui l'avait subalternisé sans le satisfaire. » Il n'y a rien à répondre.
De même que le christianisme a seul la vraie notion de la charité, il a seul la vraie notion de la fraternité. Les philosophes ne la comprennent pas et la détruisent; ils ont même deux manières c de détruire dogmatiquement la fraternité : la fraternité, c'est l'unité entre plusieurs êtres vivants; la notion vraie de la fraternité renferme donc essentiellement l'unité et la pluralité. La première manière pour les philosophes de détruire dogmatiquement la fraternité, c'est de détruire l'unité; la seconde, de détruire la pluralité. La philosophie antichrétienne a commis ce double attentat : tantôt, niant notre unité de vie et de sang, elle ne laisse subsister entre nous qu'une pluralité sans unité.
c'est-à-dire la séparation; tantôt, niant notre pluralité substantielle et vitale, elle ne laisse subsister entre nous qu'une unité sans pluralité, c'est-à-dire Yidentification. La première erreur tue la paternité d'Adam, en supprimant l'unité de notre race; la seconde tue la paternité de Dieu, en supprimant la distinction de notre vie. » De bonne foi, la négation de Tunité de race et le panthéisme ce sont là deux erreurs de la philosophie ; deux philosophies, si l'on veut ; ce n'est pas la philosophie. Mais, encore une fois, le P. Félix dédaigne les distinctions. Plus loin même, parlant de cette opinion impertinente qui n'a voulu voir dans l'homme qu'un perfectionnement du singe, le P. Félix commence par l'imputer aux naturalistes, et finît par en accuser les philosophes : c De grands naturalistes furent vus regardant au visage de je ne sais quel mammifère plus voisin de la conformation humaine, pour voir un peu s'ils n'y surprendraient pas quelque lueur de cette flamme d'intelligence et d'amour dont Dieu a illuminé nos fronts, flamme généreuse, flamme sympathique, etc. 0 philosophes! ô savants! ô rédempteurs ! ô régénérateurs du monde ! (car vous vous donnez tous ces noms!) si la fraternité n'a pas péri dans l'humanité, ce n'est pas votre faute ! » Et le P. Félix finit par un anathème contre Voltaire, après avoir préalablement juré de sceller de son sang toutes les vérités qu'il vient de confesser : « Nous sommes tous prêts à mourir pour défendre les droits du père du catholicisme, qui sauvegarde à jamais, avec la paternité d'Adam, la fraternité du genre humain; pour défendre, avec les droits de ce père de la catholicité, le titre séculaire de ce premier père de toute l'humanité; et le martyre, au besoin, confondrait dans un même flot ce sang fraternel confondu dans une même source. »
Personne ne doute que le P. Félix ne soit prêt à verser son sang, au besoin» pour défendre la paternité d*Adam; mais personne ne pense sérieusement qu'il soit question,
même parmi les philosophes insolents qui cherchent la flamme sympathique de Thomme dans le mammifère le plus voisin, d'envoyer le P. Félix au martyre. Après avoir écouté cette défense plus passionnée qu'utile des droits de notre premier père, cette théorie scientifique de la charité, ces développements abstraits, symétriquement divisés, où se succèdent confusément la langue de la physiologie, celle de la médecine et celle de la scolastique, on mesure avec étonnement et avec regret la distance qui nous sépare aujourd'hui de l'éloquence simple et vigoureuse de Bossuet et de Bourdaloue. On se demande si, après avoir assisté aux conférences du P. Félix, un seul de ses auditeurs en aura remporté une idée plus claire de la charité au fond de son esprit, un meilleur sentiment au fond de son cœur, et s'il aura donné une obole de plus aux pauvres placés sur son chemin. En voyant cette foule attentive sur laquelle descendaient ces discours trop savants qui, je le crains, n'arrivaient qu'à l'oreille des auditeurs, je me rappelais la belle image de Bossuet, cette comparaison de la parole chrétienne avec un glaive dont l'orateur doit frapper le pécheur, et que le pécheur doit enfoncer lui-même plus avant pour élargir ses blessures. « Il y a beaucoup de monde dans les églises pendant cette sainte quarantaine, dit-il*; plusieurs prêtent l'oreille attentivement. Mais ce n'est ni l'oreille ni l'esprit que Jésus-Christ demande; ce qu'il faut, c'est que la parole chrétienne mette la main tout droit sur notre blessure. Si le coup ne porte pas encore assez loin, prenons nous-mêmes le glaive, et enfonçons-le plus avant. Plût à Dieu que nous le fissions entrer si profondément, que la blessure aille jusqu'au vif, que le cœur soit serré par la componction, que le sang de la plaie coule par
1 . Sermon sur la prédicatioD évaDgélique , prêché le troisième dimanche de carême.
les yeux, je veux dire les larmes que saint Augustin appelle si élégamment le sang de Tâme; c'est alors que Jésus- Christ aura prêché. » Le P. Félix est un orateur habile, mais il ne prêche pas Tépée à la main ; il ne fait à personne de ces salutaires blessures, pas même aux philosophes, qui sortent sains et saufs de la grande guerre qu'il leur a déclarée. Ses conférences attirent un grand nombre d'auditeurs, mais plus de curieux, j'en ai peur, que de vrais disciples. « Le discours chrétien est devenu un spectacle, » disait déjà La Bruyère dans l'âge d'or de l'éloquence sacrée. Que dirait-il donc aujourd'hui?
Je disais plus haut que la parole du P. ILacordaire était à la fois abstraite et pleine d'images, savante et poétique. En s' éloignant des chaires de Paris, le célèbre orateur semble avoir partagé son héritage entre le P. Félix et le P. Lavigne : le P, Félix est pour ainsi dire la moitié scîentitique et raisonneuse du P. Lacordaire, le P. Lavigne en est la moitié dramatique et pittoresque. L'un fait pour ainsi dire la conférence à dissertations ; l'autre la conférence à images. Le P. Lavigne est un orateur au visage bienveillant, avec une expression singulière de béatitude, et une voix si bien faite pour exprimer les idées de bonheur, qu'il prêche incomparablement mieux sur les félicités du para*dis que sur les tourments de l'enfer, et qu'il ne pourrait pas dire, j'en suis sûr, sans un certain accent de douce résignation : < Mes frères, vous serez damnés! » Il a d'ailleurs la voix belle, et, quand il se livre à ses énumérations (car il est un peu de ceux que La Bruyère appelle des énu/méraleurs), il fait correspondre à la gradation de ses idées une gradation vocale qu'il conduit jusqu'aux tons les plus élevés. U a l'élocution facile, le geste sobre, mais un goût prononcé pour les figures ; il procède par images. C'est quelquefois une image qu'il prend pour sujet d'un sermon; ce sont des images qui en forment la division. Ainsi
il prêchera spécialement pour démontrer que la douleur de Marie était !• immense comme la mer ; 2* profonde comme la mer. Il définira la mort, < un professeur qui, chose merveilleuse ! fait son cours en cinq paroles : Je viendrai; tu ne m*attendras pas; je te saisirai, etc. > J'ai recueilli l'analyse d'une de ses conférences sur le jugement dernier : elle donne assez exactement l'idée de sa manière.
Premier point : Que verra le pécheur au jugement dernier? Il verra : 1" l'éternité : tableau de l'éternité; 2» il se verra lui-même avec ses péchés : tableau de sa noirceur ; 3' il verra le démon qui viendra achever la confession qu'avait à peine ébauchée le pécheur, et révéler ce qu'il avait caché.
Deuxième point : Que répondra le pécheur au jugement dernier? Répondra-t-il : 1" qu'il n'avait pas la foi; 2» qu'il n'avait pas la grâce; 3*» qu'il n'avait pas le temps; 4* qu'il n'avait pas le courage? Réfutation de ces arguments divers par Dieu qui prend la parole. Dialogue entre Dieu et le pécheur.
Troisième point : Que souffrira le pécheur au jugement dernier? 1" Le jugement même : tableau du jugement, dont l'orateur donne une idée, en mettant sous les yeux de l'auditoire l'image d'une cour d'assises , avec les juges, le jury, les avocats, l'accusé, le public, etc. Incidents du jugement, condamnation, adieux du condamné au Père, au Fils, au Saint-Esprit, à la Sainte-Vierge, etc. Il descend dans l'enfer pour subir sa peine, en y brûlant du feu éternel.
Ce qui domine dans ce sermon, l'analyse suffit pour en juger, ce sont les scènes d'éloquence dramatique et pittoresque, quelquefois brillantes, quelquefois communes, mais presque toujours plus propres à intéresser l'esprit des mondains qu'à édifier les consciences chrétiennes. On ne retrouve pas plus les traditions classiques de la prédi-
cation dans les conférences du P. Lavigne que dans celles du P. Félix, mais on y rencontre également ces traces d'un mauvais goût et d'un romantisme vieilli, qui après avoir, grâce au ciel, déserté les autres genres littéraires, semble s'être réfugié dans l'éloquence sacrée de notre pays. Tout le monde s'efforce aujourd'hui d'être simple et de parler une langue saine et raisonnable; l'éloquence sacrée seule recueille avec une sorte de prédilection les images outrées, les faux effets dramatiques, les procédés surannés de style, les trivialités préméditées de langage, dont les autres genres ne veulent plus. S'il fallait rattacher à une date précise de notre histoire littéraire la prédication contemporaine, je la rattacherais plutôt au xv* et au xvr siècle qu'au xvn*, l'âge classique de l'éloquence de la chaire : en vérité, nous sommes plus près de Barlette, de Menot et de Maillard que de Bossuet, de Bourdisdoue et de Massillon. Aussi serait-on tenté de s'associer au vœu du prince de Ligne, qui souhaitait que les prédicateurs français récitassent les œuvres des grands sermonnaires plutôt que de mal prêcher pour leur compte ; et il ajoutait, non sans quelque irrévérence dans le rapprochement : « On dirait : Nous allons entendre aujourd'hui du Bourdaloue, comme on dit : Nous allons entendre aujourd'hui du Corneille à la Comédie-Française *. »
C'est encore un sujet bien intéressant d'études que les conférences destinées aux femmes, et je regretterais de terminer cet article sans dire quelques mots de leurs orateurs privilégiés, M. l'abbé Lecourtier et le P. Ventura : du premier, parce que s'il y a quelque restriction à faire au jugement rigoureux qu'on doit porter sur l'éloquence sacrée d'aujourd'hui, c'est assurément en sa faveur; du second, parce qu'avec des qualités d'esprit éminentes, il a de plus