Préface de Dorothée
dans la copie. En renouvelant le roman grec, Camus n'a pas su fuir ces infortunes triviales, ces vaines descriptions que M. Yillemain a signalées. Les brigands et les pirates ont été remplacés par des cavaliers italiens et espagnols; on y trouve également des enfants enlevés, des reconnaissances imprévues, des parentés impossibles; mais, au milieu d'épisodes sans nombre, de 'digressions sans fin, éclatent quelquefois des sentiments vrais , des caractères remarquables, enfin un langage éloquent dans la passion, et intéressant, même quand il est faux, parce qu'il est d'accord avec l'esprit du siècle.
Nous avons distingué les romans proprement dits et les nouvelles de M. de Belley. Les nouvelles V Amphithéâtre san^ glanty les Spectacles d'horreur, etc., sont en général aussi sombres que leurs titres. Le bon évoque de Belley, par une de ces contradictions communes entre les goûts et les caractères, ne se réjouit que de coups de poignard , de meurtres, de viols, d'adultères et de coupes où l'on verse « de la poison. » (Poison était alors du féminin.) Il n'y a pas une seule de ces histoires où ne se trouve au grand complet l'appareil du drame et du roman modernes. Cette noirceur est d'ailleurs conforme à sa théorie littéraire et à ses vues morales, c Parmi les exemples qui frappent davantage l'esprit, il faut avouer que les mortels et lugubres ont un merveilleux avantage, et les pires actions ne sont-elles pas les plus salutaires exemples^ ? » Cette théorie pourrait mener loin. Évidemment Camus est ici le chef de Fécole du romantisme.
L'intrigue et les personnages de ces nouvelles sont d'une grande uniformité. Ses héros habituels , ce sont un jeune homme et une jeune fille qui s*aiment, un père barbare
1. Préface des Rencontres funestes ou Fortunes infortunées de notre temps.
qui leur refuse son consentement, un ami qui les trompe et qui est tué en duel pour prix de sa perfidie; la jeune fille se retire dans un couvent, son amant expire de douleur, et le père meurt de chagrin en regrettant son entêtement, qui est la cause de tout le mal. On trouve à chaque page des balcons, des échelles de soie, des espions, des couteaux, des poignards, et des poisons bien supérieurs au fameux poison des Borgia. Le théâtre naturel de ces belles histoires, c'est l'Espagne, c'est l'Italie ; une Espagne et une Italie comme celles de M. de Musset, où il n'y a ni gouvernement ni police; pays commodes pour les romanciers et les poètes, où les personnages n'ont pas d'état civil et peuvent disparaître sans que la municipalité en sache rien, où l'on tue en plein jour, au grand soleil, sans que personne en dise mot. Les hommes s'y appellent Amilcar, Eumolpe, Odoric, Licogène; les femmes, Solvage, Arzille, Serpille, Armille, Périnte. Les titres font peur : c'est Y Amante déses^ pérée^ le Désespoir paternel , la Mort d'un libertin, le JtAge incontinent , les A/fections incestueuses , le Malheureux concubinage, carl'évéque de Belley parle quelquefois comme M. Gorgibus.
Ces titres suffisent peut-être pour rendre déjà suspecte la moralité des nouvelles. La sensibilité même de Camus l'empêche d'être aussi moral qu'il voudrait : pour peu que ses héros soient malheureux, il s'attendrit, et leurs infortunes lui font oublier leurs fautes. Mainfroy, l'amant de Solvage, se bat avec Galdéon, son rival , le blesse, est condamné à mort. Solvage paye un soldat , fait tuer Galdéon , avoue son crime et meurt avec Mainfroy. Cela n'a rien de bien édifiant. Camus pleure sur leur sort. « Ce spectacle tragique, dit-il, donna de la pitié à tous ceux qui le virent, car on ne saurait exprimer avec combien de résolution et de constance ces deux généreux amants finirent leurs jours. Le bourreau lui-même , cet homme qui ne vit que de la
mort des autres, et sans qui la justice n'aurait point d'épée, le bourreau pleura*. » Cependant Camus songe qu'il faut une morale, et il ajoute en guise de réflexion : < Quand ces deux chevaux furieux, l'amour et le désespoir, sont attelés au chariot d'un cœur, où le peuvent-ils traîner que dans les précipices ? »
Une autre fois la morale tombe à faux. Ciriac se marie contre le consentement de sa mère Ârmille ; celle-ci , en l'absence de Ciriac, étrangle dans son lit sa bru et ses petits-enfants, puis elle soutient un siège dans son château contre la maréchaussée, saute par la fenêtre et se tue. « Horrible événement , dit Camus, qui montre combien il est dangereux aux enfants de se marier contre le gré de leurs parents ! > Camus n'est pas toujours aussi terrible ; il vise quelquefois à la tendresse, et se tire de la galanterie comme s'il avait hanté les ruelles. Il ne recule pas non plus devant la vieille mythologie. On rencontre à chaque instant dans ses nouvelles Mars et Vénus, et par suite Lucine, comme il dit gaiement. Il se laisse aller à des descriptions que les esprits très-chastes peuvent seuls se permettre par excès de candeur, et il a des passages, évidemment innocents, qui devaient faire baisser les yeux.
c C'était durant les ardeurs de la canicule , qui invite chacun à chercher dans l'eau le frais qui ne se trouve plus dans Tair, qu'Ermelline, demoiselle des rivages de la Loire, en la compagnie de quelques autres jeunes filles du voisinage, fut en un lieu écarté de la ville disputer de la beauté avec les Naïades. Le génie de ce fleuve, pour en rendre un jugement équitable, la voulut voir en la même forme que les trois déesses qui contestèrent la pomme d'or furent vues par le royal berger qui portait le nom de la capitale du royaume.
l. Bencontres funettes, p. 25.
« Lambert , jeune citadin de la même ville, depuis un long temps serviteur passionné d'Ermelline, ayant su cette partie, se résolut de se déguiser en fille et de se couler sur le rivage derrière des arbres et des haies pour repaître ses yeux curieux de ce spectacle*.... »
Je m'arrête. Voilà un singulier exemple de que pouvait écrire au xvu* siècle le prélat le plus honnête , sans faire douter de sa vertu. Au reste, la tragédie succède vite à la pastorale. Ermelline , qui a découvert la fraude, manque de se noyer. Lambert se noie tout à fait en voulant la sauver. La jeune fille, qui, ajoute Camus avec une naïveté charmante, regrettait bien plus sa mort que son indiscrétion, < entre dans un couvent , se fait moniale, et de ce fleuve mortel elle se relance dans le fleuve de grâce qui réjouit la cité du Seigneur. — Ce qui prouve qu'il ne faut pas être trop curieux. »
Les romans présentent un plus grand intérêt; ils sont fort longs : c'est un inconvénient, mais du moins les caractères ont le temps de se développer. Le procédé de composition est uniforme. Camus choisit pour sujet une vertu, l'amour conjugal, la virginité, l'amour pur, et la met aux prises avec toutes les épreuves. C'est un plan logique et conforme à l'idée chrétienne que la vie est un combat. Ces épreuves ne manquent pas de tourner à la gloire de la vertu éprouvée et à la confusion du démon : car les obstacles humains ne suffisent pas à Camus ; pour donner plus de relief au mérite, il l'expose aux tentations du diable. Parthénice, la vierge invincible, lutte pendant deux heures contre un ours et un chat sauvage, qui sont tout simplement deux amants transformés par le démon. C'est le merveilleux d'une époque dévote et superstitieuse. Mais , au milieu du danger, le héros n'est jamais abandonné à
L BeneontrcM funestes f p. 50.
lui-même. Un des personnages inamovibles d'un roman si utile à la direction, c*est le directeur, qui, sous les traits d'un ermite , se trouve toujours là pour exorciser Satan et venir en aide aux défaillances de la vertu. C'est le P. Ludovic, c'est le frère Onuphre, c'est Palmélio. Quelquefois, sous ces noms d'emprunt. Camus peint son ami saint François de Sales lui-même', et, il faut l'avouer, l'honnêteté de ces saints personnages est singulièrement exposée au milieu des épreuves où les jette le pieux écrivain. Parthénice est une jeune fille qui a refusé un grand nombre de mariages pour devenir l'épouse de Jésus-Christ. Des obstacles sans nombre s'opposent à son entrée au couvent. Une foule de prétendants la poursuivent, malgré ses refus, et sa chasteté court à chaque instant les plus grands périls. Enfin, pour les mieux fuir, elle se déguise en homme; mais, comme elle est admirablement belle, les femmes la menacent des mêmes dangers qu'elle courait avant d'être déguisée. Une nuit , dans une auberge , Parthénice appelle à grands cris son frère. Pendant son sommeil , une courtisane, qui ne savait rien du déguisement, s'était glissée dans son lit. La femme , riant de l'eflroi de Parthénice : « Le niais, dit-^lle, qui pense que les femmes peuvent prendre les hommes de force!... » Voilà où le désir de montrer la vertu dans son plus beau jour conduit l'évêque de Belley. Mais admirez sa naïveté ; à quelques pages de là il écrit : « Il faut éviter les images déshonnêtes et glisser vivement sur les vices, de peur que, voulant insister sur leur blâme, il n'arrive tout au rebours de ce dessein, et que la description qu'il en faut faire pour en dépeindre la
1. Palmélio, dit-il, nous mène au royaume de Dieu avec une verge toute florissante et pleine de doux fruits d*honneur et de suavité, comme celle d'Aaron. Sa conversation est angélique, sa pureté céleste. » Â ces doux fruits d'honneur et de suavité, qui ne reconnaît le saint? (Parthénic€j p. 333.)
laideur ne laisse des impressions aux Ames faibles, plus attrayantes au péché que retirantes du mal K y Excellente leçon, mais singulière logique !
Ce qui devait rendre ces éternelles digressions et ces épisodes infinis plus tolérables pour les contemporains, c*est qu*au lieu d*étre des fictions, ce sont souvent des histoires vraies, arrivées au temps même de Camus, et où il n'a changé que les noms. Il nous en avertit dans plusieurs de ses préfaces. < Il y a quatre ou cinq accidents insérés en ces rencontres qui ont assailli la pudicité de Parthénice. » Laissons le bon évéque se féliciter de son industrie, elle rassure sa conscience qu'alarmerait une indiscrétion ; mais, malgré toute son adresse , on retrouve quelquefois l'histoire vraie sous la fiction, et c'est alors que l'intérêt commence. Sait-on , par exemple, où , parmi les accidents qui ont assailli la pudicité de Parthénice, Camus a pris l'idée de l'aventure de l'auberge et de la courtisane î C'est une histoire vraie, et ce qui est le plus piquant, une histoire de la jeunesse de saint François de Sales. Sans doute il l'avait racontée à Camus , un beau jour, dans l'intimité des promenades d'Annecy. Dans sa curieuse Vie du saint, le père La Rivière raconte qu'à l'Age de vingt ans le jeune François était d'une grande beauté, c II avait un port majestatlf , un maintien merveilleusement attrayant et un parler le plus gracieux du monde ; mais aussi il n'y avait rien d'aussi révérend que lui, de si chaste, de si pudique ; vous ne lui eussiez pas ouï dire une seule parole, ni vu faire un seul geste qui eût été tant soit peu contre les bonnes mœurs. »
Satan suggéra à quelques jeunes gentilshommes, écoliers ainsi que lui à Padoue, d'éprouver sa chasteté comme fut éprouvée celle de Parthénice, et à son insu ils le renfermèrent dans la chambre d'une de ces < détestables créatures
1. n a répété ce précepte dans PaUml>ej et dans les mômes tennes.
qu*on appelle à faux titre filles de joie. « Celle-ci eut beau dire et beau faire, il lui cracha au visage et sortit triomphant. La femme criait qu'elle ne voulait pas lui faire violence et lui disait des injures; mais Satan fut décontenancé, et les jeunes gens qui étaient aux écoutes < restèrent éblouis de l'éclat d'une si rare vertu. »
Saint François de Sales mis en scène dans une pareille situation sous le pseudonyme de Parthénice, c'est une aventure très-propre, comme dit Camus, « à servir d'ornement! > Si, grâce aux biographies et aux mémoires, l'industrie du romancier était toujours aussi transparente, ses épisodes auraient pour nous le genre d'intérêt qu'ils devaient offrir aux contemporains. Il est regrettable que Patru n'ait pas donné sur les romans de l'évéque de Belley des éclaircissements, comme, à la demande de Huet , il en adonnésurri45(rée ; ils sefaient pour nous un trésor d'anecdotes historiques et une chronique allégorique du temps.
A défaut de cet intérêt anecdotique, ils nous en offrent un autre plus sérieux , celui qui s'attache à la peinture des passions et des caractères. A ce point de vue, ce sont de curieux monuments du tour d'esprit, de l'imagination et des mœurs du siècle. La passion qui fait le fond de tous ces ouvrages, c'est l'amour, c'est-à-dire la passion la plus intéressante, parce qu'elle est la plus générale et celle qui convient le mieux au roman, parce qu'elle prête le plus aux émotions et aux aventures ; en même temps, c'est celle qui tient le plus de place dans la vie des femmes, et qui, par conséquent, intéresse le plus la direction. Aussi presque tous les romans de Camus sont des histoires de femme et des histoires d'amour, l'amour de Dieu et l'amour de la créature, l'amour sensuel et l'amour pur. Ces différentes espèces d'affection sont combinées de manière que l'amour sensuel soit vaincu d'abord par l'amour pur, puis l'amour pur par l'amour divin. C'est une gradation de victoires qui
KTUDKS UTTERAIIŒS ET MORALES. 157
mène, comme dit Perrault, les héros jusque dans le cloître. Cet amour pur, c'est l'amour platonique tel qu'on Texprimait dès le commencement du xnv siècle. D'Urfé déjà l'avait admirablement défini dans VAstrée, et c'est là qu'est la vraie origine de cet idéalisme dans l'expression de l'amour qui, au delà du xvii* siècle, s'est perpétué jusqu'à nous.
Camus, le contemporain, l'ami de d'Urfé, ne pouvait échapper à cette influence du platonisme. Il a, luiiussi, tracé d'interminables portraits de l'amour pur; seulement, moins élégant, moins délicat que d'Urfé, il lui arrive d'être à la fois spiritualiste dans le sentiment et grossier dans l'expression. On retrouve ce contraste piquant chez certains écrivains du temps. C'est la faute de la langue qui n'est pas faite, c'est la faute du goût qui n'est pas formé ; ce n'est pas celle de la corruption d'esprit. N'oublions pas non plus qu'en matière de décence dans le langage, il n'y a de bons juges que les contemporains : quand ils ne se sentent pas blessés, c'est qu'il n'y a pas de blessure. La langue ne peut être soumise à une sorte de chasteté rétrospective, qui condamne dans le passé ce qui ne serait pas excusable dans le présent. Nous ne pouvons exiger que nos pères aient été aussi raffinés que nous. Camus viole souvent la décence , mais ce n'est pas celle de son temps , c'est la nôtre; et lui reprocher trop sévèrement de pareilles fautes, ce n'est pas seulement une injustice, c'est un anachronisme.
Une autre manière de gâter l'amour pur, c'est d'exagérer la pureté, et Camus n'y manque jamais. Ses héros sont d'une susceptibilité si virginale, que, lorsqu'ils vont se promener à cheval, ils fontlegrandtouret prennent par la campagne pour ne pas rencontrer les femmes dans les rues • ;