‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 34 sur 85 · Palombe ou to Femme honorable» Paris · texte numérisé non relu

Palombe ou to Femme honorable» Paris

enfin elle éclate. Palombe ne désespère pas un seul instant de ramener son mari ; elle n'oppose à son indifférence, à ses outrages, que la patience, la résignation , la dignité; elle lui écrit , il ne lit pas ses lettres, et , fatigué de les recevoir, il les prend un jour pour les lui renvoyer. Sa curiosité s*éveille soudain; il en ouvre une, puis deux, puis il les lit toutes ; et , touché de la tendresse , de l'éloquence de sa femme , il a honte de lui-même : il marie Glaphire et revient à Palombe pour toujours.

C'est cet ouvrage de Camus, plus intéressant , plus vraiment moral que tous les autres, que nous offrons au public, pour lui faire connaître le roman chrétien du xvn* siècle. Nous avons élagué dans cette édition beaucoup d'épisodes, de paraphrases de l'Écriture, de réflexions, de comparaisons inutiles et même de jeux de mots. Camus prêche en même temps qu'il raconte ; et ses digressions , mêlées de souvenirs mythologiques, eussent refroidi l'attention ou blessé le goût du lecteur. On n'eût pas lu le livre si nous l'avions laissé tel qu'il est. Dans le reste, nous avons respecté avec scrupule le texte de l'écrivain. Nous avons retranché beaucoup ; nous n'avons rien ajouté, rien changé, pas même pour déguiser les défauts de l'ouvrage. Le bon évoque n'est pas toujours très-habile à conduire son intrigue : dans les cas difficiles où il place Palombe, elle se tire trop souvent d'aflaire par un évanouissement. Camus révèle avec trop de complaisance les intentions de ses personnages ; il montre la conformité de leurs actions et de leurs caractères avec la satisfaction d'un auteur qui fait les honneurs de sa propre habileté. Et cependant il a quelquefois une manière fine et discrète d'indiquer les situations délicates, qu'on prendrait facilement pour du goût: par exemple, dans la scène de la déclaration de Pulgent à Glaphire. Le lecteur curieux l'attend avec impatience, pour savoir comment un évêque traitera ce sujet

glissant d'une déclaration d'amour. L'évêque s'y prend avec une candeur qui, sans qu'il le veuille, sans qu'il le sache, devient une habileté; ce n'est pas le goût de l'écrivain qui l'a sauvé du péril, Camus a peu de goût, c'est la réserve du prêtre, c'est la piété du chrétien.

On trouve de temps en temps dans Palombe des tableaux naïfs , pleins de grâce , qui rappellent certaines peintures charmantes de saint François de Sales; par exemple, en parlant de deux novices nouvellement amenées au couvent: < Pareilles à ces perdrix des Alpes, dit Camus, qui changent leur couleur grise en blanc, à force de voir et de fouler la neige; ainsi petit à petit, Jésus-Christ, l'amour de la croix, et le désir de le servir en une vie plus parfaite, s'allaient formant et gravant dps l'esprit de ces filles, par l'exemple de la bonne vie des saintes religieuses. » C'est là une de ces comparaisons familières et riantes comme on en trouve à chacune des pages fleuries de Ylntrodmtion à la vie dévote.

Mais le mérite principal de Palombe est dans les caractères. Il y en a deux singulièrement remarquables : celui du mari et celui de la femme. L'ennui de la passion satis* faite, l'inquiétude d'un cœur qui se fatigue non-seulement d'aimer, mais d'être aimé , et qui soupire après l'indépendance ; enfin cette lassitude du bonheur qu'on a peinte si souvent de nos jours, Camus l'a décrite déjà avec un grand talent. On trouve dans le livre de l'évêque du xvn* siècle les paradoxes contre le mariage qu'on a pu , dans certains romans de nos jours , prendre pour d*éloquentes nouveautés. Les sophismes répétés depuis vingt ans y sont devinés avec une rare finesse. Fulgent n'a rien à reprocher à sa femme , mais il a d'avance inventé le mot qu'on a dit sur la Clarisse de Richardson : c C'est un monstre de perfection. » Rien de plus curieux que sa conversation avec Cléobule, son ami. Elle commence par un dialogue sur l'amour en général, à la façon de Platon. Fulgent fait l'éloge de

Famour comme un personnage du Banquet , et il ajoute : « Si vous avez aimé, Cléobule, vous comprenez ce que je dis; sinon je parle à un homme qui n*entend pas le sens de mes paroles.— J'ai aimé, dit Cléobule, mais, parla grâce du ciel, ce n*a pas été avec tant d'aveuglement ; je suis dans Tâge auquel ce doux mal semble inévitable et presque nécessaire ; mais je n*ai pas été jusqu'à la folie. Je crois qu'il faut tâter de cette passion comme du miel, médiocrement. Prise modérément, elle éveille l'âme, lui donne une chaleur agréable qui n'est pas sans lumière; c'est elle, disait Platon, qui est mère de l'honnêteté, de la gentillesse, de la politesse et de toute vertu; mais, quand l'excès y est , c'est une frénésie: la discrétion, la courtoisie, la civilité, la bienséance se perdent; ce n'est plus que brutalité, violence , injustice. J'ai aimé , non selon le cauteleux conseil de cet ancien , comme ayant à haïr un jour, car cet avis répugne à la franchise et sincérité, âme de la vraie amour, mais discrètement et honorablement, sans perdre le respect et la révérence qu'on doit à chose aimée. — A ce que je vois, reprit le comte , vous aimez philosophiquement , et semble que , vous soumettant aux lois et au service d'une dame, vous voulez être possesseur de vous-même, ce qui est vouloir être ensemble maître et valet , choses incompatibles : ceux qui aiment avec tant de modération sont bien voisins de n'aimer pas du tout. Aimer sagement, c'est comme qui dirait se chauffer froidement , ou se geler chaudement , et - mettre les contraires en un même sujet. — L'amour honnête , répondit Cléobule , n'a pas la vue bandée comme le déshonnête, encore qu'il ait aussi bien que l'autre son brandon , son arc , ses flèches et son carquois ; il a la vue fort pénétrante, il prévoit la fin dès le commencement, il consulte, considère avant que s'engager, et ne fait durer son affection qu'autant que la cire de la vertu donne vie à son flambeau, flambeau dont la pure et céleste flamme ne fait IV . H

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ni noirceur ni fumée. Les mauvaises amours n*ont que soupirs, larmes, sanglots, mélancolies, désespoirs; mais les bonnes sont douces, égales, gracieuses, aimables, patientes, courtoises; les grâces sont leurs associées, les ris, la vraie joie, sans honte, sans crainte d'infamie et sans remords de conscience. » Après ces définitions générales , Fulgent arrive aux confidences. Cléobule lui demande la cause de son refroidissement pour Palombe. < J'avoue, dit le comte, que ma femme est extrêmement vertueuse, qu'elle m'aime éperdument, qu'elle a un grand soin de moi et de ma mai* son, qu'en un âge fort tendre elle a déjà un esprit fort mûr, qu'elle est riche, noble, belle, désirable, douce, chaste, et telle qu'on la pourrait prendre pour le patron d'une femme honorable; mais, après tout, elle est ma femme.,.. > £t il ajoute : < le l'aime, parce que le devoir m'y oblige; mais y a-t-il rien qui se fasse plus mal par devoir que l'amour?... Le mariage est ua si grave marché , que l'amour semble banni d'un si sérieux commerce.... Le seul nom de joug est une gône pour un cœur généreux.... Quand je pense au lien qui m'attache , je ne puis aimer ma prison , quoique dorée : un bien si grand qu'est la liberté ne se connaît que par sa perte. » Cléobule lui répond avec beaucoup de bon sens : « Oh 1 qu'il y a de gens au monde qui voudraient être prisonniers de la sorte et avoir changé leur importune Uberté pour votre heureux esclavage l » Mais Fulgent n'est pas battu; U tient à sa disposition les arguments de tous les amants blasés et de tous les mauvais maris de l'école moderne. Qui croirait que Camus avait prévu la théorie des âmes dépareillées, qui se cherchent dans le monde et qui meurent de langueur tant qu'elles ne se sont pas rencontrées, si bien que , le jour où elles se rencontrent, il n'y a pas de barrière possible entre elles, pas même le sacrement?

Un autre caractère aussi bien conçu et encore plus inié^

ressant, c'est celui de Palombe. Au milieu des épisodes quelquefois vulgaires qui interrompent le récit, il ressort ayee un éclat de dignité et de pureté morale qui attache singulièrement le lecteur. C'est vraiment le caractère d'une honnête femme, invinciblement attachée au devoir, fidèle k son affection pour son mari , malgré toutes ses fautes ; c'est l'élévation, le dévouement inaltérable, porté jusqu'à l'héroïsme. Palombe parle de sa rivale sans amertume. Avec une délicatesse infinie , elle cherche dans sa beauté même une excuse pour la passion coupable de son mari. Camus , dans quelques parties de son roman , a devancé Corneille et rassemblé dans Palombe quelques traits de l'héroïsme idéal de Pauline et de Polyeucte. Le martyr, près de mourir, veut léguer Pauline à Révère; il sait leur amour et leur vertu. Palombe voudrait quelquefois mourir et léguer à son mari la femme qu'il aime. Ses lettres, si l'on en retranche les images inutiles , le mauvais goût et l'érudition déplacée , atteignent à l'accent le plus vrai et à la simplicité la plus éloquente. Palombe a surpris le secret de l'amour adultère de son mari, et, l'entendant parler dans un bosquet : < Dieu s'est servi , lui écrit-elle, de la solitude et du silence pour vous accuser, et de votre propre bouche pour vous trahir. Ce que j'entendis ne fût jamais sorti de mes lèvres, si votre conduite n'eût déclaré votre passion , dont vous fîtes un trophée au triomphe que vous remportiez de mon respect et de ma patience. Si j'eusse témoigné des ressentiments, ma faute n'eût-elle pas été digne nonseulement de pardon, mais de louange! U faudrait sortir de l'enceinte du monde pour trouver une femme qui endurât un pareil affront avec tant de retenue, et peut-être que le ciel me punit de la connivence que j'ai apportée à votre crime. Un tel outrage, qui ne peut être fait avec justice, ne peut être aiduré avec honneur. » Et, plus loin : « Au fond, ma &ute est de vous aimer trop. Bien que je susse qu'une

autre me dérobait le cœur qui m'était dû, lui ai-je jamais montré mauvais visage ou dit aucune fâcheuse parole ? Je considérerais que j*eusse été déraisonnable de m*irriter contre elle pour, votre crime. Comment eussé-je pu Iiair son innocence , puisque je n'avais aucune aversion de vous qui m'offensiez? Voyez jusqu'où allait l'indulgence de mon amour : je cherchais en ses beautés des excuses pour votre faute. Rappelez -vous donc à votre raison, cher Fulgent, et après vous reviendrez facilement à moi. Il y a encore de secrètes et invisibles liaisons qui unissent nos ftmes ; mais vous ne les apercevez pas , parce que vous n'êtes ni à vous ni en vous-même. Si une fois vous pouvez reconquérir votre jugement , je ne perds point l'espérance de rentrer dans votre affection ; et alors ce beau printemps me fera oublier le rude hiver que j'expérimente, et l'excès de mes joies surmontera de bien loin la grandeur de mes souhaits. 0 mon Dieu , rendez-moi mon Fulgent ! ou plutôt , en me rendant à lui, rendez-moi à moi-même ! »

Rarement le xvn"* siècle, même après que la langue s'est formée, même quand le goût public est devenu plus pur, a prêté aux affections tendres un langage plus simple, plus ferme et plus vrai. Ce désaccord qu'on trouve au commencement du siècle entre la pureté du sentiment et la grossièreté de l'expression s'effacera peu à peu; le sentiment et l'expression trouveront leur harmonie dans Racine et dans Mme de La Fayette ; mais il y reste toujours , même alors, un accent de spiritualisme idéal qui va jusqu'à l'immatérialité éthérée, et de délicatesse excessive qui touche à la fadeur. Camus , en quelques pages, a trouvé le ton vrai, et cela avant tous les grands écrivains du siècle. Je nem*en étonne pas. Confesseur zélé , directeur habile, il dut entendre souvent le vrai langage du cœur, et il fut éloquent quand il voulut se souvenir au lieu d'inventer. Ce sont de grands moralistes , de grands peintres du cœur, que Bos-

suet, Fénelon, Bourdaloue. C'est qu'ils ont entendu parler le cœur dans les instants où il ne déclame pas, et qu'ils ont dit tout haut des hommes ce que les hommes leur avaient dit d'eux-mêmes tout bas.

On comprend maintenant les causes du succès de M. de Belley : une complication d'événements qui intéressaitalors dans le roman comme au théâtre, des épisodes allégoriques où l'on retrouvait des histoires de personnages connus, des peintures exaltée^ d'amour platonique , des aventures romanesques, un mélange de dévotion et de galanterie , de sensualisme et de spiritualité , voilà ce qui plaisait à cette époque pleine de contradictions. Enfin , dans le style , on aimait jusqu'à ce mélange bizarre de prose et de vers, cette profusion d'images incohérentes qui , selon Perrault , paraissait instructives et ce débordement d'érudition que Huet regarde comme l'alliance heureuse de l'utile avec l'agréable *. En un mot , Camus réussissait au moins autant par ses défauts que par ses qualités.

Quelques mots, en finissant , sur la moralité des romans chrétiens de Camus. On a pu voir plus haut qu'elle est quelquefois imparfaite. Il s'est trouvé, au xvir siècle, des esprits vraiment sensés , vraiment pieux , qui lui reprochaient son indulgence. L'abbesse de Port-Royal , la mère Angélique, se plaignait de la mollesse de M. de Belley, et la sœur Claire-Eugénie, devant qui l'évéque de Belley lisait ses romans à Port-Royal , écrivait : c Si Dieu ne m'eût tenu de sa main, je fusse par là rentrée bien avant dans l'esprit du monde'. *•

Nous n'en sommes pas surpris; nous ne voulons pas nous exagérer l'efficacité morale du roman chrétien. Régler les passions en se servant des passions, cela rappelle le mot

1. Hommes illustres : Camus. — 2. Lettre à Mlle de Scndéri. 3. Sainte-Beuve, Port-Royal j t. I, p. 235.

fameux : faire de Tordre avec du désordre. Gomme l'a dit très-spirituellem ent M.SaintrMarc Girardin, « on ne bâtit pas la cité de Dieu avec les péchés capitaux. « Les amants ont beau finir par le cloître ou par le martyre , pour y arriver, ils prennent toujours le plus long, et l'on aie temps de rêver en chemin. La passion dont le roman chrétien s'occupe le plus au xvir siècle, et dont il veut faire l'éducation , est précisément celle qui s'y prête le moins ; nous l'avouons volontiers : on n'enseigne pas plus l'amour platonique dans la vie que le bon goût en littérature. Ayez l'esprit juste et délicat, vous sentirez ce qui est beau; ayez l'âme honnête et chaste, vous aimerez ce qui est pur. Tout cela est vrai ; mais d'abord cette objection, fort juste contre les romans didactiques en matière d'amour, n'atteint pas celui de Palombe^ consacré seulement à l'amour conjugal. De plus, il y a dans les récits de Camus une pureté si visible d'intentions, une telle ferveur de zèle chrétien, un tel accent de vertu , que le caractère de l'homme donne un vif attrait aux préceptes du directeur^ et compense les défauts de sa direction. Et puis , cette douceur de morale , cette mollesse que lui reprochait la sévérité de Port-Royal , ne semblera pas un tort bien grave de notre temps , où , en pareille matière, nous aimons mieux la persuasion que l'autorité. Qui ne lui pardonnerait aujourd'hui de se mettre volontiers du côté des affections honnêtes opprimées , et d'attaquer les parents qui, par cupidité ou défiance, empêchent les mariages et c séparent les cœurs ?» Il veut que l'on combatte les désirs qu'on inspire et les tentations qu'on éprouve; mais il reproche à Parthénice d'avoir voulu se défigurer, et blâme vertement Origène. Il vante le couvent , mais il loue aussi le mariage, et il parle avec charme des unions heureuses. Ses héroïnes finissent par le cloître; il en est visiblement satisfait : si elles pouvaient se marier, il les bénirait de tout son cœur. En un mot , il y a dans ses

livres beaucoup de charité , beaucoup de douceur. Il ne méprise pas la vie, il ne calomnie pas le monde ; il croit à l'honnêteté et à la vertu : sa manière d'être moral est de rendre la religion aimable; c*est encore, après tout, le plus sûr moyen de la faire aimer.

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