‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 36 sur 85 · XV · texte numérisé non relu

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sent de pareilles doctrines, ne peuvent être de bons esprits. Un ecclésiastique a traité cette question dans une brochure que j'ai sous les yeux, et il prouve péremptoirement que ce sont des démons. Remarquons à ce propos la différence de conduite du clergé protestant américain et du clergé catholique français. Le clergé protestant monte tous les jours en chaire pour foudroyer les esprits , et soutient contre eux dans ses journaux une polémique ridicule. Le clergé français a été plus sage. Ses organes les plus accrédités ont gardé le silence, ou n'ont parlé qu'avec circonspection, à l'exception d'un seul peut-être, qui, en vrai chercheur d'aventures, a couru les cercles spirituels d'Amérique, pour en rapporter, selon sa coutume , sa petite moisson de miracles apocryphes. Cette sagesse du clergé français ajoute au regret qu'inspire la lecture de la brochure, heureusement anonyme, dont je parlais. Elle est intitulée : Avis aux chrétiens sur les tables toumanttSy par un ecclésiastique. Le clergé est assez riche en hommes distingués pour qu'on puisse dire que cet ecclésiastique est un esprit éminent, un caractère élevé , un philosophe, un orateur, un écrivain, sans trahir son incognito. Il croit aux tables tournantes; il croit aux esprits , il a vu des prodiges. Il a vu, par exemple, « une corbeille de jonc se tordre comme un serpent, et s'enfuir en rampant devant un livre des Évangiles qu'on lui présentait sans rien dire. » Enfin , il a recueilli de la bouche même des esprits l'aveu qu'ils étaient des démons. On avouera qu'un démon qui se confesse ainsi à un ecclésiastique ne mérite plus d'être appelé le Malin. L'auteur de la brochure conclut qu'il ne faut pas consulter les esprits. (Test très-sage peut-être, mais non pas très-logique. Si, en les interrogeant, on leur donne, comme il l'afBi^me, des attaques de nerfs, s'il suffit de prononcer le nom de Jésus pour les jeter dans des spasmes terribles et leur arracher l'aveu de leur perversité, c'est un spectacle très-édifiant que la con-

ÉTUDES LITTÉR.VIBES ET MOILVLES. 179

fusion du démon. Paime mieux la conclusion de M. de M.... n demande que la France se couvre d*exorciseurs pour chasser les esprits de tous les meubles ou immeubles où ils se sont établis , et il donne à la fin de son livre, dans un appendice spécial, la formule sacramentelle pour que chacun de nous puisse exorciser à domicile. Gela est du moins conséquent. Mais ces adorations , ces sortilèges , ces exorcîsmes, ne font-ils pas penser au moyen âge plutôt qu'au XIX* siècle? Sommes-nous les contemporains d'Albert le Grand? Les tables tournantes vont-elles être excommuniées , et cet innocent article brûlé en place de Grève par la main du bourreau?

Pespère que nous n'en viendrons pas là , et que le seul châtiment des incrédules, ce seront les railleries de M. de M.... n se moque volontiers des beaux esprits mondains qui ne veulent pas croire, et n'ont rien à répondre quand on leur demande pourquoi. Il les compare volontiers à l'un des oiseaux les moins spirituels ; et, comme il est trop bien élevé pour qualifier d'un nom trivial leur ineptie, il les nomme poétiquement des < oiseaux du désert. » Voici pourtant ce que, sans prétendre être bel esprit, un de ces mondains pourrait répondre à M. de M..., s'il lui faisait l'honneur de l'interroger :

€ Je ne crois pas aux esprits dont vous parlez, l*» Je n'y crois pas scientifiquement. Je ne suis pas un savant, et ne me permets pas d'apprécier la théorie de M. Chevreul sur la tendance au mouvement. Mais il n'est pas besoin d'être un savant pour avoir le droit d'exiger, avant de croire, des faits positifs, hors de toute contestation, et je n'en vois pas un dans votre livre qui soit suffisamment établi.

« 2* Je n'y .crois pas philosophiquement. Si les esprits hantent les tables et les font parler, il n'y a plus qu'une religion possible, celle du baron d'Holbach. Il faut devenir matérialiste et athée. Si deux planches clouées pensent et

parlent comme des hommes, si nos idées séculaires sur la distinction des intelligences et de la matière sont confondues , si le genre humain est dessaisi de son meilleur et de son universel argument en faveur de la spiritualité de l'âme, à savoir la pensée , il n'est plus possible d'invoquer la différence des phénomènes pour en conclure la diversité des substances. Ou les tables ont une âme, et le supposer est une impiété , ou les hommes n'en ont pas , et c'en est une encore. Tous les êtres sont spirituels, ou tous les êtres sont matériels. 11 faut tomber dans l'espèce d'idéalisme le plus absurde ou dans le matérialisme le plus abject, et le matérialisme encore une fois, c'est l'athéisme.

« 3° Je n'y crois pas chrétiennement. Les esprits d* Amérique sont d'excellents logiciens quand ils nient la divinité de Jésus-Christ, et il faut absolument la nier comme eux. Sur quoi repose-t-elle en effet ? Sur les miracles. Mais le premier venu des gentlemen ou même des cockneys américains opère des miracles plus grands que ceux de Jésus-Christ. C'est un prodige plus étonnant de faire parler un morceau de bois que de faire lever un paralytique. Rien ne ressemble plus au paganisme qu'un christianisme ainsi transformé. Aujourd'hui les esprits habitent les meubles des maisons ; demain ils se logeront au cœur des arbres, dans les allées de nos jardins, dans les bois comme les dryades, au bord des fontaines comme les nymphes. Le spiritualisme de M. de M.... a trouvé le secret de rapetisser à la fois Dieu et le diable. Satan, dans les livres saints et dans l'imagination des hommes, a de la grandeur; c'est l'ange tombé, c'est l'ennemi du genre humain , c'est l'adversaire foudroyé de Dieu, c'est le prince de l'air, comme dit l'Écriture . Milton le représente debout, au milieu des ténèbres, une cicatrice sur le front; M. de Chateaubriand, solitaire sur des ruines; et M. de Lamartine a dit de lui :

La nuit est son séjour, l'horreur est son domaine.

Mais le Satan de l'Écriture et de Milton , l'archange révolté se subdivisant en une multitude de petits esprits follets qui grattent aux portes, renversent les meubles, dérangent les serviettes, se travestissent en fantômes, parlent d'une voix étrange comme des ventriloques, et font danser les pelles et les pincettes ; Satan, professeur de panthéisme en Amérique, sorcier chez les bergers de village, nécroman et agioteur à Paris , ce Satan espiègle comme un page , insolent comme un écolier, fourbe comme un valet de comédie, est plus puéril et plus ridicule que les derniers demidieux de la mythologie ou que les derniers génies des Mille et une Nuits,

Il faut donc choisir entre le vrai christianisme et le spirituulisine, et, si l'on veut être spiritualiste^ aller jusqu'au bout et tomber dans le fétichisme de la matière et dans l'idolâtrie. Je sais bien qu'il y a une ressource : c'est d'être inconséquent et de rester bon chrétien en pratique tout en croyant aux esprits. C'est le parti que prennent et que prendront beaucoup de gens en France comme en Amérique. Cela vaut encore mieux sans doute que d'être matérialiste et païen. Mais c'est une triste consolation pour l'humanité, que le remède ordinaire de ses erreurs, ce soit l'inconséquence.

(Journal des Débats ^ 14 octobre 1853.)

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