‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 40 sur 85 · Nwum Organum f liv. I, aph · texte numérisé non relu

Nwum Organum f liv. I, aph

Ciel et Terre, n'a pas été intimidé par le respect humain. Mais comme Bacon a raison dans le reste l comme il est vrai que ce malheureux Gondorcet» dupe de son enthousiasme, a justifié d'avance tous les doutes des sceptiques, en promettant aux hommes l'immortalité sur la terre, quelques jours avant de boire le poison pour échapper aux bourreaux qui, à coups de hache, inauguraient l'Age d'or! Pour moi je ne crois pas à la division des Ages de M. Reynaud, purement arbitraire comme on voit ; je ne crois pas à la préexistence, ni à la métempsycose, ni aux voyages des Ames dans les astres: ce sont là des hypothèses agréables qui laissent chacun parfaitement libre de son opinion, et qui n'expliquent rien, pas môme notre condition en ce monde, quoi que dise M. Reynaud. En effet, que ce monde ne soit qu'un degré intermédiaire d'une immense échelle, et non le point de départ de l'Ame; que l'Ame avant d'y arriver ait déjà traversé d'autres sphères, et que notre condition actuelle soit la conséquence d'un mérite ou d'un démérite antérieur, qu'importe? ne faut-il pas que l'Ame ait commencé par une sphère quelconque? En vertu de la perfectibilité, n'est-il pas nécessaire qu'elle ait derrière elle une série plus ou moins longue d'étapes dans des séjours plus mauvais? De là deux conséquences : pre-« mièrement, c'est que, puisqu'elle a dû monter successivement un grand nombre de degrés, il lui a fallu partir de bien bas, et que Dieu l'avait créée dans un état d'imperfection et de misère profondes ; et alors se redressent toutes les objections que M. Reynaud a cru renverser en expliquant la vie terrestre par une vie antérieure. Secondement, c'est par une sorte de nécessité que l'Ame s'élève de sphère en sphère à des conditions de plus en plus parfaites, et elle n'est pas complètement indépendante dans son mérite et dans son démérite ; par conséquent la liberté humaine sort affaiblie et blessée des mains de M. Reynaud ; de plus, c'est de

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228 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORAI^S.

cause du progrès que de ne pas prophétiser aux hommes qu'ils visiteront et habiteront un jour des mondes inconnus, qu'ils acquerront dans ces nouvelles demeures de nouveaux sens et de nouveaux organes, et reculeront à l'infini les bornes de leur intelligence. Le progrès n'est pas la perfectibilité indéfinie. On peut reconnaître que l'humanité marche, sans conclure nécessairement qu'elle suit en ligne droite une route illimitée, et surtout sans assigner à ses progrès d'autres théâtres que la terre, sans dépouiller Dieu, qui a donné à l'homme un commencement, du pouvoir de lui imposer une fin. L'idée de progrès n'est pas incompatible avec le christianisme; mais je ne vois pas comment accorder avec le dogme de la chute cet orgueilleux kvenir des créatures qui, de sphère en sphère, s'élèveront, comme dit M. Reynaud, au sommet de l'existence, jusqu'à ce qu'elles soient, pour ainsi dire, de plain-pied avec Dieu. Aussi cette tentative de conciliation entre le christianisme interprété comme il faut et le système de M. Reynaud est une chimère qui succombe sous mille objections. Laissons de côté les moins graves. D'abord il n'y a rien de chrétien dans l'hypothèse de la pluralité des mondes, que saint Thomas rejette formellement, et qui est une condition fondamentale du système de M. Reynaud, puisqu'il fait sans cesse voyager les âmes, et qu'aux voyageurs il faut sans cesse des hôtelleries. Il n'y a rien de chrétien dans ce dédain avec lequel, suivant lui, nous déposons notre corps à la porte d'un monde, en émigrant dans un autre. Le christianisme ne parle pas de plusieurs corps pour la même personne ; il n'en reconnaît qu'un à chacun de nous , un seul avec lequel nous ressusciterons. Il sera, je le veux bien, réparé et embelli pour le jour de la résurrection; du moins saint Augustin, dans la Cité de Dieu^ nous promet que les hommes trop gras ou trop maigres ne doivent pas redouter pour leur séjour en paradis un excès d'embon-

point OU de maigreur, attendu que Dieu retouchera le corps humain, et qu'après le coup de ciseau du divin sculpteur, la statue ne saurait manquer d'élégance. Mais enfin, selon le christianisme, notre corps, même revu et corrigé, n'en sera pas moins notre corps parce que le christianisme montre le plus grand respect pour la personnalité de l'homme. Or la personnalité n'existe pas sans l'unité, et l'unité humaine s'éparpille et se détruit dans ces changements à vue perpétuels, où l'âme, renouvelant son corps sans garder la mémoire du passé et la conscience de son identité permanente, devient en réalité une série de personnes successives, et perd, avec l'unité, son véritable prix. J'ajoute, pour compléter mon objection, que- cette faculté prêtée à l'âme par M. Reynaud de se créer à elle-même son corps est un bien beau privilège , et je m'étonne que les âmes, beaucoup trop désintéressées, n'en usent pas plus souvent pour se donner des corps plus beaux et plus solides. Ce qui me scandalise surtout, c'est qu'avec un si grand pouvoir, elle se choisisse parfois des corps si fragiles et si misérables, qui se dissolvent en un instant et forcent leurs divines hôtesses à quitter subitement ce monde et à s'envoler dans un autre , comme des hirondelles surprises par un hiver prématuré. Si l'âme crée son corps, l'âme devrait être la souveraine, et le corps son très-obéissant serviteur. Mais être à la fois créatrice et sujette, c'est à la fois trop de grandeur et trop de petitesse, c'est ressembler à une grande dame qui aurait épousé son valet de chambre et serait esclave en ménage.

Enfin, le fond de la doctrine de M. Reynaud, plus encore que les détails, est contraire à l'esprit du christianisme. Quand Jésus a dit aux hommes: « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait, » il a parlé du perfectionnement individuel et non de la perfectibilité de l'espèce. Le perfectionnement moral de l'individu le rapproche de

2a0 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.

Dieu; je crains qtle la perfectibilité ne l'en éloigne. G*est que les progressistes comprennent sous ce mot de perfec* tibilité non-'seulement l'homme moral» mais l'homme physique et la nature, l'accroissement infini de nos forces» de notre industriel de notre puissance^ et même de nos plaisirs, l'amélioration de notre séjour terrestrei la satisfhctioû de nos passions ici^bâs. M. Reynaud lui'-méme , un spiritualiste, est conduit à prêcher l'amour de la terré en même temps que l'amour du ciel» et à rejeter comme une idée fausse le détachemeht du monde, prêché par les mystiques. Or, il est au moins inutile de prendre la défense des passions terrestres. Les passions» comme dit Shakspeare» sont des plaideuses qui savent très-bien réclamer en justice ce qui leur est dû, et même davantage. Elles crieront toujours assez haut. Il est naïf de leur prêter main-forte : c'est voler au secours du vainqueur. Les anciens avaient raison t ne portons pas de bois à la forêt. De plus» cette complaisance de l'homme pour lui-même est condamnée par l'esprit chrétien. La véritable pensée du christianisme, c'est que la terre est et doit être une vallée de larmes, un sol ingrat semé de ronces et d'épines que le travail arrache, et non pas une prairie où fleurissent des roses cueillies par le plaisir. Sans cesse l'homme doit travailler » gagner son pain à la sueur de son front» gémir et mourir au bout du sillon. On sourit quand on entend les écoles socialistes invoquer l'Évangile. Rien n'est, moins chrétien que la théorie du travail attrayant* Le matérialisme et l'idolâtrie sont au fond de toutes ces doctrines dont le dernier mot est le bonheur, et qui veulent faire de la terre le ciel» et de l'homme une espèce de demi-dieu, tranquille et béat comme un épicurien. Sans doute le matérialisme de notre temps est plus noble que celui du xvnr siècle. On ne rêve plus le plaisir de l'individu, mais le bonheur de l'espèce. Le dieu tout-le-monde a remplacé le dieu moi. Mais enfin le

vrai Dieu, ce n'est ni moi ni tout le monde. J*admire l'industrie moderne et je glorifie ses progrès; mais je suis de ceux qui donneraient tous les bateaux à vapeur et tous les che* mins de fer pour une petite vertu de plus dans le cœur du genre humain. Et à ce propos il me semble que M. Rey-* naud s'est trompé dans sa formule : Pour travailler à votre progrès personnel, dit-il, il faut travailler sans relâche au progrès du genre humain. > Je renverse la pro<* position. Il est plus vrai de dire : « Pour perfectionner le genre humain, il faut commencer par se perfectionner soimême. Le progrès de chacun est la condition du progrès de tout le monde. >

En finissant, je ne veux pas méconnaître Texcellence des intentions de M. J. Reynaud. Évidemment il a tenté par sa théorie de satisfaire à ce besoin d'immortalité que tout homme sent au fond de lui-même. Mais l'immortalité dont il nous gratifie, ce n'est pas celle de l'individu, c'est celle de l'espèce ; cette Ame nomade qui passe d'un monde à l'autre ne conserve pas plus la mémoire qu'elle ne garde son corps : elle ne sait pas qu'elle a vécu autrefois et habité ailleurs ; elle fait en ce monde des théories à perte de vue sur la perfectibilité, et, parvenue dans un autre séjour, elle ne peut se démontrer que son existence nouvelle est un progrès, par le seul argument qui prouverait quelque chose, par le souvenir toujours vivant de son existence passée. Or un passé dont on ne se souvient pas n'est rien, et peu m'importe d'avoir derrière moi vingt existences écoulées, si je n'ai pas le privilège de me rappeler, comme Pythagore, que je m'appelais Euphorbe et que j'étais au siège de Troie. Puisque je ne me rappelle pas mes vies passées et mes anciens séjours, je ne me rappellerai pas plus dans une autre planète mon passage sur cette terre, et quand mon âme, en laissant tomber mon corps actuel pour s'en créer un autre, se sera dépouillée de toute rémi-

niscence, elle deviendra une nouvelle personne où mon moi d'aujourd'hui ne persistera nullement, et à laquelle je me déclare entièrement étranger. Que ce nouveau moi, qui m'est inconnu et indifférent, que cette continuation apocryphe de moi-même naisse, prospère et meure pour être remplacée ensuite par un autre moi qui sera mon parent encore plus éloigné, j'avoue que ces existences en plusieurs chapitres me touchent peu, du moment que ma personnalité, qui seule en pouvait faire le lien, est détruite. Je n'aime pas les histoires détachées. La seule chose qui m'intéresse, c'est mon immortalité à moi, et non pas celle de tous les inconnus avec qui mon âme se propose de cohabiter pendant l'éternité. D'ailleurs, cette immortalité de l'espèce ne me parait pas plus certaine qu'elle n'est désirable. Je ne vois pas pourquoi l'humanité ne finirait pas comme ont fini déjà depuis longtemps des espèces d'êtres que la science a découvertes, et qui, sans Guvier, dormiraient encore inconnues dans les profondeurs de la terre. Faudrait-il s'étonner beaucoup si quelque cataclysme détruisait un jour l'espèce humaine avec ses villes et leurs monuments, et si d'autres êtres, nos héritiers sur la terre, cherchant à la surface du globe les traces de ses anciens habitants, venaient à découvrir par hasard le roman philosophique de M. J. Reynaud, Ciel et Terre, échappé à la ruine universelle et surnageant seul sur Tablme, pour révéler aux nouveaux citoyens du monde les talents, les espérances et surtout les rêves de ce qu'on appelait l'humanité ? Sans doute ils concevraient d'après ce livre une haute idée de nous, et le monde ne serait pas à plaindre d'être jugé sur les œuvres de M. Reynaud ; mais quelle leçon de modestie pour nos successeurs que cette fière théorie du progrès indéfini et de l'immortalité devenue l'épitaphe du genre humain !

{Journal des Débats, 29 juin et 13 juillet 1854.)

MÉMOIBES D*UN SEIGNEUR RUSSE , par M. Ivan Tourghenief , traduits du russe par Ernest Charrière.

Rien D*est plus patriotique et plus moral qu'un voyage en Russie. On en revient en aimant deux fois plus qu'avant le départ son pays et la liberté. En 1839, M. de Gustine partit pour la Russie à la découverte d'arguments décisifs contre le gouvernement constitutionnel. Il cherchait dans le spectacle d'une monarchie absolue, heureuse et florissante, la réfutation du système représentatif. Rien ne lui semblait plus propre que le mécanisme du gouvernement russe, simple et absolu, comme celui de la Providence, à confondre toutes nos Déclarations des droits de l'homme , toutes nos Chartes constitutionnelles, tous les artifices compliqués de nos Constitutions. M. de Gustine passa une année entière en Russie, regarda soigneusement tout autour de lui, observa, interrogea, prit des notes, avec la curiosité d'un voyageur, la finesse d'un diplomate, et la circonspection d'un homme prudent qui ne veut pas être envoyé en Sibérie ; après quoi il reprit la route de France, et revint débarquer un matin à Paris, libéral et constitutionnel comme un député du centre gauche, et laissant tomber de son portefeuille de voyage un portrait de la Russie qu'on s'est passé de main en main en France et en Europe. Le portrait n'était pas flatté, il s'en faut, mais on se plut à le juger ressemblant, et c'est encore sur les souvenirs que nous en avons gardés que nous vivons pour la plupart quand nous parlons de la Russie et des Russes. La Russie de M. de Custine est à peu près celle de tout le monde. Et cependant M. de Gustine ne s'était pas at-

taché à en tracer une image complète : il nous faisait connaître surtout les grandes villes et les classes supérieures de la société. Il annonçait bien l'intention, au début de son livre, de visiter les steppes, il s'échauffait même quand il prononçait ce nom; il lui semblait déjà qu'il respirait à pleine poitrine l'air libre du désert, et que le vent des bruyères soufflait dans ses cheveux. Mais M. de Gustine ressemblait un peu à ces citadins qui, dans Paris, parlent avec attendrissement de l'herbe des champs et de la rosée du mathi, et qui, à la campagne, se lèvent à dix heures, lisent leur Journal et font le whist. Parti en touriste pour aller saisir, au milieu des plaines, l'image vraie de la vieille Russie, il s'est attardé, en homme d'esprit et en homme du monde» dans les villes et dans les salons. Il y a beaucoup de salons dans son livre et beaucoup de gentilshommes ; il y a peu de steppes, peu de provinciaux, peu de campagnards et de paysans. Ce qu'il aime et ce qu'il excelle à peindre, c'est cette aristocratie nomade qui a voyagé en Europe et a rapporté en Russie les idées, les goûts et les travers de tous les pays qu'elle a visités, et qui couvre d'une élégance imitée les restes encore visibles de la barbarie indigène; c'est ce mélange de roideur et de flexibilité, trait distinctif de tant de grands seigneurs, si hauts au-dessus des subalternes, si bas au-dessous du mattre, soumis comme les uns, despotes comme l'autre, et dont la vie en partie double se résume en deux mots, domesticité et tyrannie. En lisant M. de Gustine on peut mesurer les effets du pouvoir absolu sur l'aristocratie ; mais on n'en voit pas l'action toute-puissante descendre peu à peu au cœur même de la nation, et passer de la haute noblesse dans la petite, de la petite noblesse au servage, de la ville dans les châteaux, et du château dans le village. On ne voit pas cette influence irrésistible et universelle peser sur tous les rangs et façonner tous les caractères. On ne voit pas tous les individus, nobles ou non, ri-»

ches ou pauvres, se marquer peu à peu d'une empreinte commune qui est comme l'effigie du despotisme, et qui fait d'eux pour ainsi dire les médailles de la servitude. Quoi de plus intéressant, quoi de plus philosophique qu'une telle étude faite sur les lieux mêmes par un témoin désintéressé î Je ne regrette pas que M. de Gustine, peintre si ingénieux de la haute société russe, que par son nom et sa distinction personnelle il était appelé à voir de plus près, se soit contenté d'esquisser les traits de la société inférieure. On lui a déjà reproché d'avoir inexactement représenté l'aristocratie. Il aurait paru sans doute moins vrai encore s'il avait voulu peindre en détail cette vie de province, ces petits seigneurs terriens et ces paysans qu'il avait regardés plus négligemment par le gros bout de sa lorgnette. L'homme qu'il nous fallait pour nous dire la vérité sur la province russe, ce n'est pas M. de Gustine, ce n'est pas un étranger, ce n'est pas un Français surtout : les Français, comme dit Sterne, observent à vol d'oiseau ; c'est un Russe, un Russe d^ cidé à ne pas flatter son pays, et résigné d'avance à ne point passer pour un philosophe, car la Russie ne manque pas d'émules de JAxne Beecher Stowe, tout prêts à inventer quelque oncle Tom moscovite et à plaider la cause des esclaves blancs dans quelque beau roman que la police du pays défendrait, et qui accourrait dans le nôtre avec l'attrait d'une thèse humanitaire et les honneurs de la persécution. Notre Russe, le vrai peintre de la vie des nobles et des serfs, ce devait être un gentilhomme qui aurait vécu dans ses terres et visité celle des autres, et qui raconterait simplement, fidèlement, tout ce qu'il aurait vu; un chasseur qui partirait le matin le fusil sur l'épaule et qui rentrerait au logis avec peu de gibier, après de fougues stations sous les huttes des paysans et des conversations avec eux, qu'il nous racon*^ terait à la veillée du soir ; un promeneur qui ne décrirait pas pour décrire comme un écrivain de profession;

un honnête homme, d*un esprit droit et fin, qui ne plaiderait pas, qui ne déclamerait pas, mais qui nous laisserait lire amicalement sur ses tablettes le récit quotidien de ses aventures; en un mot M. Ivan Tourghenief luimême, l'auteur des Mémoires (j'aimerais mieux du Journal) d'un seigneur russe : ce serait un titre plus simple et plus vrai.

C'était le titre qu'il avait lui-même donné à ces récits, quand il les publia en volume, vers l'année 1852, après en avoir inséré plusieurs fragments dans le Nouvelliste de Moscou. « Ces épisodes, dit l'ingénieux traducteur, M. Charrière, avaient vivement frappé l'attentiou, quoique venant d'une plume inconnue et qui n'avait pas fait ses preuves devant le public. Cependant on était loin de prévoir l'impression que produisit la réunion de ces morceaux, lorsque, ayant été mis en volume et complétés dans leur ensemble, on put saisir la donnée supérieure qui s'en dégageait et qu'on vit s'y manifester la pensée intime de l'auteur.... En effet, la série de ces chapitres, s'éclairant et se fortifiant l'un par l'autre, faisait entrer dans leur cadre toutes les scènes de la vie russe; et par la variété des aspects sous lesquels elle y était observée, comme par l'impression qui en résultait, ce livre, en apparence sans prétention, se trouvait offrir le tableau le plus saisissant des mœurs de la Russie, qu'il révélait en quelque sorte à elle-même : car ces peintures étant empruntées la plupart à la partie la moins accessible des mœurs locales, elles en faisaient pour les Russes comme une découverte de leur propre pays. »

Cette pensée secrète de M. Tourghenief, moins secrète, à mon avis, que ne le croit M. Gharrière, c'est le dessein de peindre l'influence du despotisme sur les caractères et sur les mœurs. M. Tourghenief, quoique prudent et discret, n'y met pas tant de mystère. On s'aperçoit à chaque instant

dans ses récits qu'ail a voyagé, qu'il a étudié dans les Uuiversités allemandes, visité Paris, fréquenté nos écrivains, et qu'il s'est fait, sur beaucoup de points, des idées françaises. Toutefois je reconnais qu'il se met en colère le moins possible, et qu'il laisse deviner plutôt qu'il ne montre ses sentiments. Vous ne le verrez jamais s'indigner ni s'irriter contre des faits qu'un homme qui a été Parisien, ne fût-ce que vingt-quatre heures, ne pourrait voir sans colère; mais il les racontera de façon à ce qu'on s'indigne à sa place, et à ce qu*on éprouve toutes les émotions qu'il n'exprime pas. Quand il peint la tyrannie des hobereaux de campagne et la malheureuse condition des serfs, il n'enfle pas la voix, il ne s'attendrit pas, il ne vise pas au pathétique; et ses paroles , volontairement contenues , vous serrent le cœur et vous font pleurer sur des misères décrites avec une sensibilité muette, mais profonde. Ce contraste de la froideur apparente et de l'émotion est un des caractères du livre de M. Tourghenief. On en remarquera aussi un autre non moins curieux, celui de la sauvagerie et du rafQnement. Le seigneur russe qui écrit ses Mémoires n'a pas toujours vécu dans son château et dans ses bois; ce barbare civilisé a fait autrefois de l'esprit dans les salons de Paris, et on est tout surpris de l'entendre citer en pleine steppe quelques petits vers de M. de Musset. Sans doute il a causé aussi plus d'une fois avec M. de Balzac, du moins il l'a lu et bien étudié, car il l'imite agréablement, et la vieille Russie a dû éprouver, en lisant ces Mémoires, un plaisir semblable à celui qu'ont goûté nos départements à lire les Scèms de la vie de pro-" vimx. Il a de la profondeur, mais aussi de l'affectation, dans l'observation des mœurs; il raffine, il cherche les petits détails ; il touche l'impalpable et il voit l'invisible ; il fait la toilette de son style , il s'eudimanche volontiers , et avec tout cela il a un air de vigueur et de sobriété, une allure rapide et sauvage qui plaît au dernier point : c'est

un mélange singulier de rudesse et de grAce, d'art et de naïveté.

Voilà Tobservateur qui se propose de nous retracer les physionomies originales des nobles et des serfs de la province russe. Il sait le prix des originaux, et il ferait dix lieues à travers les marais et les fondrières pour rencontrer un type et le faire poser devant lui. Il ne fait bon à vivre que pour les originaux, dit-il quelque part, et il n'y a de plaisir qu'à les peindre :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Je crains seulement que M. Tourghenief ne se soit fait illusion et qu'il n'ait trouvé dans les caractères russes plus d'originalité, plus de variété qu'il n'y en a véritablement. Je m'étonnerais même de rencontrer des types si frappants et si nombreux dans une société si bien façonnée par le despotisme. L'action du despotisme sur les caractères, que M. Tourghenief cherche précisément à décrire, en efiTace les saillies et imprime à tous une marque uniforme. C'est là en grande partie la cause de l'impression de monotonie que la littérature russe laisse à ses plus sincères admirateurs. On a vanté quelquefois les bienfaits littéraires du despotisme. L*àutorité, a-t-on dit, est une excellente école pour l'esprit ; le respect du pouvoir et de la hiérarchie dans une société y favorise la production des beaux ouvrages, parce que les personnes du même rang se rencontrant sans cesse et se maintenant vis-à-vis les unes des autres dans leurs rapports naturels, cette observation volontaire des lois et des convenances sociales entretient dans le monde une liberté, une aisance, une grâce, une habitude de s'entendre et de se répondre à demi-mot , une délicatesse , une distinction de langage qui se communiquent aux ouvrages d'esprit. C'était le privilège de la société polie du xvn* siècle de former des écrivains à son image. Il semble donc que la société

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russe, qui fleurit à Tabri d'une autorité au moins aussi aln solue que l'était celle du grand roi, aurait dû produire uQ6 littérature aussi remarquable, sinon par le génie, qui est indépendant des formes de gouvernement, au moins par Tordre , par la justesse , par le bon ton et par le bon goût. Cependant en lisant les ouvrages qui se flattent de représenter le mieux la société russe, et qui par leur nature môme y peuvent le plus justement prétendre, par eiemple le9 œuvres dramatiques et les romans, on est frappé de l'exagération des peintures et de la prétention du style, de la r^ cherche subtile dans les détails et de la trivialité dans le9 types généraux que cette littérature a créés. L'un des ro^^ manciers et des auteurs dramatiques les plus distingués d9 la Russie, Gogol, est tantôt bouffon comme Scarron, et tantôt minutieux et alambiqué comme M. de Balzac, Il a beau» coup d'esprit et de verve, peu de délicatesse et de choix, et les caractères qu'il invente, grossiers et rafûnés tour à tour, se ressemblent presque toujours par quelque côté et parais»» sent médiocrement originaux. Le principe d'autorité et le respect de l'ordre hiérarchique, dont on fait avec raison beaucoup de cas, n'ont pas, à ce qu'il semble, produit en Russie cet art si mesuré, si délicat et si original, qu'on admire en France au siècle de Louis XIV. G*est que sous Louis XIV la discipline des esprits n'était pas la servitude. Le grand roi avait continué l'œuvre de Richelieu ; il avait abaissé la noblesse, qui s'était révoltée sous sa minorité, jusqu'à ce que l'esprit de faction fût devenu, c'est le mot de Voltaire, une émulation de servir le prince. Mais il éleva la classe moyenne, il l'appela aux honneurs, il confia les plus grands emplois à des fils d'artisans ou de marchands, dont la puissance, sous ce règne de bourgeois, conmie l'appelle Saint-Simon, annonça l'émancipation politique du tiers état. La société française n'était pas alors ce qu'est encore aujourd'hui la société russe^ une espèce de casier où chacun

se tient confiné dans sa case, prisonnier de Tordre hiérarchique; à l'esprit de caste succédait déjà l'esprit de société, et la roture, longtemps éloignée des emplois, commençait à se déployer librement et au grand jour avec ses qualités et ses défauts, avec son mérite propre et ses ridicules, sous la protection de la faveur royale. Le rapprochement des classes faisait jaillir des oppositions piquantes entre ces caractères, qui s'étalaient naïvement sous les regards de la comédie; le commerce des femmes adoucissait les mœurs, polissait les esprits et préparait pour les poètes une langue plus délicate et plus pure. C'est ce que M. Nisard a rappelé avec beaucoup de justesse dans un des meilleurs chapitres de sa remarquable Histoire de la littératv/re française. Louis XIV lui-même, dont l'influence littéraire a été de nos jours fort spirituellement et fort inutilement contestée, protégeait les écrivains, leur indiquait des sujets, et leur montrait du doigt les caractères qui passaient devant eux; en un mot, la discipline de la nation n'ôtait rien à Toriginalité des individus, et le grand siècle, dans sa littérature, a été l'époque la plus féconde en types immortels, parce que l'homme s'y est librement montré, et qu'il y a été le mieux étudié et le mieux connu.

Mais en Russie les classes ne se mêlent pas, les femmes, si j'en juge par le livre de M. Tourghenief, sont loin de jouer le rôle qu'elles jouaient en France au xvu* siècle, et le pouvoir inspire un respect qui ressemble tant à la crainte, que les caractères, au lieu de se déployer, se dissimulent, et que l'homme, pour ainsi dire, se referme au lieu de s'ouvrir. Peu à peu chacun perd, sous l'action continuelle de ce pouvoir partout présent et illimité, toutes ses saillies naturelles : le despotisme produit sur les âmes 1» même effet que le temps sur la pierre : il les use, les égalise, et les revêt pour ainsi dire d'une couleur terne et uniforme. Aussi les écrivains qui prétendent créer des types

originaui, en trouvant très^peu dans la réalité, sont-ils obligés de grossir quelquefois jusqu'à la charge les traits de leurs modèles , ou de chercher dans la peinture microscopique des détails l'intérêt descriptif que l'ensemble de l'objet ne présente pas. Cette ressemblance inévitable des caractères sous un régime où l'homme ne peut être luimême, je la remarque dans les personnages de M. Tourghenief, quoiqu'ils soient provinciaux, et qu'en province, comme on sait, les types originaux se conservent plus longtemps. Ces personnages forment deux catégories : les maîtres et les serfs. Les maîtres sont presque tous de petits czars dans leur petit empire, avec un intendant pour premier ministre; ils sont hautains et durs avec ostentation d'autorité ou affectation de sensiblerie : curieux et défiants, attentifs à épier la pensée d'autrui et à ne pas paraître penser eux-mêmes, plus ingénieux qu'un paysan normand à découvrir mille nuances intermédiaires entre le oui et le non, tristes, ironiques, persifleurs ; ils affectent de se moquer de tout, et leur politesse même est impertinente ; égoïstes, vaniteux , oisifs importants , autocrates paresseux, ils chassent, ils boivent, ils jouent. 4^armi les serfs, il y en a d'honnêtes et de sensés qui ont conscience de leur misère; ils vivent mélancoliques, résignés, silencieux ; il y a des pères qui n'apprennent pas à lire à leurs enfants, de peur que moins ignorants ils ne trouvent plus lourd le poids de la servitude : il y a çà et là quelque Spartacus de village qui se révolte, s'enfuit dans les bois, et vit comme une bête fauve pour demeurer libre. Mais la plupart de ces pauvres serfs sont dénaturés par l'esclavage : ils mentent spontanément, comme les hommes libres disent la vérité; ils volent, comme volerait, disent-ils, notre Seigneur Jésus^Christ, s'il n'avait pas les mains percées; ils sont crédules et soupçonneux, ignorants et superstitieux jusqu'à l'idolâtrie. La servitude est leur excuse,

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leurs vices naissent de leur abjection* Ils n*ont pas même le sentiment de la liberté qui leur manque ; ils se croient nés pour vivre à genoux devant leur seigneur. On prendrait pour de la résignation ce qui n*est que Tignorance absolue de leur droit et la déchéance apathique de la personne humaine au rang de Tanimalité. Le serf est un corps; le fouet le lui prouve bien. Est-il une &me? le pope l'affirme : mais le serf lui-même ne le sait pas. Il y a en Russie quarante millions de ces Ames-là.

Tels sont les traits communs de presque tous les carac* tères ; telle est Funiformité de l'homme dans ce pays où il n'y a que deux types, à proprement parler, le maître et l'esclave. Je me trompe, il y en a un troisième qui ne peut exister qu'en Russie : c'est celui de Thonmie qui sent son caractère propre s'efllacer,. et sa personnalité, pour ainsi dire, s'évanouir sous l'étreinte du despotisme, qui souffire déporter en lui-même ce sceau d'une ressemblance servile imprimé sur toutes les âmes, et qui a, conmie il le définit lui-même, la maladie de l'originalité perdue. M. Tourghenief a peint avec beaucoup de verve, quoique très-longuement, c^ caractère bizarre et parfoûtement vrai. Il a mis en scène un maniaque qui se croit le reflet d'un autre homme, la copie de son voisin, la contrefaçon du premier venu, et qui court après sa personnalité, comme le héros de Ghamisso, Pierre Schlémihl, après son ombre. Ce qui le met au désespoir, c'est que tout le monde l'appelle un original : « Moi original ! s'écrie-t-il, moi original ! Je pose en fait, et de très-bonne foi, qu'il n'y a pas sur la terre un homme moins original que votre très-humble serviteur. J'ai dû naître imUatian négligée d'un autre homme ; je vis sûrement d'après les personnages décrits dans les livres que j'ai étudiés, je vis à la sueur de mon front, & l'imitation d'autrui, tout haletant à la peine. Je crois fermement que j'ai étudié, que je me suis amouraché et marié sans que

ma volonté y ait été pour rien, comme on remplit un devoir qu*on voit remplir, comme Jacques dit sa leçon à l'école après Paul et du même ton.... Plaisante originalité, n'est-ce pas!... Mon malheur à moi, c'est précisément de n'avoir pas d'originalité. »

n est clair qu'un pays où l'analogie des caractères devient la cause d'une maladie endémique, et où l'on constate des cas de folie spéciale chez les personnes qui ne se sentent pas assez distinctes de tout le monde, un tel pays ne saurait offrir à la littérature des types bien variés. La Russie, comme on l'a très-bien dit, est la contrée de TEurope où l'on trouve le plus les mêmes choses et les mêmes gens partout. Cependant, dans toutes ces physionomies qui présentent une ressemblance générale, M. Tourghenief a distingué et reproduit avec beaucoup de finesse des traits particuliers tout & fait dignes d'attention. Il a composé ainsi une galerie de personnages dont je ferai connaître prochainement les plus curieux à nos lecteurs. Aujourd'hui j'ai voulu seulement présenter quelques observations générales que m'avait suggérées ma lecture. La littérature russe a la prétention d'être parfaitement originale, ce qui ne l'empêche pas de nous imiter avec complaisance et de médire de nous tout en nous imitant. Il est bien de rendre justice à ses mérites, mais il est permis de lui rappeler qu'il n'y a pas, sans liberté, d'originalité véritable, et que le despotisme qui opprime les hommes ap^ pauvrit nécessairement les arts.

Je voudrais aujourd'hui apporter quelques citations à l'appui des idées générales développées dans mon dernier article. Suivons donc notre seigneur russe dans une de ses

expéditions de chasse, pour passer avec lui en revue les types les plus curieux de sa province, depuis le dernier des serfs jusqu'au premier des seigneurs.

Nous sommes en été. « Une matinée d*été en juillet ! 8*écrie M. Tourghenief ; il n'y a que les amateurs de chasse qui sachent apprécier le plaisir d'errer dans les taillis ! » n apprête son fusil, il détache son chien, et tout en cheminant nous décrit l'aurore non comme un poète ou un romancier de profession, mais comme un vrai chasseur qui s'est levé à l'aube du jour, qui a respiré la senteur matinale des bruyères et a vu les jeux de la lumière naissante dans le feuillage des grands bois.

c La trace de vos pieds laisse une empreinte verte sur l'herbe blanche de rosée. Vous écartez l'humide feuillée : vous êtes à l'instant saisi par la chaude senteur qui s'y est concentrée immobile dans le cours de la nuit ; l'air est tout imprégné de la fratche amertume de l'absinthe, des douces exhalaisons du blé noir et du trèfle. Au loin , semblable à de hauts remparts, s'élève une chênaie qui brille de teintes rosées au soleil ; il fait encore frais, et vous sentez l'approche de la chaleur. »

Le livre de M. Tourghenief est plein de ces jolis paysages d'une vérité générale, à l'usage de tout le monde, et d'une vérité particulière qui fait dire aux voyageurs : « C'est bien là la Russie. » De plus, comme notre chasseur ne court guère les champs et les bois que dans les beaux jours de l'année, ses descriptions doivent aux saisons où elles sont faites un attrait dont il faut tenir compte avant de se laisser prendre d'admiration pour cette belle nature. C'est la Russie de printemps et d'été que nous montre M. Tourghenief; il ne nous parle pas de la Russie d'hiver. Je ne me rappelle pas avoir rencontré dans son livre un flocon de neige. Il n'importe; on oublie la Russie d'hiver qu'on ne voit pas, et il semble qu'on s'établirait volontiers avec

M. Tourghenief dans ces plaines où l'air est si doux, où le blé noir et le trèfle sentent si bon; on s*endort vers midi au bord de cette petite rivière où les jeunes chênes verts viennent pencher avidement l'extrémité de leurs branches ; on s'imagine voir en rêve une Russie aimable et riante, sans frimas, couronnée de fleurs des champs,

Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête,

et quand on s'éveille , on est tout étonné de trouver & ses côtés, non quelque jeune berger, libre et content comme ceux des idylles, mais un pauvre serf en haillons, infirme, malade, errant de chaumière en chaumière pour découvrir et dévorer quelque débris de légumes ou de pain. Voilà donc l'efiet que produisent les paysages de M. Tourghenief: la nature y fait plaisir, les personnages y font pitié. Je ne sais si ce contraste est un calcul chez l'écrivain , et s'il a prémédité cette opposition entre les beautés pittoresques du pays et la dégradation d'un grand nombre de ses habitants.

J'aime mieux croire qu'elle résulte tout simplement de l'état des choses et qu'elle n'est dans son livre qu'une vérité de plus; elle me toucherait moins si elle n'était qu'un procédé littéraire, et il ne me plairait pas d'avoir à chercher le sens philosophique de tous les levers ou couchers du soleil que M. Tourghenief décrit. Ce qui est certain , c'est qu'à chaque page on sent combien en Russie l'homme est au-dessous de la nature, et c'est ce qui me fait attacher un grand prix aux descriptions de M. Tourghenief. Ce ne sont pas seulement, comme dans la plupart des poèmes et des romans, des effets de dessin et de couleur ; c'est le complément des peintures morales : la nature y donne , sans aucune prétention de la part du peintre, une leçon à la société.

Ce pauvre serf en haillons, que je vous montrais tout à l'heure au bord de la rivière, M. Tourghenief l'a rencontré

en chassant. H s'appelle Stépan ; il est né on ne sait où ; il est devenu serf du seigneur de Gboumikbino, on ne sait comment; il n*a ni famille ni ami, il vit comme il peut. Aujourd'hui il aide un affranchi, Touman» à pécher des poissons : il tient le pot aux vers et amorce la ligne. Au* jourd'hui il est heureux, il aura quelques perches pour son dîner. Mais demain ? « Demain vous le verrez assis sous une palissade, dévorant une rave, suçant et grignotant une carotte, ou bien mettant en menus morceaux un chou de rebut qui se trouve à côté de lui ; d'autres fois il geint sourdement en traînant un seau d'eau, allume du feu sous un pot, tire de sa poitrine on ne sait quoi de noirâtre et le jette dans la gamelle.... Il vit l'été dans une grande cage à poulets hors de service et confinée derrière le poulailler; l'hiver, dans l'entrée du bain villageois ; à l'époque des plus grands froids, il se hisse dans un grenier à foin. On l'a accoutumé aux signes de répulsion; il reçoit même parfois un coup de pied; mais il semble , en vérité, n'avoir de sa vie desserré les dents ni pour demander ni pour se plaindre. » Quelle viel Pas de famille, pas d'ami , pas de pain , pas de gîte, pas de travail possible, car Stépan est vieux et £aible. Tel personnage de M. Tourghenief, qui a l'esprit cultivé , et qui, en faisant fouetter ses serfs, feuillette nos auteurs classiques, pourrait me renvoyer à certaine description qu'a tracée La Bruyère des paysans français sous le règne de Louis XIV. Je le sais ; ils creusent la terre avec leurs ongles, et ils mangent des herbes comme les animaux; mais ils sont libres, ils ont la propriété d'euxmêmes : il leur reste, dans leur misère, la dignité de l'homme qui s'appartient. Il y a quelque chose qui du dernier mendiant fait l'égal d'un seigneur, c'est la liberté. Le vieux vagabond Edie Ochiltrie , ce personnage admirable de Walter Scott, errant le jour sur les grèves et dormant la nuit à la clarté des étoiles, n'est-il pas plus grand que le baronnet

sir Arthur? Edie Ochiltrie est libre et le pauvre Stépan est esclave : son misérable corps, débile et infirme, ne lui ap* partient môme pas; son maître peut d*un mot le vendre comme une chose ou l'assommer comme une béte fauve. Edie, le vieil Edie, vivant de chansons qu'il chante et d'au«> mônes qu'on lui jette , et promenant partout sa misère indépendante, n'a aunlessus de lui que Dieu dans le ciel. Le chasseur qui accompagne M. Ivan Tourghenief est un autre serf, moins malheureux que Stépan, Ermolaï. « D a quarante-cinq ans; c'est un grand maigre, porteur d'un long nez effilé, d'un front bas, d'yeux grisâtres, d'une che^ velure indisciplinable et de grosses lèvres rictoeuses. Il est costumé en toute saison d'un habit de nankin, culotté de larges pantalons bleus et coiffé d'une casquette à oreilles dont l'a gratifié un seigneur terrier dans un moment de bonne «humeur. » Ermolaï est un serf & la redevance. Il y a en effet deux manières d'exploiter l'homme en Russie. Le serf à la corvée ne travaille que pour le seigneur, et se tient, jour et nuit, à sa disposition. Le serf à la redevance travaille pour lui-même, cultive la terre et fait le commerce comme il lui plaît, à la condition de payer à son maître une somme convenue, en argent ou en nature ; la redevance due au seigneur s'accroît à mesure que les profits du serf sont plus considérables. Le paysan à la redevance s'enrichit difficilement, parce que le seigneur a soin de prélever sa bonne part sur les produits de l'industrie du serf; mais enfin il est un peu moins esclave que le serf à la corvée. Gomme le maître est quelquefois embarrassé d'assigner une tâche à ses paysans , et qu'il n'est rien de plus facile que de fixer un impôt, la redevance tend à peu près partout à remplacer la corvée. Ermolaï a la liberté de vivre comme il veut et d'aller où il lui plaît, pourvu qu'il apporte au seigneur deux paires de coqs de bruyère et deux paires de perdrix par mois. U vit le jour dans les bois, et il passe

ses nuits dans des marais, sur des arbres, sur des toits, sous des ponts. « Plus d*une fois on l'a enfermé dans des greniers, des caves et des remises, et plus d'une fois il a été privé de son fusil; plus d'une fois on l'a mis à la porte, dénué de ses habillements les plus indispensables ; plus d'une fois on Ta battu , on l'a roué de coups, on a éreinté et enfermé son chien pour l'en priver, et toujours il est revenu sur les terres et dans les cours de son mattre, ayant des habits sur le corps, un fusil sous le bras et son chien sur les talons. » C'est à merveille. Ërmolaï est jeune encore. Que deviendra-t-il quand il sera vieux? M. Tourghenief nous a dépeint le sort de ces vieux esclaves à qui leurs maîtres ne savent plus quel emploi donner :

« Pendant que je m'orientais dans les champs, j'aperçus une façon de guérite éminemment rustique, près d'un champ ensemencé de haricots. J'approchai , je soulevai un grand lambeau de grossier tissu de paille, et je vis un vieillard tellement faible et chétif que je me rappelai tout d'abord ce bouc mourant que trouva un jour Robinson dans l'une des cavernes de son île. Le vieillard était assis sur son séant, clignait ses petits yeux ternes, et avec précaution , quoique fort vite, mâchait , sans avoir aucune dent , à la manière du lièvre, un pois chiche bien dur. c Bonhomme ! c hé! bonhomme ! lui criai-je. Que fais-tu? De quoi es-tu c occupéàAnanief?— On m'envoie surveiller.— Et qu'est-ce • que tu surveilles donc ? — Eh! les pois. — Ahl tu gardes « les pois ? Mais, je te prie, quel âge as-tu ? — Dieu le sait ! « — Tu ne dois pas avoir la vue très-daire? tu vois mal, « n'est-ce pas? — Oui, je vois mal, et il arrive que je n'en- «- tends rien du tout. — Eh bien ! alors, quel gardien peuxc tu donc être? — Je ne sais pas, bârine (seigneur), les suie périeurs ordonnent. » Les supérieurs! les supérieurs! pensai-je, et je regardai avec compassion le pauvre vieillard. Il tâtonna autour de sa poitrine, tira de son sein un

morceau de pain dur et se mit à sucer comine un petit enfant , faisant faire un fort exercice à ses joues, qui sans cela étaient déjà extrêmement afiaissées. »

Voilà le sort qui attend Ermolaï.

Les supérieurs ordonnent, c'est le mot qui explique tout ! Le serf est tout ce que veut son mattre; le mattre ne lui demande pas s'il a telle ou telle aptitude; au moindre signe, le serf change de métier. Ce n'est pas un homme à qui Dieu a donné un esprit, une volonté et des bras pour exécuter ce que son esprit conçoit, ce que sa volonté préfère; c'est un instrument que le maître façonne à son gré, et que d'un coup de baguette, je me trompe, d'un coup de fouet, il métamorphose à l'instant. Voyez ce pauvre Soutchok , boiteux, déguenillé, qui aide en ce moment nos chasseurs à monter sur un radeau pour chasser les canards sauvages dans les roselières d'un étang. Soutchok est aujourd'hui batelier et pêcheur.

« Y a-t-il longtemps , lui dit-on, que tu fais ce métier?

— Sept ans, bârine. —Et avant cela, que faisais-tu î — Pétais cocher. — Pourquoi ne t'a-t-on pas laissé cocher? — La nouvelle dame m'a renvoyé des écuries. — Quelle dame f — Celle qui nous a achetés.... vous ne la connaissez pas ?— Non. Quelle idée a-t-elle eue de faire de toi un pêcheur?

— Dieu sait. Elle est arrivée de sa terre de Tambof ; elle a fait assembler tous les gens de service; elle s'est montrée; nous nous sommes tous précipités pour lui baiser la main , elle ne s'est pas f&chée. Quand ça fut fini, elle se mit à demander à chacun de quof il était occupé, quel était son emploi. Quand mon tour fut venu et qu'elle eut su que j'étaip cocher,' elle dit: « Cocher, cocher, toi! Quel cocher « peux-tu être, fait comme tu es? Voilà en vérité un beau « cocher! Tu cesses d'appartenir aux écuries; va te faire « raser la barbe et accourcir les cheveux , tu es le pêcheur « de ma maison; toutes les fois que je serai ici, tu fourni-

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c ras ma table de poisson , tu m'entends? et si mon étang « n'est pas tenu en ordre, c'est à toi que je m'en prendrai....»

Une autre maltresse avait fait de Soutchok un cuisinier, une autre , un acteur ; il jouait la comédie pour amuser les hdtes du chAteau; une autre, un postillon. Ballotté ainsi de service en service , il n'a pu amasser un kopeck ni se ma« rier. D'ailleurs, il était serf d'une vieille allé qui ne laissait passes esclaves prendre femme : il arrivait à la demoiselle de dire, môme devant le prêtre :

cDieu me préserve de souflQrir cela! Moi je suis demoiselle, et je vis ; je reste fille. Eh I qu'est-ce que c'est doncî qu'est-ce qu'ils veulent encore !» Ils auraient voulu avoir une femme, des enfants. Mais évidemment Dieu n'a fait la pa--* temité que pour les hommes libres, et Soutchok a vécu dans le célibat, comme sa chaste mattresse. Aiyourd'hui de quoi vit-il 7 quel est son salaire 1— Un salaire! répond-il. Eh! bârine, on nous donne des denrées pour les manger; c'est bien tout ce qu'il nous faut, seigneur Dieu! et le ciel accorde de longs jours à notre dame! »

Hais pendant que Soutchok raconte sa triste vie» le radeau défoncé fait eau de toutes parts, et les chasseurs tombent dans l'étang, ainsi que le pécheur. Plus jeunes, plus alertes, les chasseurs gagnent la rive. Le vieux Soutchok ne sait pas nager; il va périr; il lutte, il se sauve enfin, c Mais, dit M. Tourghenief, môme dans ces extrémités où il s'était trouvé, le paysan n'avait pas eu la hardiesse de s'accrocher aux basques de mon habit, » U y a quelque chose de touchant dans une abjection si résignée. J'admire et j'aimele serf d'être si humble et si doux; je le méprisequand U devient orgueilleux de sa bassesse. M. Tourghenief a^sbien marqué ce dernier degré de la dépravation dans la servitude, où l'homme, enivré d'esclavage, a tout à ftdt oublié qu'il est homme, et baise avec fierté la main qui l'a battu. Comparez à Soutchok, près de mourir parce qu'il n'ose

s*accrocher aux basques d*un seigneur, le buvetier Vacia» Son maître vient de le faire passer par les verges. On pre« nait le thé : '

m Le seigneur Hardari Apollonovitch portait à ses lèvres sa soucoupe remplie » et déjà il allait élargir du double seB narines, opération sans laquelle on sait qu'aucun vrai Russe pur n'aspirerait son thé avec plaisir; mais il s'arrêta, prêta l'oreille, hocha la tête, ingurgita une cuillerée, et plaçant la soucoupe sur la table, prononça avec un sourire de grande bonhomie : Tcheukoiltohwukil... La brise, en venant expirer contre la maison devant laquelle nous étions assis» apportait à notre oreille un bruit de coups mesurés et nombreux, c Qu'est-ce que c'est que cela? lui demandai«je « avec étonnement. — *• Ce n'est rien : un drôle que je fais c fouailler d'importance, Yacia , mon blivetier , vous savez ? » -—Un quart d'heure après cette conversation , je pris congé de Mardari Apollonovitch, et partis. En traversant le village, j'entrevis le buvetier Yacia. Il longeait la rue , et tout en marchant il croquait des noisettes. Je fis arrêter ma calèche, et j'appelai cet homme. « Qu'est-ce donc, frère î on t'a « châtié aujourd'hui ; pourquoi ton maître t'a^t^il fait rosit serî^n y avait une raison, monsieur, certainement* Ch$M « notAf , on n'est pas rossé sans cause. .. . Non, non, non ! Chez c nous^ rien de pareil ; chez nousy le b&rine n'est pas comme « iià;chei nous^ c'est un bârine.... Ohl ohl ohl un tel bê** c rine. ... Non, non ! il n'y a pas son second dans tout le gou** « vemement, allez I •— En route! dis-je à mon cocher^. YoiUi « bien la vieille Russie, pensai-je en rentrant chez moi. *

Tant pis pour la vieille Russie. «..

Yacia, c'est le plus bas échelon de l'esclavage; Khor^ c'est le plus élevé, c Entrons chez Khor, dit son maître et seigneur , U. Poloutykine , un compagnon de chasse de U. Tourghenief . Le soleil est à son midi ; nous nous reposerons à l'ombre, et nous boirons du knass bien frais.» On

entre chez Rhor. G*est un serf honnête, intelligent, labo* rieux, qui , en payant une forte redevance à son mattre , a conquis le droit de faire , à ses risques et périls , un petit commerce d*huile et de cambouis , et qui vit dans une modeste aisance avec sa femme et ses six enfants. Sa maison est aussi propre que peut Tétre la maison d'un serf : cLes parois de la chambre sont tout naïvement les rondins dont sa maison est construite, mais taillés à la hache et blanchis à la craie, sans étaler les grossières images deSouzdol collées à la mie de pain, comme on n'en voit que trop dans les chaumières, où elles attirent la poussière, les insectes ailés et autres; mais dans l'angle d'honneur, devant une image sainte enchâssée en argent massif, s'élève la flamme d'une lampe consacrée; une table de tilleul, en avant d'un large banc, a été récemment raclée et lavée avec soin. » Voilà l'intérieur d'une maison de paysan russe. Qu'on n'y cherche pas la propreté hollandaise. Le moujik ne fait aucun cas de la propreté. «H faut, dit Khor, que la chaumière sente l'odeur de l'homme, du chou et du pain chaud. «

Khor ne sait pas lire; mais il a, à force de questionner de plus savants que lui et de réfléchir sur leurs réponses , il a fini par avoir des idées. Il a appris qu'à l'étranger les hommes sont libres, et il s'est demandé pourquoi ils ne le sont pas en Russie, pourquoi il ne l'est pas lui-même. Sans doute il n'a pu trouver à son esclavage de raison suffisante, car il ^t triste, ironique, et, quand on lui parle de politique, il détourne la conversation. Mais ne croyez pas qu'il se révolte contre le servage et qu'il envie publiquement la liberté de la France ou de l'Angleterre. L'orgueil russe est au fond de son cœur, et il s'écrie : < Voilà qui est très-bien. C'est une institution excellente ; mais cela ne vaudrait rien chez nous.» «En l'écoutant, dit M. Tourghenief, je me suis convaincu que Pierre le Grand fut le Russe par excellence.

Le Russe est si sûr de sa force et de son énergie, qu'il est prêt à tout et pour tout : il s*enquiert peu de son passé et regarde fièrement devant lui. » Le serf russe se dit : < J'appartiens à mon mattre; mon maître appartient à Tempereur, souverain légitime de l'univers. Le tzar est dieu sur la terre, et tôt ou tard le monde sera à lui. » Ainsi ces pauvres âmes asservies se relèvent en divinisant le chef suprême de la Russie et en destinant l'univers à partager leur esclavage : il semble qu'il y ait dans les derniers des hommes un besoin d'honneur qui demande satisfaction. L'orgueil national soulage les esclaves russes de leur abaissement individuel.

Ce qui entretient encore en eux quelque vie morale, ce n'est pas leur âme ; l'âme estrelle quelque chose quand on a tué sa liberté? C'est leur sang, c'est le sang russe; en coulant dans leurs veines, il sauve ce qui leur reste de l'homme, le patriotisme.

Khor est assez riche pour se racheter. « Pourquoi rester serf au lieu de te racheter? lui dit un jour M. Tourghenief. — Pourquoi me rachèterais-je ? Je connais maintenant notre mattre, je sais quelle redevance j'ai à lui payer; c'est un bon seigneur que le nôtre. — U vaut toujours mieux vivre en liberté. — Ah ! oui. » Et l'entretien en resta là. Khor ne se rachètera pas; non qu'il s'abuse lui-même sur la valeur de ses réponses. 11 sait la redevance qu'il paye; mais son maître peut l'augmenter. Il a un bon mattre aujourd'hui ; mais le maître peut demain le vendre à un autre. La vraie raison qui empêche Khor de se racheter, c'est qu'il se défie encore plus du gouvernement que de son mattre, et il aime mieux rester serf de U. Poloutykine que de se mettre sous la dépendance de l'autorité '. Serf, il

1. Voir Fouvrage curieux de H. Ivan Golovine , la Russie 4(ms Nicolas P*. Paris, Fayelle, rue des Grès-Sorboane, U. Un volume.

D*est paa heureux; afiùranchi, il craint de l'être moins encore; il ne veut pas quitter le certain pour l'incertain, parce que si le présent n'est pas bon, l'avenir peut être pire que le présent. Ainsi raisonne le paysan russe; et c'est pourquoi le décret du 2 avril I84fi , qui donne aux no* blés la faculté d'émanciper les serfs , en passant avec eux dM conventions librement consenties, a produit si peu de résultats. Les nobles ne sont nullement pressés d'offriraux serfs de bonnes conditions. Les serfs, se défiant de leurs propres lumières, n'ont pas osé proposer des arrangements où ils craignaient d'être dupes; et le gouvernement, satisfait d'avoir pris une mesure d'apparence fort libérale, et d'avoir fait par là des avances à la popularité, s'est tenu fort tranquille et n'a excité ni les serfs à réclamer leur affranchissement, ni les seigneurs à le leur ofi^ir. Rien ne peut corriger les serfis de la méfiance que leur inspire la justice de leur pays. Ils sont convaincus qu'au moindre différend qu'ils auraient avec leurs maîtres , touchant l'exécution des clauses convenues pour leur afiranchissement, les juges donneraient gain de cause aux seigneurs qui sont aissez riches pour payer leurs arrêts. Pour quiconque sait un peu ce que c'est que la justice russe, il est clair que les serfs n'ont pas tort. Avant donc que leur émancipation puisse s'accomplir par des a£h*anchissements successifs, il faut commencer par donner aux seigneurs de la bonne foi dans leurs contrats; aux juges"", du désintéressement et de l'équité dans leurs arrêts; aux serfs , de la con« fiance dans leurs juges. Le seryage russe n'est pas près de finir.

On a vu que le serf ne médit pas to^jours de son maître. C'est que le pouvoir qu'il redoute le plus, ce n^est pas celui du maître, c'est celui de l'intendant ou boumiistrôy qui gouverne la terre pendant que le maître habile la ville, voyage, vaque à ses affaires ou à ses plaisirs. Le bourmistre est le

vrai fléau des paysans. Le mattre est souvent assez bon; rarement il est cruel ; l'éducation l'a beaucoup adouci, n est vrai que sa bonté ne l'empêche pas de maltraiter les serfs. Nous avons vu l'honnête Mardari ApoUonovitch accompagner , en fredonnant et en dégustant sa tasse de thé, le bruit du fouet qui tombait sur les épaules de Yacia. Hais il est si bien admis que l'esclave est fait pour être fouetté, qu'aux yeux du serf lui-même, il n'y a pas là d'abus de pouvoir. C'est un serf qui, dans le livre de M. Tourghenief, cite avec la conviction la plus édifiante le proverbe: c Qui aime bien, châtie bien. » Ainsi, Arcadi Paulytch,chez qui nous conduit notre auteur, est un gentilhomme des plus civilisés. Les femmes sont folles de lui , et les mères qui ont des filles à marier l'accablent de politesses, n a voyagé, il est instruit , il a lu nos bons auteurs, il aime la musique, il chante des fragments de Lucie et de la Somnamr ftufe, et il est abonné au Journal des Débats. Le voilà qui se met à table avec M. Tourghenief. Arcadi Paulytch se verse un verre de vin rouge, le porte à ses lèvres et fronce le sourcil:

c Comment le vin n'a-t-il pas été réchauffé?» dit-il d'une voix sèche à l'un de ses valets. Celui-ci se troubla et pâlit. « Çà, je t'ai interrogé, mon cher.» Le pauvre homme, pour lout mouvement, tordait légèrement la serviette qu'il tenait en main. « Eh bien , va I » lui dit son mattre en touchant la bascule d'un timbre à ressorts , qui fit entrer un gros homme brun, au front bas et aux yeux striés ; « &is tes dis- « positions pour Fédor, » lui dit Arcadi Paulytch. L'honmie trapu s'inclina et sortit. »

Arcadi Paulytch n'est pas un méchant mattre. Il est exactement payé par ses moujiks, il dépense gaiement sa fortune à Saint-Pétersbourg, et ne vient guère dans sa terre que pour toucher son revenu : il ne se fâche contre ses serfs que pour de bonnes raisons, comme on l'a vu tout à l'heure,

pour un verre de vin trop frais ou un verre d'eau trop chaude , et quand on fouette Fédor, Arcadi appelle cela en souriant les inconvénients de la campagne.

« Mes moujiks sont tous redevanciers, dit-il après le repas à M. Tourghenief ; ils me payent exactement la redevance. Vrai , il est incroyable qu'ils parviennent à mettre les deux bouts ensemble.... Au reste, ma foi , c'est leur affaire. J'ai là, il faut le dire, un bourmistre forte tête, un petit homme d'État , parole d'honneur. Vous verrez , vrai , j'ai eu de la chance. »

L'homme d'État dont parle Arcadi Paulytch s'appelle Sophron. C'est un personnage petit, trapu, large d'épaules et grisonnant nez rouge, petits yeux bleus et barbe en éventail renversé. Il n'est si barbu que parce qu'il est riche. (Depuis que la Russie existe, dit M. Tourghenief, on n'y a pas encore vu un seul exemple d'hommes devenus riches sans qu'il leur ait poussé en même temps une large barbe.) Il n'est si riche que parce qu'il vole conmie tous les intendants ; il vole son maître et pressure les serfs. Quand Arcadi Paulytch vient visiter ses domaines, Sophron s'élance au-devant de lui :

c Ah! mon père î ah I mon bienfaiteur ! » s'écrie-t-il avec une bizarre cantilène et un tel air d'attendrissement, qu'on s'attend à chaque seconde à le voir fondre en larmes. « Votre « main, père, votre main, » et il allonge ses grosses lèvres. Arcadi Paulytch se laisse baiser la main. On part, on va fiedre l'inspection des serfs. Un vieillard s'approche avec son fils; il se jette aux pieds du maître : Mon seigneur, dit-il, « mon bon seigneur, Sophron nous a dépouillés et ruinés ; « il m'a pris ma dernière vache. Il a donné, contre toutes « les règles, deux de mes fils au recrutement, et voilà qu'à « présent il m'enlève le troisième. Mon bon seigneur, voilà « mon dernier enfant; au nom de Dieu, viens-nous en « aide....— Et ce n'est pas nous seuls qu'il persécute,» ajoute

le jeune paysan. A ces mots , Arcadi Paulytch s'écrie : « Oui t'a interrogé ? Dis, si on ne te questionne pas, comte ment oses-tu parler? Tais-toi! tais-toi! mais c'est une ré- « voltecela.... » Et le seigneur s'éloigne, laissant le vieillard à genoux et baigné de larmes. « A présent, dit un paysan « à M.Tourghenief, Sophron mangera le vieillard, il lui su- « cera jusqu'à la moelle des os. — Mais pourquoi le seigneur « ne punit-il pas son intendant? — Eh ! monsieur, le sei- « gneur touche son revenu ; on est exact , il est satisfait. »

Dans cette scène rapide, esquissée en quelques traits énergiques, est représentée tout entière la société féodale de la vieille Russie : le maître avec sa dureté insouciante, l'intendant avec sa bassesse, sa rapacité et sa tyrannie, le serf avec sa misère.

Voulez-vous maintenant les voir de plus près et dans leurs rapports entre eux, ces nobles si altiers et si durs pour leurs paysans î Voici la haute société de la province, réunie pour dîner chez Alexandre Mikhaïlytch. On attend un grand dignitaire, et en l'attendant M. Lupikine, un gentilhomme misanthrope, et qui médit de tout le monde, fait à M. Tourghenief le portrait de tous les convives :

« Celui-ci, c'est un propriétaire terrier, un noble à tous crins ; il est gros et gras, frais et dispos ; point d'enfants, ses paysans ne sont point hypothéqués, il les médicamente lui-môme; il a une femme divinement sotte. Celui-là, ce grand monsieur barbu en gants jaunes, c'est le prince Kozelski. Je vous dirai, entre nous, qu'il est à lui tout seul épais comme un joug de bœufs. El si vous voyiez cette façon de condescendance avec laquelle il nous parle, à nous autres campagnards ! avec quels airs de bonté il daigne sourire à nos femmes et à nos filles dans les maisons qu'il honore de sa tardive présence!... Ah! voici un général qui s'avance, une Excellence en retraite, une Excellence ruinée. Ce général a une fille de sucre de betterave et une raffi-

nerie toujours enrhumée.... Qu'est-ce que je dis T c'est la fabrique qui est de sucre, et sa fille.... Mais voyez donc notre fastueux amphitryon. Expliquez-moi en vue de quoi il se donne tant de mouvement ; il regarde pour la cinquantième fois à la pendule.... Oh! oh! il fronce le sourcil; non, il sourit, il sue à ne rien faire, il se pavane, il s'exerce aux grands airs, et, en attendant, ne nous fait-il pas mourir de faim? Un dignitaire est attendu ; un dignitaire, ciel ! la rare et merveilleuse chose! Voyez, voyez; notre hôte qui voltige.... il se met à l'amble dans le vestibule.... Eh bien! il piaffe et fait la courbette à présent. Qu'est-ce donc ? »

C'est le dignitaire qui arrive ; les conversations s'arrêtent ; tous les cœurs volent à sa rencontre; toutes les chaises crient sur le plancher; tous les bustes se sont élevés d'une aune. Le dignitaire adresse à droite et à gauche de gracieuses paroles, et donne sa main gauche à baiser au général possesseur d'une fille et d'une raffinerie. «Au bout de quelques minutes employées par le haut fonctionnaire à dire quatre ou cinq fois combien il était content de ne s'être point fait attendre, tous les conviés passent dans la salle du banquet, les figures ouvrant la marche et les basses cartes faisant queue. »

Ce que je regrette, c'est que ce dtner soit un dtner d'hommes. Aucune femme n'y prend part, et en général M. Tourghenief semble éviter de peindre les femmes ; il ne nous les fait voir que de profil, et quand il les a montrées battues par leurs maîtres, battues par leurs maris, battues par leurs beaux-pères, il passe discrètement à d'autres sujets. Pour compléter les esquisses ingénieuses, mais trop rapides, qu'il a tracées, je voudrais quelque portrait fidèle et bien étudié de la demoiselle russe dont Griboiédof a si heureusement dit dans le Malheur de Vesprit : < Nos filles savent se parer de taffetas et de crêpe; elles ne disent pas un mot avec simplicité^ mais to^jours avec une mi-*

nauderie charmante; elles vous chantent les romances françaises en prenant les notes les plus hautes ; elles s'attachent aux militaires parce qu'elles sont patriotes. » Je ne demande pas pourquoi M. Tourghenief n'a pas reproduit non plus un type parfaitement russe, l'espion ; la censure ne l'aurait pas permis. Mais je regrette qu'il n'ait pas dépeint la bureaucratie, cette autre plaie de la Russie moderne. Même après Gogol, il y avait là le sujet d'une étude intéressante et neuve, au moins pour nous. Enfin, tel qu'il est, et malgré ses lacunes, malgré la teinte de monotonie répandue sur le livre par la ressemblance inévitable des caractères, l'ouvrage de M. Tourghenief, agréablement traduit par M. Charrière, est un des plus instructifs et des plus piquants qu'on puisse lire sur la Russie. Il donne une idée très-haute du talent de l'auteur, une idée fort triste de son pays. Le double sentiment qu'on emporte de cette lecture, c'est une grande pitié pour les serfs et une médiocre estime pour la noblesse. J'ignore ce qu'est la tête d'une nation où la société moyenne ne semble avoir ni beaucoup d'esprit, ni beaucoup de cœur, et où les classes inférieures sont si misérables. Je ne sais si le reste de la statue est d'or, mais assurément les pieds en sont

d'argile.

{Journal des Débats, \" et 15 juin 1854.)

L'GXPOSmON D£S SAUVAGES.

Une attention délicate de la commission de classement, ou tout simplement un jeu du hasard, a rapproché dans la métafi galerie de l'Exposition les produits les plus mer^

veilleux de l'industrie civilisée des Européens et les ébauches de l'industrie naturelle des sauvages. Je me promenais dernièrement dans l'annexe, et je m'amusais à passer de la contemplation des prodigieuses machines que l'homme invente chaque jour pour se rendre inutile, à l'examen des instruments grossiers que les Anglais de l'Inde et de l'Australie, les Hollandais de Ceylan et les Américains, nous envoient comme les prospectus des œuvres industrielles des indigènes qu'ils ont soumis. J'assistais successivement en une demi-heure à deux âges de l'esprit humain, et en quelques pas je me transportais du berceau où gît son enfance au vaste théâtre où se développe sa majestueuse virilité. J'éprouvais un orgueil naïf à me sentir, non pas un de ces enfants de l'univers encore plongés dans le crépuscule de la vie primitive, mais un de ces hommes mûrs illuminés par le soleil de la civilisation. J'étais debout, devant les curiosités venues de Van-Diémen, et je regardais, avec la compassion altière de quelqu'un qui avait vu )a veille YOdalisque de M. Ingres, le portrait d'une sauvagesse chauve, aux petits yeux, aux grosses lèvres, d'une demi-nudité moins pudique que la nudité même; une Vénus hottentote, moins la couleur d'ébène; la Baigneuse de M. Courbet, moins la couleur de suie.... Devant ce fruit malheureux de quelque pinceau de l'Océanie, je ne pus comprimer un éclat de rire. Mon hilarité attira l'attention d'un visiteur arrêté près de moi de^nt les casse-tôtes et les éventails de Ceylan, car Ceylan a exposé un assortiment de petits objets propres à fendre les crânes et à rafraîchir les joues. « Vous vous moquez, monsieur, me dit l'étranger, de ces malheureux sauvages et de leur pauvre industrie ? — Oh ! l'industrie des sauvages! entre nous, je n'y crois guère. J'ai peur que ce que nous prenons ici pour les produits naïfs de leurs tribus ne soit l'invention d'un spéculateur yankee.

qui fabrique du sauvage comme on fabrique de ]a poterie étrusque au passage Delorme. Les sauvages! il n'en existe pluSf pas plus que de forêts vierges! Les Américains ont défriché, labouré et ensemencé ces fameuses forêts où le P. Aubry rencontra Ghactas, et ils nous vendront cette année, à bon prix, le blé qu'ils ont récolté sur la fosse d'Atala. Sur les débris des huttes du dernier des Mohicans, Uncas, et du Gros-Serpent, son vénérable père, ils ont bâti une église méthodiste où prêche quelque membre de la Société de tempérance, et une taverne où ses paroissiens vont s'enivrer de gin au sortir du sermon. On nous amène bien de temps en temps en Europe quelques descendants de l'Ingénu, du Huron dont parle Voltaire : c'est M. Barnum qui les confectionne et qui les envoie ; nous connaissons le procédé : un peu de cinabre, de bleu et de blanc mêlés et broyés sur la peau d'un chrétien comme sur la palette d'un peintre, une touffe de cheveux postiches au sommet de la tête, un pagne et un calumet, voilà la recette de M. Barnum pour faire des Mohicans ou des loways, au plus juste prix. C'est dommage. Je voudrais bien me trouver face à face avec un sauvage authentique, bien et dûment certifié. — Eh bien! soyez satisfait, répliqua le visiteur; vous en voyez un devant vous. Je suis même sachem ou sagamore de ma tribu, et de plus un des exposants à l'Exposition universelle, monsieur, pour avoir l'honneur de vous servir. »

Je regardai l'inconnu avec la plus grande attention. Il parlait sérieusement, et paraissait trop bien élevé pour oser se permettre une mystification impolie. Cependant, tout en étant d'un blanc un peu bis, il ne me semblait pas assez cuivré pour être classé parmi les Peaux-Rouges. J'examinais son costume : je cherchais la couronne de plumes, les mocassins de peau de rat musqué brodés de poil de porc-épic, et le tomahawk à la ceinture, qui com-

Î6fi ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.

posent toujours dans Gooper Tuniforme d*un vrai sachem. Mais l'étranger portait un chapeau mécanique, un paletot et des bottes vernies, feus un instant l'idée de lui faire ouvrir son gilet de cachemire pour voir s'il n'avait pas peinte sur la poitrine la fameuse tortue bleue, insigne héréditaire de la famille d'Uncas. En somme, avec son air bienveillant et un peu emprunté, ce sagamore avait l'air d'un notaire ou d'un alderman en voyage. S'apercevant de mes doutes, il tira de sa poche un petit carnet, et du carnet une carte de visite où je lus cette adresse : M. ChactaSf hôtel du Louvre ^ rue de Rivoli. cGhactas! m'écriai-je; quoi! vous seriez.... — Oui, monsieur, descendant en ligne directe de Ghactas, dont le nom est si connu parmi vous. G'était le bisaïeul de mon grand-père. Je suis de sa famille et Natchez comme lui. — Béni soit le bon Manitou qui m'a procuré le plaisir de vous rencontrer! dis-je en ramassant à la h&te mes souvenirs de Chateaubriand, et en bégayant cette langue franco-indienne qu'il avait mise à la mode, malgré les sarcasmes de Ghénier et de Morellet. Votre présence m'est plus agréable, monsieur, que n'est à l'exilé le souvenir de la couche de ses pères, ou le clair de lune au chasseur égaré dans les bois, ou.... — Je vous remercie, monsieur, de votre courtoisie; mais, de grâce, ne vous mettez pas en frais de rhétorique sauvage à mon intention, interrompit M. Ghactas avec politesse ; ce vocabulaire, que nous prêtent les écrivains civilisés, ressemble au musée de costumes que j'ai vu hier au Louvre, et qu'on appelle, je crois, le Musée des souverains. On se ferait, je suppose, une idée inexacte des anciens Français, si l'on se les représentait tous, dans leur vie de tous les jours, aussi royalement endimanchés. On se fait une aussi fausse idée de notre langage en nous prêtant à tous et en toute occasion la langue réservée de notre religion et de notre poésie. Parlons donc, s'il vous plaît,

monsieur, comme tout le monde; si vous le permettez môme, je me servirai de mon mauvais français. Ce que j*en sais est venu de France, apporté par mon ancêtre Ghactas. n avait, comme vous savez, visité la cour du roi Louis XIY et vu représenter à Saint-Gyr les tragédies de Racine qu*il n'avait pas comprises, parce que, disait-il, les sauvages sont des enfants. Mais à son départ le roi lui donna un exemplaire de La Fontaine, en lui disant : « Les enfants « comprennent les fables. » — M. de Chateaubriand nous a raconté tout cela. — * Cinq générations ont lu ce livre; il a conservé dans notre famille le peu de français que nous savons et nous a suivis partout, dans nos malheurs, dans notre émigration. — Vous n'habitez donc plus les bords du Meschacebé? — Hélas ! non. Les Américains nous ont vaincus, presque détruits et transportés à Touest du llissouri, avec les débris de nos anciens ennemis les Siminoles. Depuis plus de soixante ans, les Natchez ne sont plus un peuple; ils forment à peine une tribu à qui les vain* queurs laissent son indépendance, parce qu'elle est trop faible pour en abuser. Nous nous sommes résignés et nous vivons en paix. Nous faisons avec les Américains le commerce de fourrures. C'est moi, chef de ma tribu, qui lui sers d'intermédiaire dans ses transactions avec ses vainqueurs. Je suis un négociant des forêts vierges, car il y a encore des forêts vierges, ne vous en déplaise, monsieur, comme il y a des sauvages ; je suis un courtier de commerce dont les articles sont cotés à la Bourse de New- York, où je vais deux fois par an pour payer mes billets et &ire mes recouvrements. Je me suis civilisé peu à peu, à force de courir sur les grandes routes, et vous voyez en moi, demi-sauvage et demi* Américain, une image assez fidèle de ce qui reste de Tancien monde, le monde primitif, conquis et transformé par le monde nouveau* Plus d'une fois même, je vous l'avoue, j'ai eu ia tentation d'abdiquer ma dignité de sachem et

ma profession de négociant, où j'ai amassé quelque aisance, de me faire Européen, et de venir finir mes jours à Paris. J'achèterais un terrain aux Champs-Elysées, je m'y bâtirais entre cour et jardin une maison qui vaudrait bien mon wigwam, et l'on ferait le whist chez moi deux fois par semaine. Mais, avant de prendre un si grand parti, j'ai voulu voir d'un peu plus près ce qu'on appelle la civilisation, et j'ai profité, pour vous faire une visite, de cette exhibition universelle, où l'un de nos correspondants du Canada a exposé nos produits. J'ai surveillé moi-même leur classement. Voulez-vous que je vous les montre, monsieur? vous verrez tout à l'heure que de ma part c'est une grande humilité. »

J'acceptai cette offre polie. Un instant après, nous nous arrêtions ensemble devant une vitrine où sont juxtaposés avec une absence d'art vraiment touchante des peaux de loutre, de martre et de castor, des couteaux, des arcs et des flèches, un diadème de plumes d'oiseaux, des bracelets de verre, des pantoufles d'écorce, des gants de poil de daim et des feuilles d'arbres desséchées, couvertes de signes qui ressemblent à de l'écriture; et plus loin, hors de la vitrine, des rames très-courtes, des pirogues trèslongues, des haches très-tranchantes et des harpons trèspointus. Nulle symétrie, nul arrangement propre à séduire les yeux et à faire paraître les objets plus neufs et plus jolis. La France est consommée dans l'art de l'étalage; les commis natchez auraient grand besoin de prendre des leçons à ]a Ville de Paris. Je confesse qu'à la vue de ce bazar de sauvages qui étale si naïvement sa pauvreté, je pris à l'égard de mon voisin les grands airs et le ton protecteur d'un citoyen du monde civilisé. « Passe encore, lui dis-je, pour vos peaux de martre et de castor; elles nous feront des manchons qui nous tiendront plus chaud que vos gants de poil de daim, et des chapeaux plua solides

que cette couronne de plumes qui est peut-être votre bandeau royal, monsieur le sachem, et qu'on vous payera bien dix écus rue Saint-Denis. Mais vos feuilles sèches, avec ce grimoire hiéroglyphique, sont un triste échantillon de votre typographie nationale. Et vos bracelets, quelle misère ! Il faut que vos femmes aiment bien ce qui brille, pour se prendre à ces morceaux de verre comme des alouettes au miroir! Vos rames ne seront jamais que des raquettes, et vos pirogues feraient pitié aux canotiers d'Asnières. Quant à vos couteaux, à vos haches, à vos arcs et à vos flèches, je suis bien aise de les voir : cela me rappelle une scène de Robinson Grusoë, quand il tombe au milieu des sauvages qui vont scalper le pauvre Vendredi. Je crois vous voir lançant vos tomahawks sur le poteau où vous attachez vos prisonniers, en dansant en rond autour d'eux pendant qu'ils chantent leur chanson de mort! — Excusez-moi, monsieur, répondit M. Chactas; nous sommes chrétiens et baptisés. U y a près de deux cents ans qu'un missionnaire, le P. Souel, nous a enseigné l'Évangile. Nous ne sommes pas de grands théologiens, et nous avons oublié bien des pages de notre catéchisme ; mais nous savons qu'il y a un Dieu et qu'il y a un diable, et qu'on ne peut les servir tous les deux à la fois ; nous savons qu'il y a trois vertus et sept péchés, et qu'on ne peut accorder les sept péchés avec les trois vertus ; nous savons qu'il y a un corps et une âme, et que notre âme vaut mieux que notre corps ; enfin nous savons qu'il ne faut ni tuer ni manger son prochain, mais l'aimer comme soi-même pour l'amour de Dieu, et c'est pourquoi je n'ai jamais scalpé aucune chevelure, monsieur, ni soupe d'aucun prisonnier. — Je vous en estime davantage ; mais il n'importe, je vous plains d'être Natchez. Et dire qu'il n'y a pas cent ans, ce fou de Jean-Jacques rêvait à Montmorency les béatitudes de l'état sauvage, et que les salons

de Paris étaient jaloux des cabanes des Hurons I Suivezmoi, mon cher monsieur; je vais vous montrer notre Exposition à mon tour, et je ne vous donne pas un an pour vous faire naturaliser Français et devenir bourgeois de Paris. » A ces mots, je Tentrainai dans le bâtiment principal de l'Exposition, avec Tair d'importance d'un Parisien qui fait les honneurs de la capitale à un cousin de province. Il y avait dans la rotonde une queue immense. « Que veut cette foule? me dit mon compagnon. — Voir les diamants de la couronne. — n parait, reprit-il en souriant, que nos femmes ne sont pas seules à aimer ce qui brille, et qu'il y a des alouettes partout. — Oh ! m'écriai-je vivement, ce n'est pas l'éclat de ces diamants qui attire les curieux, ce sont les grands souvenirs historiques qu'ils rappellent. Venez et regardez. Cette couronne vaut-elle vos plumes de perroquet? — Ainsi, dit le sachem avec recueillement, voilà le diadème auguste que mon aïeul a vu sur le front de Louis XIY, et qui a passé de génération en génération jusqu'aux derniers petits-enfants du grand roi! — Doucement, s'il vous plaît. Croyez-vous par hasard que les couronnes de l'Europe se transmettent de main en main par héritage, comme le mobilier des familles indiennes? Celle de Charles I*' a failli tomber sur le front de Cromwell, et celle de Louis XYI a roulé par terre du haut de l'échafaud. Un homme de génie l'a ramassée. Dans nos races royales les fils ne recueillent pas toi^gours la succession de leurs pères. Les peuples, qui aiment l'imprévu, se chargent de les déshériter, et ces mutations de propriété s'appellent, dans la langue politique, des révolutions. — Et pourquoi les peuples en font-ils? — Quelquefois parce qu'ils sont malheureux ; plus souvent parce qu'ils croient l'être ; de temps en temps parce qu'ils s'ennuient. — Quel profit trouVent-ils à changer ainsi de gouvernement? — Cela les distrait. Et puis, ils ressem-

blent à ce malade qui, se trouvant toujours mal couché, se plaint que son lit est ou trop long ou trop court, ou trop large ou trop étroit, et se croit guéri quand il a changé de couchette, jusqu'à l'accès de fièvre prochain. A chaque révolution les libertés des peuples s'allongent ou se raccourcissent comme le lit du malade, et ils se croient sauvés, jusqu'à la prochaine crise. Mais pardon; nous nous écartons de notre suget. Pour revenir aux diamants de la couronne, l'effet le plus clair des révolutions, c'est qu'ils vont immédiatement chez le joaillier, qui les remet à neuf en l'honneur du nouveau front qui doit les porter. Le joaillier de la Couronne doit être millionnaire et philosophe, deux qualités qui vont rarement de compagnie : car depuis soixante ans les révolutions ne l'ont pas laissé chômer, et chaque remontage des bijoux de l'État a été pour lui une leçon de morale très-lucrative sur les vicissitudes de la fortune. Mais il est le seul qui, depuis que la France joue ce jeu-là, y ait appris et gagné quelque chose. — En vérité! dit le sachem; pourtant ne vous moquiez-vous pas tout à l'heure de ce diadème de plumes que je devrais, disiez-vous, porter rue Saint-Denis, et qui ne vaut pas dix écus? Ce diadème, vous l'aviez deviné» c'est celui de mon aïeul Chactas ; il a passé de ses mains aux petits-enfants de ses enfants ; il esta moi aujourd'hui, il sera bientôt à mon fils, à moins que la manie des révolutions ne nous arrive de France par le paquebot, ce qui n'est pas probable. Nous sommes trop libres pour que le pouvoir soit chez nous un objet d'envie : mes fonctions de sachem sont une sinécure; chez nous, l'État, c'est tout le monde. Nos droits n'ont pour limites que ceux d'autrui; notre liberté cesse où le mal d'autrui commence. C'est là, messieurs les Européens, ce que vous appelez l'état sau* vage. Vous voyez bien que l'honneur de gouverner de pauvres gens comme nous ne vaut pas la peine de faire une

révolution : aussi n*en faisons-nous pas. Chez nous le gouyernement se transmet de père en fils, comme chez vous un champ ou une maison, et la dignité de sachem est un héritage aussi sûr que le carquois et les flèches des aïeux. Ne vous semble-t-il pas qu'un diadème de plumes qui reste dans une famille pendant des siècles vaut bien un diadème de pierreries qui change de mattre tous les vingt ans? Puisque le public européen fait queue devant les couronnes, il devrait profiter de l'occasion assez rare en Europe, à ce qu'il parait, d'en voir une inamovible, jcelle des Natchez. C'est le phénomène de l'Exposition. »

En causant ainsi, nous étions arrivés devant les magnifiques armes exposées par les fabricants français. Je fis admirer au sagamore les fusils de Devisme, de Lepage, de Béringer, de Lefaucheux. « Vous voyez, lui dis-je en lui montrant une carabine de luxe, vrai chef-d'œuvre d'élégance et de précision, vous voyez ce petit tube d'acier, monté sur un bois poli, doux au toucher comme du satin et ciselé comme une châsse? Vous coulez dans ce canon charmant un lingot de plomb conique, gros comme les boules de gomme qui guérissent le rhume, et il faut que TOUS soyez un tireur de septième force, tout au plus, si vous ne tuez pas roide votre homme à une demi-lieue. Avouez qu'il y a plaisir à jouer avec un bijou comme celui-là. À côté, voici un pistolet à douze coups : en un tour de main, il abat un peleton. Que sera-ce quand on aura adapté aux canons de fusil de tous nos soldats ces excellents tubes incendiaires qu'un philanthrope vient d'inventer, et qui vomissent une centaine de décharges consécutives sans se fatiguer? En- un clin d'œil on supprimera un bataillon. Voilà qui laisse bien loin vos petits morceaux de bois pointus ornés de plumes, bons tout au plus à transpercer des perruches au sommet de vos cocotiers.^ — J*aime vos armes de guerre, répondit le sauvage.

ÉTUDES LITTÉILURES ET MOlUIJiS. 269

parce qu'à mes yeux ce sont des armes de paix. Faites un petit progrès encore, inventez un engin capable d'exterminer en une minute toute une armée, la guerre ne sera plus possible. Je recommande cette découverte aux méditations des armuriers français. — Seriez-vous un disciple de l'abbé de Saint-Pierre, monsieur le sagamore, et préchez-vous la paix perpétuelle? Le moment serait bien choisi! Prenez- vous par hasard nos arsenaux d'armes de guerre pour des musées? Demandez à la Russie si les carabines des chasseurs de Yincennes sont des curiosités d'archéologie. Elles lui ont tué déjà bien des soldats, comme nos bombes lui ont détruit bien des vaisseaux, comme nos canons lui démohront encore bien des villes. Notre cœur en gémit, mais en vérité ce n'est pas notre faute. — Comment cela? — Vous avez appris à lire dans La Fontaine; je vais vous faire comprendre la question d'Orient. Le loup moscovite veut manger l'agneau turc pour toutes sortes de raisons, et notamment parce que l'agneau turc se désaltère dans le courant d'une onde qu'on appelle le Bosphore, où le loup voudrait boire tout seul. Mais quelques pâtres vigilants font cause commune pour sauver l'agneau, et à coups de houlette cassent une patte au loup, qui depuis quelque temps marchait à trop grands pas. Voilà la conclusion de cet apologue européen. Il diffère un peu de celui de La Fontaine; c'est peut-être la première fois que l'histoire est plus morale que la fable. — Mais il y a donc des loups parmi les peuples civilisés? car la Russie est civilisée, n'est-ce pas? — Sans aucun doute, puisqu'elle prend nos modes, lit nos romans, boit nos vins et joue les proverbes de M. de Musset. La civilisation, mon cher monsieur,

Rassemble les hiunains dans les forêts épars,

comme dit Boileau; elle bâtit les villes, elle invente les

chemins de fer et les bateaux à vapeur; mais elle ne supprime pas les passions , et ce sont les passions qui enfantent la guerre. La civilisation pourrait corriger les passions en consacrant au perfectionnement moral de l'homme les soins qu'elle donne aux progrès matériels de la société ; mais elle songe plutôt à augmenter le bien-être des hommes qu'à les rendre meilleurs. — Puisque vous combattez pour la justice contre la violence, conclut le sagamore avec une gravité mélancolique , que l'honneur de la victoire soit avec vous, et que le sang versé retombe sur Tagresseur! Mais depuis que je vous écoute, j'envie un peu moins votre civilisation, guerrière sans le vouloir ; j'admire moins vos belles armes qui, malgré vous, se teignent de sang humain, et je me reprends à aimer nos flèches qui, vous l'avez dit, ne percent que les daims eX les oiseaux des forêts , car nous ne faisons plus la guerre, depuis que nous sommes chrétiens. — Ce néophyte des bois se prétendrait-il par hasard meilleur chrétien que nous, me dis-je, nous, les fils aînés de l'Eglise, baptisés sousGlovis; nous, les soldats des croisades; nous, qui en ce moment même abritons sous nos drapeaux Luther et Mahomet pour exterminer avec eux le schismatique Photius, selon la belle expression de M. Veuillotî II est temps de lui montrer que nous ne sommes pas des mécréants. » Aussitôt, après avoir traversé et regardé à la h&te plusieurs galeries où brillaient toutes les richesses , toutes les élégances, toutes les sensualités qui peuvent éblouir et enivrer les yeux , j'entraînai le sachem à l'exposition de l'Imprimerie impériale, et lui montrant un livre protégé par une montre de verre : « Admirez, lui dis-je , cette merveille de la typographie moderne, et venez me parler encore de vos manuscrits de feuilles sèches! Que n'ai-je ici avec moi un de mes bons amis , un bibliophile comme il y en a peu ! Je ne réponds pas qu'il vous vanterait beaucoup ces caractères, ce papier, ces culs-de-lampe 1

n est trop amoureux des vieux livres pour être bien tendre aux nouveaux. Mais le texte, comme il vous en parlerait, mon Dieu! lui qui Taime plus que personne et qui Ta loué mieux que tout le monde ! Ce livre, monsieur, c'est le livre de Gerson, c'est Y Imitation de Jésus-Christ ^ le vrai foyer de Tesprit chrétien, le manuel de la piété moderne, le plus beau livre après l'Évangile, a dit un philosophe du dernier siècle, qui, il est vrai, croyait médiocrement à l'Évangile et pratiquait peu Y Imitation^ mais qui était prudent, et ne voulait se brouiller avec personne. — J'ai entendu parler de Y Imitation par nos missionnaires , mais je ne la connais pas. Qu'enseigne-t-elle , je vous prie? — Elle enseigne, répondis-je en m'efforçant d'être éloquent, le mépris du monde, le dépouillement de soi-même, l'humilité, la pénitence, le danger du bonheur, la félicité de la souffrance, la volupté des larmes. Elle enseigne à arracher une à une de notre âme toutes les pensées de la terre et à y faire édore toutes les vertus du ciel, jusqu'à ce que, vide enfin de toute affection étrangère et pleine seulement de l'image de Dieu et de son amour, l'âme ressemble à la cellule pieuse des solitaires, où l'on n'aperçoit que le crucifix, où l'on ne respire que le parfum de la sainteté, — C'est vraiment admirable! Mais entre ce livre, le dernier mot de la perfection chrétienne, et cette Exposition, le résumé de la civilisation moderne , ne vous semble-t-il pas , monsieur, qu'il existe, au moins, en apparence, un léger désaccord? Eh quoi 1 ces galeries pleines des merveilles les plus exquises que le luxe puisse inventer, représentent le détachement de la terre et du monde? Ces créations charmantes du génie et de la main de l'homme, ces dentelles, ces étoffes aux fins tissus et aux couleurs brillantes , ces vases d'or et d'argent , ces ciselures délicates, sont les images du renoncement à soimême, aux plaisirs et aux douceurs de la vie? Ces femmes élégantes» dont les yeux, en contemplant ces rivières de

diamants, s'allument d'un éclat plus vif que celui des diamants même, travaillent, devant la vitrine de M. Bapst, à éteindre dans leurs cœurs toutes les convoitises mondaines, et méditent devant les velours de Lyon sur les voluptés du cilice et sur les délices de la pénitence ? Les peuples qui enfantent de tels prodiges où éclatent une variété et une perfection conquises par des siècles d'un labeur infini , ne sont que les ouvriers du progrès spirituel, et ne s'animent qu'au souffle mystique de l'esprit de Gerson? Évidemment il y a là un mystère au-dessus dés forces d'un pauvre Indien. On peut, je l'admets, travailler tout ensemble au perfectionnement de l'industrie et au progrès moral des hommes; on peut, je l'admets encore, aimer tout ensemble Dieu et les robes de soie. Le monde n'est pas un couvent, ni tous les chrétiens des ermites. Mais il me semble aussi , dans ma simplicité, qu'il y a un point où les progrès industriels d'un peuple doivent le distraire , s'il ne veille pas sévèrement sur lui-même, de son perfectionnement moral, et où les soins qu'on prodigue à la matière nuisent à ceux qu'on donne à l'esprit. Il y a un point où l'amour de Dieu cesse de s'accorder avec celui du luxe, et la dévotion avec la mondanité. Quelle est cette limite précise î vous le savez apparemment, vous autres Européens , et vous vous y tenez en équilibre, comme sur la corde roide, avec une souplesse que j'admire , mais que je suis trop simple pour bien comprendre, et surtout pour imiter. Si je ne craignais même que ma logique de sauvage ne vous semblât un peu brutale , je vous dirais : Soyez plus conséquents avec vous-mêmes et ne faites pas tant les bons apôtres; vantez moins ce livre, foyer de la piété moderne, comme vous l'appelez, ou pratiquez-le davantage; et si vous êtes francs , avouez que vous avez trouvé le moyen d'accorder ensemble les sept péchés et les trois vertus, et de servir à la fois le diable et le bon Dieu. — Les sauvages n'entendent rien aux nuances! m'é-

criai-je impatienté. — C'est vrai, reprit Chactas. Aussi mon parti est pris , je vous quitte , et je n'achève pas de me civiliser. Votre vie est trop compliquée pour moi ; j'y vois trop de contrastes, je dirais trop de contradictions , si je n'étais sûr que vous savez , par la dextérité de votre esprit et la flexibilité de votre conscience, concilier même les choses inconciliables. Mais c'est un art au-dessus de mes forces. Il faut trop d'esprit pour être Européen. Et puis, pour tout dire, ce que vous m'avez raconté de vos révolutions m'inquiète, moi qui aime avant tout mon repos et ma liberté. Si j'osais à mon tour, je vous citerais votre La Fontaine. Vous me disiez tout à l'heure comme le chien dit au loup :

Quittez les bois; vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables.

Et déjà , comme le loup, je me forgeais une félicité qui me faisait pleurer de tendresse. Mais, chemin faisant, j'ai vu le cou du chien pelé. Vous me l'avez dit vous-même, monsieur, la civilisation porte un collier ; vous en avez les marques. Je n'aime pas les colliers , et

Je ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »

Cela dit, le sachem s'enfuit et court encore. Voyant qu'il ne voulait pas rester avec nous et se faire Parisien , j'eus un moment l'envie de partir avec lui et de me faire Natchez ; j'y renonçai après un moment de réflexion. < Je ferais, me disje, un mauvais sauvage, comme il aurait fait un mauvais civilisé. Si l'on pouvait combiner les lumières de la civilisation avec les vertus primitives, ce serait à merveille : il aurait été un Européen parfait et moi un Natchez passable. Mais je crains bien qu'il n'y ait là une incompatibilité de nature. Peut-être l'arbre de science, symbole de la chute originelle de l'homme, fîgure-t-il aussi la déchéance des nations de leur félicité et de leurs vertus primitives, dès qu'elles

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ont goûté le fruit de la civilisation. En tout cas, le fruit a du bon, et, puisque nous Vavons mangé, résignons-nous, mais ne soyons pas trop fiers. »

{Journal des Débats, Gnoyembre 1855.)

UES JOÏÏETS D ENFANTS.

Je suis un peu de Tavis de Démocrite : il n*y a de sérieux que ce qui ne le parait pas. J'ai rencontré au Palais de rindustrie des gens scandalisés de voir la foule déserter les vitrines sérieuses, et faire queue devant les jouets d*enfants. Pour moi, je m'étonne seulement que la queue ne soit pas plus longue. Les jouets d'enfants sont, avec Timprimerie, une des parties les plus graves de l'Exposition. On les croit frivoles, parce qu'on les prend pour des plaisirs. Ce sont des plaisirs en effet, mais ce sont aussi, comme les livres, des moyens d'éducation; ils aident à former l'homme, et, après tout, quoiqu'on fasse aujourd'hui de bien belles machines, l'homme est encore ce qu'on a inventé de plus intéressant. Il a paru, il y a quelque temps, un ouvrage dont l'auteur proposait de commencer l'éducation de l'homme avant sa naissance. Gela a semblé généralement prématuré, et d'une exécution difficile. Mais quand l'enfant est né, quand son âme est éclose, quand son esprit jette les premières lueurs, quand ses lèvres essayent les premières paroles, et ses pieds tremblants les premiers pas, l'éducation morale et physique doit commencer; tout le monde est d'accord là-dessus, même les peuples sauvages, qui écrasent le nez des poupons de six mois pour les rendre plus

beaux, et leur serrent la tôte entre deux planches pour leur allonger le cr&ne et les rendre plus spirituels. Chez les peuples civilisés, où Téducation prend les formes non de la torture , mais du plaisir» les jouets peuvent avoir un rôle important et aimable , et en général on n*y songe pas assez. Les faiseurs de traités d'éducation s'estiment trop grands seigneurs pour s'occuper de ces bagatelles ; les grands esprits eux-mêmes, qui savent qu'il n'y a pas de bagatelles quand il s'agit de l'enfance, ont oublié le chapitre des joujoux; il a échappé au Tasse, dans son Ptre de Famille^ à Rabelais, dont le Gargantua, un jeune colosse, ne sait jouer qu'à la paume, à Rousseau, dont YÈmUe^ un petit philosophe, ne joue presque jamais. C'est une lacune de la pédagogie. Les enfants méritent cependant qu'on s'occupe un peu plus de leurs plaisirs. On croit avoir tout fait quand on a inventé des jouets qui les amusent sans blesser leurs mains délicates. Ce n'est pas assez. Les babys eux-mêmes sont des personnages plus avancés qu'on ne croit. Ils ont de l'esprit avant déparier; leurs yeux perçoivent déjà les formes diverses des objets, même quand ils errent sans paraître capables de se fixer ; leurs oreilles sont déjà sensibles à la différence des sons , même quand ils ont l'air de ne pas reconnaître la voix maternelle. Quel est le premier jouet qu'on met entre leurs mains î Un hochet. J'en ai vu de charmants en ivoire , en argent, en vermeille , ciselés avec un art exquis; mais, l'avouerai-je? le plus beau hochet me révolte. Je ne me plains pas, comme Addison, qu'en donnant à l'enfant l'habitude du mouvement et de l'agitation , le hochel développe en lui les facultés actives au préjudice des facultés contemplatives. L'homme est né pour agir; il n'y a pas de mal qu'il s'y accoutume de bonne heure. Mais pourquoi de ce bonhomme de métal , le premier ami de l'enfant, fait-on presque toujours un être difforme, bossu par devant et par derrière, avec une bouche qui se fend, un

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nez qui se recourbe et qui va rejoindre le menton? La première imitation de la nature qui frappe les yeux de l'enfant, c'est la figure d'un monstre. Il fait connaissance avec l'art par l'entremise du laid. U semble qu'on se hâte de révéler la laideur à ces yeux étonnés qui viennent de s'ouvrir, comme s'ils n'avaient pas le temps un jour de la contempler. Je sais que je contredis ici l'opinion de Rousseau. Il prend soin de présenter à son Emile les animaux les plus laids, sous prétexte de l'aguerrir. On peut, à mon avis, aguerrir l'enfant sans le secours des monstres. Il n'y a pas besoin de le familiariser avec un crapaud pour l'empêcher de trembler devant un ramoneur. Ce n'est pas tout. Dans le corps de ce bonhomme cagneux et bossu on pratique un sifflet aigu, dont le son déchire l'ouïe naissante de l'enfant. C'est , dit-on , pour le divertir. Voilà la première idée qu'on lui donne de la musique. U débute dans la vie par une fausse note! Je suis persuadé que chaque année l'éducation de l'enfant par le hochet détruit en germe dans notre pays une foule de peintres et de musiciens. Montaigne regrette que dans les collèges de son temps, qu'il appelle « de vraies geôles de jeunesse captive, » on n'ait pas eu l'idée de dresser de belles statues de la Joie, de Flore et des Grâces, pour environner de bonne heure les jeunes gens des images de la beauté. Je partage les regrets de Montaigne, et je voudrais voir s'élever sous les arbres de nos lycées un peuple de statues, copiées sur les plus parfaits modèles de la sculpture antique : ce serait une réparation légitime des désastres infinis causés par le hochet. Je voudrais surtout qu'au lieu de ces affreux visages de magots, dont l'argent et le vermeil font ressortir la difformité, les orfèvres ne fissent plus désormais que de jolies figures, aimables et souriantes, qui éveilleraient chez l'enfant l'idée divine de la grâce. Qui empêche qu'à la place de ces sifflets barbares qui faussent l'oreille, et qui nous valent plus tard tant de

mauvaise musique, on n'insère adroitement dans les hochets quelques petits instruments aux sons justes et doux, qui révèlent à l'enfant les premiers secrets de l'euphonie ? Quoi de plus facile, aujourd'hui que l'industrie appliquée à la musique produit des mécaniques harmonieuses d'une perfection si humiliante pour les musiciens ? Quand on invente des pianos automates qui exécutent tout seuls des caprices de Liszt et des fantaisies de Thalberg, on peut faire des hochets qui apprennent la gamme aux petits enfants.

A l'âge du hochet succède l'âge de la poupée. J'ai vu au palais des Champs-Elysées des poupées du premier mérite : elles forment la partie la plus remarquable de l'exposition des joujoux. Ce sont de petits chefs-d'œuvre que les poupées de Mme Béreux, de Mme Testard et de M. Jumeau, quoiqu'elles aient toutes à peu près la même sorte de gentillesse. C'est mon grief contre elles; il y en a là une vingtaine qui ont la même figure : on dirait un troupeau de sœurs jumelles. Quelques poupées étrangères même ont adopté la figure française : on les prendrait pour une colonie parisienne à l'étranger. Je fais une exception en faveur des petites misses de Mme Montanari , de Londres. Sous leurs capotQ3 rabattues , avec leur apparence de roideur pudique, et leur allure aussi empesée que leurs jupes trop courtes, elles ont un air britannique qui m'a charmé. J'aime que les gens aient la figure de leur pays. Mais, françaises ou étrangères, toutes ces demoiselles ont leur défauts, et je veux leur dire avec égards tout ce que j'ai sur le cœur. Qu'est-ce qu'une poupée, s'il vous plaît? Ce n'est pas une chose ni un objet; c'est une personne, c'est l'enfant de l'enfant. Celui-ci lui prête par l'imagination la vie, le mouvement, l'action, la responsabilité. Il la gouverne comme il est lui-même gouverné par ses parents ; il la punit ou la récompense, l'embrasse, l'exile ou l'emprisonne, selon

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que la poupée a bien ou mal agi ; il lui impose la discipline qu'il subit» il partage avec elle Téducation qu'il reçoit. Rien de meilleur que ces applications spontanées de l'idée du bien et du mal» rien de plus propre à développer la con-* science morale de l'enfant. C'est la moitié de l'éducation de la petite fille que cette comédie charmante de maternité jouée par elle à son profit. YoiUt le sens philosophique de la poupée; aussi tout ce qui rendra plus facile l'illusion volontaire de l'enfant, tout ce qui donnera plus de fondement à son affection et à son autorité maternelle, en faisant de la poupée une personne vraisemblable» tout cela sera un progrès. On a imaginé un mécanisme intérieur qui permet aux poupées de parler. M. Girouz a exposé plusieurs poupées parlantes, et il y en a une, dans la vitrine de H. Guillard» qui appelle distinctement son papa, et qui demande 500 fr. pour cela. C'est faire payer cher un accès de ventriloquie. Je n'attache pas un si grand prix à ce tour de force. L'enfant se charge de faire parler la poupée mieux que tous les mécanismes possibles. L'éducation n'a pas besoin des automates de Yaucanson. Hais ce qui me plaît, c'est de vohr aux poupées un corps moins grossier et moins rude. Je leur sais gré de s'être mises au niveau de la science, d'avohr profité des découvertes iqodernes et de s'être ajusté des articulations mobiles qui leur permettent d'agir, de. s'asseoir et de se lever, de s'agenouiller plus aisément que vous et moi. Quelle différence entre ces antiques poupées à ressorts, roides comme le bois dont elles étaient faites, et ces babys flexibles de M. Arnaud , souples comme le caoutchouc qui leur sert de muscles et nerfs ! Comme je félicite les poupées contemporaines d'avoir adopté décidément cette carnation plus vraie que donnent la porcelaine et surtout la cire, et remplacé par de beaux yeux de verre bleus ou noirs, expressifs et tendres, ces yeux de carton bêtes et immobiles; de sourirQ avec des lèvres de

carmin, et de dérouler sur leurs épaules une chevelure de soie, au lieu d'étaler ces couleurs brutales emp&tées sur leur visage, et ces crins épais qui blessaient le regard et le toucher I Je le répète , ce sont là des progrès véritables ; mais ce ne sont que des progrès matériels. Que d'améliorations je rêverais encore! D'abord , pour les raisons d'esthétique que j'indiquais plus haut, il faut proscrire à jamais ces nourrices enluminées et lippues qui offrent aux yeux des enfants des contrefaçons repoussantes de la Vénus hot* tentote. n faut condamner à la déportation et transplanter bien vite à Libéria ces épouvantables babys noirs qui, sous le nom d'oncles Tom, seraient capables d'inspirer la négro* phobie à des fîls d'abolitionistes. Enfin, et c'est là que j'en veux venir, il est urgent de porter une loi somptuaire contre les poupées en général, comme autrefois on en fit une à Rome contre les dames romaines. Ce fut Gaton qui se chargea de cette proposition impopulaire, et il trouva pour lui répondre une fille d'avocat, nommée Hortensia, qui avait hérité de la langue de son père. Le pauvre Gaton se retira de cette campagne quelque peu meurtri. Mais qu'importe? son exemple ne me décourage pas, et je dénonce hardiment comme un danger public le luxe des poupées. Passez la revue de ces princesses : ce n'est que velours, satin, soie, bijoux, dentelles et rubans. En les voyant , on s'écrie comme dans la Tour de Nesle . « Ge sont de grandes dames ! » Elles sont toutes à la mode, non à la mode d'hier, il y a longtemps qu'elles ont laissé la mode d'hier à leurs femmes de chambre» mais à la mode d'aujourd'hui. Que dis-je? les poupées ont vingt'^quatre heures d'avance sur les femmes. On essaye sur elles la mode de demain. Où pensez-vous qu'elles prennent leurs robesî chezPalmyre.... Et leurs chapeaux ? chez Ode.... Et leurs fleurs ? chez Gonstantin.... Et ces petits ch&les moitié cachemires moitié den-> telles! chez Félicle.... Je m'arrête; j'arriverais à certaines

jupes baleinées dont l'ampleur fait honte aux paniers de nos grand'mères. En vain j*ai cherché, comme la septième merveille du monde, une poupée économe qui portât sans rougir une robe d'indienne. En vain j'ai demandé à tous les échos de l'Exposition une petite soubrette parmi toutes ces duchesses. Je n'ai trouvé qu'une soubrette d'opéracomique en robe de mousseline brodée , en tablier gorge de pigeon. Je me trompe : derrière une marquise à cinq volants, j'ai découvert , modestement tapie comme une violette, une servante du Calvados, habillée en vraie Normande, et à côté d'elle un paysan breton. Paime à voir ces costumes de nos vieilles provinces ; ils apprennent aux enfants que toute la France ne porte pas des habits noirs et des robes à falbalas. En les regardant, les enfants voyagent en imagination, s'accoutument à observer autour d'eux les différences de costume, puis les différences de langage, puis celles de mœurs. Ce sont là de bonnes habitudes, et les habitudes déterminent peu à peu le caractère. Et puis, cette Normande et ce Breton ont l'air de si honnêtes gens ! Il est tout endimanché, ce petit paysan, avec sa veste brune et son gilet blanc ; mais à cet air tranquille et content on voit qu'il a travaillé toute la semaine. Et la servante ! regardez ce bonnet de coton sur sa tête, cette grosse chemise de toile grise, ce corsage et ce tablier bleus, ce jupon de laine rayé noir et blanc, ces bas gris et ces sabots. Quelle bonne et franche rusticité! C'est là une brave fille, soyez-en sûr, propre, laborieuse, qui a la paix de l'âme et la santé du corps, et avec qui la ferme ne chôme pas. Voilà de vraies poupées, simples, aimables et utiles ! Quant à ces péronnelles qui se guindent dans leurs habits de soie, et qui ont l'air de dire à l'univers : « Regardez-moi! » fi de leur impertinence et de leur vanité! Croyez-vous, dites-moi, que les petites filles du xix* siècle aient absolument besoin que, dès l'âge le plus tendre, leur poupée leur enseigne à poser de-

vant le genre humain? Croyez- vous que ces lèvres pincées, ces yeux en coulisse, toutes ces mines de mijaurées en grand uniforme, enseignent aux enfants le naturel et la simplicité? Croyez-vous que ces Célimènes au petit pied, qui ne connaissent pas le négligé, qui ont toujours l'air d'aller en visite ou de partir pour le bal , qui évidemment ont été au bois ce matin et iront aux Bouffes ce soir, inspireront, madame, à votre petite fille le goût de la vie intérieure et des soins du ménage ? Et cette mariée que j'aperçois là-bas dans la vitrine de M. Jumeau, cette magnifique personne étincelante de diamants et noyée dans des flots de dentelles, qui fait sécher de jalousie trois poupées vieilles filles qui jaunissent à côté d'elle, pourquoi se marie-t-elle , je vous prie? Sincèrement, est-ce pour être heureuse, dans une douce médiocrité, avec un mari qu'elle aime, et pour goûter auprès de lui les délices du foyer? Non, hélas! c'est pour avoir ce petit coupé bleu, attelé de deux chevaux gris pommelé, que vous voyez d'ici piaffer à l'étalage de M. Vergavainne. Quel exemple, ô ciel! pour votre fille, madame, et comme elle sera difficile à marier un jour, s'il ne pleut pas des millionnaires 1

C'est une chose bien entendue : la loi somptuaire que je réclame du gouvernement ne frappera pas seulement les toilettes : elle atteindra les appartements, les meubles et la vaisselle; car les poupées se logent comme elles s'habillent : il faut de l'unité dans la vie. Faites-vous présenter chez elles : des tentures de damas, des tapis de Turquie, des étagères de bois de rose, avec des chinoiseries imperceptibles, des bahuts Renaissance, des fauteuils Louis XIII, des consoles Louis XY, toute l'histoire de France est dans leurs salons. Dans leurs chambres à coucher, des rideaux de dentelles, des toilettes de Boule, où s'étalent l'ivoire, le cristal et le vermeil; des lits.... quels lits, grand Dieu! Qui peut habiter de pareils palais? des poupées aux camé-

lias, rien de plus. Oh! que j'aime bien mieux les chambres à vingt-cinq sous que nous envoie le Wurtemberg, avec de petits meubles de noyer mal faits, mal rembourrés, couverts d'une indienne qui joue la perse, avec des lits sans couvre-pieds, des rideaux de calicot blanc, et une cheminée de carton qui doit fumer, bien sûr. Ce n'est pas magnifique; mais cela n'a-t-il pas cet air chaste et candide que doit avoir la première chambre d'une jeune fille? Combien je préfère aussi ces fermes anglaises de Spurin, où du papier vert simule agréablement des prairies pleines de chiens, de moutons, de chevaux et de vaches microscopiques, qu'on dirait copiées sur les vaches de M. Courbet! Les ménages de fer battu, de métal anglais ou tout au plus de plaqué, comme ceux qu'expose la maison Larbaud, voilà ce qui convient aux enfants mieux que l'argent et le vermeil I C'est solide, c'est élégant et à bon marché, et le bon marché des joujoux, c'est l'économie, c'est l'aumône enseignée de bonne heure aux enfants. Faites-leur donner aux pauvres la moitié du prix dont ils payeraient le matin le jouet qu'ils briseront le soir; le jouet sera moins beau, mais le pauvre aura du pain, l'enfant ne s'amusera pas moins, et le bon Dieu le bénira.

Trois pays seulement en Europe ont exposé des jouets : la France, l'Allemagne et l'Angleterre. J'en ai cherché dans les autres contrées de l'Exposition ; j'en ai trouvé en Asie, mais j'ai parcouru inutilement le reste de l'Europe. Apparemment la France, l'Allemagne et l'Angleterre se chargent d'amuser l'enfance de tous les pays civilisés. C'est un privilège très-honorable ; je plains les nations qui n'ont pas de jouets indigènes et qui se fournissent à l'étranger. En général, elles n'entendent rien à l'éducation. C'est d'ailleurs une lacune regrettable pour l'observation des mœurs. Les peuples se peignent dans leurs jouets d'enfants. Si M. de Bonald avait vu l'ËxpositioUi il aurait modifié son fameux

axiome, et il aurait dit : « Les jo\:uoux sontrexpression de la société. » Voyez ceux du Bengale dans l'exposition de Tlnde. Contemplez ces personnages qu'on dirait enfermés dans des gaines, comme les vieilles statues du musée égyptien : les uns bercés dans des palanquins, les autres perchés sur des éléphants ou des dromadaires; ceux-ci couchés sur des coussins, ceux-là les jambes croisées et fumant; tous plongés dans les douceurs du kief et dans l'oubli voluptueux de tout travail, de tout mouvement, de toute pensée; autour d'eux des animaux fantastiques, des paons extraordinaires, des coqs d'Inde impossibles, des quadrupèdes métis formés du rhinocéros et de l'éléphant , et aussi roides, aussi immobiles, aussi pétrifiés que les hommes. N'avez-vous pas l'image de la vie orientale stagnante et endormie ?

De même vous reconnaissez l'Allemagne en regardant ses joujoux : ce sont les inventions raisonnables, solides et un peu lourdes, d'un peuple laborieux qui place l'élégance après l'utilité; ce sont des jouets industriels, commerciaux, agricoles, des instruments de jardinage et des outils de tous les métiers, des chariots de roulage, des comptoirs, etc., le tout d'une confection estimable et d'un bon marché surprenant. La vie est moins chère en Allemagne qu'en France, les matières premières et la main-d'œuvre sont moins coû<* teuses. L'Allemagne peut défier nos fabricants de jouets d'abaisser leurs tarifs au niveau des siens, comme ils peuvent la défier de porter la perfection de ses ouvrages att niveau des leurs. Adressez-vous à M. Dieterich, de Ludwisbourg, il vous donnera un atelier de menuiserie ou une boutique de confiseur, au choix, pour 3 francs. Les Allemands appliquent volontiers aux jouets d'enfants les découvertes de la science, et c'est une idée excellente. Voulez-vous établir un chemin de fer d'un bout de votre chambre à l'autre, mon petit ami? Vous avez votre concession

signée de vos parents ; c'est bien , ne prenez pas d'actionnaires, ne faites pas d'appel de fonds. Vous savez que l'Allemagne vend volontiers des chemins de fer. Allez trouver MM. Rock et Graner, de Riberach , deux hommes habiles , déjà médaillés à Londres et à Munich. Ils vous livreront sur-le-champ un railway complet : les rails tout poséSy deux wagons, deux diligences, un wagon de marchandises, le tender, la locomotive Crampton, et, pardessus le marché, des voyageurs garantis contre toute explosion.— 12 fr. 50 c. le convoi.— Aimez-vous mieux monter sur le grand bassin des Tuileries ou du Luxembourg un service de bateaux à vapeur ? Voici une flotte de paquebots insubmersibles à 5 fr. la pièce, qui prend les passagers au plus juste prix, nourris, logés, table d'hôte excellente , et pianos d'Ërard dans la chambre du capitaine. Tous ces joujoux sont des merveilles. Mais cette Allemagne qui a de si bonnes idées, savez-vous qu'avec son air de bonhomie elle spécule sur nos passions, et qu'elle entretient ses vertus avec nos vices? Au milieu de ces jouets irréprochables que j'admire de tout mon cœur, parmi ces outils de tout genre qui sont les enseignes du travail, elle a bien soin de glisser de petites loteries avec une foule de combinaisons attrayantes et de raffinements aléatoires. Elle inocule à nos enfants le goût de la roulette, pour que plus tard ces jeunes gens lui portent leur argent, je veux dire le nôtre, à Bade, à Hombourg et à Wiesbaden. L'Allemagne élève ainsi à la brochette de petits joueurs jusque dans nos maisons. Quand ils sont devenus grands, elle les engage à passer le Rhin et à placer leurs fonds sur la rouge ou sur la noire, un joli placement comme on sait! Défiez-vous de l'Allemagne et de ses loteries!

Je lui ferais volontiers une autre querelle encore; c'est à propos de sa monomanie militaire. Certes en France nous aimons à jouer aux soldats, et pourtant nous n'en avons

pas exposé. Trois ou quatre régiments en papier, de M.Silbermann, de Strasbourg, si bien loué récemment par M. Ratisbonne, voilà la garnison de la France à l'Exposition universelle. L'Angleterre n'a envoyé ni un cavalier ni un fantassin. M. Cobden et M. Bright y ont tenu la main. Mais la Bavière, la Saxe et la Prusse ont mis sur pied tous leurs contingents fédéraux. On dirait qu'elles ne se sont pas crues en sûreté à Paris : elles se sont fait suivre d'une véritable armée ; seulement, pour nous faire honneur, elles ont habillé leurs soldats de l'uniforme français. La Saxe a équipé notamment un régiment de maréchaux de France : ils ont tous les grosses épaulettes, les broderies d'or, le grand cordon de la Légion d'honneur. Quant à la Prusse, elle a fait mieux encore : elle a chargé son industrie de prendre dans l'alliance occidentale la place que sa diplomatie n'a pas occupée, et d'épouser franchement notre cause. La Prusse, dans la personne de M. Soehlke, de Berlin, a exposé trois victoires des alliés, Oltenitza, Kalafat et l'Aima. L'Aima surtout est admirable : il y a des Français en étain qui massacrent les Russes avec un entrain héroïque ; on voit les zouaves traverser la rivière et escalader les collines malgré les canons de cuivre qui sont braqués contre eux; les Anglais essuient, immobiles, la fusillade de l'ennemi ; les chevaux se cabrent ; les hommes roulent dans la poussière; dans le lointain, la mer étincelle de mille feux. La Prusse est décidément la première puissance militaire pour les soldats de plomb. Nul ne lui dispute le prix, pas même Zurich, qui d'ordinaire lève de si belles armées. Du reste, j'en félicite Zurich et la Suisse tout entière ; tant mieux pour elle si elle peut se passer de ces joujoux guerriers, qui sont la première passion des enfants, et qui plus tard, sous des dimensions plus grandes , deviennent la passion des hommes. Je l'avouerai, au risque de passer pour un membre du Congrès de la paix, je n'aime pas à voir tant de fu-

silSy de sabres, de lances, de casques, de pistolets, de canons, de soldats entre les mains des enfants. Ils prennent à ces jeux des habitudes de commandement qu'ils conservent et qu'ils portent plus tard, sans le savoir, dans les relations du monde. Ds restent pour ainsi dire officiers dans la vie civile. Je préfère à ces engins guerriers qui caporalisent les enfants les billes, le cerceau, les palets, la toupie et même le cerf- volant, qui, bien qu'un fabuliste le donne pour l'emblème de l'ambition, n'a pas tourné beaucoup de têtes et n'a gâté le caractère de personne.

En résumé, sans être très-brillante, l'exposition des jouets d'enfants est curieuse. La France y a le premier rang pour le goût et pour l'élégance , l'Allemagne pour le bon marché. On remarque dans les jouets un progrès matériel remarquable, surtout dans les pièces mécaniques. Les automates de MM. Théroude, Bontems, Guillard et Verdavainne en France, de Mme Montanari en Angleterre, sortent de la classe des jouets pour leur perfection comme pour leur prix. Un Turc qui fume une pipe allumée; une bayadère qui pour 1200 francs danse si légèrement sur la corde; des oiseaux-mouches qui pour 1000 fr. vous donnent un si joli concert: un baby qui dort, se réveille, appelle sa bonne, se fâche, et se trémousse dans son berceau, ce ne sont pas là des jouets, ce sont des œuvres d'art, dont l'exécution mécanique est admirable. Mais il est un progrès que je voudrais voir s'accomplir , parce qu'il importe davantage à l'éducation : c'est celui que j'appellerai le progrès moral des joujoux. Sans doute il faut qu'il y ait des jeux de pur agrément et de pure adresse, pour le délassement de l'esprit et pour l'exercice du corps. Qu'on multiplie tant qu'on voudra les jeux de cette nature, quoiqu'il vaille mieux peut-être en inventer où l'histoire, la géographie, le dessin, l'architecture et les sciences usuelles aient un peu plus de part. Mais de grâce, qu'on

ÉTUDES nTTÉRAIBES ET MORALES. 287

supprime sans pitié tous les jeux de hasard; qu'on éloigne des yeux de Tenfant tous ces objets qui altèrent en lui l'idée de la beauté ; qu'on ne laisse pas inutiles en ses mains les jouets dont on peut tirer parti pour l'éducation de son esprit ou de son &me. Bannissez des joujoux le luxe et l'ostentation coûteuse» malfaisante^ ridicule; l'enfant doit s'amuser de ses jouets; tout est perdu, s'il en tire vanité. Les joujoux des enfants ne doivent donner que des plaisirs, tout au plus des leçons ; ceux qui donnent des passions, il faut les laisser aux hommes. Pour accomplir cette réforme dans les jeux de l'enfance, je ne compte guère sur les parties les plus intéressées : sur l'enfant et sur le marchand. Ils s'entendent comme larrons en foire ; l'un veut acheter, l'autre vendre : que leur importe le reste ? Je compte sur le bon sens des mères : ce sont elles qui devraient s'entendre pour promulguer la loi somptuaire que je réclamais tout à l'heure. Tout le monde y gagnerait, et qui sait? après avoir ramené leurs enfants à la simplicité, elles finiraient peut-être elles-mêmes par y revenir.

[Journal des Débats, 29 juiUet 1855.)

LA SEMAINE DES ENFANTS, journal hebdomadaire.

Oui , les enfants ont un journal , un vrai journal ; non pas un recueil massif, comme les Revues des grandes personnes , et périodique comme la lune, seulement tous les mois; tel était l'ancien Journal des Enfants ^ celui qui s'est laissé mourir de sa belle mort. Mais le nouveau, une feuille agile, qui vole de main en main et qui renaît chaque di-

manche, chaque jour de fête et de liberté, celui-là fleurit et prospère. Il a pour patrons tous les pères de famille , les mêmes, ô logique! qui ont chanté en chœur que les journaux ont perdu la France et que la presse périodique est Fabomination de la désolation. Il a pour abonnés tous ces messieurs et toutes ces demoiselles du Luxembourg et des Tuileries ; c'est Tami de la maison, c*est le compagnon des promenades, comme le ballon, le cerceau et la corde ; c'est l'intermède qui délasse des jeux. Vous apercevez parfois sous les marronniers un cercle de petites curieuses dans leurs plus beaux atours, rangées autour d'une grande qui raconte la dernière histoire de la Semaine. On dirait le Décaméron des enfants.

C'est qu'aussi la Semaine n'a rien épargné, comme on dit, pour se faire honneur et pour contenter sa clientèle. Ne la prenez pas pour une de ces feuilles aventurières qui se faufilent chaque matin dans le monde, sans protecteurs, sans parents, sans certificat de bonne vie et mœurs, sans dot, et qui disent effrontément au public : « Épouse-moi. » La Semaine est de grande famille; c'est une des innombrables filles de M. Hachette, le Jacob de la librairie. Excellent père, qui dote de bonheur et de succès chacun des enfants qu'il lance dans la publicité! Un journal de si bonne maison ne pouvait manquer de rien. Il n'a pas de premier- Paris; où y en a-t-il maintenant? mais il a des Variétés et des feuilletons comme les grands journaux, des rébus comme Vlllmlration, des caricatures comme le Charivari, et des bulletins familiers de science élémentaire à rendre jaloux M. Babinet. Il a ce que le Journal des Débats n'a pas, des crayons célèbres pour illustrer ses articles, et des gravures sur bois pour compléter le charme de sa rédaction. Gustave Doré, avec sa verve hasardeuse et brillante, raconte aux yeux l'histoire de France depuis les temps les plus reculés. Il faut voir comme il vous a peint le bon roi Dago-

bert et le grand saint Ëloi. L'autre jour, il a représenté un sacrifice gaulois avec une si affreuse vérité , que moi , qui , sur la foi de M. Henri Martin, mettais mon orgueil à descendre des druides, je ne veux plus de ces brigands-là dans ma famille et demande à changer d'aïeux. Les articles de morale anecdotique (il y en a de charmants de l'auteur de la Petite Jeanne, Mme Zoé Carraud) sont traduits en images par le crayon ingénieux et fin de Bertall. C'est Bertall et Doré, déjà nommés, qui ont encore le prix dans le domaine féerique. Lisez ces contes de fée, les plus vraisemblables qu'on ait écrits de nos jours , où les fées ont tant de peine à ne point passer pour des mythes. Lisez la Sœur du Petit Poucety un récit convaincu, dû à la plume d'un homme sérieux qui se cache sous le nom de Léon de Laujon; ou bien l'histoire de Blondine, de Bonne-Biche et de Beau^Minouy un petit chef-d'œuvre de Mme de Ségur, arrière-cousine de Perrault : vous verrez qu'en dépit du scepticisme déplorable de notre pauvre siècle, les fées vivent encore, rajeunies par des écrivains qui ont la foi et par de pieux artistes qui savent bien que , malgré les mauvais bruits qu'on a fait courir, les fées sont immortelles.

Si la Semaine est un vrai journal, ses jeunes abonnés sont de vrais abonnés. Si vous saviez de quel air important et affairé ils décachettent , le dimanche, la bande qui porte leur nom! comme ils déplient la feuille fraîchement imprimée! comme ils froncent le sourcil et grondent, quand l'histoire dont ils attendent la suite n'est pas là toute prête sous leur main! comme ils traitent les journalistes quand les articles n'ont pas le don de leur plaire ! « Décidément un tel baisse. Le pauvre homme n'a plus d'esprit; qu'on l'envoie aux Invalides. Il est temps d'infuser du jeune sang dans les veines de la rédaction. » Et vite, on écrit au directeur pour se plaindre du journal, de ses idées, de ses jugements, ou du déaoûmeat de ses légendes ou de ses histoi-

S90 ÉTUDES LITTÉRAmES ET MORALES.

res. Je connais un petit garçon qui a mandé expressément au rédacteur de ne pas brûler Jeanne d'Arc » et j'ai entre les mains une lettre autographe d'une petite fille que je mets tout entière sous les yeux des lecteurs : « Monsieur le rédacteur, je vous préviens que je me désabonne, si Mme de Ségur ne marie pas la princesse Blondine avec le prince Beau-Minon. Signé Mlle Aucb. » Voilà ce qui se passe au grand soleil du xix* siècle. Il n'y a plus d'en-> fants.

J'ai lu quelque part, c'est, je crois, dans le livre char* mant de M. Paul Janet sur la Famille^ qb'un auteur allemand distingue deux sortes de générations d'enfants : les générations battues et les générations flattées; les unes succédant régulièrement aux autres, parce que les battues, trouvant qu'on les a mal élevées, flattent leurs enfants^ quand elles en ont , et que les flattées les battent par la même raison. La génération actuelle , celle de nos fils, est évidemment la génération flattée. Je plains nos petits-fils, et de tout mon cœur, car j'aime mieux, je l'avoue, que les générations soient flattées que battues. A une condition sans doute, c'est que l'autorité n'y perde pas plus que l'affection n'y gagne, et que les pères soient les amis de leurs fils, non leurs camarades. A cette condition, je vois sans r^ret les caresses remplacer les étrivières, et, tout compte fait, j'estime que la famille d'aujourd'hui , où les enfants tutoient leurs parents, vaut au moins celle d'autrefois, où le fils appelait son père Monsieur et lui parlait chapeau bas.

De même, dans l'éducation, je ne prise pas outre mesure le principe d'autorité, et j'aime que la liberté y ait sa place comme dans la famille; j'aime qu'on se serve du plaisir pour attirer l'enfance et l'apprivoiser au travail. Non que je partage la théorie du travail attrayant, et que je veuille mettre le phalanstère à la place du collège. Laissons au tra«

vail le caractère que Dieu lui a donné, celui d'une peine : ce n'est pas le travail qu'il faut rendre attrayant; c'est le plaisir qu'il faut rendre instructif. Si l'on se borne à donner un tour agréable aux notions utiles, on finira par persuader aux enfants que toute leçon doit leur plaire, et qu'ils peuvent rejeter celles qui s'en dispensent : on établira le droit au plaisir. (Test un peu notre penchant, tous tant que nous sommes : à force d'adoucir l'éducation, nous l'avons efiTéminée. Jadis on n'instruisait les petits enfants qu'en bonnet carré et les verges à la main. Le xvm» siècle, qui a porté partout , môme dans l'école , son amour de l'humanité, a brisé les verges et lancé le bonnet carré pardessus les moulins. V Emile a fait une révolution. Depuis Jean-Jacques , le principe libéral a triomphé dans l'éducation, à l'excès peut-être. On vénère, que dis-je î on cajole la liberté de l'enfant; on lui demande la permission de l'instruire, avec serment de l'amuser : on le mène à petits pas, par des sentiers tout parsemés de roses. C'est à merveille ; mais prenons bien garde , en mêlant sans cesse l'agréable à l'utile, d'affadir et d'affaiblir l'esprit de l'enfant : c'est comme si l'on sucrait tous ses aliments pour le faire manger. Qu'il sache de bonne heure qu'apprendre n'est pas seulement un plaisir, et qu'il conçoive la notion du devoir. Qu'il exerce sa raison chaque fois qu'elle peut agir. La raison, chez l'enfant, est plus précoce qu'on ne croit. Si , par défiance d'elle , on s'adresse toujours à ses autres facultés moins viriles, l'imagination et la sensibilité, si on le tient à la lisière quand il peut marcher tout seul, on amusera son enfance, mais on la prolongera. Or le but de l'éducation , ce n'est pas de plaire aux enfants, c'est de former les hommes.

Voilà ce que n'oublie pas certainement le sage directeur de ta Semûine, qui a écrit sur l'éducation de la famille un livre bienfaisant et patriarcal, et qui sait tous les secrets du

cœur enfantin. Si donc dans la Semaine c'est jusqu'ici l'agréable qui domine, je ne m'en effraye pas : notre Mentor veut affriander ses disciples. Et maintenant qu'il voit suspendues à ses lèvres toutes ces têtes brunes et blondes, les yeux ouverts et les oreilles tendues, il va, j'en suis sûr, diminuer h dose de miel dont il a sucré les bords de la coupe ; il va parler raison sans en avoir l'air, et prendre le vrai ton, le ton moyen entre la rudesse rébarbative d'autrefois et la mollesse complaisante d'aujourd'hui. Il ne prêchera ni ne dogmatisera : il parle à des mineurs, et il n'y a que les hommes qui se laissent prendre aux grands mots, aux grands gestes et aux grosses voix. Mais il n'aura pas peur de la morale toute pure ; on n'imagine pas ce qu'il y a de raison dans ces jeunes tètes et de conscience dans ces jeunes cœurs. Cette raison native, cette conscience dans sa fleur, ce sont deux petits flambeaux de cire vierge que le bon Dieu leur a donnés, et sur lesquels le monde n'a pas soufllé encore ; ils brillent en eux comme deux étoiles. Ils pâliront plus tard au soufQe des passions, parmi les nuages de la vie. Tout homme est un phUosophe tant qu'il a ses dents de lait. La philosophie tombe avec elles, et l'homme n'est jamais moins sage que lorsqu'il a ses dents de sagesse.

Puisque je parle de morale, je vais dire ce que j'entends par là, et adresser, moi aussi, ma réclamation au directeur de la Semaine, à l'exemple de Mlle Alice. Elle veut que le prince Beau-Minon épouse la princesse Blondine. Si le mariage n'était pas fait, je m'y opposerais formellement. Non que ces deux jeunes gens, qui s'aiment honnêtement, ne m'intéressent fort, et qu'il ne soit doux aux bons cœurs de voir s'épouser les jeunes gens qui s'aiment. Mais j'ai remarqué que dans le journal la Semaine tous les amants se marient, tous les honnêtes gens réussissent, tous les mauvais sujets font une mauvaise lin. La morale de chaque histoire, c'est

que la vertu est toujours récompensée et le vice toiyours puni : morale séculaire et consolante, et qui n'en vaut pas mieux pour cela. Il est bon qu'on montre souvent aux enfants le bonheur récompensant la vertu : on satisfait l'idée de justice qui est en eux. Mais leur montrer le bonheur constamment aux ordres de la vertu, le triomphe perpétuel des bons et la déconvenue infaillible des méchants, c'est manquer le but, en le dépassant. C'est donner aux enfants une idée fausse du monde, où très-souvent les bons sont vaincus et les méchants vainqueurs ; c'est leur préparer des déceptions, quand ils passeront des rêves optimistes de la Semaine aux réalités de la vie ; c'est, et voilà le pis, leur présenter la vertu comme une source assurée de bénéflces, comme un bon placement; c'est la leur faire aimer jibur ses résultats, non pour elle-même, et leur enseigner le calcul au lieu de la morale. Voilà pourquoi je regrette sérieusement, n'en déplaise à Mlle Alice, que la princesse Blondine ait épousé le prince Beau-Minon, et je supplie le directeur de la Semaine de refuser son consentement au mariage des jeunes gens qui s'aimeront dans les prochains numéros.

J'ai encore un autre grief. Il y a quelque part dans la Se-maine une phrase comme celle-ci (je n'ai pu retrouver le texte et je cite de mémoire) : « Aujourd'hui, mes enfants, que tous les Français sont parfaitement égaux et que chacun peut prétendre à tout, sans distinction de rang et de fortune, etc.» — Je voudrais que l'auteur de cette phrase eût entendu l'autre jour la conversation que j'écoutais au Luxembourg, près du grand bassin. Il y avait là deux garçons de douze à quatorze ans : l'un à l'œil fier, aux traits délicats et fins; petite main, petit pied, une maigreur comme il faut, une pâleur de bonne maison : tous les signes de race. L'autre, plus grand et plus fort; de larges pieds comme des fûts de colonne, de bonnes grosses mains, des joues éclatantes et rondes, un air de roturier bien portant.

n lisait la Semaine à Bon camarade. Arrivé à la phrase de tout à rheure : « Tu vois bien, dit»il» que je suis ton égal, puisque les Français sont égaux. -* Oui, répondit l'autre en haussant les épaules, mais tous les Français ne sont pas gentilshommes, et je le suis; papa me Ta dit. » Et il se mit à siffloter entre ses dents un petit air impertinent qui avait tout Fair de signifier : « Tu verras, Tami, comme je ferai mon chemin. » Il n'avait qu'un tort, ce petit seigneur : c'était de dire lui-même ce que nous devrions dire aux jeunes gens. Et ici, j'en demande permission à la Semaine, passons du doux au grave. Grande illusion de croire, et grande imprudence de dire à la jeunesse que la naissance ne sert plus à rien. G*est l'illusion de ceux qui s'imaginent que l'esprit des peuples est aussi prompt à fructifier que la terre, et que les idées qu'on sème à l'automne donnent une moisson à l'été. La nuit du 4 août a vu un prodige plus merveilleux que tous ceux des Mille et une Nuiu. A la fin des contes ara* bes,tout le monde se trouve prince ou seigneur; le 4 août, à la fin de la nuit, tous les princes et seigneurs se sont trouvés de simples gens comme le premier venu, sauf la gloire de leurs noms, rehaussée par la beauté de leur sacrifice. C'a été un beau coup de baguette; mais, s'il a changé les hommes, il n'a pas changé les mœurs. Le préjugé, le prétexte du privilège, a été tué par la révolution; le privilège a survécu, il survivra longtemps. Longtemps encore la no^ blesse, qui ne devrait être qu'une décoration, sera un pouvoir, et il fera bon pour les nouveau-nés de trouver une couronne, si dédorée qu'elle soit, dans les langes de leur berceau. Tout grand nom demeure une influence, la plus puissante de toutes, s'il est dignement porté; et même s'il ne l'est pas, il faut encore dix fois plus d'esprit, de talent et de travail à un homme nouveau pour devenir quelque chose, qu'il ne faut de nullité à l'héritier d'un vieux titre pour n'être rien. Gela est la vérité vraie, non la vérité fausse

des discours de distribution de prix, qui font accroire à la jeunesse française que la société est un champ de course où le prix est au plus fin coureur. Pourquoi ne pas montrer les choses comme elles sontt Pourquoi ne pas dire que le prix est souvent donné à des chevaux armoriés et boiteux? Les jeunes gens sauraient à quoi s'attendre et n'en courraient pas moins pour atteindre le but. Mon petit roturier, j'en suis sûr, partira comme l'éclair; mais je ne suis pas fâché que monseigneur son camarade l'ait averti d'avance. Gela préviendra toute surprise et tout découragement, si le pauvre diable s'aperçoit un jour que les choses ne se passent pas dans la vie comme dans les articles de la Semaine^ et qu'en courant au galop il demeure en arrière, pendant que le gentilhomme, sans se donner de mal, a pris la corde et a passé devant. Voilà les réflexions philosophiques que j'em* portais du Luxembourg, un des derniers dimanches. Je les goumets à la Semaine^ sans la menacer, comme ses correspondants, de me désabonner si elle persiste à croire que tous les Français sont parfaitement égaux.

Tout cela prouve, à mon avis, qu'il faut se défier de ces idées qui courent le monde, comme des vérités sacro-saintes, et qui se glissent même dans l'oreille crédule des petits enfants. Il n'est pas si aisé qu'on pense de faire de la morale, n y a deux manières, selon Fénelon, de faire la morale aux enfants, parce qu'il y a chez les enfants deux sortes de défauts : les défauts universels, et de tous les temps, ceux qu'ils tiennent de la nature, et les défauts de leur temps ou de leur pays, ceux qu'ils tiennent des parents ou du terroir. Il importe beaucoup de combattre les défauts permanents et généraux deTenfance, et plus encore les défauts accidentels et particuliers, car les uns, efi'ets naturels de l'âge, s'en vont avec le temps, et souvent les autres restent. La morale parfaite est celle qui remédie aux deux espèces de défauts ; par là elle évite à la fois le lieu commun, où

l'on s*expose quand on ne s'occupe que des défauts gêné* raux de l'enfance, et la satire, où l'on tombe aisément quand on ne met en relief que les défauts accidentels d'une génération. Au lieu de ces idées abstraites, je cherche un exemple, et, pour n'avoir pas l'air de faire d'allusion chagrine à mes contemporains, j'emprunte l'exemple à un vieil auteur du xvr siècle, r/était un bon chevalier, un père de famille , qui instruisait lui-même ses enfants en leur racontant des histoires. Ses chapelains écrivaient pendant qu'il parlait, et ils ont ainsi conservé à la postérité un traité d'éducation domestique, où, après cinq cents ans, on trouve de bonnes leçons. Le chevalier crut remarquer que ses filles étaient bavardes et indiscrètes (défaut permanent et universel, s'il en est). Il remarquait encore que les jeunes Français de son temps, même riches, avaient la manie des places (défaut propre à la France, où il y a toujours dix mille demandes pour chaque place de surnuméraire), et comme il estimait que c'est une honte aux femmes de parler quand elles peuvent se taire , et une folie aux hommes d'être fonctionnaires quand ils peuvent être indépendants, voici l'histoire qu'il raconte. Je me borne à l'abréger et à traduhre les vieux mots qu'on ne comprendrait plus.

c Gaton , qui fut si sage qu'il gouverna toute la cité de Rome, eut un fils qui avait nom Gatonnet, et quand il fut au lit de mort il appela Gatonnet et lui dit : « Beau fils , c j'ai vécu longtemps, et il est temps que je laisse ce monde.

< Je vous ai baillé par écrit moult d'enseignements qui vous « pourront profiter; et toutefois pensé-je encore de vous en c dire deux autres avantma mort. Si vous prie de les bien c retenir. Le premier est que vous ne preniez office de c l'État ni du souverain, en cas que vous ayez assez chec vance et bonne suffisance. Car qui a toute suffisance ne

< doit plus rien demander à Dieu. Le second enseignement

c est que lorsque vous prendrez femme , vous l'essayiez c bien pour savoir si elle saura bien garder votre secret^

< car il en est de telles qui ne se peuvent tenir de dire tout « ce qu'on leur dit, aussi bien contre elles que pour elles. » Et ainsi le sageCiaton bailla ces deux enseignements à son fils au lit de la mort. Si advint que le grand homme mourut et son fils demeura, qui était tenu pour sage, tant que l'empereur lui bailla son fils à garder et à endoctriner, lui promettant de grands profits, tant que Catonnet consentit à prendre l'office , et lui fit la convoitise oublier le premier enseignement de Caton.

c Et quand vint la nuit, qu'il eut dormi le premier somme, il lui souvint qu'il avait enfreint un des commandements de son père. Si fut moult pensif, et toutefois dit à soi-même qu'il essayerait le second. Si attendit que sa femme s'éveillât et lui dit : c Ma mie, je vous dirais un

< très-grand conseil qui touche ma personne , si je croyais c que vous le tinssiez secret.— Ah! mon seigneur, dit -elle, « par ma bonne foi, j'aimerais mieux être morte que découc vrir le conseil que vous me direz. — Ah I ma mie, donc c vous le dirai-je. Hier je me suis tant marri avec le fils de c l'empereur que je Tai occis. Je sais bien que c'est moult mal fait, et je m'en repens, mais c'est à tard. Je vous prie de « bien celer ce conseil, car je ne le dirai à nul du monde c qu'à vous. » Si se passa ainsi la nuit, et quand vint qu'il fut jour, la dame envoya quérir une demoiselle qui était sa mie. c Voire, dit la femme Catonnet , pourrais-je tout « dire et me fier à vous?— Oui, par ma bonne foi,» dit-elle; et l'autre en prit la foi de serment, et elle découvrit tout» comment son seigneur avait occis le fils de l'empereur, et l'autre se signa et fit l'émerveillée et dit qu'elle le cèlerait moult bien ; mais il . lui fut moult tard de le dire, et tant qu'elle alla tout droit à la cour de l'empereur. Quand l'empereur ouït la nouvelle que Catonnet avait occis son

fils, il commanda qu'on le pendit hautement devant tous. Lors ses gens allèrent le quérir, et il fut mené au gibet. Hais on vit alors chevaux venir courants, et le fils de l'empereur qui venait sur un coursier si tôt comme il pouvait, en disant : « Ne touchez pas à mon maître Gatonnet, car « je suis tout vif » Et l'enfant fit monter Gatonnet sur un cheval et l'emmena au long des rues de Rome, par les rênes du cheval, jusqu'au palais de l'empereur. Quand l'empereur et l'emperière ouïrent l'arrivée de leur enfant, ils saillirent à rencontre, lui faisant grand'joie. Adonc, Gatonnet parla devant tous : « Sire, ne vous émerveillez pas % de cette chose. Quand mon père fut au lit de mort, il me « pria de retenir deux enseignements entre les autres : le fc premier, que, si Dieu me donnait bonne suffisance, je ne c devais convoiter ni demander plus à Dieu et au monde. Si « j'eusse cru le conseil de mon père, je n'eusse mie été du c parti où j'ai été. Le second enseignement fut que j'ess sayasse ma femme avant que lui découvrir nul grand conc seil, car il y avait trop péril. Si ai bien éprouvé comme « elle m'a bien celé, comme chacun peut bien voir. » Et il dit à l'empereur : c Sire, je me décharge de votre office. » Si en fut déchargé à grand'peine, et lui donna l'empereur de grands dons, et Gatonnet régna bien et moult sainte* ment en l'amour de Dieu et du peuple. »

Ainsi « l'an mil trois cent soixante et onze, en un jardin sous l'ombre, à l'issue d'avril, » le bon chevalier de La Tour-Landry, entouré de ses enfants et de ses chapelains, faisait de la morale générale et de la morale particulière, à l'usage de son temps et de tous les temps, de tous les hommes et des Français. Son récit s'adresse à des jeunes gens plutôt qu'à des enfants. Mais qu'importe ! L'exemple fait cx)mprendre comment la bonne morale combat à la fois les défauts permanents et universels, et les défauts acci* dentels et particuliers. Et puis, les petits abonnés de la

Semaine grandiront, et si, par impossibilité, il se rencon-»" trait parmi eux, un jour, des jeunes filles indiscrètes et des jeunes gens ambitieux, qu'ils se souviennent de Gaton et de Gatonnet. Si vous avez des filles et des fils, lisez le chevalier de La Tour-Landry, pour les faire profiter de ce qu'il dit de sage. Lisez-le tout bas, car les pères du xiv* siècle avaient une liberté de langue et les enfants une liberté d'oreille qu'on ne connaît pas aujourd'hui ^ Surtout abonnezvous à la Semaine et lisez-la tout haut pour instruire vos enfants, pour les amuser, pour compléter, par la meilleure lecture qu'ils puissent faire aujourd'hui, les conseils du

bon vieux temps.

(Jcmmal des Débats^ U aoyembre 1867.)

L*0ISEAU, par H, Jules Michelet.

« Gette œuvre quelconque a du moins le caractère d'être venue comme vient toute vraie création vivante. Elle s'est faite à la chaleur d'une douce incubation.... Des deux âmes qui la couvèrent, l'une se trouvait d'autant plus près des études de la nature, qu'elle y était née en quelque sorte, et qu'elle en avait toujours gardé le parfum et la saveur. L'autre s'y porta d'autant plus qu'elle en avait toujours été sevrée par les circonstances, retenue dans les &pres voies de l'histoire humaine. »

Ainsi parle M. Michelet dans l'introduction de son livre, si j'ose appeler un livre ce que l'auteur nomme lui-même

1. L$ Livr$ du chevalier de la Tour-Landry, Ck)iIecUoii Jannet.

tine création vivante, un enfant. Un livre, quelques feuilles de papier noircies devant un bureau et rattachées ensemble par un fil, qu'est-ce que cela auprès d'un être vivant, palpitant, voltigeant, éclos, comme dans un nid, sous les ailes des deux âmes qui l'ont couvé ? Ciomment appliquer les termes vulgaires de notre langue terrestre à cette jeune merveille, née dans un monde supérieur, et qui déjà plane au-dessus de nos têtes dans l'azur et dans les nua* ges? Comment lancer la critique boiteuse sur les traces aériennes d'un écrivain ailé? M. Michelet n'est plus un homme. Ce n'est même plus l'homme de La Bruyère, ce Diphile qui rêve la nuit qu'il pond et qu'il couve. M. Michelet, nous venons de le voir, pond et couve, non pas en rêve, mais en réalité. Les images qu'il choisit et qu'il s'applique, le vol entraînant de sa plume puissante et légère, tout nous atteste qu'il a trouvé ce que demandait l'épigraphe de son livre : des ailes; qu'il a pris son essor, et qu'il a déserté la terre avec la compagne de sa vie :

Je les ai vfis partir comme deux hirondelles, Qui vont chercher bien loin des printemps plus fidèles Et des étés meilleurs.

Les voilà perdus dans l'espace et disparus dans les brumes de l'horizon, loin de l'humanité qui rampe dans la boue. Quel regard d'orgueil et de compassion nous ont jetë en partant ces deux oiseaux voyageurs I Quels adieux ! quels conseils de prendre comme eux des ailes et de fuir au désert ! quel récit de leur métamorphose ! Ovide n'en a pas de plus merveilleux et de plus charmant : « Nous sommes entrés par deux routes dans la pensée de la nature : moi, par l'amour de la cité; elle, par l'idée religieuse et par l'amour filial pour la maternité de Dieu. » Je viens de citer M. Michelet. Elle, c'est son enfance écoulée à la campagne, à l'ombre des ormeaux et des lauriers-roses, au bruit du

ruisseau qui murmure sous les genêts ; c'est la vie de famille, ce sont les fleurs du jardin et les animaux familiers du logis, le moineau voltigeant dans la grange, le rossignol nichant dans la charmille, qui ont ouvert son âme à l'amour delà nature, et l'ont de bonne heure prédestinée à comprendre ce que M. Michelet appelle «la vie supérieure.» Qu'on lise les pages dont elle a paré le livre de POiseau. Fraîches, gracieuses et naturelles, elles ressemblent à la bruyère qui fleurissait au seuil de sa maison des bois. Elles nous communiquent avec leur parfum cet amour des champs, de l'air, de la lumière, qui soulève les âmes et les attire vers le ciel, malgré le poids du corps, comme ces légers ballons de pourpre, à peine maîtrisés par la main tenace des enfants.

L'autre, M. Michelet, ce qui l'a détaché de la terre, ce sont les souffrances du malade, les méditations du philosophe, les rêves et les déceptions du politique, la tristesse de l'historien, las du spectacle de la vie. < Plus j'ai connu les hommes, a-t-on dit» plus j'ai aimé les bétes. J'avais pris ce mot jusqu'ici pour la boutade d'un misanthrope de mauvaise humeur contre le genre humain. Si j'en crois l'exemple de H. Blichelet, ce n'est pas une boutade, c'est le dénoûment presque infaillible d'un commerce intime avec Thumanité. Le philosophe et le poète peuvent aimer les hommes et les estimer. Ils ne les voient pas tels qu'ils sont. Ils ne les aperçoivent qu'à travers les lunettes, l'un de son système, l'autre de son imagination. L'historien qui n'a pas affaire avec l'idéal, mais avec la réalité, ne sait où placer son affection et son estime : il s'adresse aux animaux. En 1846, M. Michelet n'avait pas encore écrit les plus récents volumes de son Histoire de France, et déjà il se sentait porté vers l'animalité d'une si vive tendresse, qu'il proclamait l'histoire naturelle une branche de la politique, et demandait pour tous les animaux une carte d'ad-

a02 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.

mission au banquet firaternel de la démocratie. « Je proteste pour ma part, disait-il dans son livre du Peuple , que s'il reste quelqu'un que la cité repousse encore et n'abrite point de son droit, moi je n'y entrerai point, et je resterai au seuil. > La déclaration était formelle. Tous les animaux seront citoyens ou j'abdique mon droit de cité. La révolution de 1848 est venue, et je ne sache pas qu'elle ait accordé aux bétes la promotion demandée pour elles par M. Michelet. Démocratique d'origine et souvent de conduite, elle a gardé toujours, à Fégard des bétes, les grands airs de Taristocratie. Elle a ouvert l'urne du suffrage universel et la porte du Corps législatif aux petits et aux simples; mais elle a borné ses bienfaits à ces mammifères politiques qu'on appelle les hommes; elle n'a rien fait pour nos frères à deux ou à quatre pattes, que nous avons également écorchés, plumés et mangés, sous toutes les formes de gouvernement. Dans les assemblées républicaines ujie seule voii, si j'ai bonne mémoire, s*est élevée en leur faveur, non des bancs démocratiques, mais du sanctuaire même de la réaction. Aussi les chevaux ne passent-ils jamais dans la rue de Poitiers sans hennir de reconnaissance. Heureusement cette insouciance de la démocratie à Fégard des prolétaires à poil et à plumes n'a pas découragé M. Michelet. Il n'a rien rabattu de son ambition pour les bètes. Moins on lui accorde, plus il veut. Le livre de rOiseau va bien plus loin que le livre du Peupk. Dans celui-ci, M. Michelet demandait qu'on ouvrit aux animaux les rangs de la cité ! Il respectait encore la vieille hiérarchie établie par le bon Dieu la veille du septième jour. L'homme continuait d'être à ses yeux ce qu'il a été depuis la naissance d'Adam, le roi de l'univers. C'était un avancement pour la béte, notre inférieure, d'être admise dans les cadres de la civilisation humaine. M. Michelet se contentait de postuler pour elle une place de surnuméraire. Aujourd'hui M. Mi-

chelet fait une révolution : voilà la royauté humaine fondée par Jéhovah renversée d'un coup de main, et les fils d'Adam déshérités de la couronne. La seconde dynastie commence sur la terre, la dynastie de l'oiseau. L'oiseau est une per« sonne, une Ame, une intelligence, une sagesse ; l'oiseau est un roi, l'oiseau est un monde, le plus étonnant de tùu$ les mondes. • Ne me parlez pas des soleils, de la chimie élémentaire des globes. La merveille d'un œuf d'oiseau'* mouche vaut autant que la voie lactée; comprenez que ce petit point que vous trouvez imperceptible, c'est un oiseau tout entier, la mer de lait où flotte le bien-aimé du ciel. Il flotte, ne craignez pas le naufrage. Les plus délicats ligaments le tiennent suspendu : les heurts, les chocs lui sont sauvés. Il nage tout doucement dans ce tiède élément, comme il fera dans l'air. Sécurité profonde, état parfait au sein d'une habitation nourrissante ! et combien supérieure à tout allaitement ! >

Sans l'oiseau, l'atné de la création, l'homme n'aurait pas vécu. C'est l'oiseau qui a délivré la terre de l'insecte et du reptile. Mais l'oiseau aurait vécu sans l'homme. Fils des deux, il ne tient à la terre que du bout de l'aile. Yie facile et sublime ! L'homme, ce tardigrade, se tratne, adhère au sol, où il est « collé par la tyrannie de la gravitation, > enchatné « par la fatalité du ventre. » — c L'implacable pesanteur rappelle chacun de nos pieds à l'élément rude et lourd où la mort nous fera rentrer, et nous dit : < Fils de la terre, tu appartiens à la terre. Fils de la terre, sorti un moment de son sein, tu y resteras bien longtemps. * Ou plutdt l'homme n'y restera pas. Ce monde n'est qu'un monde d'essai, une des haltes du grand pèlerinage. A peine affranchi du corps, Thomme s'élance et s'envole dans une autre vie, sa seconde station sur la route du ciel. La tradi'tion du genre humain^ qui attache des ailes aux chérubins et aux anges, est à la fois Taveu de la prééminence de Fd^

seau sur rhumanité et la prédiction de l'avenir ailé qui sera le lendemain de notre vie terrestre. Ou j'ai mal dé* mêlé la pensée de M. Michelet, ou il est un des pythagoriciens égarés dans le xix* siècle» qui croient à la pluralité des mondes et des vies. Il croit (c'est un dogme qui lui est propre, et qui tôt ou tard fera schisme dans la néo-métempsycose), que la vie ailée est la transition ^naturelle entre la vie terrestre et la vie sidérale que M. Jean Reynaud a promise à l'humanité. Un ancien définissait l'homme un animal à deux pieds sans plumes, mais qui aspire à en avoir; c'est un candidat à la vie ailée, c'est un oiseau futur: voilà sa vraie définition.

Tel est, si je l'ai bien saisi à travers des propositions qui semblent se contredire, le sens philosophique du livre de M. Michelet. La conclusion dogmatique qui en découle, c'est que la vie des oiseaux est sacrée. Sauvages ou domestiques, nos atnés ont droit à nos profonds respects. De là deux conséquences pratiques : c'est qu'il faut s'abstenir comme d'un crime, l"" de fusiller l'oiseau sauvage à la chasse; 2° d'égorger l'oiseau domestique dans la bassecour. De ces deux conséquences, M. Michelet énonce expressément la première. Sur la seconde, il est moins net et moins décidé. Pourquoi ? Je l'ignore. Car enfin, si le vol domestique est plus bas que le vol à main armée sur les grandes routes, l'assassinat des oiseaux familiers est plus laid moralement que la guerre ouverte contre les oiseaux des campagnes et des bois. Tuer une perdrix, c'est un meurtre; égorger un poulet, c'est plus qu'un meurtre, c'est un abus de confiance. La perdrix a pour se défendre ses ailes et ma maladresse. Mais l'autre, cet ami de la maison, que j'ai abrité sous mon toit et nourri de mon pain, qui accourt à mon approche en battant des ailes, si je lui enfonce un couteau dans la gorge, si, les mains encore sanglantes, je le déchire à belles dents dès qu'il a pris

un air de feu, que suis-je ? Un cannibale, et même pis, car les anthropophages ne mangent que l'homme, c'est-à-dire l'esclaye de la terre et du ventre, et moi je mange Foiseau, le bien-aimé du ciel I

Gomment donc se fait-il que M. Michelet n'ait pas condamné formellement Tornithophagie? Hélas! que les plus fermes esprits sont timides devant les appétits du corps , et que la logique est humble en présence de l'estomac! Gomment raconter cette scène lamentable? C'était près de Nantes , sous un ciel tiède et doux, dans une grande maison mélancolique, entourée de châtaigniers, de cèdres et de cyprès. La vue s'étendait sur des champs, des prairies , des bois ; plus loin la Loire avec ses lies, plus loin encore la mer : un horizon à souhait pour le plaisir des yeux ; tout ce qui charme le regard et attendrit le cœur. Sur le seuil de la maison, dans les plates-bandes du jardin, caquetaient et picoraient des poules, des poules bretonnes et vendéennes, qui faisaient bravement la guerre aux limaçons et aux insectes. Elles avaient leurs caractères et leurs noms différents. L'une rêvait à distance : c'était la philosophe. Les autres, la grise , la noire ^ la pondeuse y venaient voisiner autour de M. Michelet, qui a écrit sous leur dictée les plus jolies pages de VOiseau. Mais un jour il fallut partir. « Que deviendraient-elles ? Données, elles allaient être mangées certainement. Longuement nous délibérâmes. Puis, par un parti vigoureux, d'après la vieille foi des sauvages qui croient qu'il vaut mieux mourir par ceux qu'on aime , et pensent en mangeant des héros devenir héroïques , nous en fîmes, non sans gémir, un funèbre banquet! »

Hélas ! hélas ! sept fois hélas ! faire le mal parce que d'autres le feraient et en profiteraient à votre place ! Nous connaissons ce sophisme-là : il sert à décapiter les hommes comme les bêtes. U a dicté en 93 bien des arrêts de mort. n a poussé M. Michelet à signer la condamnation de ces

quatre innoœntes, et à les manger, avec une douleur résignée , qui n*a troublé ni son âme ni sa digestion. Et il n'a pas senti trembler le fer dans sa main , quand il a tu gisantes sur sa table la noire , la grise , la pondeuse , naguère preuves vivantes de la supériorité de Toiseau sur l'homme , maintenant témoignages muets de la vanité des systèmes de rhomme sur Toiseau ! Son cœur ne s'est pas soulevé devant ces chairs dorées par le feu , lacérées par l'acier, et baignées d'un jus savoureux et criminel! Il n'a pas entendu cette voix suprême qui sortait des entrailles fumantes de la philosophe y et qui récitait la superbe prosopopée que Jean-Jacques, après Plutarque, a mise dans la bouche de nos premiers pères herbivores, pour faire rougir leur Carnivore postérité : « Mortels aimés des dieux, qui vous force à verser le sang? » etc., etc. ! « Longuement nous délibérftmes, > dit M. Michelet. Oui, mais décidément vous mangeâtes! 0 inconséquence de la logique! 0 dureté des âmes tendres! 0 attrait irrésistible des philosophes cuites à point! Ge jour-là, l'ombre de Pythagore gémit dans les cyprès, le génie familier du logis, le rouge-gorge, se voila la face, et, comme dit la chanson :

Sur la plus haute branche Le rossignol pleura.

Il est bien entendu que si je déplore cette fatale journée (le 2 septembre de M. Michelet), et si je la dénonce à l'anathème éternel des gallinacées, c'est uniquement au nom de M. Michelet et de sa doctrine. Quant à moi, son péché me parait véniel. Né d'ancêtres ornithophages de père en fils , élevé dans les idées bibUques et dans le respect de l'ancienne hiérarchie , je crois que les animaux sont faits pour l'usage de l'homme , et que l'oiseau est un des subalternes de la création. J'ai foi dans les causes finales et dans la sagesse de la Providence » et je ne puis me persuader

qu'elle nous ait armés d'incisives qui déchirent et de molaires qui broient, pour que nous vivions de fromage à la crème et de pommes de terre en robe de chambre. Je vais à la chasse sans remords, et le poulet rôti ne me semble pas incompatible avec l'innocence. Le grand amour des bétes dont nous nous piquons aujourd'hui m'est un peu suspect, je l'avoue. Je voudrais le croire l'effet d'une ten<* dresse de cœur à qui l'homme ne suffit pas, et qui déborde sur les animaux. Mais je connais des moralistes qui ne veulent y voir qu'un égoîsme déguisé : ils prétendent que ce que nous cherchons et ce que nous aimons dans les animaux, c'est nous-mêmes; et de fait, l'homme préfère le chien , la femme préfère le chat. M. Michelet n'a-t-il pas transporté dans l'ornithologie ses idées sur la société humaine ? Qu'admire-t-il dans le rossignol? le poëte ; dans le pivert? l'artisan ; dans le héron 1 l'image des races vaincues. Tous, à notre insu, nous ne voyons partout que l'homme. Est-ce notre faute? Les animaux ont été créés pour notre usage et pour notre plaisir. Pouvons-nous les aimer avec ce désintéressement qui n'est pas toujours dans l'affection de l'homme pour les humains? Dieu m'a commandé d'aimer mon prochain comme moi-même , et le plus souvent l'égoisme se glisse entre mon prochain et moi. Quoi d'étonnant qu'il tienne une si grande place entre moi et mon chien? Toutes les affections de l'homme pour les animaux sont égoïstes. La morale de La Rochefoucauld est une calomnie contre l'humanité; mais lisez ses Maximes en les appli-* quant aux affections des hommes pour les bêtes, il n'y a pas un de ses mensonges qui ne devienne une vérité; celle* ci , par exemple : « Si Ton juge de l'amour par ses effets » il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. > Appliquée à l'humanité 9 c'est un blasphème, elle nie le dévouement, le sacrifice , le bonheur; appliquée aux relations des bêtes, quoi de plus vrai ? M. Michelet a un rossignol ; il l'aime tant.

qu'il le tient prisonnier dans une cage, d*où l'infortuné aperçoit les arbres du Luxembourg, et d'où il entendra chanter au printemps les rossignols en liberté. Aux premiers beaux jours , la vraie amitié ouvrirait à ce Roméo la porte de sa prison , et l'enverrait chercher Juliette dans les charmilles; mais l'amour est jaloux , et M. Michelet aime trop Roméo pour consentir à son bonheur. L'oiseau chéri mourra, derrière les barreaux, de chagrin ou de vieillesse. Oui, l'amour ressemble à la haine , et La Rochefoucauld a raison, au point de vue des rossignols et de M. Michelet.

Je crains bien qu'un jour, au sortir de ce monde, et à son entrée dans la vie aérienne qui précédera la vie sidérale, M. Michelet ne soit condamné, pour expier ses méfaits, à prendre la forme de quelque oiseau de proie, non du vautour qu'il estime et qu'il aime, mais de l'aigle, par exemple, qu'il aime peu et qu'il n'estime pas '. Que Dieu lui fasse miséricorde! Pour moi, si, dans ce monde des oiseaux, les lots sont assignés par le suffrage universel, je voterai certainement pour que M. Michelet ait le plus beau ramage et le plus beau plumage, et qu'il soit

Le phénix des hôtes de ces Lois.

Ce sera la digne récompense de son livre , qui , si Ton écarte le système, est un chef-d'œuvre d'imagination , d'esprit et de style. Jamais peut-être le grand artiste n'avait rencontré de pareilles bonnes fortunes de langage. C'est une puissance d'onomatopées qui étonne l'oreille , c'est un éclat de couleur qui fascine les yeux, c'est un essor de style qui

1. Lisez cette spirituelle description : « Je n*ai vu, entre les oiseaux, rien de si grand, de si imposant que nos cinq vautours d'Algérie au Jardin des Plantes, perchés ensemble comme autant de pachas turcs, fourrés de superl)es cravates du plus délicat duvet blanc, drapés d'un noble manteau gris. Grave divan d'exilés, qui semblent rouler entre eux les vicissitudes des choses et les événements politiques qui les mirent hors de leur pays. »

emporte Tesprit. La phrase bourdonne, roucoule , gémit, siffle, soupire; elle chatoie, elle scintille, elle flamboie comme la queue d*un paon ; elle ne marche pas, elle court; elle ne court pas, elle vole. Dans les derniers ouvrages historiques de M. Michelet, c*est une singularité, au moins, que cette trépidation de la phrase brisée, désarticulée , convulsive. Ici cette légèreté infinie est un à-propos et une grâce. L'hirondelle de Buffon est célèbre et classique. C*est justice. Mais rhirondelle de M. Michelet a le vol aussi leste , moins savant et plus naturel. Les oiseaux de nuit eux-mêmes gardent, dans ce style prodigieux, leur taciturne pesanteur. « Le chat-huant vole d*une aile silencieuse comme étoupée de ouate. » C'est d*une harmonie imitative à défier la musique! Quel choix de syllabes sourdes et étouffées! Voilà bien l'oiseau du soir! on ne voit que la nuit , on n'entend que le silence. M. Michelet est musicien ; il est peintre. Quel crayon égalerait ce croquis du héron ? c Animal vraiment aérien ! Pour porter ce corps si léger, le héron a assez, il a trop d'une patte : il replie l'autre ; presque toujours sa silhouette boiteuse se dessine ainsi sur le ciel dans un bizarre hiéroglyphe. » Et ce que M. Michelet excelle à peindre , ce n'est pas l'oiseau seulement, c'est la nature, ce senties forêts vierges, c'est le coucher du soleil, c'est le lever du jour. « Quel bonheur le matin quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre disparaît , que le moindre buisson s'éclaire et s'illumine! Quel gazouillement au bord des nids! C'est comme une félicitation mutuelle de se revoir et de fivre encore. Puis commencent les chants. Du sillon , l'alouette va montant et chantant, et elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre. » Il faudrait tout citer. Partout des traits imprévus de sensibilité , de gaieté douce, de douce mélancolie; ici une larme, là un sourire. Quelle merveille que ce don de répandre à pleines mains dans le style la lumière, la musique, le mouvement , la vie ! Quel écrivain que M. Michelet!

Je dirais encore quel naturaliste! si mon ignorance ne m*en ôtait le droit ; mais j'ajouterai de bon cœur, quel philosophe! le jour où M. Michelet daignera consentir à me regarder comme Tégal du pinson, à ne plus se contredire en mangeant les pondeuses » à ouvrir la cage de son rossignol quand reviendra le mois de mai.

{Journal des Débats du 18 décembre 1866.)

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