‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 42 sur 85 · Le Rocher de Sisyphe · texte numérisé non relu

Le Rocher de Sisyphe

fille enleyée ; puis, au quatrième acte, je Tai aperçu à la fenêtre d*un bouge, où il passe la nuit; puis j*ai cessé de l'apercevoir, parce qu'une fille de joie est venue fermer les rideaux *. — Le mercredi, j'ai appris au Tliéâtre-Prançais que la société est une affreuse marâtre pour les enfants qui naissent avec cette difformité qu'on nomme le génie : au lieu de leur offrir mille livres sterling de rente dès qu'ils ont1iix-huit ans, elle n'a à leur service qu'une place de valet de chambre, et les pauvres petits se brûlent la cer* velle, cause de tous leurs maux*. — Le jeudi, en entrant dans la zone des spectacles populaires, j'ai découvert cornbien un voleur peut être un galant homme, et combien le public est coulant pour le crime, quand on y met de l'entrain, de la bravoure et de l'esprit \ — Le vendredi,, j'ai admiré à quel point une fllle-mère peut être une honnête fille et une excellente mère ^. — Le samedi, dans un drame qui résume tous les autres , j'ai contemplé encore les vertus des filles^mères, les bons mouvements des voleurs, et le pathétique de l'ivresse mi-partie d'absinthe et mi-partie d'amour*. Le dimanche, je me suis reposé, j'ai récapitulé mes impressions, calculé la moyenne de la mo« ralité du théâtre pendant la quarante-neuvième semaine de l'année 1857, et conclu qu'elle ne montait pas haut. Décidément, pendant six jours, le théâtre n'a pas été moral. Mais ne pourrait-il l'être î De bons esprits en doutent. Je ne parle pas de^ théologiens. Ds ne peuvent transiger, et ils condamnent logiquement la représentation des passions humaines, parce que la peinture du mal ne profite qu'au mal. Je leur sais même gré de ne pas pousser la logique jusqu'au bout, et de ne pas proscrire la sculpture, la musique, tous les arts qui expriment les sentiments

1. IttyoIeMo. — 2. ChaUerUm. — 3. £ef Chevalitri du Brouillard. 4. Rose Bernard, — 5. £e Fou par amour.

de rame et imitent la vie. Mais je ne jAurle ici que des hommes du monde, sensés et tolérants, qui sont de Tavis des théologiens, et ne croient pas à la moralité de la comédie. Le monde du théâtre leur parait si distinct du monde de la vie, qu'ils révoquent en doute le salutaire efTet des plus beaux types dramatiques sur la pensée des hommes, et qu'ils hésiteraient à transporter de la scène dans la vie réelle les plus nobles modèles créés par le génie. Je connais un ami passionné du thé&tre, un adorateur de Corneille, qui déclare tout haut qu'il ne voudrait avoir ni Pauline pour femme ni Ghimène pour fille. S*il entend simplement par là qu'il ne tient pas à être Polyeucte ou le comte de Gormas, je suis de son avis : j'aime mieux vivre, comme lui, dans ce vulgaire xix* siècle où l'on jouit platement de la liberté des cultes, et où des lois antichevaleresques ont prohibé le duel, que du temps de don Diègue et de l'empereur Décie. Mais si c'est bien de Pauline, si c'est bien de Ghimène qu'il veut se préserver, si c'est à elles qu'il ferme l'entrée de sa maison, je le trouve sévère et leur ouvre volontiers la porte de la mienne. Peut-être serais-je effirayé de leur héroïsme, si elles devaient être des héroïnes à perpétuité. Mais je ne le crains pas. Pauline, c'est l'amour et le dévouement conjugal ; Ghimène, c'est la passion de l'amante combattue par la piété de la fille. L'honneur d*une Pauline et l'amour d'une Ghimène sont-ils des sentiments si transcendants et si romanesques qu'ils ne puissent trouver place dans la vie du xn* siècle? Je m'amuse souvent en imagination à faire faire aux personnages illustres du théâtre classique un chassez-croisez avec ceux des romans contemporains, à mettre, par exemple, une héroïne de Corneille à la place d'une héroïne de Mme Sand, et vice versa. Qu aurait fait Indiana à la place de Pauline? Qu'aurait fait Pauline à la place d'Indiana? Indiana, j'en ai peur, au lieu de se convertir avec Polyeucte, se serait enfuie avec Sévère.

Pauline ne se serait pas perdue avec son amant Raymond, retrouvée en Amérique avec son cousin Ralph ; elle serait restée honnête femme dans la maison de son mari, quoiqu'il soit maussade et qu'il ait la goutte. En un mot, les femmes de nos romans, à qui nos mœurs bourgeoises ne suffisent pas à donner du bons sens, en auraient moins encore au milieu des mœurs héroïques du passé. Les femmes de Corneille, qui ont tant de bon sens dans un temps romanesque, en auraient encore plus dans le terre-à-terre de la vie moderne. Elles ne seront plus des héroïnes dès qu'il n'y aura plus besoin d'héroïnes, parce que l'héroïsme dans les petites choses, c'est comme le grand style dans les petits sujets, c'est de la déclamation, et que les femmes sensées ne tiennent pas une conduite déclamatoire. Vous verrez même qu'elles ne se plaindront pas, comme les femmes de romans, de la petitesse du cadre où nos mœurs les enferment, et qu'elles ne feront pas de procès à la société, à la loi, au mariage, à la morale, à la religion. Elles se tiendront paisibles dans ces cadres modestes qu'elles rempliront sans les faire éclater; elles emploieront en petite monnaie de vertus de ménage ce trésor de force morale qu'elles portent dans leurs cœurs. On sentira en elles non la grandeur, il n'en est pas besoin, mais la capacité de l'atteindre.

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.

On devinera leurs ailes, mais elles ne prendront pas l'essor. Pauline ne sera pas une néophyte chrétienne s'élançant au martyre pour suivre Polyeucte ; ce sera quelque femme loyale qui, n'aimant pas son mari,

Donnera par devoir k son affection

Tout ce qu'un autre aurait par inclination,

et qui , si son mari subit de grands revers et s'il les subit

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vaillamment, s'attachera parle malhenret passera ponr Ini (comme dans Corneille) de Testime à Fadmiration, de l'admiration à la tendresse. Ghimène, ce sera quelque fille d'un cœur tendre, mais soumis à l'autorité [Satemelle; elle aimera fortement celui qu'elle aimera, mais elle ne fera pas pour l'épouser des sommations légales, et souffrira en silence jusqu'à ce que son amour ou son père soit vaincu. Je ne plaindrais pas tant le mari de Pauline et le père de Ghimène, et je connais beaucoup de pères et de maris qui s'estimeraient heureux de n'être pas plus malheureux. Et voilà la merveille de ces belles créations de la poésie I Toutes gigantesques, tout idéales qu'elles sont, elle se proportionnent à la petitesse de la réalité. Les nobles senti-» ments qu'elles enseignent et qu'elles inspirent sont de mise tous les jours, dans les circonstances les plus sim* pies de la vie. Seulement c'est à nous de les appliquer; c'est à nous de saisir l'occasion au vol et d'agir sur la petite scène de la vie réelle comme ces illustres modèles sur la grande scène des vertus idéales. Le théâtre ne se charge pas de nous rendre meilleurs. H nous montre à la fois ce que nous devrions être et ce que nous sommes. Ce n'est pas sa faute si devant mon portrait je m'écrie : « Que mon voisin est laid! » et si je ris de lui, au lieu de travaQler à corriger ma laideur. Ainsi nous faisons tous.

Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous.

La seule obligation du théâtre, pour qu'il soit moral, c'est d'être vrai. Le reste nous regarde. Mais cette vérité, condition de l'influence morale, elle est bien difficile ! Il ne devrait y avoir qu'une seule vérité, la vérité vraie, l'exacte peinture de l'homme et de la vie. Malheureusement il y a plusieurs publics, d'esprit inégal et d'inégale culture, et ces publics divers ne peuvent pas comprendre la même vérité. J'ai entendu vanter la fine intelligence que le peuple

déploie aux représentations gratuites du Théâtre«Français. J'y crois et je n'y crois pas : tout dépend des pièces qu'on lui joue. J*y crois, si on joue du Corneille ; ses personnages sont montés sur deux ressorts: la passion, le devoir, qui font la bascule; les yeux les moins perçants en démêleront le jeu. Mais les personnages de Racine, quelle complication ! Le peuple se perdra dans ces combinaisons savantes de rouages, images merveilleuses de la réalité. II n'entend que le simple, et le simple, c'est quelquefois le contraire du vrai. De là la grande difGculté. La même vérité qui est vraiment morale sur les thé&tres de la société polie, risque de ne pas l'être sur les théâtres du peuple. Pour Télite du monde, les personnages dramatiques les plus moraux, parce qu'ils senties plus vrais, ce sont lespersonnages complexes, mêlés, comme la plupart des hommes, de vices et de vertus. La société polie ne s'abusera pas : elle fera le discernement du bien et du mal, et les brillantes qualités des personnages vicieux ne lui déroberont pas la perversité de leurs actes. D'ailleurs, il faut Tavouer, c'est sur la société polie que le théâtre a le moins d'influence. Elle discute, elle juge, elle se défend contre l'ascendant de la littérature, et le plus souvent elle est supérieure aux pièces qu'on lui joue. C'est sur l'esprit du peuple que l'art dramatique exerce un grand empire. Pour se défendre contre le théâtre, le peuple n'a ni l'instruction , ni l'éducation, ni le savoir, ni le goût : il n'a que son instinct; et, pour que cet instinct suffit à l'éclairer, pour qu'il démêlât sans peine le bien d'avec le mal, il faudrait que tout fût parfaitement simple, l'idée de la pièce, l'action, les personnages. Mais ce que le peuple aime précisément par-dessus toutes choses, ce sont les labyrinthes d'événements et d'aventures, ce sont les caractères à double, à triple fond, remplis de contraste et de volte-face. Dans ce dédale inextricaJble de vertus et de vices amalgamés ensemble, il se complaît et il se perd. Son

instinct moral s'égare. H juge en badaud par l'effet produit. Il prend le succès pour le bien. Un coquin d'esprit qui amuse le parterre ne lui parait presque plus un coquin. Il va cent cinquante fois applaudir des voleurs qui, sur la scène même, lui enseignent en action comment il s'y faut prendre pour dérober un mouchoir ou un portrait entouré de diamants. Il s'est pris de passion pour ce jeune chef des Chevaliers du BrouUlard, un bandit de vingt ans, le seul in* téressant dans cette collection de scélérats et de niais. Dès qu'il parait, c'est un enthousiasme ! On lui croit du génie parce qu'il est plus roué que ses vieux compagnons; on lui croit un grand cœur parce qu'il a des élans de tendresse filiale et qu'il crie jusqu'au ciel : c 0 ma mère! ma mère! » Ces éclairs d'esprit et de beaux sentiments couvrent son infamie, et lorsqu'au dénoûment le roi lui fait grâce et le nomme sergent dans l'armée anglaise, le peuple n'est qu'à demi content du sort de son héros, et j'ai entendu crier du paradis : « Qu'on le fasse capitaine! » Plus d'un des spectateurs rêve de Jack Sheppard. C'est un type qui se grave dans l'esprit de la foule, dont l'instinct moral est déconcerté par la complication des éléments contraires qui se combinent en lui.

L'État surveille les théâtres, et Rousseau reconnaît que c'est le droit de l'État. Nous ne sommes pas suspect plus que lui d'adorer la censure. Mais le plaisir des spectacles n'est pas un plaisir individuel, c'est un plaisir social, et dont la surveillance appartient à l'État , gardien naturel de la société. Si l'État abandonnait les théâtres à leur propre sagesse, peut-être Jean-Jacques aurait-il raison de vouloir les remplacer par des jeux de boule, par des joutes sur l'eau et par des bals publics, où le magistrat du canton donnerait des couronnes aux filles les plus sages. Mais le devoir de l'État, c'est d'user de la censure avec intelligence ; c'est de l'exercer plutôt sur l'esprit général que

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sur les détails des pièces, sur les tendances morales plutôt que sur les opinions, sur les théâtres populaires plutôt que sur les théâtres de la société polie, dont Tinfluence sur le public est presque insaisissable. Mais la censure ne se croit pas forcée d'avoir tant de bon sens. Schl^el a remarqué que partout où elle existe elle examine plutôt les pensées de détail, lesmaximes, les saillies, que l'esprit de l'ouvrage et l'impression générale qu'il produit, quoique en vérité chaque phrase d'une pièce puisse être irréprochable, et que l'ensemble produise de très-mauvais effets K Une autre habitude de la censure, c'est de s'inquiéter des tendances politiques du théâtre plutôt que de sa morale, et de ses opinions plutôt que de ses principes. Gomme les opinions se manifestent surtout sur les théâtres de la société polie, on les surveille de plus près que les théâtres populaires, où la politique est rarement en jeu, mais où les principes sociaux sont en proie au sophisme. On ferme la porte à l'opposition, aux allusions, aux épigrammes politiques ; on la laisse ouverte aux hérésies morales, et l'on s'endort en paix! Presque tous les pouvoirs commettent la même faute. Us s'occupent trop d'eux-mêmes et trop peu de la société. Ils ont droit de penser que la société souffrirait des blessures qu'ils pourraient recevoir; ils ont tort d'oublier qu'ils souffrent plus encore des blessures qu'on fait h la société. S'il y a des révolutions, c'est bien plus parce que la société est ou se croit malade, que parce que le pouvoir ne se porte pas bien. L'essentiel pour l'État, ce n'est pas de dresser le recensement des opinions, de compter sans cesse et de recompter les suffrages politiques, c'est de sonder la conscience de la société et de s'assurer si les principes moraux y sont obscurs ou clairs, fermes ou vacillants. Mais ce que les gouvernements entendent par bien penser, ce

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