‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 43 sur 85 · Schlegol, Coun de liUénUuu dramatique, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Schlegol, Coun de liUénUuu dramatique, 1. 1, p

n*68t pas précisément ce qu'entend par ces deux petits mots la Logique de PorhRoyal On pense bien, à leurs yeux, quand on vote pour eux ; les principes, c'est leur principe ; la morale publique , c'est l'opinion publique, et l'on croit la morale en sûreté quand on monte la garde autour de l'opinion. Mais une révolution passe entre les sentinelles. Le vieux pouvoir s'en va, vaincu et renvoyé, et le nouveau venu reprend la même route qui mène à la même fin. Vanité de l'expérience I quand le bon sens des hommes est au fond d'une ornière, un tremblement de terre ne peut pas l'en tirer.

Paulo minora. Depuis quelque temps les divers styles de l'architecture se livrent des combats dont le monde ne semble pas s'émouvoir assez. La question intéresse Dieu, puisqu'elle touche aux églises. Mais dans cette furie de démolition, nous sommes si occupés à chercher où bientôt nous nous logerons nous-mêmes, que nous n'avons pas le temps de penser aux demeures du bon Dieu. Il paraît, selon les uns, que les églises ne veulent plus qu'on les fasse en gothique ; elles demandent le style grec. Selon d'autres, elles persistent dans leur dédain du grec et dans leur préférence pour le style moyen âge, mais pour le moyen ftge vrai, de première qualité, non pour le faux moyen âge de messieurs tels et tels que je ne nommerai pas : car chacun a le sien, que chacun croit le seul parfait et authentique, et range ceux des voisins dans les contrefaçons. Cette pauvre Sainte-Clotilde est fort désappointée, qui croyait son gothique de l'espèce la plus pure, et qui entend tous les jours les plus mauvais propos sur son impureté ! Je reviendrai plus tard sur ce grave sujet quand je parlerai des monuments. Aujourd'hui je ne parle que des maisons. Jusqu'ici les monuments se mêlaient seuls d'avoir un style. L'avantage de nos maisons, comme de nos habits, c'était de s*en passer. Mais voici que les maisons se piquent

ÉTUDES LITTËRAIBES ET MORÂLESi 819

de devenir de petits monuments, et qu'elles épousent la rivalité de Tantiquité et du moyen Age. Une maison moyen Age est venue s'établir dans les Champs-Elysées ; vite une maison romaine, imitée de Pompéies, s'est installée porte à porte à cûté de l'édifice gothique. Le public peut faire la comparaison. Je ne la ferai pas. Mon avis, c'est qu'en fait de maisons tous les styles sont bons, hors le style incommode.

Cette maison romaine est vraiment charmante, et elle attire tous les regards. Quand on descend de voiture dans l'avenue Montaigne, en face de ce portique soutenu par des colonnes polychromes, on trouve un peu brusque la transition de Paris à Pompéies. On voudrait, pour l'adoucir, être venu en litière, sur les épaules robustes de quatre esclaves liburniens. Mais, avec un peu de réflexion» on se prend sans effort pour un Romain de l'empire, et, dès qu'on est entré, on se croit vieilli de dix-huit cents ans. Voilà bien un hôtel du premier siècle de l'ère chrétienne! voilà la façade extérieure, ornée de deux statues, une Minerve, un Achille! Voilà le vestibule, avec les images des dieux lares et de l'autel votif! voilà V atrium ou cour intérieure, avec Yimpluvium ou terrasse, par où Yatrium prend le jour, et les colonnes de stuc, revêtues d'une teinte rouge jus* qu'à moitié du fût, et le bassin de marbre avec les bancs de bronze, et les peintures murales et les bustes des an* cétres. A droite de l'oirium, centre de la maison, on entre dans le uiclinium^ ou saUe à manger. Sur ses murs jaunes, rouges et noirs, sont peints les attributs des salles de ban^ quet : les fruits de l'Espagne ou de la Perse, les oiseaux que le Phase envoyait à LucuUus, les murènes de PoUion, et même aussi, je crois, le turbot de Domitien, enfln toutes les célébrités d# la cuisine romaine, mêlées aux guiriandes de fleurs, aux épis de blé, aux coupes, aux cithares, aux flûtes et aux barbitons. A ce riant aspect» on chercbe do

regard des lits d'ivoire rangés des trois côtés de la table et des couronnes de roses pour le front des convives; on s'attend à voir paraître les joueurs de lyre et les danseuses d*Ionie, et, selon qu'on est d'humeur gaie ou mélancolique, on murmure entre ses lèvres le Ntmc est bibendum ou le Linr qumda domus du Béranger de ce temps-là.

A gauche de Vairium est la bibliothèque. Cette galerie, soutenue par des colonnettes, est pleine d'élégance et de légèreté. Les livres y seront bien, moins à leur aise pourtant que chez les anciens, gens heureux qui ne connais* saient pas l'art déplorable de Gutenberg. Comme ils ne possédaient qu'un petit nombre de livres, en manuscrits roulés, ils offraient à chacun d'eux son domicile propre, dans un coffret d'ébène, protégé à son tour par une armoire de cèdre ou d'ivoire. Mais les livres modernes ont si bien pullulé par les artifices malfaisants de la typographie, qu'on ne peut leur fournir que l'hospitalité vulgaire d'une salle commune. Le génie, le talent, l'esprit, et souvent la sottise, habitent côte à côte sur les mêmes rayons; patriciens, plébéiens, sont sur le pied d'une égalité archidémocratique. Par respect pour les rangs, je voudrais voir dans toutes les bibliothèques, et notamment dans celles qui s'inspirent des souvenirs de Rome, les bustes des grands écrivains morts, conmie ceux qu'on admirait dans la bibliothèque de Pollion; je dis des morts, car Pollion, de peur d'offenser la modestie de ses contemporains, n'avait admis chez lui le buste d'aucun vivant. Si ce naïf Pol-> lion revenait sur la terre et s'arrêtait devant l'étalage des marchands de statuettes, en voyant nos grands hommes vivants et bien portants s'y épanouir en plâtre sans aucun embarras, il pourrait mesurer le progrès immense que la modestie a fait dans ce bas monde depuis la confusion de l'orgueil païen et l'heureux avènement de l'humilité chrétienne.

Au bout de Yatrium s'ouvre une grande pièce que nous nommons salon et qui s'appelait exèdre chez les Romains du premier siècle après Jésus-Christ. C'était le lieu des réunions et des causeries. Le mattre du logis, quand il était lettré, y rassemblait des grammairiens, des philosophes, des poètes, des rhéteurs, je n'ajoute pas des orateurs, parce qu'en ce temps-là il n'y en avait plus. A côté de Yexèdre est le cubiculimt, qui n'est pas achevé; puis un autre salon, que je ne puis nommer d'une manière savante, le mot français fvmoir n'ayant pas d'équivalent dans la langue latine. Je n'essayerai pas de tout décrire. En somme, le problème piquant qu'on s'est proposé, celui d'approprier le style romain à nos besoins modernes, a été résolu avec beaucoup d'art et de goût par l'architecte, M. Normand, un élève de Vitruve. On ne se doutait pas qu'il y eût des affinités si grandes entre la vie de 1857 et les maisons du temps des premiers Césars. Sans doute l'artiste a dû faire quelques concessions à notre froid climat, par exemple celle des glaces aux fenêtres et des cheminées. Mais le plus grand écueil, ce sera l'ameublement. Les meubles d'aujourd'hui sont tout dépaysés dans ces appartements archéologiques. Nos fauteuils rebondis ont un gros air barbare au milieu des formes gracieuses que la peinture murale a prodiguées autour d'eux. A leur place on voudrait voir se dresser ces beaux sièges d'ivoire, ces chaises patriciennes que nous a décrites la poésie antique, et dont les escabeaux tragiques du Théâtre-Français ne présentent au public qu'une imparfaite image. Ce qui paraît encore plus gauche que les meubles, c'est le costume moderne. Dans ces murs pittoresques, tout proscrit l'habit noir, tout commande la tunique, la toge, le laticlave. On n'y devra donner que des fêtes antiques. Suétone, Tacite, Juvénal, Stace, Martial, ces peintres illustres de la vie romaine, fourniront des indications précieuses de personnages, de

costumes et de décorations. Si Tépreuve réussit, elle entraînera peut-être une révolution dans nos habits et notre architecture. Yitruve a prétendu que toutes les époques doivent avoir leur art propre ainsi que leurs modèles. Si Yitruve a raison, peut-être que, dans l'ère oh nous sommes entrés, le modèle naturel qu*il nous sied de reproduire, ce sont les ruines de Pompéies.

{Journal des Débats, 24 décembre 1857.)

LES éîRENNES. — UN IfTSTÊRE : ROBERT EM1IET«

« Il y a un jour dans l'année où l'on se fait des présents; c'est un usage inventé par l'idolâtrie des païens.... Et nous autres, chrétiens, qui avons en horreur les superstitions des idolâtres, nous célébrons comme eux la fête de janvier! Les présents, les étrennes volent de toutes parts! Ce ne sont partout que plaisirs et festins 1... 0 combien les idolâtres, qui se tiennent à l'écart de nos cérémonies, observent mieux leur religion que nous, qui nous faisons païens en participant à leurs fêtes! »

C'est justement le P' janvier qu'en feuilletant par hasard TertuUien * j'ai rencontré cet anathème contre les étrennes, contre ceux qui en reçoivent et contre ceux qui en donnent. J'allais en donner et je venais d'en recevoir; je m'apprêtais, selon l'usage, à en offrir aux lecteurs, dans ce pre* mier feuilleton de la nouvelle année, en leur adressant

1. Tertullien. Traité de V Idolâtrie , chap. zni et or, depuis Sunt gutdani dies munerum,..f jusqu'à : 0 melior fides nationum in suam «ec* fom... , etc.

un petit compliment aussi flatteur et plus modeste que celui de Scudéry au public français :

0 toi, public françois, public de tant d'esprit. Qui te picpies d'aimer ce que ma plume écrit!...

La veille, j'avais reçu pour cadeau de nouvel an un saint Augustin magniûque, grand papier, grandes marges, reliure en chagrin noir. Si les bibliophiles le voyaient, ils ne dormiraient plus ou ils en révéraient! Et voilà que, sous peine de n'être qu'un païen, je ne puis ni faire mon compliment aux lecteurs, ni garder mon saint Augustin. J'allais déchirer l'un et renvoyer l'autre, pour ne pas compromettre mon salut. Hais TertuUien, me dis-je, était un hérétique, et tout ce qu'il écrit n'est pas article de foi. Ouvrons saint Augustin, qui est venu si à propos. Il est orthodoxe, lui, et il ne m'empêchera pas de garder ses œuvres et d'offrir des étrennes au public. Au tome des Homélies, je tombe sur ce passage :

« Tu veux recevoir et donner des étrennes, ô païen que tu es! Pourquoi donc es-tu chrétien? Pourquoi chantes-tu le psaume : « Délivrez-nous, Seigneur, et séparez-nous des « idolâtres? » Ce sont les idolâtres qui donnent des étrennes I Les chrétiens font l'aumône!... Mais, me répondrez-vous, quand je donne des étrennes, j'en reçois à mon tour, et quand je donne aux pauvres, ils ne me rendent rien!... Ah! vous dites que les pauvres ne vous rendent rien! Vous êtes des idolâtres, et qu'il soit fait de vous ce qui est annoncé : « Allez au feu éternel M »

J'étais, comme on voit, bien tombé ! ûye ces grands saints sont rigoureux I J'admets que les étrennes soient un usage païen; mais le grand crime, après tout, que de

1. Saint Augustin, Sennon IdS. T. V, p. 907, édition des Bénédictins} depuis : Àcturus et eelébrationem strenarum^ sieut paganus.,,^ Jusqu'à : Mittiu $0$ in tgmm ssternum»

s'envoyer des livres, des bonbons, de dîner en famille, et de se souhaiter mutuellement au dessert des années longues et heureuses! Les anciens se disaient bonjour et bonsoir; nous nous disons aussi bonsoir et bonjour, et pour 'être polis nous ne cessons pas d*étre bons catholiques. Évidemment saint Augustin, qui était du Midi, a été trop vif, et les conciles, je suis sûr, sont beaucoup plus doux. Certain concile d'Auxerre a parlé des étrennes. Voyons ce qu'il en dit : « Il est défendu de pratiquer l'usage des étrennes; c'est un usage diabolique. Non Iket.... strenas diabolkas observare, » Cette troisième épreuve me décourageait, quand j'ai songé que l'Église, réunie en concile, est toujours plus sévère, et que pour rencontrer le christianisme doux, il vaut mieux prendre à part quelque théologien qui, ne parlant qu'en son nom, fait à l'humanité toutes les concessions raisonnables. Justement j'avais sous la main le Journal de Trévoux, rédigé, comme on sait, au xvu" siècle, par la Compagnie de Jésus. Ces bons Pères, j'étais sûr qu'ils allaient me tirer d'embarras. En efiet, c'est l'un d'eux, le P. Tournemine, qui, dans une dissertation toute pleine de douceur, nous apprend que l'usage des étrennes, réputé diabolique, n'est diabolique en effet que si, aux étrennes qu'on donne à ses amis, on ajoute des sacriQces offerts aux dieux païens. Mais , comme en vous portant des pralines, madame, je n'ai nulle intention de sacriQer une génisse à Jupiter ni deux colombes à Vénus, nous sommes irréprochables, moi de vous les offrir et vous de les accepter*. C*est égal; je ne suis qu'à demi édifié par la consultation du P. Tournemine ; comme tous les accommodements qu'on fait avec le ciel, celui-là m*ôte de mes scrupules ce qu'il me plaft de n'en plus avoir, et me laisse tout juste ce qu'il me plaît d'en garder.

l. Journal de Trévoux (janvier 1704).

Je me sens rassuré» au sujet des étrennes, assez pour en recevoir, pas assez pour en donner. Je garde le saint Augustin et je supprime )e compliment. Au lieu d'offrir moimême au public des étrennes, j'aime mieux lui parler du mystérieux présent que vient de lui apporter une main inconnue, et dont il ne sait pas encore tout le prix.

Un livre a paru il n'y a pas huit jours, qui excite vivement la curiosité. Je dis qu'il a paru, et j'ose k peine le dire, car il ne s'est montré qu'autant qu'il faut pour qu'on sache qu'il existe ; il a pris autant de peine pour garder l'incognito que d'autres pour s'annoncer. Pas d'affiches sur les murs, pas de réclames dans les journaux, pas de rumeurs préventives habilement semées, qui avertissent l'univers qu'une nouvelle étoile se dispose k briller audessus de l'horizon. C'est un petit volume qui veut faire tout seul son chemin dans le monde, sans que personne lui donne la main. En le voyant se présenter à vous avec cet air modeste, sous sa couverture grise, peut-être seriezvous tenté de reconduire comme un premier venu qui cherche aventure, si, à certains saints qu'il reçoit de passants un peu mieux informés, vous ne vous avisiez qu'il est de bonne maison. Vous l'ouvrez, et en effet, dès les premières pages, vous vous apercevez qu'il y a là quelque chose et quelqu'un. Mais quel est ce quelqu'un? Le livre ne le dit pas. L'auteur a eu la réserve ou la coquetterie de n'y pas mettre son nom. Prenons-le d'abord tel qu'on nous le donne; lisons-le, et ensuite, puisqu'on nous propose une énigme, nous tâcherons de la deviner.

Robert Emmet, tel est le titre du volume anonyme. C'est l'histoire d'un jeune Irlandais qui a conspiré en 1803 pour affranchir sa patrie du joug de l'Angleterre, et qui a péri sur l'échafaud. Né avec une imagination ardente et une volonté énergique, il fut k la fois un homme de rêverie et un homme d'action. Il n'avait pas seize ans

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quand il conçut le dessein de délivrer Tlrlande; il en avait vingt-trois quand il essaya de Texécuter. L'autorité précoce de son caractère et de son éloquence semblait le désigner comme un chef de parti. Il passa en France» obtint du premier Consul la promesse de seconder Teffort des Irlandais, et, quand la guerre éclata entre la France et TAngleterre, il revint en Irlande et donna le signal de l'insurrection. Il avait espéré qu'en criant : € Liberté! » et en frappant do pied la terre, il en sortirait des légions. Cinquante hommes, ce fut toute l'armée du jeune libérateur l Repoussés, mis en fuite, ils se dispersèrent; la plupart quittèrent l'Irlande; Robert voulut rester. H aimait une jeune fille, il refusa de partir afin de la revoir. On le découvrit dans sa retraite, on le prit, on le jugea. A la barre du conseil de guerre, il défendit avec une éloquence admirable non sa vie devant ses juges, mais sa cause et sa mémoire devant la postérité. La loi le condamna, la hache du bourreau fit tomber sa tète; l'Irlande, qui l'avait laissé prendre seul les armes et mourir pour elle, se rallia tout entière autour de son tombeau, dans un tardif concert d'admiration et de regrets. La poésie chanta ses louanges, le roman raconta ses amours, l'histoire célébra son mar-< tyre, la légende mêla ses fictions naïves au souvenir populaire de sa vie et de sa mort. La mémoire de Robert Emmet est immortelle en Irlande; hier encore il était presque ignoré en France : aiyourd'hui, n'est-ce pas un double attrait pour nous que celui de cette gloire inconnue révélée par un livre sans nom?

J'ai entendu des lecteurs étonnés demander à quel propos on avait tiré de l'histoire d'Irlande ce grand homme inédit. La réponse est toute simple : à cause de Téternel à-propos des nobles sentiments et de l'opportunité toujours présente des exemples magnanimes. Certes nous sommes toujours un peuple libéral, un peuple cheval^

resque, les vrais fils de nos pères, qui mettons fièrement les idées au-dessus des intérêts, Tindépendance au-dessus de la tranquillité, la dignité vraie au-dessus du bonheur apparent. La France est pleine de candidats aux plus su* blimes vertus ; elle regorge de grandes âmes en disponibilité, qui demandent à grands cris des occasions d'héroïsme. C'est une raison de plus d'accueillir avec joie une belle peinture de la lutte de la liberté contre l'oppression, de la conscience contre la force et du droit contre le fait ; lutte qui fait toujours tressaillir (comme dit si bien l'auteur de ce livre généreux) ce qui est immortel dans notre nature. Le roman se traînant dans la poussière du monde réel au lieu de s'envoler dans le monde idéal et de nous rapporter les fortifiantes images des vertus surhumaines, remercions l'histoire de remplir à sa place la tâche qu'il abandonne, et d'aller, même en pays lointain, nous découvrir des héros. Tout héros véritable est le bienvenu chez nous, arrivât-il d'Irlande. Tacite dut sourire, quand les bourgeois de Rome qui avaient lu sa Germanie lui reprochèrent de prendre ses modèles trop loin. Nous pouvons donc dire avec l'historien inconnu de Robert Emmet :

7 want a hero : an uncommon want.

C'est la spirituelle épigraphe qu'il a mise à son livre. Au besoin, ce sera peut-être un premier indice pour me guider dans mes recherches et m'apprendre si l'auteur est un homme ou une femme, car je ne renonce pas à pénétrer son secret : les secrets littéraires ne sont faits que pour être devinés. Les auteurs anonymes sont comme Galatée : elle aurait pu se plaindre si les yeux qu'elle fuyait ne l'avaient aperçue sous le feuillage des saules. — / want a /wro, j'ai besoin d'un héros 1 C'est bien là l'épigraphe d'une femme, surtout si le héros est jeune, beau.

triste et malheureux, et Robert a vingt-trois ans, Robert a des cheveux bruns, un teint uni et pâle, les sourcils arqués, de grands yeux noirs voilés de longs cils qui prêtent à son regard la fierté, la douceur et la tristesse ; Robert est un vaincu, Robert est un martyr. Jeunesse, beauté, malheur, mélancolie, tout est là pour charmer l'imagination poétique d'une femme et pour arracher à ses lèvres ce cri d'une belle âme: Iwant a hero!... — Oui, mais ce cri chevaleresque où je cherche un accent féminin, c'est le cri masculin d'un poète sceptique et railleur. / waru a hero^ c'est un vers d'un poëme dont le héros est jeune, beau, mais non mélancolique et beaucoup trop heureux; c'est, si j'ai bonne mémoire, le premier vers du Don Juan de Byron. — Allons, je me trompais : ce n'est pas une femme enthousiaste qui a gravé ce vers du profane don Juan sur le fronton du temple élevé au martyr!... Et pourtant c'est la main délicate d'une femme qui a tracé l'image de ces chastes amours entre Robert Emmet et miss Sarah Curran, image douce et voilée, qui çà et là se glisse au milieu du sinistre récit de la conspiration, pour attendrir et reposer la vue. Un homme n'aurait pas laissé la figure touchante de Sarah dans cette demi-clarté, où l'œil la devine plutôt qu'il ne la voit. Un homme aurait essayé de faire son portrait. L'anonyme qui décrit Robert avec tant de détails n'a pas décrit Sarah. Un homme eût-il tracé cette scène de la prison, la dernière entrevue de Sarah et de Robert :

« Robert était debout, la tête appuyée contre la fenêtre de sa prison, plongé dans une triste rêverie, lorsqu'on se retournant il vit Mlle Curran immobile sur le seuil de la porte. Il ne parut pas surpris; mais, allant à elle, il la prit dans ses bras et la serra tendrement contre son cœur, sans prononcer une parole. Le son de sa voix trahit seul son émotion, lorsqu'il lui demanda de ne pas l'oublier, de se souvenir de lui avec affection lorsqu'elle reverrait les

lieux témoins de leur bonheur passé, où s'étaient écoulés les jours de leur jeunesse; il la supplia surtout de ne jamais permettre que devant elle le monde prononçât son nom avec légèreté et mépris. Il se montra plutôt tendre et protecteur que passionné. Ne voulant pas prolonger la déchirante douleur d*un dernier adieu, il ramena jusqu'à la porte la malheureuse jeune fille, silencieuse et tremblante, qui se laissa conduire sans résistance. Au moment de le quitter, elle le regarda d'un regard où se peignait toute la détresse de son âme : la porte se ferma, et ils se séparèrent pour ne plus se revoir. »

Quelle réserve dans ce tableau ! quelle délicatesse ! « Il se montra plutôt tendre que passionné. > Une femme seulement songe à démêler ces nuances en un pareil moment. Quelle sensibilité dans ces dernières lignes : < Au moment de le quitter, elle le regarda d'un regard où se peignait toute la détresse de son âme!... » Oui, mais cette sensibilité n'est-elle pas plus contenue et cette réserve plus sobre qu'il n'appartient aux femmes? Dans une semblable scène, une femme n'aurait-elle pas eu besoin d'épancher tout son cœur, et, par un entraînement nuisible à l'art peut-être, mais moins surprenant que cette retenue, ne se fût-elle pas mise à la place de ses deux personnages? N'aurait-elle pas senti, pensé, parlé pour eux? Une femme aurait-elle écrit cette excellente mais austère maxime : « Plus l'histoire ressemble au roman et plus il faut se garder de mettre le roman dans l'histoire? > Et plus loin, lorsque Robert est mort sur l'échafaud, quand Sarah, qui « s'échappait souvent à la tombée du jour et passait des nuits entières auprès du tombeau de son amant; « qui portait au fond de son cœur une douleur inconsolable et vivait comme plongée dans un éternel souvenir ; qui, menée dans le monde, errait dans les salons, froide et pâle comme une statue, et, s'asseyant sur les

marches d'un escalier désert, chantait à <leini-voiz une mélodie plaintive qui racontait le malheur de sa vie ; quand Sarah se résigne à accepter la main et la fortune d'un jeune officier, comment l'historien raconte-t-il cet étrange dénoûment de tragiques amours?

< Ce fut chez M. Penrose que Mlle Gurran connut quelques années après un officier de Tarmée anglaise, le capitaine Sturgeon, neveu de lord Fitz- William, qui fut vivement touché de ses charmes, de son malheur et de son profond isolement. D'un naturel élevé, délicat et sensible, il s'émut à l'idée de secourir une infortunée sans amis, sans parents, et dépendant de la compassion des étrangers. Il lui offrit sa main et sa fortune qu'elle refusa; il insista; elle eut alors avec lui une explication sincère, et lui dit qu'il devait savoir que son cœur appartenait à un autre. Il demanda à lui servir de protecteur dans un monde où elle était si abandonnée, et la détermina en lui offrant la perspective de quitter l'Irlande, où elle avait tant souffert Lorsqu'elle partit pour l'Italie, sa santé était déjà profondément altérée par le chagrin. L'amiral Napier, qui avait connu à Naples cette noble et intéressante personne, ne l'appelait pas autrement que the walking statue ^ la statue qui marche. Le changement de climat, les tendres soins de son mari, tout fut inutile ; elle mourut peu de mois après son arrivée en Sicile. « Elle dort loin de la « terre où est mort son jeune héros, dit Thomas Moore, « mais son cœur est demeuré dans le tombeau avec lui. »

Ce simple récit n'a pas l'air d'un plaidoyer, et c'est le plus habile qu'on puisse faire pour Sarah. On semble exposer les faits comme ils viennent, sans arrière-pensée d'apologie. Mais comme ils sont choisis, disposés, gradués pour atténuer l'effet de ce mariage imprévu et regrettable! C'est à peine un mariage, c'est une « protection ; » c'est la possibilité de fuir l'Irlande, où l'infortunée a tant souf-

fert; c'est un départ, c'est une agonie, c'est une mort, car la mort est le dernier trait du tableau ; on y arrête avec soin notre regard, comme sur une sorte de réparation qui doit prévenir tout reproche, et, pour achever de fléchir tous les cœurs, on invoque le témoignage de la poésie, qui atteste l'inviolable fidélité de Sarah à ses jeunes amours. Les poètes peuvent donnei}f de telles attestations, les his-* toriens peuvent accumuler de semblables excuses, je ne refuse pas de les écouter. Les hommes, plus coulants, parce qu'ils sont moins délicats, pardonneront peut-être à Sarah son mariage, tout en regrettant, comme artistes, qu'il gâte la perfection qu'elle leur avait fait rêver; mais les femmes, je le crains, plus sévères que nous sur les choses du cœur, ne le pardonneront pas. Si c'était une femme qui l'avait raconté, Mme de Staël par exemple (et pourtant elle avait l'àme assez virile), qu'aurait-elle dit, mon Dieu? « Toujours lady Russel fut la veuve de lord Russel, et c'est par l'unité de ce sentiment qu'elle mérite d'être admirée. La durée des regrets causés par la perte de ceux qu'on aime absorbe souvent en Angleterre la vie des personnes qui les ont éprouvés.... Les morts ne sont point oubliés dans cette contrée où l'âme humaine a toute sa beauté, et l'honorable constance qui lutte contre l'instabilité de ce monde élève les sentiments du cœur au rang des choses éternelles ^» C'est Mme de Staël qui célèbre ainsi la fidélité de lady Russel à la mémoire de son mari, et l'admirable unité d'affection qui, en Angleterre, absorbe les grands cœurs. Je ne crois pas qu'une Lrlandaise soit assez loin d'une Anglaise, ni une amante d'une épouse, pour que Mme de Staël eût excusé Sarah de n'avoir pas élevé son amour et son deuil « au rang des choses éternelles. » Toutes les femmes penseront comme

1. ConMératûmsurUnILévolution françaitê, VI* partie, cUap. vx.

Mme de Staël, et cela m'engage à n*en plus chercher une dans Tapologiste ingénieux du mariage de Sarah.

Cependant, pour tout dire, s'il n'y a qu'un homme qui puisse être aussi tolérant pour le mariage de miss Gurran, il n'y a qu une femme qui puisse montrer autant d'indulgence pour la politique de Robert et d'admiration pour son projet chevaleresque de s'avouer coupable. Sa politique, je ne la discuterai pas, elle est trop visiblement chimérique, n avait vingt-trois ans, et il est trop bien mort en héros pour que je lui reproche d'avoir fait de la politique en poète. Mais je ne puis louer, comme son biographe, la proposition qu'il adresse à ses juges de s'avouer coupable, s'ils consentent à ne pas publier ses lettres à miss Curran parmi les pièces du procès. Le sentiment est beau. Robert craint qu'un débat judiciaire ne profane un amour si pur et n'effleure la réputation sans tache d'une jeune fille. Il veut sacrifier son honneur à celui de Sarah! Mais son honneur n'est pas seulement à lui, il est à son parti; mais sa cause, c'est la cause de l'Irlande, et, s'il s'avoue coupable, c'est sa patrie qu'il accuse! Quand il offre à ses juges de se déclarer criminel, ce n'est plus un citoyen, c'est un amant ; c'est un chevalier, ce n'est plus un héros. Il faut répéter encore : il avait vingt-trois ans. Les hommes peuvent l'excuser, une femme peut seule Tapplaudir.

Il est vrai ; mais, en revanche, ce n'est pas une femme qui, sur le génie de l'Angleterre et sur sa politique, a cette justesse et cette fermeté de vues. Les femmes, même les femmes supérieures, ont en politique des sentiments plutôt que des idées; elles aiment, elles haïssent, elles ne jugent guère, ou jugent dans le sens de leurs inclinations et de leurs antipathies. Mme de Staël, qui a écrit un demi-volume sur l'Angleterre, ne l'a pas jugée : elle l'a aimée et vue avec les yeux de son amour, non avec ceux de son esprit. Mme de Staël affirme que « ce qui caractérise parti-

culièrement l'Angleterre, c'est ce mélange de l'esprit chevaleresque avec l'enthousiasme de la liberté \ » Elle vante la « disposition à l'enthousiasme » de ce peuple généreux, sur qui « la séduction la plus puissante est la séduction du malheur*. » Enfin l'anglomanie de Mme de Staël transfigure l'Angleterre. L'Angleterre, à ses yeux, à demi héroïne, à demi quakeresse, est la patronne des humbles, la vengeresse des opprimés, la maîtresse d'école et la tutrice désintéressée des peuples ignorants et sauvages, qui rend à ses pupilles leurs comptes de tutelle avec la liberté, le jour où ils sont majeurs et assez éclairés pour être indépendants. « L'exemple des Anglais formera les Indiens assez pour qu'ils puissent se donner un jour une existence indépendante. Tout ce qu'il y a d'hommes éclairés en Angleterre s'applaudirait de perdre l'Inde par le bien même que le gouvernement y aurait fait. » C'est Mme de Staël qui a écrit cela'. (Nous avons pu nous assurer, par des preuves récentes, que l'Angleterre ne croit pas avoir fait encore assez de bien à l'Inde pour s'applaudir de la perdre.) Mais Mme de Staël écrivait ces lignes en 1816. L'auteur de Robert Emmety éclairé par l'expérience, a d'autres idées. Pour lui, l'Angleterre n'est pas cette héroïne et cette quakeresse. S'il n'était pas trop.grave pour s'abandonner à des comparaisons d'humoriste, il adopterait plutôt l'ûnage d'Henri Heine : « L'Angleterre est un long, maigre et osseux vieux garçon, qui, pour rattacher à son haut-dechausses un bouton décousu, développe un fil ïoulé en peloton autour du globe du monde. Quand il a recousu le bouton, il coupe tranquillement le fil qui ne sert plus, et laisse tomber par terre le monde tout entier. » L'auteur

1. ConsidétaiioM 9ur la Révolution française f VI» partie, chap. iv.

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