‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 44 sur 85 · Id, , chap, vn · texte numérisé non relu

Id, , chap, vn

de Robert Emmetne se fait pas plus d'illusion qu'Henri Heine sur l'esprit chevaleresque des Anglais vanté par Mme de Staël. Dans des pages où l'on sent une touche virile» il a très-bien défini ce phénomène psychologique suigeneris que constitue chez les Anglais l'amour de la liberté. Chez nous, cette affection, c'est tout naïvement l'amour d'un bien précieux, sans acception faite de son propriétaire. Nous Taimons chez les autres, lorsque par notre faute nous n*en Jouissons plus. Mais la liberté pour -les Anglais n'a de prix qu'à titre de prérogative. Us diraient volontiers avec Corneille :

La liberté n'est rien, si tout le monde est libre.

La liberté française est un soleil prodigue qui luit pour tout le monde ; la liberté anglaise est un astre jaloux qui se lève et se couche sur le Royaume-Uni. La nôtre est une vérité de raison universelle , un droit de la nature , le premier article du Code du genre humain. La liberté anglaise est, comme le dit encore l'humoriste allemand, une liberté anglo-historique, estampillée et patentée à l'usage des sujets de S. M., et fondée sur quelque vieille loi, comme la Grande Charte ou Yhabeas corpus. Voilà ce que l'historien de Robert Emmet nous explique avec une netteté parfaite ; voilà comme il rectifie les illusions bienveillantes de Mme de Staël sur la chevalerie de nos bons voisins. II la voit telle qu'elle est, cette chère Angleterre, et il la peint telle qu'il la voit. Serait-ce donc un homme que cet excellent juge du libéralisme anglais T Je commence à le croire, et si, pour achever de m'éclairer, j'interroge le style, certes j'y reconnais une forte et habile main. Les amis de la couleur le trouveront un peu gris, à la manière genevoise: mais on en goûtera la simplicité grave, l'élévation, l'accent noble et quelquefois touchant. C'est un heureux retour au genre tempéré et contenu, si abandonné aujourd'hui. Çà

et là certaines phrases ont un air féminin : « Les temps orageux où Robert était appelé à vivre vinrent se refléter dans son âme forte et pure. » Parfois l'image est plus jolie qu'exacte, comme il arrive souvent dans le style des femmes : « Quand on navigue sur les bords du golfe d'Amalfi, la vague bleue s'entr'ouvre sous les pieds de la barque qui fend les ondes et laisse entrevoir le vif éclat du corail qui brille aux pieds des noirs rochers. Ainsi l'éclair de la vérité traverse l'incertitude et la contradiction des opinions humaines.... » Mais ce sont là des accidents si rares dans cette diction virile, qu'ils ne peuvent servir d'indices certains. Tout pesé, tout compté, le pour et le contre, j'y vois juste aussi clair en terminant mon enquête qu*en la commençant.

J'aperçois quelque chose, Mais je ne sais pour quelle cause, Je ne distingue pas très-bien.

Ce que j'aperçois, ce sont les beautés du livre, et j'ai grand plaisir à les proclamer; ce que je ne distingue pas, c'est qui en est l'auteur, et je renonce sans honte à chercher le mot de l'énigme; on n'est pas forcé d'être OEdipe. Si l'auteur est un homme, il me pardonnera d'avoir douté de lui, en se rappelant ce mot de Victor Hugo : « Dans tout penseur complet il y a une femme. » Si l'auteur est une femme (le sphinx en était une), j'espère qu'elle sera plus clémente que ne l'était le sphinx pour les maladroits qui ne le devinaient pas.

(Journal des DébaU, 7 janTier 1858.)

LE 14 JANVIER. — UNE IDÉE DU RéveU SUR LA CRITIQUE EN FRANCE.

G*est un crime, un grand crime qui est Tévénement de la quinzaine. Quoique cette Revue emprunte moins volontiers ses sujets à la politique qu'à la morale et à la littérature , elle ne saurait se taire sur cette entreprise terrible qui, même déjouée par la Providence , épouvante encore toutes les âmes et fait réfléchir tous les esprits. Sous le roi Louis-Philippe, à qui n'ont pas manqué non plus ni les assassins, ni le courage de les afl'ronter, ni la protection divine qui détournait leurs coups, tous les hommes honnêtes et sensés, les adversaires comme les amis, s'unissaient dans une commune douleur chaque fois qu'une main criminelle menaçait la vie du chef de l'Ëtat. Ils s'affligeaient et pour eux-mêmes , car ils savaient qu'un crime ne sert jamais la cause d'un parti et n'est pas un dénoûment, et pour l'honneur de la France sur qui rejaillissait, aux yeux de l'étranger, la honte du régicide. Aujourd'hui encore, après tant d'événements capables de troubler la conscience publique, si quelque spectacle peut rassurer la société, c'est de voir que toutes ces exécrables maximes de la souveraineté du but et des crimes nécessaires, si chères au fana* tisme politique, sont répudiées partout avec indignation; qu'au-dessus des opinions qui divisent, il y a des sentiments d'honneur qui rapprochent les partis , et qui font prononcer à tout bon citoyen le mot de l'Écriture : Ne interficiûs regem, la vie du prince est inviolable, comme le mot d'ordre de la justice et du patriotisme. Dieu soit béni ! Cette race de scélérats prudents , qui, pour atteindre une victime, ne craignent pas d'en immoler cent, et qui lancent

de loin la mort à pleines mains pour tâcher de s'enfuir au milieu du massacre, ce ne sont pas des Français. Ils viennent de l'Italie. Il y a longtemps que l'Italie nous envoie ses artisans du mal , et l'on se prend à répéter les beaux vers d'un poète du xvn« siècle :

Mais enfin je ne puis sans horreur et sans peine Voir le Tibre k grands flots se mêler dans la Seine , Et traîner dans Paris ses momes, ses farceurs, Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs ^

Nous pouvons citer Boileau : cela est plus honnête que de citer perfidement un poète du xix" siècle, pour impliquer des vers insensés , nés du délire de l'exil , dans le crime des assassins , pour dénoncer en lui un provocateur sanguinaire, pour assouvir sur lui, au nom de la vindicte publique, l'implacable acharnement d'une haine privée, et même pour nous atteindre à notre tour comme aux siècles néfastes de la délation romaine*. Nous ne les connaissons pas, ces pamphlets imprimés hors de France. Nous n'en savons qu'un vers : il s'adresse, dit-on, à vous, zélés dénonciateurs , qui choisissez si bien le moment opportun de faire des citations :

Vous seriez des bourreaux, si vous n'étiez des cuistres.

Nous sommes des honnêtes gens ; nous laissons la justice poursuivre les coupables; nous ne rendons responsable aucune nation, aucun parti politique digne de ce nom , des inventions sauvages de quelques fous monstrueux. Ils ne sont d'aucun parti : ils sont d'une confrérie, celle du meurtre et du sang, et ils frappent au hasard. Ils font pleuvoir les balles sur de braves soldats, sur la foule inoffensive, sur des enfants et des femmes, sur cette jeune souveraine, sur cette jeune mère! Ils tuent à l'aventure, ils tuent tout et

Page 1