‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 45 sur 85 · XV · texte numérisé non relu

XV

partout. Ce sont des entrepreneurs nomades d'assassinat , qui promènent du nord au midi, à Naples, en Autriche, en Espagne, comme en France, leurs poignards, leurs machines meurtrières, leur fureur de ruine et de bouleversement. On dirait qu'il existe en Europe un Vieux de la Montagne, qui élève dans son repaire et qui lâche dans le monde des bandes de sicaires, enivrés de folie et de férocité. Et notre fier xix' siècle a le privilège de voir domiciliée, au cœur du monde civilisé, la tribu de régicides qui, au moyen âge barbare, se cachait au fond d'une caverne d'Orient, De ces bas-fonds du crime et de la dénonciation politique, revenons bien vite dans la région paisible de la littérature. Paisible! elle ne l'est pas sans doute autant qu'elle le parait, puisqu'on fonde un journal pour y rétablir Tordre , et que les belles-lettres recrutent une escouade de constables volontaires qui feront la patrouille dans le domaine de la pensée. Pour ne pas mentir à son titre, et pour être bien sûr de réveiller quelqu'un, ce journal commence par sonner le tocsin. Tous les curieux accourent sur le seuil de leur porte; ils écoutent, et s'étonnent de n'avoir jamais entendu voltiger de plus gros mots dans l'air que depuis la création de ce nouvel organe de la saine morale et du bon goût. C'est là un signe du temps : les idées élevées et les beaux sentiments empruntent la langue des idées basses et des sentiments grossiers, comme au siècle dernier les grands seigneurs s'amusaient à parler celle du populaire. La religion a rencontré des avocats qui plaident pour le bon Dieu, comme on plaiderait pour le diable, avec une éloquence à faire trembler les saints. Les nouveaux gardiens de la morale publique et de la chasteté des Muses ressemblent à des grenadiers en goguette chargés de protéger les vierges d'un couvent. Aussi quand tous ces braves gens viennent à se rencontrer, ils se font des saluts et se serrent les mains comme de vieux amis qui se sont reconnus

à leur premier juron, et ils ont à ce point la même langue, le même cri , qu'en les écoutant les uns après les autres , c'est à peine si Ton distingue le changement de voix. Je ne m'en étonne pas. Si on les priait tous de réciter leur Credo^ le vrai, celui du cœur, avec tous ses articles, leurs symboles de foi formeraient un chœur moins dissonant qu'on ne pense. Qu'importe d'ailleurs? Le mot d'ordre fait tout, et la cocarde est là pour rallier tous les soldats du régiment. Donc, dans un de ces journaux qui sont les anges gardiens de la société, le Réveil^ j'ai lu que si le monde pense de mal en pis et tourne à la folie, et même à l'idiotisme, c'est qu'il n*y a pas de médecin courageux qui ose mettre au malade la camisole de force et lui verser à seaux de l'eau froide sur la tête. Je demande pardon à l'auteur de l'article, homme d'esprit sans nul doute, mais qui fait sonner son esprit comme un sous-lieutenant ses éperons et son sabre, je lui demande pardon de substituer à ses métaphores militaires des équivalents plus doux. Il a parlé de mettre la littérature à la raison avec quatre hommes et un caporal , et il s'est mis en campagne la croix en tête, dit-il, et l'épée à la main. Ce style, à mon avis, sent encore plus le mousquetaire que le chevalier chrétien. Quand on choisit la croix pour symbole, on n'est pas bien venu à y joindre l'épée. L'épée, que la croix a sommée de rentrer au fourreau, n'a rien à faire dans la critique; la plume suffit quand elle est bonne. Un juge des choses d'esprit n'est pas un capitaine, et, quand il s'en donne l'air, il est un capitan. Puisqu'il vous faut des images, empruntez-les plutôt aux professions civiles, à la magistrature ou même à la médecine, si vous avez du siècle une assez mauvaise opinion pour croire que tous vos justiciables ou que tous' vos clients sont des délinquants ou des malades. Gela n'aura du moins qu'un inconvénient, celui de rendre à la critique cet air pédant et rogue qu'elle avait autrefois, et dont elle

s'était heureusement corrigée. Car lorsqu'on affirme qu*il n'y a plus de critique, on veut dire seulement qu'il n*en existe plus comme celle dont on se fait l'idée, et l'idée qu'on s'en fait, c'est précisément celle de la critique à robe noire, verbalisant comme un commissaire, pérorant comme un avocat, lançant des exploits comme un huissier, fulminant des arrêts comme un juge : l'Intimé , Petit-Jean et l'illustre Dandin sous un même bonnet. Cette critique n'existe plus, les salons l'ont tuée.

Les salons, voilà, dit- on encore, les vrais fléaux de la critique. C*est la sociabilité qui abolit la sincérité : les liaisons de parti, les relations du monde émoussent la conscience. Il faut vivre en ermite pour se conserver libre. Diogène aujourd'hui pourrait seul dire la vérité. Je ne veux pas nier ce qu'il y a de fondé dans cette accusation contre la politesse; je ne veux pas l'exagérer non plus. Chez les esprits timides , elle désarme la justice et provoque la complaisance, soit en leur faisant illusion sur les fautes, soit en leur ôtant la hardiesse de les signaler. Mais Philinte n'est pas né d'hier. De tout temps il y a eu dans la littérature, comme dans la politique, de l'esprit de coterie, des capitulations de consciences, des échanges de services par confraternité , des éloges de convenance , des atténuations et des déguisements de la vérité. La critique contemporaine a toujours ses abus : ce qui peut l'en consoler, c'est qu'elle a aussi une impuissance heureuse qui en corrige l'effet. Elle voudrait tromper le goût public, qu'elle n'y parviendrait pas d'une façon durable. Elle ne saurait donner la gloire à un mauvais ouvrage ni l'ôter à un bon. Elle n'a ni le pouvoir de faire de faux grands hommes, ni celui de défaire les vrais. Ses abus, après tout, ont donc une certaine innocence. Personne d'ailleurs n'y échappe, pas même ceux qui les dénoncent avec le plus de fracas. L'Univers fait semblant d'admirer le Réveil, et le Réveil proclame son goût pour Tl/-

nivers. Si demain le rédacteur en chef du Réveil , le caporal des quatre hommes qu'on demande pour tenir en respect toute la littérature, se trouvait invité , par les amis de la morale publique, à saisir au collet l'auteur d'un certain livre étonnamment risqué qu'on appelle Une Vieille maîtresse^ je me tiens assuré qu'il ne prendrait en main ni la croix , pour mesurer la dose de christianisme répandu dans les pages de ce joyeux roman, nil'épée pour frapper la main qui les a écrites et signées. En apprenant que ce romancier folâtre est un de ses quatre hommes, le caporal attendri le ferait évader par la porte du corps de garde.

Il y a dans tous les temps de pareilles connivences. On les peut tolérer chez les gens du monde qui ne se font pas meilleurs qu'ils ne sont ; mais elles scandalisent chez les puritains qui posent sur tous les murs l'affiche de leur vertu. Quand on se vante d'être un Alceste, il est impardonnable de se montrer Philinte. Entre Alceste et Philinte, il y a d'honnêtes gens qui ne se piquent pas d'être l'un, qui ne daignent pas être l'autre, et dont l'ambition est de dire poliment ce qu'ils croient la vérité. Ils ne roucoulent pas en faisant des révérences, mais ils ne grondent pas en haussant les épaules, et, si le sonnet n'est pas bon, ils réconduisent avec civilité , sans le renvoyer durement au cabinet. Certes la critique contemporaine, qui compte de si beaux noms, n'a pas toutes les vertus. Sa gloire est plus grande que son influence, peut-être parce qu'elle possède plutôt la variété des talents que l'unité des principes. Mais si elle a un don qui soit son privilège , c'est celui d'exprimer ses jugements sous des formes flexibles, où tiennent tout ensemble les égards et la vérité ; c'est celui d'indiquer sa pensée avec une finesse qui permet aux lecteurs* clairvoyants de saisir la nuance exacte de l'opinion sous les ménagements des mots; c'est l'art de contredire sans paraître blâmer, d'objecter au lieu de combattre, et de faire réflé-

chir au lieu d'offenser. On ne se trompe pas en attribuant à la sociabilité moderne et à Tinfluence des salons ce raffinement des jugements littéraires. La critique a fait son éducation dans le monde, et ce n'est pas la vérité qui en souffre le plus. La vérité trouve toujours moyen de se faire sa part. La critique a beau ne parler qu'à demi-mot, le reste se devine. Le public se charge de comprendre les sous-entendus et de remplir les blancs. Il y a entre la critique et lui une entente parfaite. Il comprend à merveille cette langue nouvelle que la sociabilité a forcé la critique de parler, et il donne à chaque mot le sens qu'il doit avoir. Combinez les jugements que la critique imprime avec ce que le public intelligent ajoute , et vous aurez sur chacun des écrivains du temps l'appréciation vraie. Dans cent ans, quand, de ce dialogue entre la critique et le public, tout le rôle du public aura disparu, quand il ne restera plus que la moitié de l'œuvre, la partie imprimée, le rôle de la critique, comme c'est nécessairement le plus flatteur des deux, la postérité s'extasiera sur notre optimisme et sur notre charité chrétienne. Elle ne se doutera pas que le diable n'y a rien perdu. Le xx* siècle croira que le xix" a été l'âge de l'admiration , et que les écrivains , comme des dieux de l'Olympe , ont passé leur vie à respirer l'odeur des cassolettes et à boire le nectar versé par les échansons de la critique laudative. Je voudrais que par impossible, au lieu de mourir demain, ce chétif feuilleton pût arriver à nos petits-neveux et leur dire à l'oreille que le xiv siècle n'a été dupe de rien ni même de personne, et qu'il n'est pas une seule de nos statues dorées dont nous n'apercevions distinctement le pied d'argile. On le couvre d'un voile, parce qu'on est poli , mais d'un voile transparent , et le public averti sait oii il doit porter ses excellents yeux.

Je le répète, ce n'est pas la vérité qui a le plus perdu à l'adoucissement de la critique moderne, c'est l'autorité. La

critique est maintenant une femme du monde, qui cause, qui sourit, qui pique quelquefois et ne rudoie jamais. Ce n'est plus un dictateur. On peut regretter les dictatures littéraires; quelques-uns les regrettent, à ce qu'il parait, puisqu'ils essayent d'en refaire une, estimant qu'il suffit , pour cette restauration, de brandir une épée et d'arborer une croix. Il y faudrait encore quelque peu de génie. Mais fussent-elles exercées par le génie, je ne regrette pas les dictatures littéraires. Elles tyrannisent les jugements que la politesse se borne à tempérer. La sociabilité met une sourdine à la critique, mais la laisse parler. Les dictatures la font parler ou se taire, comme il leur platt. Voltaire était un grand dictateur. Tous les critiques du siècle marchaient sous son drapeau, tous suivaient sa consigne. L'autorité du parti était immense, mais c'était un parti. Qu'y gagnait la vérité? tUn excellent critique, a dit Voltaire lui-même, serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie. » Voltaire avait raison, raison contre lui-même. Avec cet artiste excellent, sans préjugés et sans envie ,^ on peut faire le critique, on ne fait pas le dictateur. Voltaire a été celui-ci; il n'a pas été celui-là. Il a le sentiment de l'art, il a le goût exquis, un vif amour du beau et du vrai, mais un amour plus ardent encore de sa propre pensée et de son pouvoir. Gomme tous les souverains absolus, il est le premier esclave de son autorité; il subit le joug qu'il impose, et c'est pour cela qu'il n'a pas eu la force de changer le goût de son temps. La critique de parti n'a pas d'empire durable non plus que d'exacte vérité. La critique du xvm* siècle, avec sa passion de secte, est plus loin d'être vraie que celle du xix*, avec sa discrétion évasive et ses ménagements mondains.

(Journal des Débats ^ 21 janvier 1858.)

LA COLLABORATION UTTÉRAIRE. — DE LA POLITESSE DANS LA CRITIQUE. — LE ROMAN D*UN MORALISTE CATHOLIQUE.

Dans le discours de M. Lebrun, prononcé jeudi dernier devant 1* Académie française, 16 public a goûté un spirituel passage sur la collaboration littéraire. M. Lebrun ne Taime pas, par la raison que les beaux ouvrages ont besoin d*une grande unité, et que plusieurs plumes réunies doivent échouer là où une seule peut réussir. Le public, en applaudissant M. Lebrun, a paru de son avis. Il est vrai qu*il y a deux ans le public n'avait pas moins applaudi un autre discours, où la collaboration n'était pas moins spirituellement vantée , par la raison que les beaux ouvrages ont besoin d'une grande variété de mérites, et que là où une seule plume échouerait, plusieurs ensemble peuvent réussir ^ Oui a raison de M. Legouvé qui dit oui, de M. Lebrun qui dit non, ou du public qui dit oui et non tour à tour? Je crois que c'est le public, que la collaboration a du mauvais et du bon , et qu'il ne faut ni la condamner ni l'absoudre sans réserve. Le procès , plus commercial que littéraire, qui vient de se dénouer devant les tribunaux , n'est pas un argument qui lui soit favorable. C'est bien un signe du temps que cette étrange manie d'appliquer aux richesses de l'esprit le procédé d'association qui fait fructifier les capitaux , et de former entre amis une caisse commune de valeurs intellectuelles pour l'exploitation du roman. C'est un médiocre honneur pour la littérature que le spectacle des gens de lettres émettant sur le marché des ouvrages en

1. Discours de récepiion de M, Legouvé à V Académie française , 28 janvier! aî6.

dix volumes sans les avoir en portefeuille, sans étude préalable, sans plan déterminé, sans répartition du travail. L'œuvre se fait au jour le jour, au fur et à mesure du placement de la copie. Il y a plus de concert dans ces humbles ateliers où tel fabrique la pointe de l'épingle, où tel fabrique la tête. Chacun y sait ce qu'il fait : aussi toutes les épingles ont-elles une tête et une pointe. Mais ne jugeons pas la collaboration littéraire sur l'exemple du roman. Il y a des genres qui excluent la collaboration , ceux où la pensée domine, et avant tout le genre philosophique : se figuret-on Descartes , dans son poêle , composant en société le Discours sur la méthode ? Ajoutons-y le genre épique, quoique Homère ait eu , dit-on , pour collaborateurs tous les rapsodes de la Grèce, et le genre historique, qui exige des principes trop fermes, trop arrêtés, pour que plusieurs esprits, à moins d'être jumeaux, puissent traiter ensemble un seul et même sujet. Le genre du roman n'est pas aussi sévère ; mais comme le récit y domine, et comme dans le récit doit se faire sentir une certaine unité de ton et de style, la collaboration y est bien difficile encore. Je n'oserais pourtant l'interdire, s'il est vrai que Zàide et la Prin^ cesse de Clèves soient les fruits délicats des entretiens d'un poëte bucolique et d'une femme d'esprit. Dans la comédie, où divers personnages ont chacun leur langage, leur ton et leur conduite, la collaboration semble plus naturelle, et les divers auteurs peuvent se faire la part la mieux assortie à leur esprit et à leur caractère : celui-là a de l'imagination , il inventera les scènes ; celui-ci a de l'esprit et du goût, il trouvera les saillies et surveillera le style ; l'un est plaisant , il fera rire; l'autre est sensible, il fera pleurer. A chacun son emploi. Racine, Boileau et Chapelle ont fait ensemble, ' dit-on , plusieurs scènes des Plaideurs, et il y a tel vers où l'on devinerait la main de Boileau, quand même la tradition ne le lui attribuerait pas. J'admets bien qu'ils n'auraient

pas fait de la sorte le Misanthrope ou Tartufe , lors même que Molière se fût mis de la partie. Mais il ne s'agissait pas du Misanthrope et de Molière jeudi dernier à 1* Académie : il s'agissait de M. Augier et de M. Sandeau, et de leur charmante comédie le Gendre de M. Poirier. Elle est assez jolie, M. Lebrun en est convenu lui-même, pour racheter bien des torts de la collaboration littéraire et pour servir de modèle aux futurs collaborateurs ; car il y aura encore des collaborateurs, malgré le discrédit que le procès actuel a jeté sur les entreprises d'esprit en société. Du reste, je ne prétends pas traiter aujourd'hui cette question féconde de la collaboration, que trois avocats et un substitut n'ont pas épuisée. J'y reviendrai bientôt, à propos de la propriété intellectuelle, une autre question intéressante, réveillée dernièrement par un excellent Mémoire de M. Laboulaye, dans l'affaire du pseudonyme Nadar^ et par une brochure piquante de M. Oscar Comettant.

J'avais osé défendre dans ma dernière Revue la critique contemporaine contre les reproches de pusillanimité et d'impuissance qu'on lui avait adressés. Je l'avais montrée telle qu'elle est , sans affirmer qu'elle est tout ce qu'elle doit être, et j'avais prétendu que, malgré ses défauts, elle a souvent le double mérite d'être vraie et polie. On m'a contredit avec une violence que, par modération, j'appellerai incivile, et qui ne m'a ni touché ni surpris ; des personnalités venues de l'endroit oix stationnent les quatre hommes avec leur caporal, exhalent naturellement un parfum de corps de garde, et de plus elles ne prouvent rien. Je persiste donc à penser que la critique peut concilier les devoirs de la politesse avec les droits de la vérité, et, pour le démontrer sans réplique, je vais prendre un exemple. Je choisis un livre où se rencontre une ostentation assez intolérable de préciosité laborieuse, de mauvais goût prémédité, de paradoxes d'emprunt et d'impureté raffinée, pour

provoquer de la part de la critique les suprêmes rigueurs. C'est le livre dont j'ai cité le titre dans ma dernière Revue, et que plusieurs de mes lecteurs m'ont prié de leur faire connaître, Um vieille Maîtresse, roman en trois volumes, par M. Barbey d'Aurevilly. La composition de cet ouvrage date de quelques années; sa réputation date de quelques semaines, du jour où l'auteur a pris le glaive, la balance et la croix, pour devenir le Pierre l'Ermite de la critique « autoritaire » et catholique. Des curieux ont cherché les antécédents de ce preux et de ce chrétien , et ont découvert son roman jusqu'alors à peu près ignoré : c'est un vieux livre encore nouveau. Il porte cette épigraphe : Perseverare dior' bolicum. Je vais l'analyser dans toute son étendue. J'essayerai de le juger, sévèrement, comme on doit juger un tel libertinage , et poliment, comme on peut tout juger. Si je parviens à unir la politesse à la sévérité, sans rien sacrifier de la justice, cette épreuve triomphante subie par la crititique persuadera, j'espère, M. Barbey d'Aurevilly.

Avant de commencer, je demande pardon aux lecteurs du Journal des Débats des citations que je mettrai sous leurs yeux : ils ne sont pas accoutumés à de pareils présents. J'ose avertir aussi les lectrices qu'elles feront sagement de ne pas continuer à lire ce feuilleton , plus sagement encore de ne pas lire le roman de M/ Barbey d'Aurevilly, qui , moins chaste que J. J. Rousseau , aurait dû se montrer aussi franc, et inscrire à sa première page la fameuse phrase de la préface de la Nouvelle Héloïse : « La femme qui me lira est une femme perdue. » La démonstration exige que je cite, et, si je remplaçais par des points les passages les plus caractéristiques, M. Barbey d'Aurevilly me reprocherait encore mon faible pour les blancs et les sous-entendus. On me permettra donc de ne rien passer.

La donnée du roman est fort simple : c'est l'histoire d'un jeune homme qui a une maltresse et qui se marie. Dans

la première partie du livre, il quitte sa maîtresse pour sa femme ; dans la seconde, il quitte sa femme pour sa aial« tresse. Voilà le fond du sujet; il n*a rien d'éblouissant. Quant aux personnages , ils paraissent exister, et ils n'existent pas; ils n'ont pas de caractères propres. Depuis Balzac, dont M. Barbey d'Aurevilly me semble une déplorable contrefaçon , ils traînent dans tous les romans. Chez Balzac du moins ils agisssent : dans Une vieille Maîtresse, ils n'agissent pas, ils posent : ce sont des poupées qui remuent les yeux , la langue et les bras ; derrière elles, on aperçoit l'auteur, qui donne successivement de la voix pour toutes ses marionnettes. Présentons au public les principaux personnages, el reproduisons textuellement leurs traits :

1° Mme la marquise Herminie de Fiers, née en 1760. C'était autrefois « une femme de sens qui avait des sens. » Elle avait aussi « un regard assassin et fripon qui sautait par-dessus l'éventail, et faisait faire à la décence toutes les voltiges de la curiosité. » Elle-même « elle dansait sur les cœurs une pyrrhique à elle , avec des mules de satin blanc. > Mais sa réputation n'en resta pas moins inmiaculée.

« Malgré de nombreuses fantaisies dont personne ne sut le chiffre exact, elle avait marché avec une précaution et une habileté si félines sur les extrémités de ces choses qui tachent les pattes veloutées des femmes, qu'elle passa pour Hermine, défait et de nom.... Aussi l'histoire de sa jeunesse est-elle un magnifique fragment d'une Imitation qu'il serait bon de donner, dans l'état actuel de nos mœurs , à méditer aux jeunes personnes. Tout le monde y gagnerait, même les maris. »

Aujourd'hui la marquise de Fiers n'est plus qu'une vieille femme « au front carré, encadré de cheveux gris, » à la main « restée belle au bout d'un bras qui avait été beau ; » à l'esprit resté « leste, » et qui sait toujours « sauter le bâ-

ton d'un mot vif. » On peut voir à la fin du premier volume quel saut périlleux exécute l'esprit de la marquise de Fiers. On ne peut s'élancer de plus loin pour tomber plus bas : c'est à faire frémir les plus grands acrobates de lagravelure. L'auteur regrette amèrement qu'à l'heure qu'il est, dans le faubourg Saint-Germain , « ce volatil parfum » de la gaillardise « se soit évaporé, » ce qui prouve plus que tout le reste « l'abâtardissement des races. » Au nom de la critique catholique, le faubourg Saint-Germain est prié de se décolleter un peu.

2* Mlle Hermangarde de Polastron , petite-fille de la marquise de Fiers : une jeune personne tout à fait « digne de son nom carlovingien, » des yeux « bleus de roi, ^ des cheveux blonds, « d'un blond d'or fluide, » un teint « pétri de lait et de lumière, » et point fade pourtant :

c Le vermillon de ses joues aussi éclatant que la bande écarlate des lèvres montrait assez que sous le marbre éblouissant de blancheur il y avait là un sang vivant qui ne demandait qu'à couler pour la gloire de l'amour. »

On le comprend de reste, en songeant que Mlle Hermangarde est l'élève de Mme la marquise de Fiers. Elle a dû lire cette fameuse ImUation de Mme sa graud'mère , à l'usage des jeunes personnes à marier. En voici un précepte que je détache pour donner une idée de ce traité d'éducation des filles, qui complète celui de Fénelon :

« Il ne faut pas qu'une femme soit uniquement une chose ornée de dentelles, comme l'oreiller sur lequel elle est heureuse.... Il y a des roueries innocentes qui sont à l'amour ce que sont à la dentelle les épingles avec lesquelles on la fait. »

Ainsi caractérisée , Mlle Hermangarde ne sait pas encore faire le saut du bâton d'un mot leste et vif ; ce n'est pas de son âge ; mais elle sait rêver, et quand elle rêve,

c Elle a des lueurs plus divines que tous les scintille-

ments lutins, des silences plus éloquents que tous les pétillements de paroles, des reploiements sous la nue d'une virginité troublée , plus expressifs que toutes les fusées d'étincelles.... Elle a en toute sa personne quelque chose d'entr'ouvert et de caché, d'enroulé et de mi-clos, dont l'efiTet est irrésistible. »

Quand on a lu ces phrases, on ne s'étonne plus que M. Barbey d'Aurevilly ne se laisse pas prendre aux « bêtises » de Voltaire.

3° M. Ryno de Marigny, jeune homme de trente ans, à qui Mme de Fiers va marier Mlle Hermangarde : figure byronienne d'aventurier héroïque, le dernier des mille et un petits-neveux de Lara. 11 est pâle et mystérieux comme toute sa famille. Son front porte la trace de la foudre. Ses yeux immobiles < ont soif de la pensée des autres comme des yeux de tigre ont soif de sang. » II a des moustaches « orientales , dont le voile diaphane et brun, délicatement lamé d'or, qui lui retombe sur la bouche, cache mal le dédain de ses lèvres. » Sa personne tout entière est d'une distinction « presque grandiose. » Éloquent auprès des femmes, il a « des paroles obscures et chatoyantes qui font rêver; » il a « des entortillements de serpent câlin » qui l'aident à « despotiser » les âmes. Le mystère qui est en lui c agit avec une énorme puissance sur les organisations élevées ; » sa vie « est comme un gouffre : on n'y voit pas très-clair. » On devine confusément que « c'est un ambitieux trompé par la vie , mais un ambitieux de la race de César, en qui il y a aussi des entrailles, » et qui , « comme Macbeth , a sucé le lait de toutes les tendresses humaines. » EnUn « c'est un grand cœur, » et quand on a le bonheur d'avoir une petite fille reployée, enroulée et mi-close comme Mlle Hermangarde , quel mari mieux assorti pour elle que ce parfait gentilhomme qui a des paroles si chatoyantes et des entortillements de serpent si victorieux?

C'est pourquoi Hermangarde aime Ryno jusqu'à porter envie à ses anciennes maltresses. Elle a vu dans le monde Mme de Mendoze, une jeune femme, « mélange unique de clartés sans fulgurances et d'ombres lactées ; » aux cheveux « d'ambre pâle, » au cœur « de feu qui brûle dans un corps de séraphin vaporeusement opalisé ; » à la lèvre « roulée » et pareille à « celle que la maison de Bourgogne apporta en dot , comme une grappe de rubis, à la maison d'Autriche. » Mme de Mendoze a été aimée et abandonnée par Ryno. Tout Paris sait l'histoire : « L'écusson des Marigny et celui des Mendoze ont été écartelés à jamais par les hérauts d'armes de la médisance parisienne. » La pauvre délaissée se meurt de désespoir et de consomption. Ryno, « l'homme au grand cœur, » la laisse doucement s'éteindre. Il a une autre maî- - tresse, la vieille maltresse, l'héroïne du roman, dont la jeune Hermangarde sera bien autrement jalouse tout à l'heure.

4" La senora Velliui , née à Malaga , d'une duchesse et d'un toréador. Sa femme de chambre est belle : c'est une jeune fille rousse « qui marche d'un pas résolu et voluptueux, et dont l'ondoyante taille profile d'alliciantes ombres sur les draperies qu'elle éclaire. » Mais elle, la senora, elle est bien mieux que belle : elle est laide, d'une laideur que transfigure la passion. Au repos, c'est à peine une femme : avec ce « duvet noir-bleu qui estompe ses lèvres, » et cette voix mâle de contralto, elle a l'air non d'une jeune femme, mais « d'un jeune garçon, » non d'une « odalisque, » mais d'un « icoglan. > Plus loin l'auteur l'appelle un - androgyne^ » Quand la passion la fait « sauter debout, »

« Ce front envahi par une chevelure mal plantée, ce front

1. Voy. t. 1", p. 200, et t. III, p. 113, les phrases singulières sur le contralto et sur Pandrogyne^

352 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MOIULES.

d'esclave étroit, entêté, ténébreux, grossit, grandit et commande au visage. Ce nez commencé par un peintre kalmouck finit en narines enlr*ouvertes, fines, palpitantes, comme le ciseau grec en eût prêté à la statue du Désir. Les coins de sa bouche vont mourir dans des fossettes voluptueuses.... Ses yeux emplis par des prunelles d'une largeur extraordinaire s'avivent d'une clarté qui brûle le jour...» Sajambe est une jambe de promesse etde perdition, tournée pour faire vibrer dans les plus folles danses de l'amour le carillon de tous les grelots de la fantaisie, et autour de laquelle l'imagination émoustillée

Je m'excuse, ô lecteur, de celte réticence. J'avais trop présumé de ma hardiesse en promettant de tout citer. Une ligne de points peut seule décrire chastement l'itinéraire^ suivi par cette imagination « émoustillée » du romancier catholique. Je reprends mon récit.

La senora Vellini est depuis dix ans la maîtresse, ou plutôt « le flacon de poivre rouge » du seigneur Ryno de Marigny, comme le dit à Mme de Fiers M. le vicomte de Prosny, un ancien beau qui « a tourné autrefois la tête à une héritière avec les muscles de son mollet , » et qui aujourd'hui n'est plus qu'un de ces vieux roués « qui regarderaient Suzanne au bain par le trou de la serrure. » Homme de bon conseil, d'ailleurs, car il dissuade la marquise de marier Hermangarde avec M. Ryno, de peur que Ryno marié ne retourne à sa vieille maîtresse, comme « les palais blasés retournent au piment après avoir mangé des ananas. » La marquise n'est pas prude : elle trouve tout naturel que Ryno « ait eu quelques-unes de ces femmes qui vont à la messe à Saint-Thomas-d'Aquin avec paroissien de velours fermé d'or. » Mais que Ryno les ait toutes immolées à sa vieille maîtresse, que Ryno revienne à elle toujours, en passant sur une « hécatombe > de femmes sacrifiées, voilà ce qui

éveille chez Mme de Fiers une peur et « des curiosités qui se mettent à siffler en elle comme des couleuvres éveillées. » Elle craint qu'une maltresse que l'on garde dix ans ne soit « le résumé de toutes les séductions des autres, » une « maîtresse- sérail, » dit-elle « d'un mot hardi et d'un geste qui ne l'est pas moins. » Elle demande à Ryno une explication. Quel malheur d'abréger cet incomparable entretien ! Mais comme il dure toute la nuit et remplit un demi-volume, j'y cueille à la hâte quelques fleurs choisies.

L'amour de M. de Marigny pour la senora Yellini a commencé par la haine. Il l'avait trouvée laide. Un jour, dans un souper de joueurs , d'actrices et de journalistes, < champignons exquis, quand ils ne sont pas empoisonnés , et levés du soir au matin sur le fumier du siècle, » il la vit marcher devant lui du salon à la salle à manger, c Deux éclairs, je crois, partirent de cette épine dorsale qui vibrait en marchant comme celle d'une souple et nerveuse panthère, » et voilà Ryno foudroyé.

Ici une réflexion. J'ai rencontré dans les œuvres littéraires d'un écrivain dont M. Barbey d'Aurevilly ne récusera pas l'autorité, une observation pleine de nouveauté et de profondeur, c'est qu'à toutes les époques il y a « une corrélation intime entre le Istngage de l'amour employé par les poètes et les connaissances chirurgicales de leur temps; » de sorte que « toute déclaration est un traité d'anatomie. » Le siège de l'amour, c'est l'âme ; mais quel est le siège de l'âme î II faut avoir un parti pris là-dessus pour bien parler d'amour. Les poètes du xvii» siècle n'en ont aucun, hélas! Les amants dans les tragédies confondent en parlant tous les systèmes physiologiques.

L'amour n'est pas un feu qu'on enferme en une âme^

dit Racine. C'est qu'il ne sait pas où l'enfermer, ce feu , et il le met tour à tour dans les veines, dans les yeux et dans

le cœur, avec la plus déplorable indifférence pour la question anatomique. Les anciens, génies bien plus complets, ont des idées arrêtées sur le siège de T&me. Ds tiennent qui pour la moelle, qui pour les veines, qui pour le diaphragme. Virgile est pour les veines :

Vulnus alit venis et caîco carpilur igné.

Homère est pour la moelle épinière, et Galien cite Homère comme un grand médecin. M. Barbey d'Aurevilly apprendra avec joie qu'il est de l'école d'Homère en faisant de Tépine dorsale de la sefiora Vellini le foyer turbulent des éclairs de l'amour. C'est, coYnme dit encore l'auteur que je me plais à citer, c'est que les écrivains éminents , de nos jours, apportent dans leur style une précision bien autrement philosophique (et physiologique) que les classiques du xvii* siècle*. M. Barbey d'Aurevilly trouvera, je l'espère , un sujet légitime d'orgueil dans cette conformité de sa Yieiile MaU tresse avec l'Iliade, et dans cette communauté de vues sur l'expression physiologique de l'amour, qui le prédestinait à s'entendre si bien avec M. Granier de Gassagnac, son catholique collaborateur. Du reste, l'amour tel qu'il est peint dans une Vieille Maîtresse est parfaitement digne d'avoir pour siège unique, non le cœur ou bien l'âme, comme au siècle grossier de Racine et de Corneille, mais la moelle épinière de Ryno et de Vellini. L'amour médullaire de Ryno brûle non-seulement le corps, il brûle « la pensée. » « C'est le faisceau de tous les désirs en un seul. > Il y en a dans une Vieille Maîtresse vingt descriptions luxurieuses qu'il est bienséant d'écarter. Le trait qu'on y voit dominer partout, c'est le mélange de la volupté avec la férocité, comme dans certains livres qu'on n'ose pas nommer* Ryno confesse, toujours

1. Œuvres littéraires de M. Oranier de Cassagnao : Du Langage 4ê l'amour en poésie j p. 154.

devant la marquise, qu'il comprend les amours de Caligula, lequel < tranchait la tête à sa maltresse pour voir ce que cette tête cachait. » Il raconte comment, à la suite d*un duel avec le mari de la senora, la seôora est venue dans son appartement pour s'offrir et se donner à lui. Il avait été blessé : elle a bu le sang de sa blessure ; puis elle s'est déchiré le bras d'un coup de stylet. < Je veux que tu boives de mon sang, Ryno, comme j'ai bu du tien. » Ryno s'abreuve c à cette coupe vivante qui frémit sous ses lèvres ; > il puise « à cette veine ouverte l'avant-goût de voluptés cruelles et la soif du bonheur agité. » Depuis cet échange affectueux de leur sang qui signale le lever de leur lune de miel, ils ont voyagé comme deux jeunes amants, ils ont eu un en* fant qui est mort et qu'ils ont brûlé à la manière antique, enfin ils viennent de se séparer, après des caresses c horriblement fauves, » des voluptés « torréfiantes • et de prodigieux < éperduments. » Et Ryno raconte toutes ces belles choses à sa future grand'maman , depuis minuit jusqu'à six heures du matin , et l'excellente femme, qui ne saurait trouver dans le faubourg Saint-Germain de petit-gendre plus accompli, s'empresse de le marier à Hermangarde de Polastron.

J'ai h&te de finir; Hermangarde est pendant quelques mois < la plus heureuse des épousées. > Les deux < alcyons > cachent leur bonheur dans un petit manoir sur une côte de la Manche. Hermangarde, qui est un alcyon, est aussi une

< aiglonne d'amour, > et plane avec son mari dans un

< empyrée de solitude. » Tous deux sont encore « des sensitives de félicité partagée. » Pour eux « le collier emperlé des heures fortunées »» semble ne devoir jamais se rompre, jusqu'au jour où la seflora Vellini revient en tapinois pour le mettre en pièces et le jeter au vent. Un beau soir, Hermangarde, inquiète de l'absence de son mari, court par le froid et la neige sur les traces de l'infidèle. Elle arrive

au seuil d^une chaumière éclairée; par les fentes du volet» elle aperçoit Ryno et Yellini étendus sur des gerbes :

< Groupe difficile à saisir sous ces lueurs errantes coupées d*obscurîté.... C'étaient des attitudes lassées, déchevelées, des reploiements de corps alourdis. La tête brune de Ryno était placée plus bas que le sein de TEspagnole, qui jouait d*une main avec son miroir. Ëtait-ce le bras de cette femme qui liait ainsi le cou de Ryno, ou

. . . .? Une gerbe d*étincelles rayonnait à rextrémité de cette ligne indistincte.... »

Quand Ryno rentra dans le « nid des alcyons, » il trouva Hermangarde évanouie. Bientôt le délire la prit, et elle accoucha avant terme. Une fois trahie, elle fit vœu de chasteté devant une petite statue de la Vierge c que Tamour conjugal n*avait pas exilée de ses rideaux. > Et un jour où son mari lui baisait le creux de la main, < les titillations des muqueuses idolâtres dans les nerfs les plus subtils lai ayant donné des sensations trop vives, > elle retourna la main dont elle avait d*abord laissé prendre la paume et n'en présenta que le dessus aux lèvres de son mari. Ryno, rhomme au profond esprit, « comprit ce mur épais d'une main retournée, » et, pendant qu'Hermangarde souffrait sans se plaindre, « une épée enfoncée jusqu'à la garde dans le sein, comme la Mater dolorosa du Stabat^ » Ryno alla passer toutes ses soirées chez la senora Yellini , qui tenait à sa disposition le dessus et le dessous de sa main tout entière, et les « fauves caresses » et « tout le carillon des grelots de la fantaisie. >• Que voulez-vous? « Le corps, comme l'âme, a ses ressouvenances. »

Le lecteur m'est témoin que j'ai montré jusqu'ici la plus parfaite modération. J'ai fait une analyse et me suis abstenu de réflexions, estimant que les choses parlaient assez d'ellesmêmes. J'ai surtout cité, trop peut-être. Mais il fallait une

fois pour toutes faire pleinement connaître ces réformateurs du goût et du style 9 ces moralistes , ces gentilshommes et ces excellents catholiques qui accusent leurs très-chers frères d*étre des grimauds, des corrupteurs, des bohèmes et des voltairiens. Le public les connaît maintenant sans qu*il en ait rien coûté à la politesse de la critique. On a compris mes euphémismes, suppléé mes réticences, traduit mes lignes de points. Je n'ai eu besoin que d'en appeler au bon sens, à l'instinct moral et au goût du public pour apprécier un ouvrage entièrement eh dehors du sens commun , de la morale et de la langue française. Ma thèse est démontrée et je pourrais me taire. Mais je veux faire quelque chose pour M. Barbey d'Aurevilly. Puisqu'il regarde la modération comme une connivence avec les mauvais livres et qu'il hait l'urbanité comme une lâcheté de l'esprit, je vais, cette fois seulement, déroger à mes habitudes, par complaisance pour lui, et lui dire la vérité sans aucun des ménagements qu'il méprise. Au fond de son livre, nulle intention philosophique, nul principe, nulle passion de l'âme : rien que la froide licence d'un esprit malsain, rien que les visions charnelles d'une imagination en débauche, depuis le premier volume jusqu'au dernier. Perseverare diabolicum, l'auteur a bien raison. « Le corps, comme l'âme, a ses ressouvenances: » c'est visiblement la seule morale du roman.

Le sincère M. de Prosny se charge de la tirer. Gomment, lui dit un jour Mme d'Artelles, M. de Marigny sacri6e-t-il un ange comme sa femme « à cette vieille macaque de Vellini? » M. de Prosny répond par une démonstration presque apologétique des supériorités de la mattressesérail. Le seul but de ce livre (je serais trop naïf d'en supposer un autre), c'est la volonté d'analyser les causes secrètes de l'empire illimité d'une vieille maîtresse, d'approfondir un mystère de sensualité, de trouver des images et des métaphores amoureuses, émanées de la moelle épi-

nière, pour exprimer toutes les nuances des idées impures. Ajoutez-y des raffinements inouïs : une affectation effrénée d'euphuïsme et de dandysme, une prétention aristocratie que au bel air, aux façons galantes, à la gentilhommerie du ton et du langage; et, pour dernière perfection, un scandaleux mélange de religiosité et d*érotisme ; de^ génuflexions pieuses devant la madone, au sortir d*un récit graveleux; des citations séraphiques de saint François de Sales à côté des souvenirs lascifs de Louvet et de Grébillon fils. Voltaire disait du Sopha : < C'est un livre de mauvais lieu. » Voilà le mot qui convient pour définir le roman aphrodisiaque du moraliste porte-glaive, porte-balance et portecroix.

(Journal des Débats , 6 février 1858.)

LA FILLE DU MILLIONNAIRE, comédie en trois actes et en prose, par M. Emile de Girardin.

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