Mémoires, t II, p. 103, et septembre
tient-il seul les politiques en retraite sur le seuil du théâtre. Peut-être que plus d*un cache une pièce inédite dans son ancien portefeuille ministériel. C'est le courage de la rampe qui manque à presque tous. Il a manqué même à M. de Girardin. La Fille du millionnaire n'est pas venue au rendez-vous qu'elle avait donné au parterre ; elle a pris le chemin du journal comme un simple premier-Paris. Lisons-la, comme nous lirions un article.
C'est moins une pièce d'ailleurs qu'un article en trois actes. Le plan, je n'ose dire l'intrigue, car il n'y en a guère, le plan, clair et simple, se déroule logiquement, sans incident notable et sans péripétie. Nulle gaucherie, mais nulle audace heureuse : les esprits hasardeux risquent d'être communs quand ils veulent être raisonnables. L'action suit un cours tranquille et rectiligne comme un canal, et conduit méthodiquement à la conclusion. La FiUe du millionnaire est une thèse, comme presque toutes les pièces d'aujourd'hui. Je ne sais pourquoi la comédie se croit obligée de rivaliser avec la logique et la géométrie. Qu'elle peigne la vie et l'homme, et sa tâche est remplie. Elle n'est nullement forcée d'être démonstrative. Mais la mode est aux argumentations dramatiques. M. de Girardin, naturellement didactique, a profité de l'occasion. Il se pose donc ce théorème : On peut avoir gagné des millions à la Bourse et être un honnête homme. Pour le prouver, il met en scène un millionnaire, M. Adam, excellent mari, excellent père, ami obHgeant, beau-père désintéressé, qui refuse pour son gendre le fils d'une marquise, et accorde la main de sa fille Caroline à un ingénieur sans fortune et sans nom. La Fille du millionnaire est une réplique à la Bourse^ à la Question dTargent^ aux mille et une pièces où l'on médit des millions. Jusqu'ici l'homme d'argent a été amené sur le théâtre comme une victime parée pour le sacrifice, et les auteurs comiques l'immolaient
de concert, aux acclamations du public. Il y a eu depuis cinq ans un carnage de millionnaires. M. de Girardin arrache des mains de la comédie Thomme d'argent, cet agneau sans tache, et lui substitue pour holocauste une intrigante de grand nom, comme Diane sauve Iphigénie, en mettant une biche à sa place. Nous verrons tout à l'heure comment s'y prend M. de Girardin pour rendre à l'homme d'argent sa couronne d'innocence. Remarquons en attendant que, vertueux ou non, c'est encore l'argent qui est le» héros de la comédie : ce sont les affaires qui la remplissent. Affaires de Bourse, affaires de Palais, affairesd'intérieur»voilàlefondde toutes les pièces du jour. Les hommes tirent leur carnet et font leurs comptes de spéculation; les femmes prennent leur registre et font leurs comptes de ménage. C'est une arithmétique universelle. Voyez dans la Question d'argent^ à la fln du second acte, Mme Durieu, la plume en main : Boulanger, 20 fr.; boucher, 90 fr.; épicier.... Voyez dans l'agréable comédie de M. Augier, la Jeunessey au lever du rideau :
Nous avions eu chacim cinquante mille francs, Moi de ma dot, Huguet du bien de ses parents ; Après les miens, j'en eus encore autant; ajoute Une épargne à peu près égale ; somme toute. C'est deux cent mille francs que mes enfants et moi Eûmes à partager après sa mort : sur quoi Ma fille a pris sa dot....
On n'entend parler que d'opérations, de placements, de faillites, de procès, de protêts, de saisies. Agents de change, coulissiers, avoués, avocats, juges, agréés au tribunal de commerce, greffiers, huissiers, tout le personnel de la finance et des tribunaux, est installé sur la scène française et n'en veut plus sortir. Il est au grand complet dans la comédie de M. de Girardin. Dès le premier acte, il n'est question que de Code civil, levée de scellés, ouverture de testament, contrat, régime dotal, hypothèques, etc. Tous les
personnages de la pièce parlent cette langue-là aussi perti* nemment que des procureurs; même la jeune Caroline» une héritière de dix-huit ans, à qui son père donne en dot un hôtel et une terre de deux millions quatre cent neuf mille francs. « Gomme papa prétend, dit la jeune Caroline, que rhôtel coûtera et ne rapportera rien, que la terre rapportera très-peu parce qu'il y a des taillis qu'il faudra laisser grandir sans les couper, il ajoute encore à ma dot une inscription de deux cent mille francs de rente....» Heureusement M. de Girardin a de temps en temps une façon tout aimable d'embellir la procédure. Le baron : « Le comte voulant épargner à ses héritiers les frais, les lenteurs, enfln toutes les épines d'une licitation émaillée de mineurs. . . , etc. «
Ah! qu'en termes galants ces choses-lk sont mises!
Fussent-ils moins galants, on aurait, direz-vous, mauvaise grftce à s'en plaindre. Puisque les affaires tiennent une plus grande place dans la vie moderne, elles en doivent tenir une plus grande dans la comédie. Balzac a bien compris cette vérité suprême, lui qui dans ses romans a donné à l'argent le rôle prépondérant qu'il joue dans la société. Je ne nie pas que l'argent soit le maître du monde. J'incline même à penser qu'il l'a toujours été, et quand je lis les proverbes du roi Salomon contre l'avare et le cupide, contre la sangsue et ses filles qui disent toujours : « Apporte, apporte, » je me retrouve en plein xix* siècle , chea les Hébreux d'il y a trois mille ans. Ce que je nie, c'est que l'argent soit amusant, et que, sous le prétexte que la société lui appartient, il faille encore lui donner le théAtre. C'est bien assez qu'il possède le monde réel, sans que nous lui cédions le monde imaginaire de la comédie, le seul où nous puissions prendre notre revanche contre lui, en nous passant de lui. Jadis on avait soin de se ménager cet asile. Quand on admettait les financiers dans la comédie, on n'ad-
mettait pas pour cela la finance. Dans Turcaret, la pièce de Tancien répertoire où il y a le plus d'affaires, les affaires ne sont que sur le second plan ; elles servent d'occasion au déploiement des vices : les vices de Turcaret, ses ridicules, son châtiment, voilà le vrai sujet de la comédie. Lesage n'a pas daigné peindre l'agiotage, et pourtant l'agiotage était déjà dans sa splendeur. Même du temps de Molière, les traitants faisaient une assez grande figure. Molière a épargné les traitants. Est-ce, comme l'a répété, après Ghampfort, un Gnancier moderne, par ordre de Louis XIY, pour que la comédie ne compromit pas le crédit de l'État f C'est un faux bruit que les financiers d'aujourd'hui font courir pour intéresser FËtat à les protéger contre la comédie. Louis XIY se plaçant entre Molière et les financiers pour couvrir leurs sacs d'argent de sa poitrine royale ! Louis XIY livrant au poète sa cour, et les marquis, et Tartufe lui-même, comme la rançon de Samuel Bernard! Quelle fantasmagorie! Louis XIV a permis à Lesage de peindre Turcaret^ car Turcaret est de 1708, sous le grand roi. Si Molière a laissé Tur^ caret à Lesage, c'est peut-être qu'il trouvait Turcaret moins digne de lui qu'Âlceste, Harpagon ou Tartufe, ou, s'il se le réservait pour son œuvre à venir, soyez sûr qu'il aurait mis en scène les vices de Turcaret, et non pas les affahres de la rue Quincampoiz \ et qu'il aurait laissé l'argent dans la coulisse, qui est la place des subalternes, ou sur le seuil de la porte, qui est la place des ennuyeux.
Enfln, puisque aujourd'hui l'argent a pris le premier rang aux clartés de la rampe, sachons nous résigner. M. de Girardin démontre-t-il du moins que les millions peuvent être honnêtes ? Je ne l'afûrmerais pas. Personne ne conteste qu'en thèse générale, on ne puisse faire, même à la
1. Lesage ne parle qu'une fois en passant de la rue Quincampoix, dans la scène de Turcaret avec M. Rafle.
Bourse, par des moyens honnêtes, une grande et rapide fortune. Mais ce sont ces honnêtes moyens qu'il faut nous faire connaître. M. de Girardin nous montre son millionnaire déjà millionnaire. Le rideau se lève sur les millions acquis, et l'honnêteté de l'homme consiste non à les bien acquérir, mais à en bien user. Ce n'est pas suffisant. La vertu difficile, ce n'est pas la vertu de celui qui a tout; c'est la vertu de celui qui n'a rien, ou qui a peu de chose. Je voudrais que l'auteur nous montrât son héros, non-seulement après, mais avant sa fortune. Je voudrais voir d'abord M. Adam, non dans un hôtel niagnifique, comme un nabab de l'Inde, mais dans un appartement modeste, comme un petit rentier, et le suivre des yeux dans sa course après des millions où, malgré sa vitesse, il ne fait, me dites-vous, aucune chute, aucun faux pas. Voilà qui m'instruirait et me convertirait. Sans doute cette peinture était bien difficile, car M. de Girardin l'élude avec grand soin. Quand on interroge M. Adam sur le moyen de gagner prestement des millions vertueux, M. Adam, au lieu de donner sa recette, répond tranquillement par un bel aphorisme : « L'intérêt qu'on tire de son argent est toujours proportionnel au risque qu'on lui fait courir. » Tentends. Mais vous avez donc fait courir quelques risques au vôtre? «J'ai donné autrefois beaucoup au hasard, répond M. Adam ; maintenant je n*y donne plus rien. » En bon français, vous avez joué pour vous enrichir, et, maintenant que vous êtes riche, vous ne jouez plus. Je veux faire comme vous : apprenez-moi à devenir riche en jouant honnêtement, et, quand je le serai, je vous promets de renoncer au jeu. Répondez , je vous conjure , mon cher monsieur Adam. Réponse de M. Adam :
< Le meilleur emploi des capitaux dont on veut conserver la disponibilité, ce sont les valeurs pour lesquelles en tout temps le vendeur est toujours certain de trouver un ache-
teur : ainsi la rente, ainsi les actions des grandes compagnies de chemins de fer dont tous les travaux sont terminés. Méfiez- vous de l'amorce des primes; l'amorce cache l'hameçon auquel on n'est jamais sûr de ne pas laisser accrocher sa bourse et son honneur. Défiez- vous aussi des gros dividendes qui appellent à eux les petites épargnes, car les revenus qui reposent sur une base également solide tendent constamment tous à élever le capital au même niveau. Pardonnez-moi de vous donner ces conseils dictés par l'expérience ; c'est vous qui m'avez fait l'honneur de me les demander. »
C'est vrai, monsieur Adam, et vous avez parlé d'or. J'ai oublié la comédie, et je me suis cru chez mon agent de change. Quand j'aurai des capitaux, j'achèter^ du trois pour 100; mais c'est tant pis pour vous, car votre sage conseil et mon sage placement prouvent contre votre thèse. Je ne prendrai du trois, qui ne m'enrichit point, que parce que vous me dites qu'à tenter dans l'eau trouble la pèche miraculeuse des millions on risque « d'accrocher son honneur et sa bourse ; » parce que je ne vous ai pas vu, de mes propres yeux vu, vous livrer à cette pêche d'une main droite et adroite; parce qu'en m'avouant qu'il faut jouer pour devenir riche, vous ne m'enseignez pas comment il faut jouer pour rester honnête; parce qu'enfin, au lieu de me démontrer l'innocence des millions rapidement acquis, vous m'en faites douter, en me cachant votre recette. Tant pis pour vous, je vous le répète, mon cher monsieur Adam.
Tant pis pour moi aussi : car, à moins d'une moitié ou d'un quart de million, il est bien difficile de vivre, à ce qu'il parait. La comédie moderne a là-dessus des idées tout à fait arrêtées. L'autre jour, dans la Jeunesse, j'ai entendu, non sans alarme, Mme Huguet dire à son fils Philippe :
Deux ans après, ta sœur vint au monde. Ton père Gagnait quinze cents francs alors au ministère,
Qui nous faisaient, avec nos revenus & nous,
Six mille cinq cents francs pour joindre les deux bouts.
six mille cinq cents francs, ce n'est pas la richesse, dît le sens commun. G*est la pauvreté, dit la comédie :
Pour nous commence alors la pauvreté de fer. Non plus Tinélégance avec le nécessaire. Mais la misère....
La mère n'est plus « soignée » dans ses habits ; elle ne peut plus
exclure et tenir à distance
Les détails répugnants et bas de l'existence;
elle est fofcée de « laver » elle-même ses enfants, et alors, oh! alors
La grâce disparait d'elle et de sa maison, Et l'amour suit la grâce, et V amour a raison.
PHttlPPE.
Eh quoi ! mon père alors t'aurait-il moins aimée ?