‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 55 sur 85 · La Femme de vinyt-cinti ans^ par M. Aubryct · texte numérisé non relu

La Femme de vinyt-cinti ans^ par M. Aubryct

S. lettres Parisiennes ^

elles-mêmes dans certains ouvrages récents dont elles sont les auteurs. Voici, par exemple, quelques vues assez nouvelles sur notre première mère, que j'ai rencontrées dans mes lectures et notées au passage :

1** Eve, qu*on accuse depuis Moïse, est une femme malheureuse, innocente et persécutée. « Le fruit de l'arbre de science n'a pas encore été cueilli , et la pauvre Eve n'a pu qu'en respirer avec ardeur le mystérieux parfum. Si ce fruit merveilleux n'était pas encore à l'arbre du paradis, gardé par le dragon de l'ignorance..., le mal serait détruit et le serpent aurait depuis longtemps la tôte écrasée.... » (G. Sand, Évinor et Leucippe.)

2« Eve n'a probablement jamais existé, c Le paradis ter« restre est une sublime fiction de l'espérance plaçant en arrière le rêve que l'avenir est chargé de réaliser, quand la paix, l'industrie, la vapeur et le télégraphe électrique auront fait de l'humanité une famille et de la terre un paradis. » (Mme de Gasamajor^)

S*" Eve a vraiment cueilli le fruit de l'arbre, mais elle a bien fait de le cueillir. «Le Tout-Puissant avait drt au couple humain, faible et ignorant, mais heureux et immortel : « Tu ne mangeras point du fruit de l'arbre de science ou c bien tu mourras. » L'homme se résigne à cette inactive et insensible félicité ; mais la femme, écoutant en elle-même la voix de l'esprit de liberté, accepte le défi. Elle préfère la douleur à l'ignorance , la mort à l'esclavage. A tout péril , elle saisit d'une main hardie le fruit défendu : elle entraine l'homme avec elle dans sa noble rébellion. Le Tout-Puissant les châtie l'un et l'autre, les bannit, les voue à la mort. La mère des hommes est condamnée à enfanter dans la douleur. Eve reste à jamais, pour sa triste et ûère postérité,

1. Citée dans le livre, la Femme jugée par Thomme^ p. 54. Paris, Garnier, 1858.

la personnification glorieuse et maudite de Taffranchissement du génie humain. Cette Genèse est l'histoire de toutes les révolutions. > (Daniel Stem, Esquisses morales^ p. 303.) Le lion de La Fontaine n'était pas un sot, qui, voyant un lion terrassé par un homme, disait :

Nous aurions le dessus, Si nos confrères savaient peindre....

Quand ce sont des docteurs qui interprètent la Bible, Eve est assez humiliée. Mais voyez comme elle se relève, quand ce sont des femmes qui se chargent du commentaire. Dans le dernier passage que je viens de citer, le bon Dieu et Adam jouent de fort vilains rôles. Le bon Dieu est un despote, le premier représentant de la théocratie, qui con* damne l'homme à l'ignorance sous peine de mort, et qui appelle serpent l'esprit de liberté, le libre examen, la philosophie. C'est un bon Dieu du moyen âge. Adam est un pauvre diable de conservateur qui se trouve bien dans le paradis , et qui , pour ne pas y perdre sa place, s'accommoderait de l'abstinence et ne toucherait pas au fruit défendu. Mais la femme, mais Eve , c'est la Révolution, qui force le bon Adam à chanter avec elle la Marseillaise de l'Éden, qui l'entratne avec lui à l'assaut de l'arbre de science, comme le peuple a poussé les bourgeois de Paris à l'assaut de la. Bastille, qui enlève bravement la pomme, et qui, de ses pépins tombés sur la terre de France, fait éclore les principes de 1789 au soleil de la liberté.

Je ne suis pas assez grand clerc pour entamer avec ces dames une controverse de religion. G*est l'affaire des théologiens de défendre notre mère Eve contre les libres propos de ses filles, et de réfuter comme il faut leurs idées sur la Genèse. Ce qui nous intéresse , ce n'est pas tant l'exégèse biblique des femmes du xix* siècle que les conclusions pratiques où elles s'efforcent d'arriver. Que ces

conclusions soient justes, nous y donnerons les mains, sans discuter si Eve est ou n'est pas la Révolution. Quand on lit attentivement nos contemporaines, on trouve qu'il y a deux idées qui leur tiennent fort à cœur : l'une, spéculative, l'égalité morale de l'homme et de la femme ; l'autre , une idée pratique , la réforme de l'éducation des femmes. En droit, affirment^lles, la femme est l'égale de l'homme; elle ne l'est pas en fait. Développez également leur esprit à tous deux, et l'égalité est assurée. « Une égale possibilité du développement intellectuel, telle est l'égalité fondamentale , la seule à laquelle il est utile de prétendre , parce qu'elle implique en soi toutes les autres : la seule qu'il est inique, aujourd'hui comme toujours, de ne pas accorder K^ Voilà comme un esprit délicat et vigoureux, Daniel Stem, pose la question. Un autre organe de la même cause, Mme Romieu, dit énergiquement , dans son intéressante étude sur la Femme au xix* siècle : « L'éducation donnée aux femmes est fausse, imprévoyante, superficielle, mal dirigée, subversive de tout principe de saine morale,» c'està-dire destructive de toute égalité. Tout se réduit donc là : la réforme de l'éducation pour atteindre à l'égalité '.

L'égalité! peut-être y a-t-il des hommes jaloux de leur suprématie originelle, que cette ambition des femmes offensera, si toutefois c'est une ambition : car pour moi, quand je considère l'homme avec tous ses défauts , tous ses ridicules, tous ses vices, enfin avec toute sa laideur morale, aggravée de son autre laideur, je trouve les femmes bien modestes de ne prétendre qu'à l'égalité. Mais enfin, supposons que ce soit une ambition. Qui la leur inspire , je vous prie, si ce n'est nous, mes frères, et nos amoureuses folies? N'est-ce pas nous dont la galanterie métaphorique les proclame partout nos maîtresses et nos reines ? Ne mettons-

1. Esquisses morofof , page 43. — 2. Page 229. Paris, Amyot, 1858.

nous pas dans leurs mains un sceptre imaginaire? Ne cei*gnons-nous pas leurs fronts d'un fantastique diadème! N'attachons-nous pas à leurs blanches épaules les ailes mômes des anges? Ne leur disons-nous pas que le soleil ne brille que pour éclairer leur beauté, que le zéphyr ne soufDe que pour faire voltiger les boucles de leurs cheveux, que le gazon ne pousse que pour courber ses pointes vertes sous le poids léger de leurs pas; que l'homme lui-même n'a été mis au monde que pour vivre et mourir à leurs pieda, et que nous leur donnerions notre vie et notre &me, et lea étoiles du ciel, si nous les pouvions détacher des voûtes azurées? Elles prendraient au sérieux toute cette poésie et nous diraient: « Â genoux ! » nous n'aurions, en vérité, que ce que nous méritons. Et quand nos souveraines nous de** mandent simplement de devenir nos égales , quand elles réclament le droit de cultiver comme nous leur esprit, d'étudier dans nos livres , d'acquérir nos idées , et de se hausser au niveau d'un bachelier es lettres, nous ouvrons de grands yeux, nous poussons de grands cris , et nous disons à tous les échos d'alentour : « Eve veut faire encore une révolution ! ■

Ce droit au savoir que réclament les femmes, quelques-^ uns feindront peut-être de croire qu'elles en jouissent pleinement. De nos jours , diront-ils avec civilité, il y a parmi les femmes tant d'esprits cultivés et virils, tant d'écrivains brillants, tant de causeurs aimables , tant de penseurs hardis, plus hardis que les hommes, qu'on pourrait supposer, sans être téméraire, que le soleil de la science luit pour tout le monde, et que les femmes ne sont pas réduites à vivre au clair de lune. « Tout cela est poli, nous répondent les femmes, mais plus poli que vrai. Nous som-> mes des ignorantes, et vous le savez bien. > Puisque les femmes disent d'elles ce que nul homme n'aurait l'impertinence de penser, il faut, sinon les croire, du moins les

écouter respectueusement; et c'est ce que j'ai fait. J'ai recueilli leurs doléances avec sollicitude, et j'en ai formé un cahier dans le genre de ceui que le tiers état mécontent mettait sous les yeux de la royauté. Je le publierai tout entier plus tard. Aujourd'hui j'en donnerai seulement la sub^ stance. Ce sont les femmes qui parlent; veuillez prêter l'oreille :

« Vous êtes de trop bons chrétiens, messieurs, pour ne pas vous incliner devant le principe proclamé par l'Évangile : celui de l'égalité morale entre la femme et l'homme* Il y a dix-huit cents ans que ce droit a été gravé dans la nouvelle loi. La main sur la conscience, dites-nous si l'œU'^ vre évangélique a porté tous ses fruits, et si , en regardant du haut du ciel les mariages du xix"* siècle, Jésus peut être content. Pour ne pas déclamer, ne parlons que des plus heureux : car il y en a d'heureux, nous l'avouons de grand cœur; il y en a même plus que quelques-unes de nous ne le disent dans leurs romans. Mais , dans les plus heureux , que le vrai bonheur est rare! Nous entendons par là nonseulement l'union paisible de deux existences et de deux âmes, mais l'union complète de deux esprits, ce dernier terme de l'unité dans le mariage, cette plénitude de l'intimité conjugale ! Il y a beaucoup de femmes qui sont , pour ainsi dire, la moitié du cœur de leurs maris; combien peu qui soient la moitié de leur esprit et de leur pensée! com^ bien peu qui puissent s'associer à leurs travaux par la réflexion et par le conseil, délibérer avec eux sur leur œuvre de chaque jour, ajouter enfin à la communauté de la vie, des sentiments, des intérêts, des habitudes, la communauté si douce de la pensée ! combien peu qui remplissent la destinée nouvelle que le christianisme a ouverte à la femme ! car le christianisme accorde à la femme le partage de la vie morale de l'homme comme le partage de sa maison. Notre part de la maison, nul ne nous la refuse et ne nous l'envie.

Notre part de la vie morale, noiis ne l'avons jamais ni ne pouvons ravoir tout entière, car nous n'avons pas tout entière la vie intellectuelle dont notre éducation nous entr'ouvre la porte sans nous permettre de dépasser le seuil. Quand vous réfléchissez, messieurs, vous daignez reconnaître que les femmes sont douées des mêmes facultés que vous : les degrés diffèrent, et non pas les natures ; il n'y a pas de sexe pour les esprits. Mais le plus souvent vous obéissez d'instinct à l'idée païenne du vieux Gaton, que la femme est un être d'imagination et de sentiment , et non pas une personne de raison. On l'élève dans cette vue. Sous prétexte que son esprit est plus pratique, comme l'esprit de l'homme plus spéculatif, qu'elle a la capacité des détails comme l'homme celle des principes, on interdit aux femmes les idées générales. Vous ne leur en donnez ni sur la nature, ni sur le monde, ni sur Dieu. De là la petitesse de leur philosophie, qui n'est qu'une idée vague , de leur morale, qui n'est qu'un instinct, de leur religion même, qui le plus souvent n'est qu'une superstition. Ce qu'on développe en elles, ce ne sont pas les facultés supérieures de l'esprit, la raison, la réflexion , celles qui précisément sont les principaux organes de la vie intellectuelle et de la vie morale, celles qui feraient des femmes les vraies compagnes de l'homme, les confidentes de son esprit, les auxiliaires de sa pensée. Ce qu'on fortifie, ce qu'on étend avec une complaisance injurieuse, ce sont les facultés précieuses encore, mais subalternes, qui font les femmes d'intérieur, habiles à. l'administration du ménage, ou les qualités d'agrément qui font les femmes d'extérieur, propres à briller dans la société. En un mot, on façonne ou des vases d'argile destinés au service, ou des vases de porphyre destinés à l'ornement. « Ne croirait-on pas , messieurs, que vous avez peur * de

1 . Ce mot a été dit par Mme Necker de Saussure et répété par Daniel Stem.

nos facultés sérieuses, et que vous ne nous refusez. le savoir que pour conserver le pouvoir? C'est vous qui avez dit, par la bouche d'un des vôtres : < Toute l'éducation des « femmes doit être relative aux hommes ' ; > comme si les femmes n'avaient pas d'âme à elles appartenant ni de destinée que votre destinée. Et en effet on élève les femmes non pour elles, comme des personnes nées libres et immor* telles, mais pour vous, comme des êtres d'une essence inférieure et fatalement subordonnée. L'homme est le commencement et la un de toutes choses, l'alpha et l'oméga de la création. Tout, dans l'éducation des femmes, est calculé pour lui; tout est en vue du mariage, même les talents qu'on nous donne, comme des suppléments de dot, même la piété qu'on nous inspire , comme une garantie de sécurité conjugale. Tout, a dit Fénelon , est donné à l'effet, à l'opinion du monde. On amène tout doucement l'esprit de la femme au niveau précis fixé par l'usage. On se garde bien de le dépasser, de peur que l'opinion ne crie au pédantisme et ne mette en fuite les futurs maris. Et c'est ainsi que l'on façonne, au gré des bienséances , la compagne ou plutôt la pupille de l'honmie, la femme selon le type admis et convenu , la femme demi-esprit et demi- volonté , la femme douce, modeste, soumise, résignée... A merveille, messieurs. Mais où est la femme forte, comme disait le roi Salomon? Quis muUerevn.... Nous citerions en latin, si vous nous permettiez de savoir le latin.

« Nous protestons, sachez-le bien, et dans votre intérêt autant que dans lé nôtre. Il n'y a pas d'égoïsme dans notre ambition. C'est pour vous, ingrats, que nous souhaitons d'être un peu plus parfaites : c'est pour nous corriger des défauts qui vous déplaisent. Vous vous plaignez souvent que nous sommes chimériques. Nous n'avons rien ap-

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