‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 56 sur 85 · J. J. Rousseau, ÉmiU, liv. V · texte numérisé non relu

J. J. Rousseau, ÉmiU, liv. V

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pris d*exact sur les choses : nous avons des impressioas plutôt que des idées, et les bienséances nous tiennent lieu de principes. L'opinion nous gouverne, et nous n'avons pas même appris à juger l'opinion, en comparant les jugements humains aux vérités de la morale et les règles de l'usage à celles de la conscience. U aurait &llu, pour cela, faire germer en nous le petit grain de raison spéculative que Dieu, ne vous déplaise, a mis dans les cerveaux féminins ausà bien que dans les vôtres. Hais vous ne voulez pas que nous philosophions. — Vous dites que nous sommes romanes^ ques. Faute d'aliment solide, notre curiosité se tourne aux objets frivoles : elle nous fait perdre terre et nous en* lève à tire-d'aile dans le monde du merveilleux. Les fem*mes, dit Fénelon, ont un esprit errant. Ouvrez-lui une porte, ou il s'en va par la fenêtre. — Vous dites qu'il n'y a plus de salons, plus de conversation. Cependant il existe encore çà et là par le monde des femmes nées aussi spirituelles que ces merveilles défuntes des vieux siècles éteints, sur qui vous faites de gros livres , si flatteurs pour elles, si désobligeants pour nous. Il est encore des femmes qui sauraient, comme ces illustres dames d'autrefois, sentir l'e^ prit des hommes et le faire briller à vos souhaits, messirars; conduire et varier l'entretien, en diriger le til d'une main douce et légère, opposer, concilier les opinions diverses, et pratiquer enfin cette politique charmante sans laquelle (m ne sait gouverner un salon. Si vous le vouliez bien , on TOUS donnerait encore, comme au siècle d'or dé vos belles regrettées, ces fêtes familières de l'esprit, ces jeux de la parole enjoués et sérieux, où ctiacun serait soi (le moi est ai aimable, quoi que dise Pascal, quand le moi est aimable!), où chacun apporterait, selon son tour d'esprit et selon son humeur, une histoire, une saillie, une louange, >2ne épigramme, un paradoxe, un badinage, et d'où l'on sortirait plus content de soi-même et des autres, ce qui est le

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triomphe de la conversation I Tous œs plaisirs, messieurs, vous les auriez encore ; car il y a des salons , car il y a des femmes. Mais les salons, vous n*y demeurez guère, vous ne faites qu'y passer, et, dans les courts instants où l'on vous aperçoit, vous laissez les femmes se ranger d'un cAté, sur une ligne isolée et brillante , comme pour une exhibition d'étoffes et de rubans, et vous allez former, à l'autre extrémité, un groupe solitaire, d'où nous arrive de temps en temps ce gracieux refrain : « On ne cause plus en France ! MmeGeoffrin est morte! Mlle de Lespinasse est morte! Mme du Deffant est morte ! > Et pendant que vous portez leur deuil, tout de noir habillés, et que vous chantez votre De Proftmdis, vous ne vous doutez pas que nous sommes vivantes, et qu'à dix pas devons il y aurait vingt femmes aussi parfaitement femmes que toutes ces feues reines des salons de Paris, si vous osiez souJBfrir qu'elles cultivent leur esprit, qu'elles s'occupent des choses qui seules vous intéressent, qu'elles pensent comme vous, qu'elles parlent comme vous. Et voilà pourquoi, messieurs, nous faisant telles que nous sommes, vous laissez nos petits esprits tout entiers, entre nous, à nos petites idées, à nos petites médisances, à nos petits chiffons, et restez à l'écart, comme des demi-dieux, dans le monde supérieur des grands intérêts, des grandes affaires et des grandes pensées! Voilà pourquoi vous parlez au lieu de causer: car vous êtes tous éloquents et tendez tous au monologue, quand une femme n'est pas là pour vous fermer la bouche et pour faire passer la parole au voisin. Voilà pourquoi vous discutez et vous disputez même, au risque de vous blesser, quand une femme n'est pas là pour prévenir les chocs , comme la ouate légère qu'on glisse avec prudence entre les porcelaines , de peur de les casser. Voilà pourquoi la conversation est morte en France, bien morte, comme vous dites, car c'est vous qui l'avez tuée!

« Vous nous dites encore que nous ne savons plus vieillir ^ Oui, vous avez raison : vieillir n*est plus un art» ce n'est plus qu'un malheur. Et pourtant l'aimable chose qu'une vieille qui savait l'être! Elle se répétait le soir et le matin que chaque âge a ses attraits, même le dernier âge, que de beaux cheveux blancs ont leur séduction sur des joues vénérables ; que si l'on garde pour ses petits-enfants ce qui reste de cœur, il est encore permis d'avoir de l'esprit pour tout le monde, et que si les grâces de la jeunesse sont au loin envolées , les grâces de la bonté sont venues à leur place, moins fraîches, mais plus solides, faisant moins d'envieux et plus d'amis. Elle prenait son parti de vivre pour les autres et y trouvait un charme. Elle ne confiait plus de secrets à personne; elle était confidente, elle était conseillère; elle veillait sur les jeunes femmes d'un œil bienveillant; elle protégeait les jeunes gens, elle mariait les jeunes filles. C'était la bonne fée, ou, pour parler plus chrétiennement, l'image la plus adorable et la plus maternelle qu'on pût voir ici-bas de la Providence. Vous dites qu'elle n'est plus; nous n'en savons rien; mais si cela est vrai, s'il n'y a plus de vieilles femmes, s'il n'y a que des femmes âgées, de fausses vieilles rajeunies qui se teignent, qui se plaignent, qui médisent, qui dénigrent, qui dénoncent les jeunes femmes et les jeunes gens, brouillent tous les ménages, font manquer les mariages des jeunes filles, et rongent de leurs fausses dents toutes les réputations, à qui la faute, messieurs? C'est, comme vous l'avez dit, que vieillir est un art, et que, pour le pratiquer, il faut l'avoir acquis : il faut avoir en soi, au fond de son esprit, de quoi se consoler de ce que le visage a perdu ; il faut que nous sentions que notre âme peut plaire, quand le miroir nous

i. Voir le joli morpeau de M. N. Roqueplan, cité par M. Deachanel : Le mal qu'on a dit det femmes , p. 170. C'est un chapitre tout fait d'un petit livre à faire , le De ieneciute des femmes.

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dit que nos traits ne plaisent plus ; il faut qu*il y ait enfin une fonction pour les vieilles femmes, et puisqu'il n'y en a plus, puisque dans le salon elles n'ont plus l'influence (à peine si elles obtiennent le respect); puisque vous ne causez plus, et surtout avec elles, et que le whist seul les préserve de l'abandon, ne vous étonnez pas que, ne pouvant plus jouer le rôle du bon Dieu , elles se résignent parfois , pour ne pas rester nulles, à prendre celui du diable.

« Nous n'ignorons pas. Messieurs , que l'Église vous prête main-forte, et que les prédicateurs vous soutiennent contre nous. En vérité, l'Église rendrait un grand service à la société si , au lieu de conspirer avec les hommes contre notre luxe et notre parure , elle faisait avec nous une ligue sainte pour obtenir d'eux la réforme de notre éducation. C'était le vœu d'un de ses grands évéques , l'illustre Fénelon. Il conseillait aux hommes de développer dans les femmes, outre les qualités de ménagères et de femmes du monde, les facultés sérieuses de l'esprit. Et si on l'écoutait, si, à côté des deux sortes de femmes qui existent aujourd'hui, la femme d'utilité et la femme d'ornement, on multipliait les exemplaires d'une troisième, la vraie femme complète, la femme qui pense et qui apporte à l'homme avec l'union du cœur l'union de l'esprit, alors on aurait porté le plus rude coup à notre goût du luxe et de la coquetterie : car souvent chez les femmes la parure n'est que la distraction de l'oisiveté et le préservatif de l'ennui. En développant en elles la vie intérieure , on diminuerait singulièrement la vie extérieure et la mondanité. Changez l'esprit des femmes, et vous changerez leurs habitudes bien plus assurément qu'en prêchant contre leurs habitudes sans changer leur esprit. Tout ce que vous aurez ajouté à la culture de l'âme, vous l'aurez retranché aux soins frivoles du corps. Vous n'aurez pas supprimé Télégance, ornement légitime d'une société qui n'est pas un couvent , mais vous

l'aurez réglée : elle sera pour les femmes , non plus une distraction d*oisiveté, un plaisir d'orgueil» une arme de coquetterie , mais une part faite à la beauté et à Vart dans sa vie de chaque jour, un hommage rendu à la bienséance et au bon goût. C'est ainsi qu'en perfectionnant notre intelligence vous changerez nos défauts en qualités, ce qui nous permettra de les garder, et de bonne foi nous y tenons. Les esprits excessifs estimeront peut-être que notre morale n'est pas assez austère : ce n'est effectivement qu'une morale sensée. Elle ne s'évertue pas à tout refuser à la nature humaine ; elle essaye d'obtenir pour elle ce qui doit être permis, à la condition d'en faire un bon usage. Ce n'est pas là. Messieurs , quoi qu'on puisse penser, abaisser trop bas la barrière. Sans doute la bonne morale ne doit pas poser les barrières trop bas, parce qu'il est trop facile de sauter par-dessus ; mais il ne faut pas non plus qu'elle les pose trop haut, parce qu'on est trop tenté de passer par-dessous. 3>

Voilà le manifeste des femmes, tel que j'ai pu Textraire des ouvrages de celles qui paraissent les organes du parti féminin. En le transcrivant, je l'ai trouvé plus paradoxal qu'il ne Test; en le relisant, je l'ai trouvé plus raisonnable qu'il n'en a l'air. J'hésite d'autant moins à donner raison aux femmes, du moins en partie, que ce n'est pas leur manquer de respect : le jugement sévère qu'elles portent sur elles-mêmes leur fait moins de tort qu'à nous, et en se confessant, c'est nous qu'elles accusent, selon l'habitude de leurs confessions. Je me range donc à leur avis , et si, par aventure, pour devenir plus sûrement nos égales, elles demandent à l'État d'être élevées comme nous, je vote généreusement pour qu'on leur bâtisse des collèges et qu'on leur fasse cadeau d'une Université, ne fût-ce que pour leur prouver que noits n'avons pas si peur.

{Journal des Débats, 18 mara 1858.)

LA DÉVOTION DU TEMPS. — L'ÉLOQUENCE RELIGIEUSE; DEUX SERMONS SUR LE MARIAGE. — LES ÉPREUVES DU MARUGE (BIBUOTHÉQUE D*UNE femme CHRÉTIENNE).

Le carême est fini, maïs depuis trop peu de temps pour que le feuilleton ne se sente pas de son voisinage. Tout a pris autour de nous et tout conserve encore un air de recueillement qui avertit cette Revue d'éviter les choses frivoles, et je Tai différée pour mieux étudier l'éloquence de la chaire, un sujet assorti à la gravité du moment. Non pas que dans le monde, où l'on est conciliant, on renonce entièrement, dans les jours les plus saints, à toutes les choses profanes :1e moyen, même en carême, de s'en détacher tout à fait? Mais, pour les purifier, on y mêle les choses saintes. On fait une balance : le bon Dieu a sa part, comme dans le gâteau des Rois, et l'on garde le reste. Les conversations, même dans la semaine sainte, témoignent naïvement des combinaisons les plus merveilleuses de la dévotion avec la mondanité, des plaisirs avec les œuvres pies. « Avez-vous vu la Magicienne , madame? — Oui, madame, le jour même où je vous rencontrai allant à Sainte- Clotilde. — Le P. Pététot a-t-il bien prêché ? — A merveille, comme toujours; mais on ne l'entendait guère ; il commençait une grippe. — Et Mme Borghî? — Elle, elle était en voix. — A propos, vous savez, l'abbé Bautain fait fureur à Saint-Germain des Prés ; pas dans les grands sermons, à vêpres ou le soir; mais dans les instructions familières, le malin : j'en raffole. Hier, sur la nécessité de la pénitence, il a été charmant. — Allez-vous ce soir aux Italiens entendre le Stabat î — Je crois bien ! Le Stabat de Rossinil cela vous pénètre l'âme, c'est si religieux! Et

puis Mario y chante si bien ! L'église le matin, Longchamps à trois heures, et les Italiens le soir, voilà, madame, mon jeudi saint ! »

Il y avait au siècle dernier un père capucin qui, se rappelant le mot du philosophe ancien : < Mes amis, il n'y a plus d'amis, » commença un jour un sermon de la sorte : « Chrétiens mes frères, il n'y a plus de chrétiens. » J'ai grand'peur qu'en dépit des belles apparences il n'y en ait guère plus aujourd'hui qu'autrefois, et que, si le père capucin s'avisait de ressusciter, il n'eût droit de nous faire le même compliment. Nous n'avons pas, comme nos pères, la franchise de notre incrédulité ; on nous croirait de petits saints. Nous faisons un signe de croix quand on parle de Voltaire, et nous baisons le bout des ailes de M. Joseph de Maistre. Nous réhabilitons la très-sainte inquisition ; nous bénissons la mémoire de ce bon Philippe H; nous buvons de l'eau de la Salette, et nous organisons des trains de plaisir pour Jérusalem. Mais la réaction religieuse dont le siècle est témoin s'arrête à la surface de la société ; elle n'atteint pas jusqu'à son âme. Il règne une dévotion extérieure qui devient une habitude sans être un sentiment. On fait à la religion une place dans la vie à côté des devoirs du monde. C'est une bienséance qu'on observe envers Dieu, comme envers le prochain, quand on est bien élevé. On se rend à l'église, on va voir Dieu chez lui, comme on fait des visites. Le monde n'est rempli que de païens baptisés qui se croient des chrétiens : car c'est le paganisme que la prédominance des signes sur les idées , de la lettre sur l'esprit, et du cérémonial sur les sentiments, ou plutôt ce n'est que l'indifférence, efj'ajoute, pour être juste, que cette indifférence a son côté heureux. Comme le christianisme à la mode du jour n'est pas précisément le christianisme de l'Ëvangile, ce n'est pas un malheur sans compensation que la tiédeur

publique ne le pratique pas dans toute sa rigueur. Cela permet à nos mœurs de valoir mieux que nos opinions. Si nous étions très-chauds, et par suite très-logiques, pour suivre jusqu'au bout les principes dominants, nous excommunierions, nous emprisonnerions, nous allumerions sur la place publique de beaux feux bien flambants où brûleraient des livres, sinon des écrivains. Grâce à Dieu, nous n'avons pas la force d'être si conséquents. Le fanatisme, s'il existe encore, n'est plus une fièvre de l'âme ; c'est à peine un transport du cerveau. Et encore peu de tôtes s'échauffent sincèrement. C'est une rareté qu'un fanatique vrai ; le petit nombre de ceux qu'on pourrait croire tels n'ont pas assez d'étoffe; ils ont beau se monter, faire la grosse voix, brandir la torche et le glaive : c'est un glaive de bois et une torche éteinte; ils n'auraient pas le cœur d'allumer un fagot ; sous leur robe moyen âge, on voit l'homme moderne, sceptique et refroidi, et le voltairianisme transpire par tous leurs pores.

Les libres penseurs ne s'en affligent pas ; mais pour les âmes pieuses, il est, je le confesse, douloureux de penser que l'on en est réduit, par ces temps d'idées fausses en matière de foi , à regarder comme un dernier bonheur l'indifférence qui préserve de leurs suites. Que le clergé aurait un beau rôle à jouer si, au lieu d'accepter des secours qui l'oppriment, il destituait bravement ses altiers serviteurs, s'il gardait entre ses mains les affaires de l'Église, et ne souffrait pas d'entremetteurs laïques entre elle et la société! Mais il n'a pas assez confiance dans sa force ; il se laisse conduire, il ne conduit pas. Il ménage tout et tous. Il semble avoir si peur que le monde ne lui échappe, qu'il le prend en douceur, avec précaution ; il s'accommode à lui, il ne lui commande pas, et le monde est témoin d'un contraste curieux : pendant que le journalisme religieux lui parle le verbe haut, d'un air victorieux, provoque, défie, menace,

insulte, comme s*il se croyait sûr de son omnipotencoi l'éloquence sacrée se fait persuasive» comme si elle doutait de son autorité, elle adoucit sa voix, elle promet Tindul* gence, elle voile le commandement sous la forme du con* seil, elle remplace de plus en plus le dogme par la morale, le sermon par la conférence et l'instruction familière ; elle fait de plus en plus de grands frais pour les femmes ; c'est aux femmes que ses orateurs choisis s'adressent et se dévouent; réguliers, séculiers, tous se disputent le soin de diriger les femmes, par la parole sainte, dans la voie du salut ; enfin ce sont les femmes qui ont eu les honneurs du carôme présent.

Aussi ne parlerai-je ici que de leurs orateurs, et encore point de tous. Il y a quelques années, traitant cette même question de l'éloquence chrétienne, j'avais pris pour exemple les prédicateurs les plus éminents : on me reprocha de juger sur des exceptions. Cette fois j'écarte les exceptions, et je me hâte d'ouvrir une parenthèse aussi large que possible pour contenir toutes celles qu'on y voudra placer. Il y a dans le clergé, je le reconnais avec empressement, de beaux talents oratoires comme de grandes vertus évangéliques. Sans parler de son grand orateur, le P. Lacordairê, que Paris a le regret de ne plus entendre, le P. Félix, le P. Gratry, le P. Pététot, M. l'abbé Le Courtier, M. l'abbé Dautain, quelques autres encore ont à un degré supérieur et dans des genres divers le don de la parole sacrée. Pour ne pas m'exposer à une nouvelle censure, je prendrai mes exemples non dans ces hautes régions , mais dans la ré* gion moyenne, celle où l'on peut se former une idée plus exacte du niveau général de l'éloquence de la chaire. Je ne prononcerai aucun nom propre. Les louanges les plus sincères sembleraient des pièges tendus à l'humilité chrétienne ; les réserves les moins sévères paraîtraient manquer d'égards. Âi-je besoin d'cgouter que je parle uniquement

au point de vue des gens du monde, en prenant Téloquence de la chaire comme un genre littéraire qui relève de la critique, et en mettant à part avec le plus grand respect son caractère sacré ? J*examine les talents et les doctrines morales ; sur les questions de foi, je n!ai qualité ni pour juger ni surtout pour révoquer en doute Torthodoxie des orateurs chrétiens. Il y a des opinions qui parfois m'ont surpris. J*ai appris, par exemple, avec étonnement que dans le paradis terrestre, avant le péché originel, Adam, doué par Dieu de la lumière infuse, connaissait à fond < les sciences mathématiques. » J*ai douté un instant quand le même orateur a dit que dans ce monde il n*y a que deux agents de la pensée divine, deux c chargés de mission » (c'est son expression propre), l'Église et la femme ; car il me paraissait faire trop bon marché de l'homme, qui devenait par là une inutilité dans la création, où il a cepen-^* dant sa mission et son rôle, qu'on ne peut remplacer. Mais j'ai pensé bien vite que, puisque cette doctrine se produit dans la chaire, c'est qu'elle peut s'appuyer sur des auto*» rites, et qu'elle n'est pas contraire à la sainte théologie.

Je suis donc persuadé que la doctrine est une chez les nombreux orateurs que j'ai entendus ; les talents seuls dif« fèrent, et les vues sur la morale, et encore les talents, dans la région moyenne, ne dépassent-ils guère un commun degré. Il ne serait pas facile ni convenable de marquer des rangs dans cette quasi-égalité de mérite oratoire. Je trouverais plus aisé d'établir, si l'on voulait, une classification : chaque orateur est visiblement animé, d'abord en général de l'esprit chrétien, puis en particulier de l'esprit de son ordre ou de son école. On distingue sans peine, en écoutant, un régulier d'un séculier, et dans les réguliers, un oratorien d'un jésuite. On peut même discerner, avec un peu de soin, des nuances plus singulières. Chaque moitié de Paris forme un public différent : cela est naturel. Le Paris des

Champs-Elysées, des Tuileries, des boulevards et de leurs alentours, est le Paris plus vrai, c'est-à-dire plus mondain» plus dissipé, plus riche, plus voué aux délices, par suite, plus grand pécheur. Le Paris qui s'étend depuis le Gros- Caillou jusqu'au Jardin-des-Plantes est, en comparaison, le Paris plus bourgeois, plus tranquille, plus rangé: je suis loin de prétendre qu'on trouve autour de l'Odéon le centre des vertus; mais ce qu'on n'y trouve pas, c'est le centre des plaisirs. Il y a d'honnêtes gens partout, et l'on fait son salut dans tous les arrondissements. Mais enfin, je suppose, si quelque honnête famille, comme il y en avait tant au xviv siècle, toute confite en bonnes mœurs et en dévotion, revenait en ce monde et cherchait un logîs pour y vivre, s'il se peut, dans la paix du Seigneur, avouez qu'elle n'irait le choisir ni dans la rue Laffite ni dans la rue de Rivoli. Elle reviendrait encore aux lieux qu'elle habitait dans sa première vie, quoiqu'ils soient bien changés, non loin du Luxembourg , de Saint-Jacques du Haut-Pas, à l'ombre des hautes maisons qui s'élèvent aujourd'hui où fut autrefois Port-Royal; ou, si elle redoutait le voisinage du quartier latin, elle s'enfoncerait dans quelque savane du faubourg Saint-Germain, où elle trouverait un reste de verdure.et de silence. C'est que le Paris de la rive gauche, tout profane qu'il est, est encore plus chrétien que celui de la rive droite ; si les opinions y sont tout aussi libres, la vie y est plus calme ; il y reste un vieux fonds d'habitudes tranquilles, de régularité, je n'ose dire de sagesse, qui offre un point d'appui à la morale chrétienne et lui donne plus d'espoir de se faire écouter. Je sais un prédicateur qui, lorsqu'il prêche sur la rive gauche, croit faire une mission en province; il parle en conséquence, et, à mon avis, bien mieux.

Là-bas, sur la rive droite, tout est neuf et brillant : le luxe coule à pleins bords, les boutiques étincellent, les

maisons resplendissent, les églises elles-mêmes ressemblent à des palais ; For éblouit les yeux, le velours les caresse ; les pieds foulent les tapis; des chants harmonieux fascinent les oreilles; on ne prie Dieu qu'en grande tenue, et l'éloquence elle-même doit avoir sa douceur, ses atours et sa grâce riante , pour ne pas former une disparate dans un si bel ensemble, ni blesser cette élite de chrétiens délicats. Mais de l'autre côté de la rivière, du côté le moins beau, il y a encore de petites rues modestes, des couvents centenaires avec leurs grands jardins et leurs murs mélancoliques, de bonnes vieilles maisons non rebadigeonnées, et de bonnes vieilles églises toutes noires au dehors, toutes nues au dedans, où l'on vient en négligé, sans laquais, sans équipages, où l'on chante comme on peut, où les orateurs, en un mot, quoique bénins encore, ont un peu moins de concessions à faire, où l'éloquence sacrée est plus provinciale, parce que le christianisme y est moins parisien.

Dans ces instructions familières que l'on prodigue aux femmes, les sujets le plus en faveur sont naturellement des études de morale sur les passions, les sentiments, les afTections réglées ou déréglées, dans la famille ou hors de la famille. En huit jours, il a été prêché à ma connaissance trois homélies sur la Madeleine dans le même arrondissement. A l'église, comme au théâtre, la pécheresse, à ce qu'il semble, est en veine de succès. Je n'ai pas assisté à ces études sur Madeleine; mais j'ai entendu successivement sur l'une et Fautre rive deux conférences dont le mariage était le sujet, toutes deux spécialement à l'usage des femmes. Il y avait quelques hommes dans l'auditoire, en minorité tellement imperceptible que les prédicateurs pouvaient parler comme s'ils n'étaient pas là. Le premier orateur (c'était sur la rive gauche, dans le Paris de province, entre le Val-de-6râce et les Invalides)

n'était pas éloquent ni soucieux de le paraître : c'était un digne prêtre, à la voix retentissante, au geste massif, qui criait uniment et familièrement, dans un français de qualité moyenne et comme approprié à un auditoire bourgeois : peu d'images, de figures, nulle fleur de langage, mais de bonnes sentences fortement assenées sur ses chers auditeurs. Par le temps de douceur oratoire où nous sommes, sa rudesse exceptionnelle et parfois excessive ne m'a pas trop déplu. Elle plaisait moins, ce semble, à ses ouailles accoutumées. Car au début de son discours, il s'est plaint vivement à elles de ce qu'elles se plaignaient de lui. D'après ce qu'il a dit, j'ai conclu que ces dames ne se contentent pas de venir au sermon et d'y prendre des notes : de retour à la maison, elles pèsent les arguments, remuent des objections, entament une polémique par écrit et par lettres, ou bien, si les idées leur paraissent sans réplique, elles accusent le ton, qui toujours leur semble trop rigoureux, ou le sujet, que toujours elles trouvent monotone. Du moins voilà ce que l'orateur leur a dit au début, et il a ajouté, non sans malice à l'endroit de ses frères moins résistants que lui : « Je sais bien qu'on vous gâte^ mais moi je ne gâte pas. > Et il l'a bien prouvé dans la suite du discours. La femme est inférieure à l'homme pour la force du corps, de l'esprit et de l'âme. Voilà son premier point. —Le mariage n'est pas une alliance entre égaux, mais une hiérarchie. Voilà son second point. — S'il y a de nos jours tant d'unions malheureuses, c'est la faute de la femme , réfractaire et insubordonnée. Voilà son troisième point.— J'ai hâte de reconnaître, pour être véridique, qu'il n'a pas non plus épargné trop les hommes ; les hommes , qui, par leur complaisance et leurs folles idées, sont les provocateurs et les complices « des égarements du sexe et de la subversion du sacrement. » Les hommes, ces esprits forts et ces idéologues, qui révent pour les femmes une

éducation « transcendante, » comme il les a criblés d'une grêle épaisse de traits! Il a même feint de croire que ces fous d'utopistes, ces é-man-ci-pa-teurs, comme il a prononcé, en détaillant le mot syllabe par syllabe demandent formellement que les femmes soient avocats, médecins, banquiers, fonctionnaires publics et académiciens, et il a foudroyé ces imaginations avec un bon sens véhément et rustique qui aurait fait envie au bonhomme Chrysale. -^ Mais les plus rudes coups ont été pour les femmes. Il ne leur a fait grâce d'aucun de leurs défauts ni même d'aucune de leurs vertus. Il n'y en a pas une, pas même la charité, sous laquelle il n*ait vu passer la pointe de l'orgueil. Les bals de bienfaisance, les concerts, les ventes, les loteries pour les pauvres, stratagèmes spirituels de la mondanité ! On eût dit que les femmes inventent les indigents, les orphelins et les Infirmes , pour chanter et danser l'hiver à leur profit. Ce n'était plus Chrysale qui parlait, c'était La Rochefoucauld. — J'aime médiocrement l'auteur des Maximes ^ croyant soulever le masque de toutes les vertus, et disant à chacune, à l'héroïsme même : * Tu t'appelles l'égoïsme. » Toutefois je l'excuse ; c'est le divertissement d'un misanthrope sexagénaire cloué sur son fauteuil et diffamant le monde entre deux accès de goutte. Mais s'il quitte son fauteuil pour monter dans la chaire chrétienne, je ne puis plus excuser le plaisir qu'il paraît prendre à découvrir le mal à la place du bien : cela est d'un philosophe, non d'un prédicateur, qui doit aimer l'humanité et souffrir intérieurement des vices qu'il censure, c Et à supposer même , me disais-je à part moi, que, sous cette charité des femmes qu'on accuse, se cachent vraiment l'orgueil et l'amour du plaisir, ne vous plaignez qu'à demi quand l'orgueil et l'amour du plaisir font les affaires de la charité , quand des petites passions on tire des bonnes œuvres, quand le diable est forcé de bâtir deséjglises. C'est autant de pris sur l'ennemi. »

Ainsi parlais-je tout bas ; et je suis bien sûr qu'à Fissue du sermon, plus d'une de ces dames qui ont coutume d'argumenter contre l'orateur lui aura envoyé une bonne protestation. En attendant, il n'a pas moins conclu que par la faute des femmes le mariage tombe en ruine » que le nombre des unions légales diminue sensiblement, ce qui m'a semblé alarmant pour les jeunes filles à marier ; que le nombre des naissances décroît également, ce qui m'a paru de sinistre augure pour la durée du genre humain ; enfin il a menacé les femmes de la colère du Seigneur si elles ne s'amendent pas, et il a terminé, à la manière classique, en leur montrant l'enfer dans le lointain, non pas l'enfer moderne et philosophique, où l'âme seule pâtit, privée pour toujours de la vue de Dieu, mais l'antique Géhenne, l'enfer où le corps brûle, et tel qii'on ne le décrit plus que dans les départements.

A quelques jours de là, sur l'autre rive de la Seijie, entre Saint-Philippe du Roule et Saint- Vincent de Paul, j'ai entendu un second sermon sur le mariage. Cette fois le prédicateur est un peu plus jeune; il a l'œil spirituel, la voix douce, le geste insinuant, la diction agréable et fleurie. Il paraît connaître le monde autrement que par les traités de séminaires. Il sait le fin des choses, et il met à les dire de la grâce et du tour. Il glisse çà et là une comparaison ingénieuse; il plaisante -discrètement, avec un visage grave; il trace même des portraits, comme faisait parfois Bourdaloue, et l'on cherche mentalement qui peuvent être les originaux : cela éveille la curiosité, et même la malice. On voit dans l'auditoire les regards se chercher, se mettre d'intelligence ; aux jolis endroits il circule dans Tair de petits frémissements qui sont les bravos des églises. Saint Jérôme écrivait à Népotien : « Quand vous prêcherez dans la chaire, que les larmes de vos auditeurs soient voire louange.» Notre prédicateur ne fait pleurer personne:

c'est le sourire de ses auditeurs qui est la louange, saint Jérôme dirait la critique de ses sermons.

Il avait choisi pour texte la parole de saint Paul : Le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle. Et, prenant le mot infidèle non pas uniquement dans le sens religieux, pour signifler l'absence delà foi chrétienne, ni dans le sens mondain, pour signifier l'absence de la foi conjugale, il a compris sous le nom d'infidélité tous les vices des maris qui pervertissent le mariage. Lui aussi, il affirme que le mariage est en décadence et que la société chancelle sur sa base; mais il n'accuse pas les femmes, il n'accuse que les maris : c'est la différence des deux rives. J'imagine qu'avant de monter en chaire il avait lu un livre conçu dans le même esprit que son sermon et intitulé : Les Épreuves du mariage. C'est un petit volume qui fait partie de la Bibliotlièque (Sunc femme chrétienne. L'auteur y passe en revue les principales espèces de mauvais maris qu'une femme peut avoir. Il y en a seize : les maris incrédules, les maris infidèles (au sens mondain,) les maris jaloux, les maris malades imaginaires, les maris artistes, les maris joueurs, les maris ennuyés, etc. Quand on a épuisé les seize catégories dont chacune donne lieu à un chapitre spécial, on cherche naturellement un dix-septième chapitre sur une dix-septième espèce de maris, sur les bons, qui doivent, après tout, avoir leur place quelque part. Vain espoir! Il y a bien un dix-septième chapitre; mais il est intitulé le Veuvage. Placé là , comme il l'est , à la fin des épreuves , comme compensation des seize catégories, il a l'air d'un Te Deum; c'est le cantique de délivrance après la captivité d'Egypte. Des bons maris! est-ce qu'il en existe? C'est un point acquis à la science qu'il n'y a plus de choix qu'entre les mauvais et les pires ; et le prédicateur dont je parle est sans doute de cet avis, car il n'a pas été plus question des bons maris dans son sermon que dans la Bibliothèque d'une

femme chrétienne. Cela m'a un peu ému, je l'avoue, pour l'honneur des hommes mariés : car enfin il y en a qui ne tombent dans aucune des seize catégories, ou qui, même en y tombant, ne sont pas si terribles. D y en a qui aiment leurs femmes et ne sont pas jaloux, qui aiment le monde et ne sont pas infidèles, qui aiment le whist et ne sont pas joueurs, qui aiment la musique et les musiciens et ne sont pas amoureux des filles d'Opéra *. n y a des maris incrédules qui laissent à leurs femmes la parfaite liberté d'être de bonnes chrétiennes et qui les rendent heureuses avec leur philosophie, mieux que d'autres avec leur dévotion. Il y en a qui les laissent, sans regret et sans crainte, lire ces petits livres, écouter ces sermons, où l'on dépeint leshommes sous de si laides couleurs, et qui, sans discuter, les réfutent simplement par leur affection , leur loyauté visible et le profond respect des croyances de leurs femmes. Ce sont là, en effet, d'excellents arguments qui déconcertent un peu les femmes des incrédules, lorsqu'elles reviennent du sermon au logis , la mémoire toute pleine d'objections formidables contre les maris voltairiens, qu'elles trouvent ces braves gens travaillant de leur mieux pour le bien du ménage, comme s'ils étaient des modèles de foi ! Il faut bien se radoucir et leur tendre la main. Aussi notre orateur, qui est un homme prudent, enseignait à ses ouailles la manière de s'y prendre pour ramener pas à pas tous ces philosophes à la religion, par de petits chemins sans épines. A chaque instant les mots conciliants d'adresse, de précaution, de transactions, de ménagements, revenaient sur ses lèvres pleines de persuasion. « Combattez, disait-il, sans paraître combattre; exigez peu

l . « Des rapports fréquents avec des personnes consacrées par position à la culture des arts entraînent ordinairement dans des dépenses de toute espèce. La vertu n'est pas le côté brillant des femmes de cette société. » (Éprewet du mariage j p. 235).

pour obtenir davantage, et n'oubliez pas le mot de saint Paul : Quum infirmor.potens sum : C'est ma faiblesse qui fait ma force. Tournez les difficultés. Un mari est incrédule? Si sa femme est habile, elle ne discute pas, de peur d'avoir raison, ce serait pis que d'avoir tort ; mais elle lui insinue doucement, en causant, que l'incrédulité est mal vue dans le monde ; qu'étant de mauvais exemple, elle est de mauvais ton; qu'elle peut nuire parfois; enfin l'art est de mettre aux prises les fausses opinions et les vrais intérêts. De même pour le reste. Un mari trompe sa femme? Si elle a quelque adresse , elle évite les éclats ; elle est calme, contenue ; elle est digne surtout, pour qu'on l'estime, pour qu'on la plaigne, pour mettre de son côté l'opinion comme le droit, et laisser toute la faute à celui qui Ta faite. Un mari est jaloux ? Une femme d'esprit lui fait bien vite sentir avec délicatesse que la jalousie n'est pas seulement un supplice pour elle, mais un ridicule pour lui, et que pour y tomber il a trop d'amour-propre et d'estime de soi. Est-ce un mari blasé ? elle se rend amusable et devient peu à peu Mme de Maintenon. ^st-il Vain, ambitieux? Elle a des ménagements pour cette vanité, elle a de bons avis pour cette ambition : elle s'en sert comme de fils qu'elle tient d'une main légère.... » Et c'est là justement que parait le défaut de cette morale charmante, dont les seuls profanes peuvent se contenter : elle ressemble trop à de la politique ; elle tient un trop grand compte de l'opinion du monde ; elle donne trop au devoir la forme de rhabileté ; elle remplace la conscience par la diplomatie ; elle n'inspire pas aux femmes ce qu'elles n'ont pas assez : l'esprit de simplicité et de résignation; elle leur communique ce qu'elles ont déjà trop : Tesprit de finesse et de domination. Je n'aime pas La Rochefoucauld dans la chaire chrétienne: j'aime encore moins Machiavel, même Machiavel sanctifié par les bonnes intentions, purifié et orné

à l'usage du Paris mondain de la rive droite, des auditoires brillants et des chapelles dorées.

Je ne sais si le mariage est en décadence, et j'hésite à le croire ; ce qui me paraît certain, c'est qu'étant exceptés les talents qui doivent l'être, l'éloquence sacrée n'est pas en progrès, « Le discours chrétien est devenu un spectacle, » un spectacle où personne n'agit chrétiennement, ni celui qui le donne, ni ceux qui le regardent. « L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose : que comme il ne cherche pas à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir. » Ainsi parlait La Bruyère au xvn* siècle, l'âge d'or de la chaire. Que penserait-il aujourd'hui?

(Journal des DéhcUt, 18 mars 1858.)

DE l'oisiveté des CLASSES RICHES. — LE PROGRÈS ET LA DÉCADENCE. — LES PRIX DE VERTU.

Il paraît que, sans s'en douter, la France descend avec rapidité la pente de la décadence. C'est un savant médecin, le docteur Bonnet, membre de l'Académie de Lyon et correspondant de rinstitut, qui pousse lé cri d'alarme. Dans une brochure pleine de bonnes intentions et de sages idées , il dénonce l'oisiveté des classes riches comme « une cause de démoralisation pour la jeunesse, de décadence pour les familles et d'abaissement pour le pays. > D* autres voix que celles du docteur Bonnet ont déjà rendu les familles riches et oisives responsables des malheurs du temps : « Tant que les héritiers des grandes races françaises se dévoue-

roDt à ne rien faire et se consoleront de tout par les divertissements.... il n'y aura rien à espérer pour notre pays. » Ainsi parlait il y a quelques années un éloquent évêque, H. Dupanloup, dans son livre libéral sur» l'éducation. Le docteur Bonnet ne s'adresse pas seulement aux héritiers des grandes races, mais aux iils de la bourgeoisie, à tous les oisifs riches, patriciens ou non, et leur dit nettement : « Nous ne valons pas nos pères, et c'est votre faute. »

Valons-nous moins ou plus que ces fameux pères dont on parle toujours ? question difficile à résoudre et même à bien poser; je dirai plus loin pourquoi. Avant tout je demande : Qu'appelle-t-on l'oisiveté des classes riches ? Estce donc un mal nouveau ou toujours s'aggravant, pour qu'il nous précipite au-dessous de nos aïeux? L'oisiveté des classes riches est un des plus vieux maux de la société. Il tient à deux grandes causes : l'une qui est la nature, l'autre qui est le préjugé. La nature a fait l'homme enclin à la paresse. Ne disons pas avec Job : « L'homme est né poifr travailler, comme l'oiseau pour voler. » Voler, c'est la vocation de l'oiseau ; travailler, c'est le châliment de l'homme. Il travaille, non par goût , mais par nécessité, et, quand il peut ne rien faire, volontiers il ne fait rien. Aux yeut du préjugé, l'oisiveté a été longtemps un des signes et même un des devoirs de la noblesse. De là, chez les anciens, l'idée que tout travail lucratif était indigne d'un homme libre. De là, dans la vieille France, la coutume qui interdisait aux gentilshommes toute profession, excepté celle des armes, sous peine de déroger. Hais le penchant naturel des hommes à la paresse est de plus en plus combattu, même par l'opinion. Il y a encore des fainéants ; il n'y en a plus qui se vantent de l'être. Grand progrès, que cette pudeur de l'oisiveté moderne ! Elle prouve combien l'idée du travail s'est anoblie, combien le préjugé s'est affaibli dans la société. Sauf quelques gentillâtres qui croient devoir à

418 JËTUDËS LITTÉRAIRES ET MORAIJSS.

leurs ancêtres d*étre parfaitement inutiles aux autres et à eux-mêmes, les oisifs qui surnagent aujourd'hui sont plutôt des oisifs de paresse que des oisiCi de vanité. Cleux*ci ont disparu avec le préjugé : ceux-là ne disparaîtront pas si vite ni tout à fait, parce qu'un instinct naturel est plus tenace qu'une opinion ; mais ils diminueront pour mille rai* sons diverses : la division des héritages, TavOissement de l'or, renchérissement de la vie, et aussi cette salutaire défiance de la stabilité des plus solides fortunes, qui est l'enseignement de nos révolutions.

En attendant, les oisifs de paresse existent encore à Paris et en province, comme ils ont toujours existé, et sans que les traits saillants de leur physionomie aient été sensiblement modifiés par le temps. Prenez dans La Bruyère le caractère des Saunions, des Grispins ou des Narcisses; chaiH gez-y quelques mots : au lieu de se promener sur la plaim ou sur le caurs^ qu'ils chevauchent au bois de Boulogne ; au lieu du reversi, qu'ils jouent à la bouillotte; au lieu des Historiettes de Barbin^ qu'ils lisent Madame Bovary ou même ne lisent rien ; au lieu d'un « régal pour Elamire » qu'ils donnent un souper à Àmanda, et vous avez, des pieds jusqu'à la tête, le portrait d'un oisif parisien de 1858. Le siècle des Saunions, des Grispins, des Narcisses, n'en était pas moins le grand siècle. Si, comme on le prétend, le nôtre se rapetisse, ce n'est pas exclusivement la faute des gens qui ne font rien : ceux qui font quelque chose ne sont pas sans reproche. Mais, j'y consens de bon cœur, ne récriminons pas, et cherchons plutôt, avec le docteur Bonnet, des remèdes efficaces à l'oisiveté des riches. Que les fils de famille cultivent plus qu'ils ne font les lettres, les sciences, les arts : il y a toujours des places vacantes de grands poètes, de grands philosophes, de grands mathématidens, de grands artistes, à prendre dans la société. Le docteur Bonnet demande qu'on les prenne, et j'appuie sa motion.

Que les ûls de famille visitent TAngleterre et les autres pays; qu'ils rapportent en France des procédés et des instruments nouveaux de culture; qu'ils améliorent la race chevaline ; qu'ils acclimatent des animaux étrangers : le docteur Bonnet le souhaite avec ardeur, et je m'associe à son vœu. Qu'ils entrent dans les professions libérales, dans l'industrie, dans le commerce ; qu'ils se fassent médecins, avocats, fabricants : le docteur Bonnet les y convie, et je n'ai garde de le contredire. Mais l'entreprenant docteur ne s'arrête pas là : il postule pour eux des fonctions publiques; ils les pousse aux emplois ; il a l'air de penser que tout irait bien mieux si les jeunes gentilshommes et leê riches bourgeois disputaient à l'envi les places salariées aux capacités sans fortune, et si le nombre des fonctionnaires et des fonctions, des candidats et des surnuméraires, se multipliait à vue d'œil sous la main du gouvernement. Ici je me sépare du docteur Bonnet. Les fonctions publiques sont de nobles emplois du temps et du talent. On y rend des services, d'autant plus méritoires qu'ils sont en général médiocrement rétribués et même quelquefois méconnus. Le bon fonctionnaire, j'entends par ce mot l'hon* nête homme qui fait son devoir, non pour plaire à son chef, mais par respect pour sa conscience et par dévouement à son pays, est, avec le bon prêtre, un des hommes sur la terre qui réalisent le mieux l'idée de la vertu. Ce genre d'hommes vertueux est peut-être moins rare en France qu'ailleurs : il est rare partout. On a beaucoup médit dans tous les temps de ce qu'on nomme aujourd'hui < l'esprit fonctionnaire. > C'est ce que les anciens peintres satiriques de notre société définissaient rudement un mélange de discipline souple, qui se plie aux offices de la servilité, et d'ardente convoitise qui fermente en intrigues. Voyez dans les moralistes et dans lês auteurs comiques la peinture malveiUante des gens en place : ite sont non-seu*»

lement les humbles serviteurs de cette personne abstraite qu*on appelle l'État, mais les serviteurs bien plus humbles encore des personnes concrètes de leurs supérieurs, échelonnés au loin entre l'État et eux. On nous les représente n'ayant qu'une pensée, toujours fixe, en éveil : celle de Tavancement; l'œil et l'oreille au guet; disposant en secret leurs pièces et leurs machines, en un mot, cheminant comme une montre marche, de façon qu*on ne voie que le pas qu'ils ont fait, et non point les ressorts qui le leur ont fait faire. Voilà comme jadis la malice française s'égayait aux dépens des possesseurs d'emplois. Le fonctionnaire moderne, je m'empresse de le dire, ne ressemble pas complètement à ces types de l'ancienne comédie ; toutefois, il lui en reste encore quelques petites parties, sans doute inséparables de la situation. Il aime encore l'avancement, avec moins de fougue, je veux bien le penser; il est encore flexible sous les puissantes mains de la hiérarchie : mais son trait distinctif, c'est la permanence de son attachement à la personne abstraite dont je parlais plus haut, à celle de l'État, de l'État inamovible, immortel, et toujours debout sur les ruines des gouvernements successivement écroulés. La conséquence directe de ce tempérament du fonctionnaire moderne, c'est la prédominance en lui du zèle officiel sur les autres sentiments, du dévouement voulu à Tordre établi sur l'indépendance spontanée du caractère, pour tout dire en un mot, du fonctionnaire sur l'homme. Et d'ailleurs une idée se propage de plus en plus qui n'est pas la plus propre à fortifier en lui la liberté, même spéculative, des opinions, à savoir qu'il n'est pas conforme à la sage discipline et à la saine raison de penser par soi-même et de dire ce qu'on pense quand on vit par l'État du salaire qu'il donne; sinon l'État payerait de ses propres deniers les objections possibles et l'opposition des opinions libres^ ce qui serait le comble de la bénignité : d'où il suit logique-

ment que le bon fonctionnaire n'a pas le droit d'être libre, puisqu'il est appointé, et ne s'appartient plus» puisqu'il ap* partient au budget. Je ne discute pas cette théorie, développée récemment par quelques publicistes pénétrés des vertus du principe d'autorité. Je l'expose seulement, et, pour être complet, j'en indique en peu de mots le meilleur argument. Dans les temps où l'opposition est un des ressorts réguliers de la machine politique, et où ceux qui le manient comptent au même titre que les auxiliaires du gouvernement parmi les ouvriers de la tâche commune, le fonctionnaire, même d'opinion dissidente, peut être un bon fonctionnaire. Dans les temps où le mécanisme de l'État se trouve simplifié, où le ressort du gouvernement tient lieu de presque tous les autres, et joue seul à son aise dans sa toute-puissance, l'opposition ne pourrait être qu'un rouage parasite, aux soubresauts hasardeux, et le bon fonctionnaire, c'est l'instrument docile de la pensée maîtresse qui meut tout l'appareil; comme disait Tacite : Instrummtmn regni. Voilà en réalité la théorie tout entière, et, encore une fois, je ne la discute pas. Pen conclus seulement, contre le docteur Bonnet, que puisque les fonctions publiques peuvent être assujetties, par la logique des choses, à une sorte d'orthodoxie politique qui fait comme partie des devoirs de la charge, il n'est pas opportun de pousser aux emplois les classes que leur situation a faites indépendantes. La discipline, le zèle, sont de belles qualités, désirables chez un peuple dans une certaine mesure. L'indépendance de l'esprit et celle du caractère sont aussi d'excellents dons de nature qui, dans une grande nation, doivent être représentés. Ce sont des forces sociales qui ne trouvent pas toujours leur emploi naturel quand les institutions ne s'y prêtent qu'à demi; mais dans ce cas-là même elles forment contre-poids; et dans l'intérêt de l'équilibre général il est toujours utile qu'en regard de la

masse compacte des fonctioDDairea publics il existe une classe de personnes sans fonctions. Et comme jamais l'état n'a été plus puissant, ni plus étendu le champ de son ac* tion, ce qu'il faut souhaiter pour que les forces sociales soient plus également réparties, c'est de voir se grossir non l'armée disciplinée des fonctionnaires publics, mais le corps de réserve des hommes indépendants; sinon tout équilibre achèiverait de se rompre; la France ne serait plus qu'une administration; l'idéal militaire, si cher au génie russe, se substituerait à l'idéal civil. Jusqu'ici préféré par la race française. Et voilà pourquoi, malgré tous les inconvénients connus de l'oisiyeté, le docteur Bonnet nous propose une mauvaise affaire en voulant nous faire troquer un oisif de moins contre un fonctionnaire de plus. Si nous sommes menacés d'une prochaine décadence, et je n'en suis pas convaincu, grâce à Dieu, ce n'est pas parce que FÉtat manque de serviteurs, ni qu'ils le servent trop peu : ce serait plutôt parce qu'ils surabondent et qu'ils le servent trop.

Décadence, progrès, deux mots vastes et profonds sous lesquels tiennent ensemble une si grande foule d'idées, que lorsqu'on les prononce on a peine à s'entendre. Vous parles de progrès à un homme de lettres, un bon et pieux clas* sique. Il sourit tristement, lève les yeux au ciel et répond en trois mots : « Corneille ! Molière ! Bossuet ! » Vous parlez de décadence à un industriel : il hausse les épaules et vous montre la locomotive qui fend l'air et les fils éloquents du télégraphe électrique. L'un n'a pensé qu'à la littérature, l'autre qu'à l'industrie, et chacun a tranché une question générale d'après une seule vue spéciale, exclusive. On la tranche quelquefois, bien plus étroitement encore, en se prenant soi-même pour mesure des choses, et alors, si l'on dit : « Le monde est en progrès, «• on veut dire simplement : « Je suis encore vert ; je me porte à merveille ; j'ai du sens, de l'esprit, des amis, et du bien au soleil, avec l'art d'en

jouir : mon siècle est un grand siècle. » Si l'on dit au contraire : c Tout va de mal en pis, » traduisez à l'instant : « Pai passé la soixantaine; je n'ai plus d'illusions, non plus que de cheveux, point d'argent, point de terres ; j*ai des nerfs délicats et un vieux fonds d'ennui qui me prouve clairement qu'on ne s'amuse plus en France comme autrefois ; j'ai de mauvais yeux qui ont grand'peine à lire et qui m'affirment chaque jour qu'il n'existe plus de bons écrivains ; j'ai une oreille dure qui m'avertit, hélas! que la bonne musique s'en va comme le reste. > C'est ainsi que l'on juge de la santé du genre humain en se tÂtant le pouls.

Quant à moi, j'ai un faible, je l'avoue, pour la cause du progrès; j'y crois, même aujourd'hui, et je me sens au cœur un bon sentiment pour quiconque me fournit un argument nouveau capable de faire aimer l'espèce humaine et estimer la vie. Aussi, je rends mille grâces à deux écrivains, MM. Frédéric Lock et Gouly d'Aragon, qui viennent de publier le recueil des rapports lus dans l'Académie française sur les actes de vertu qui ont mérité le prix Montyon : deux volumes où il n'est question, pendant huit cents pages, que de bienfaisance, de courage, de dévouement, de sacrifices, où l'on trouve un héros ou une sainte par pagel un admirable cours de morale en action, empruntée à l'histoire privée de la France depuis cinquante ans ! C'est à réconcilier avec les temps modernes les plus pessimistes octogénaires, et à donner l'espoir que notre pauvre siècle aura l'air d'un grand siècle aux yeux attendris de nos arrière-neveux.

L'idée du prix de vertu est une idée philosophique et ne me semble pas plus mauvaise pour cela. Voltaire, dans Zadig, suppose que tous les cinq ans le roi de Babylone, par la main de ses mages, récompense d'une coupe d'or celui de ses sujets qui a fait la plus belle action. M. de Montyon, élève de la philosophie du xvm* siècle, a pris

le rôle du roi de Bâbylone et donné celui des mages aux membres de Tlnstitut. Rôles irréprochables, quoi qu'on ait pu penser. On a dit que les hommes, quand ils se font les arbitres et les rémunérateurs de la vertu, usurpent le droit de Dieu, qui seul connaît le fond du cœur. Hais c'est de Dieu lui-même que les hommes ont reçu la conscience qui juge, et le jugement sincère de la conscience humaine n*est , qu'un hommage rendu à son divin auteur. On a dit encore que le désintéressement étant l'essence de la vertu, la ré- ' munérer c'est la détruire. C'est une crainte mal fondée. La vertu récompensée ne risquera jamais de devenir une profession. Sans être un moraliste, on peut préméditer de faire une comédie sufûsamment honnête pour obtenir la prime académique promise aux pièces de théâtt*e morales et applaudies. Hais les bonnes actions ne se font pas ainsi, avec î'arrière-pensée d'une récompense prévue. Quand on combine un drame, on peut avoir son but, solide et lucratif, en mettant de belles pensées dans la bouche d'honnêtes gens, et en laissant à la vertu les honneurs du cinquième acte. Mais lorsqu'on voit tomber quelqu'un dans la rivière, on ne songe pas d'abord à M. de Montyon, et l'on ne se dit pas en se jetant dans l'eau : « Voici l'ocasion de gagner un prix à la nage. » On sauve l'homme qui se noie, et celui qui le sauve ne se doute même pas, la plupart du temps, qu'il y a eu jadis un M. de Montyon et qu'il y a encore une Académie, et quand le maire de la commune et le curé de la paroisse recommandent le héros à l'Institut de France et le font couronner pour sa belle action, le héros, qui presque toujours est un brave homme bien simple, serait plutôt capable de se jeter à l'eau une seconde fois que d'expliquer nettement ce que c'est que l'Institut, et M. de Montyon, et les prix de vertu, et même la vertu.

La preuve que les récompenses données aux belles actions ne changent pas la vertu en une branche d'industrie.

c'est le petit nombre des candidats aux prix de Tlnstitut. La moyenne par an est environ d'une centaine. Cent can* didats, c'est peu; ce n'est pas un et demi par département : il n'est pas de carrière qui soit moins encombrée que celle de héros. Sur ces cent prétendants, il n'y en a guère qu'une vingtaine qui obtiennent la couronne, et sur ces vingt élus, les deux tiers sont des femmes. Il esl presque impoli de vouloir expliquer une supériorité qui semble naturelle : l'explication, du reste, se présente d'elle-même. Aux yeux de l'Académie qui juge et récompense la vertu, ce n'est pas seulement un trait accidentel de courage ou de dévoue* ment ; c'est encore et surtout la continuité de l'effort, la persévérance dans le sacrifice, l'habitude de l'abnégation. Il n'y a guère de Français si mal doué qui ne puisse être un héros pendant un petit quart d'heure, et une belle action^ c'est tout comme un sonnet : cela ne demande pas plus d'un quart d'heure à faire. L'héroïsme soutenu, la constance des patients et courageux efforts, le labeur des longs dévouements, voilà non plus le sonnet, mais le vrai poème de la vertu, celui qui mérite la plus glorieuse couronne, et celui que les femmes excellent à composer. Les hommes sont moins capables de ces bienfaits qui durent Os savent se jeter dans l'eau ou dans le feu, plonger dans des abîmes, courir sur des toits qui s'écroulent : tout ce qui demande l'intrépidité de l'Ame et la force du corps. Mais rester attaché chaque jour et chaque heure à la consommation d'un même dévouement ; y consacrer ses veilles, son travail, sa pensée, toutes les forces de sa vie; renouveler sans cesse et sans cesse épancher, comme une source inépuisable, la tendresse et la pitié de son cœur : voilà le privilège et l'excellence des femmes.

A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit,

dit La Fontaine à la fin d'une fable où il compare entre eux

4fi6 ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES.

les actes 46 dévouement de quatre amis fidèles. Le boû*homme a raison, et son jugement est devenu la règle de ses sages confrères de TAcadémie française, et c'est ce qui explique comment le sexe fort n'a que le tiers des prix de vertu.

Ma seule objection contre les prix Montyon, c'est qu'il n'y en a pas pour las riches. Je sais toutes les beautés de la vertu des pauvres. Donner le peu qu'on a à celui qui n'a rien ; laisser tomber dans sa main la pièce de monnaie ou le morceau de pain, fruit du labeur de la journée, rien n'égale cette charité sublime de la misère pour la misère : c'est la plus grande gloire de l'humanité, c'est la joie du regard de Dieu. Mais bien user d'une grande fortune, quel art difficile et rare ! et comme la société devrait l'encourager 1 II y a parmi nous beaucoup de bonté et beaucoup de richesse, mais l'une n'a pas toujours la science d'em* ployer l'autre pour le plus grand bien de l'humanité. Tout le monde, plus ou moins, sait donner de l'argent; ce n'est que la moitié de l'art d'être charitable : l'aumône secourt k misère, le travail seul peut la prévenir. Il faut savoir donner du travail , et surtout le donner en s'oubliant soi* même, sans chercher de profit, ni de plaisir d'orgueil, ni de popularité. Glitophon s'estime le plus bienfaisant des hommes. Jadis il n'avait rien. On l'a vu tout à coup sortir opulent de je ne sais quelle spéculation, pareil aux marronniers qu'on vient de planter tout grands autour de la Bourse, qui surprennent les yeux et que personne n'a vus croître. Une fois riche, il s'est fait bâtir une demeure splendide et neuve comme sa fortune. Il l'a meublée magnifia ^uement ; il achète les plus beaux tableaux, il achète les plus beaux livres et il dit : « Voyez ma maison, mes meubles, ma galerie et ma bibliothèque. » Il se croit le bienfaiteur, le bienfaiteur béni des maçons, des charpentiers, des menuisiers, des ébénistes, des tapissiers, des librairei^

ÉTUDES LITTÉRAIREâ ET MORALES. 427

même des lettres et des arts, et il n'est que le sien propre. C'est Glitophon qu'aime GUtophon, ce n'est pas le genre humain; et ce que le genre humain aime en lui, c'est l'argent de Glitophon.

Quand on songe philosophiquement aux belles choses qu'on peut faire avec des millions, on s'écrie malgré soi : c Si les philosophes étaient millionnaires, ou si les million* naires étaient philosophes ! Si richesse savait, si pauvreté pouvait I » Un poëte en cheveux blancs disait aux jeunes gens qui ne savent pas être jeunes :

Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.

Gomme on dirait volontiers aux millionnaires inutiles : «Donnez-moi vos millions I »Qui n'a rôvé cent fois qu'il était riche, très-riche ? qui n'a fait en esprit le plus admirable emploi de son immense fortune? qui n'a guéri toutes les misères, séché toutes les larmes, éteint le paupérisme, donné des rentes au genre humain? qui n'4 été enfin Tir déal du bon riche, celui qui entrera tout droit au paradis» plus aisément qu'un fil par le trou d'une aiguille; l'ami do tous les Lazares, des Lazares qui se montrent et de ceux qui se cachent, de ceux du village et de la ville, de la rue et de l'ateliop ; le bon riche dont la charité embrasse l'homme tout entier, son corps, son esprit et son âme,, toute la vie humaine, du berceau jusqu'à la tombe; le bon riche, qui.... Mais je ne veux par donner aux millionnaires toutes les excellentes idées dont je me ferai honneur, quand je serai devenu millionnaire moi-même. Je n'en divulguerai qu'une, parce qu'il y a urgence, et que je ne suis pas encore en mesure de la réaliser. Je voudrais bâtir à mes frais un Prytanée pour les grands hommes malheureux. Les anciens en avaient un, et chez les modernes le besoin s'en fait plus que jamais sentir. S'il y en avait eu un au xvn* siècle, Corneille, qui ce jour^là n'a.

pas 'été le grand Corneille, n'eût pas écrif sa dédicace à Montauron. Depuis lors, Thumanité n*a pas beaucoup changé : Timagination créatrice n*est pas deevnue l'esprit des affaires, ni le génie l'art d'administrer une fortune. Un asile honorable ouvert aux illustres misères épargnerait à tout le monde le spectacle affligeant des hésitations de la générosité publique, et à l'État le parti extrême et presque toujours regrettable d'instituer des majorats. JTadmettrais dans mon Prytanée les grands poètes qui auraient eu plus de génie que de prévoyance, les grands artistes qui auraient mieux aimé la gloire que l'argent, les grands ministres sortis pauvres des affaires , les grands philosophes qui porteraient , comme Bias, leur fortune avec eux, et les grands magistrats que les vicissitudes des temps laisseraient sans fortune et sans tache. L'édifice, d'une architecture noble et simple, n'aurait pas besoin d'être très-grand. Autour du péristyle on Verrait les statues de tous les malheureux célèbres, et sous leurs pieds, en guise de bas-reliefs, les images sculptées de tous les insulteurs fameux, depuis le Thersite grec jusqu'aux Thersites français du xix* siècle. Enfin à l'intérieur j'aurais soin qu'on trouvât une vaste bibliothèque, hospitalière aux grands comme aux petits auteurs. J'avoue qu'en la créant j'ai une arrière-pensée de prudence égoïste. A titre de fondateur de l'établissement, on daignerait m'excuser si, dans un coin obscur, sur le plus humble rayon, je réservais une place pour mes œuvres complètes. Je vais dire pourquoi je me trouverais sage de prendre cette précaution. M. de Hontyon a fait cent fois plus de bien que la plupart nous n'en pourrons faire dans cette vie. Son legs auxhôpitaux s'élève à près de quatre millions ; ses dons académiques à plus de douze cent mille francs. Sincèrement je ne prévois pas, ni vous non plus sans doute, pouvoir rivaliser avec de tels bienfaits. Ajoutez, s'il vousplatt, que sa magnificence

gardait Tanonyme et que son testament seul en a révélé les secrets. Enfin M. de Hontyon n*était pas seulement un philanthrope incomparable ; c'était un écrivain. Il a fait imprimer des livres, moins connus aujourd'hui que ses bonnes actions. Il a même laissé des manuscrits nombreux. Or, si Ton en croit un grave bibliographe, qui d'ordinaire sait bien ce qu'il affirme, M. Quérard , auteur de la France littéraire, ces manuscrits, vénérables dépôts des pensées d'une belle flme, gisent au fond d'une malle, et la malle, reléguée dans le grenier d'un hospice, attend qu'un lauréat de M. de Montyon, qui aurait obtenu le prix de gratitude, veuille bien songer à lui et tourner sa vertu au profit de son bienfaiteur *.

Si le fait est exact, le public s'en affligera. Sans doute on a conclu du soin persévérant qu'a pris M. de Montyon de cacher ses bonnes œuvres, qu'il voulait sincèrement échapper à la gloire, et ô'est par déférence pour sa modestie qu'on dérobe ses ouvrages à la publicité. Ce scrupule religieux est peut-être excessif. On pourrait retirer la malle du grenier et les manuscrits de la malle sans effaroucher l'ombre de cet homme de bien. L'administration des hospices, légataire, grflce à lui, de quatre millions, céderait volontiers à son cohéritier, l'Institut de France, des papiers dont elle ne sonble pas avoir un grand besoin. L'Institut, qui paye chaque année à la mémoire de H. de Hontyon un si riche tribut de louanges éloquentes, pourrait accorder une place dans sa bibliothèque à ces monuments précieux, j'allais dire une châsse à ces pieuses reliques. M. de Montyon, qui sans doute y comptait,, ne l'a pas demandée par clause de testament. (Que les Montyons futurs soient plus prudents que luil) Mais il ne saurait l'at-

1 . Voir la notice biographique placée par MM. Lock et Couly d'Aragon au commencement de leur recueil.

tendre plus longtemps. L'homme qui a fondé de si nobles récompenses doit obtenir toutes celles qu'on peut lui décerner, et rillustre compagnie, comblée de ses dons, se félicitera de donner, par ce témoignage désirable de sa reconnaissance, l'exemple d'une des belles vertus qu*elle a Thonneurde couronner.

(Journal des Débats j 15 avril 1858.)

DU SENTIMENT DE LA NATURE ET DE L* AMOUR DES CHAMPS. — DE LA VILLÉGIATURE. — LA BELLE SAISON A LA CAM- PAGNE , PAR M. l'abbé BAUTAIN.

Le jour où Jean-Jacques a décrit la petite maison blanche aux contrevents verts qu'il se proposait de bâtir à la campagne, sur le penchant d'une colline ombragée , il ne s*est pas douté qu'il allait faire une révolution dans la vie privée de la France. Jadis, lorsque la campagne c'était un château et un parc, les grands seigneurs et les fermiers généraux étaient seuls assez riches pour pouvoir aimer les champs. Aujourd'hui que nous sommes revenus au vrai amour de la nature, tout citadin, dès qu'arrive le mois de mai, voit passer devant ses yeux l'image de la maison blanche. Il ne peut plus vivre enfermé dans Paris, il n'y respire plus, il a soif de partir. C'est à se demander si les champs suffiront pour contenir, en été , les émigrants des villes ; car la villégiature est passée dans les mœurs. Dans un mois, deux au plus, ce qu'on appelle tout Paris aura quitté Paris, et puis de proche en proche le mouvement se propage, et à la fin de juin toute la France a pris la clef des champs. U n'est pas de chef*lieu qui ne se croie une capitale, ni de bourg

qui ne se prenne pour un chef-lieu, et dont les citoyens n'aient besoin d'un hameau pour s'y trouver à la campagne. Vous qui êtes Parisien , vous vous établissez rustiquement à Saint-Gloud, dans la belle saison. L'habitant de Saint- Cloud, qui s'y croit à la ville, s'en va en Normandie, dans un petit village, où il a une ferme et un bouquet de bois; le maire de l'endroit va à deux lieues de là , dans un dos de pommiers, où il a une cabane. Le phis petit village est toujours le Paris de quelqu'un et le Saint-Gloud d'un autre.

Les esprits réfléchis, qui aiment à se rendre compte du changement des mœurs, ont recherché les causes de ce progrès moderne de la villégiature. Les uns, les moralistes , le prennent pour un indice d'une amélioration morale dans le peuple français, par cette raison proverbiale qu'on aime d'autant plus et l'aurore et les champs et la belle nature, qu'on est plus vertueux. Les autres, plus positifs, l'expliquent tout simplement parles chemins de fer; on est plus aisément tenté de quitter son chez soi quand on fait dix lieues par heure, que du temps où Mme de Sévigné, partant de Paris le 18 mai 1671 , arrivait aux Rochers juste huit jours après, en faisant dix lieues par jour. D'autres font observer que le progrès du luxe , qui rend plus nécessaire l'art des économies , n'est pas indifférent au progrès des goûts champêtres. Le semestre de ville, de plus en plus diargé, a besoin du semestre léger de la campagne qui sauve l'équilibre du budget domestique ; procédé financier connu depuis bien longtemps :

Ce sont raîsons fort pertinentes

D'être aux champs pour doubler ses rentes,

écrivait Lenet à Mme de Sévigné qui laissait sa cassette épuisée à Paris se refaire en Bretagne. A toutes ces raisons d<»inéespar les habiles, j'en ajouterai deu^ autres ^ qoi

ne sont pas moins vraies : une raison littéraire, une raison politique.

G*est la littérature qui a réveillé en France le sentiment de la nature, assoupi depuis bien longtemps. U s'est rencontré de grands écrivains qui, au lieu de regarder la nature dans les livres composés avant eux et de la peindre sur des copies, Tont contemplée face à face, dans sa beauté originale, et nous ont montré un vrai ciel, de vraies eaux, de vraies forêts, de vraies prairies, à la place des décors dont un art convenu étalait le vernis de plus en plus fané. Puis la littérature a peuplé peu à peu son nouveau domaine : elle venait de retrouver le paysage; elle y a introduit toutes sortes d'animaux autrefois dédaignés par la pruderie du bel esprit, et qu'une plume bienséante eût rougi de nommer. La description moderne, plus hardie et plus vraie , les a réhabilités les uns après les autres ; les vaches et les bœufs ont reparu avec honneur dans les grands pâturages; on leur a même prêté des airs de philosophes , des postures pensives , dont ces excellentes bétes peuvent très-bien se passer. Les canards à leur tour se sont trouvés à la mode et se Jouent à l'envi, dans tous les romans, dans toutes les idylles, sur une mare éclairée d'un rayon de soleil. Le quadrupède même jusqu'ici réputé l'un des moins pittoresques, celui que gardent Eumée dans Homère et l'enfant prodigue dans l'Écriture sainte , est en train de devenir un des ornements préférés du paysage moderne, et notre ami M. Taine a fait des petits cochons roses des Pyrénées une peinture si frétillante, que les voilà classés parmi les animaux tout à fait littéraires : à telles enseignes qu'il y a trois jours à peine un récent ecclésiastique, H. Roux-La vergne, autrefois grand admirateur de ce bon H. Harat et de ce bon H. de Robespierre, maintenant grand ami de M. de Gassagnac, de M. Veuillot et du principe d'autorité , a comparé familièrement aux épicuriens à quatre pattes, décrits par M. Taine, les rédac-

teurs du Journal des Débats. — Mais, ne l'oublions pas, cette vogue nouvelle des arbres , du gazon , des bètes de bassecour et des choses rustiques , c'est un effet des lettres ; nous autres Français , nous sommes avant tout , comme disait Fourier, de purs civilisés; des hommes de salon, et non des hommes des champs, et, quand nous revenons à la simple nature , c'est par les sentiers poétiques de la littérature et des arts, et il faut que la muse nous mène par la main. Une fois les beaux esprits entrés dans cette voie> tout le reste veut suivre , par imitation et par vanité. La nature devient de bonne compagnie; c'est, sinon une vertu, du moins une distinction, de s'éprendre des champs. On crain* drait de passer pour un indifférent aux belles habitudes , pour une flme grossière et fermée aux pures délices, si l'on ne semblait pris d'une douce langueur en parlant du sainfoin , de l'odeur des étables et des troupeaux bêlants ; et il faut à un galant homme moins de courage pour affronter les balles de l'ennemi que pour avouer franchement , dans un cercle de femmes , qu'il aime mieux Paris que les champs, les jets d'eau des Tuileries et le bois de Boulogne que les cascades et les forêts, et le lustre de l'Opéra que le soleil levant. Ce sont là les effets de la littérature.

Voici ceux de la politique. Chez les peuples modernes , a dit Chateaubriand, la politique influe jusque sur les sentiments que la nature inspire. L'amour de la campagne n'est jamais plus profond et ne trouve jamais pour s'exprimer d'accents plus émus que dans les temps de crise, d'alarmes publiques, de déchirements , de guerre. Ce qui donne aux beaux vers de Lacrhct sur la paix et la majesté riante de la nature une incomparable beauté, c'est la mélancolie de ce génie sublime, en face du contraste de l'univers physique , réglé par des lois immuables, et de la société humaine, troublée par d'éternelles révolutions. Ce sont les bruits lointains de la guerre civile qui retentissent dans son cœur,

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