‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 58 sur 85 · André Cbénier, p · texte numérisé non relu

André Cbénier, p

on a vu six mois , dans une grande capitale y se tisser la trame de l'histoire contemporaine , qui n'est pas toujours filée d'or et de soie , qu'il est doux d'aller voir les arbres bourgeonner et déplier leurs feuilles, de placer entre soi et le monde des faits un rideau de verdure , et, sous Tombre paisible 9 d'oublier et d'attendre I Si je cherchais un type achevé du véritable amant de la campagne, de celui qui la sent et qui l'aime le mieux , je ne le prendrais ni parmi les poètes, plongés dans la contemplation des merveilles de l'univers « ni parmi les phibsophes, abîmés dans l'étude d'eux-mêmes et de Dieu ; je ne le demanderais pas à l'heu* reuse jeunesse, ni même aux amoureux : quand ils errent dans les bois , par les sentiers secrets, ou le long des charmilles ^ ou sur l'herbe des prés, ce n'est pas la forêt, ce n'est pas la prairie qu'ils aiment, c'est leur amour; la na^ ture, pour eux, ce n'est pas la nature ; c'est le cadre où l'image chérie leur sourit plus charmante. L'homme qui aime la nature d'un amour achevé , c'est le sage d'un Age mûr, qui a beaucoup vécu de la vie des idées, qui a vu succomber celles qu'il aimait le plus, et qui demande au silence d'une campagne solitaire l'oubli des maux amers de la société. C'est Gicéron, à Tusculum, plaignant Rome asservie, et comparant son déclin orageux au soleil qu'il voit à l'horizon se coucher lentement dans un lit de nuages. cEn nos tempe, écrivait ce grand homme, les hommes nous ont appris à leur préférer les choses et la nature. >• Mot triste, mais bien vrai 1

Chacun de nous aujourd'hui veut avoir son Tusculum. Mais il est plus aisé d'aller à la campagne que de savoir y vivre la moitié de l'année et y bien passer le temps. Le plus souvent on emporte avec soi, par le chemin de fer, ses habitudes, son luxe, ses plaisirs, son oisiveté, et quand on les a bien installés, à dix lieues de Paris, on se croit campagnard. La vraie villégiaturai ce n'est pas seulement un

changement de domicile, ce doit être à un certain degré un changement de vie. Se faire une vie rustique, agréable et réglée , c'est un art difficile, ignoré de la société polie autant que du vulgaire. M. l'abbé Bautain veut bien nous renseigner. Il vient de composer un petit livre intitulé : la Belb Saison à la campagne , un manuel véritable de la villégiature, sous la forme de lettres. Eugène de..., le personnage fictif à qui ces lettres sont adressées, est un jeune homme bien né, religieux, plein de bons sentiments, un excellent héros pour un livre de ce genre, sauf un petit défaut : c*est qu'il a une fortune trop au-dessus de la moyenne, et que sa villa ressemble trop à un château. Pour pouvoir profiter de tous les bons avis que donne M. Bautain, il ne faut pas avoir une simple maisonnette avec un rond de gazon entouré de rosiers , mais au moins un joli pavillon à un ou deux étages , avec un beau jardin et toutes les ressources d'une large hospitalité. J'aimerais mieux qu'Eugène^ ne fût ni un châtelain ni un fils de famille , mais un petit rentier, établi à mi-côte entre la richesse et la pauvreté. Heureusement il reste encore dans le livre abondant de H. Bautain beaucoup de bonnes idées dont on peut tirer parti dans les plus humbles fortunes. Je voudrais en passer quelques-unes en revue.

Régler l'emploi de son temps en s'écartant le moins possible du plan qu'on s*est tracé; se lever de bonne heure; méditer, lire, écrire pendant la matinée ; déjeuner frugalement, se promener, recevoir ou faire quelques visites; le soir, après un dtner sobre comme le déjeuner, converser au salon , se livrer à quelques jeux permis et ne pas veiller tard , voilàles premiers préceptes de H. Bautain ; et dans ces termes généraux, son programme est satisfaisant; il s^a adopté à runanimité. Hais quelques difficultés viendront, on le prévoit, quand il s'agira d'en interpréter les articles. Prenons quelques exemples. Lire, c'est à merveille. Que

lire, s'il vous plaît? Des Revues? des journaux? C'est ce qu'on lit le plus dans les loisirs de la campagne. M. Bautain là-dessus n'entend pas raillerie. Il n'aime pas les Revues, encore moins les journaux. J'ai noté dans son livre une série de passages où il témoigne pour les journaux et les journalistes les sentiments les moins affectueux ^ «Les jopmaux et les Revues ont g&té le style et la lecture. Les écrivains se mettentà faire des pages le plus vite possible et le plus qu'ils peuvent, parce qu'ils sont payés à la ligne et à la lettre, et les lecteurs, ne prenant pas au sérieux ces œuvres mercenaires, y cherchent la nouveauté, l'amusement plus que l'instruction , et lisent ces pages aussi légèrement qu'elles ont été faites. > Mercenaires, c'est bientôt dit. Est- on un mercenaire pour tirer de sa plume un proflt légitime? H. l'abbé Bautain a-t-il offert son volume à la maison Hachette en pur don d'amitié? Je ne le pense pas , et je souhaite de bon cœur qu'il l'ait vendu fort cher, et qu'il en vende encore une seconde édition, et même une troisième, sans compter le droit de traduction en pays étranger, et que du riche produit de ces ventes multiples dans l'univers entier il s'achète un château où il pratiquera l'art que son livre enseigne, et donnera l'exemple à cdté du précepte. Si cet humble article, par des louanges sincères, pouvait contribuer au succès du volume et à l'acquisition de la villa future, je répéterais bien haut, à chaque ligne, à chaque mot, que ce livre est charmant, ainsi que je le pense, et chaque ligne, chaque mot, devenant productifs pour M. l'abbé Bautain, aussi bien que pour moi, j'oserais espérer qu'il serait plus clément aux pauvres journalistes et ne leur reprocherait plus de vendre leurs syllabes. En attendant, laissons M. Bautain médire tout à son aise, dans ses lettres à Eugène, des livres et des journaux, et le docile

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