Voir p. 12, 31,91,102, etc
Eugène se désabonner, s'il lui plaît, à la Aatnie des Dmm Mandes et au Journal des Diba$s. H. Bautain d'ailleurs yales lui remplacer fort avantageusement.
Dans la bibliothèque choisie qu'il forme pour Eugène, il met au premier rang les Pères de l'Église, et les apologistes, et les grands philosophes, et les grands publicistes, et les grands historiens, et même les économistes, quoiqu'il les estime peu et définisse leurs ceuTres « une basse littérature qui fait plus de bruit que de besogne. » Ce choix est exemplaire , mais il ne sufist pas. Il est assez nombreux : à la campagne, quelques volumes suffisent, ceux qu'on relit toujours; et si nous étions seuls, M. Bautain et moi, comme deux ermites, au fond de quelque fraîche vallée, ce nous serait assez d'un rayon unique où viendraient se ranger saint Augustin, saint Thomas et Bossuet pour lui; pour moi, Virgile, Horace, La Bruyère, La Fontaine, et l'Évangile pour tous les deux. Mais tout nombreux qu'il est, ce choix n'est pas assez varié. Dans le château d'Eugène , il y a des hommes du monde, des femmes, des jeunes gens, et os public Mvole, habitué aux légers aliments des Revues, des journaux, trouvera trop pesante la solide substance des Pères de l'Église , des philosophes et des économistes. Je demande qu'Eugène, en mattre de maison attentif aux be^ soins de ses hôtes, leur ménage un rayon spécial pour leur usage, le rayon des mondains. Qu*on ne s'darme pas : je n'y veux rien de profane; n'y admettons que des auteurs chrétiens, mais des chrétiens aimables, qui sachent se dérider et tourner agréablement la fiction au profit de la morale et de la foi , quelques petits romans honnêtes et pieux, par exemple, puisque M. Bautain n'a pas pour les romans la même antipathie que pour les gazettes. Je ne proposerai pas un livre de ce genre, autrefois célèbre, aujourd'hui peu connu, le Télémaque^ de M. l'archevêque de Cambrai. Il y a dans ce volume des aventures d'amour
païennes et mythologiques et des vues politiques dont il faut se défier, et puis M. de Cambrai n'était pas orthodoxe. Mais je réclame une place pour un ouvrage exquis d'un catholique plus exact que M. de Cambrai » pour un livre d'où distille avec l'ambroisie du beau langage le nectar de la plus pure doctrine, pour le roman de l'Honnête femme de M. Louis Yeuilloty rédacteur du Réveil^ si justement vanté , tout récemment encore, par un auteur chrétien , M. de Cassagnac , rédacteur du RévûU. Pour prouver à mes hâtes que l'éloge vient de haut, et que M. de Cassagnac est un excellent juge, je mettrais à côté son fameux commentaire sur le style de Racine, où il prouve doctement que le poète à!Athalie ne sait pas la grammaire et parle un dialecte qui n'est pas le français. Enfin je compléterais ce rayon des beaux esprits honnêtes par quelques œuvres choisies de H.Barbey, troisième auteur chrétien, rédacteur du Réveil. Je n'aurais garde surtout d'oublier la nouvelle édition, revue et expurgée, mais encore si jolie, de la YieiUe Mattresse. Je supplie ce bon Eugène d'avoir égard à ma réclamation , dictée par le désir sincère d'amuser tout ensemble et d'édifier sa maison, et je passe à un autre point, satisfait de penser qu'après de tels cadeaux personne parmi ses hôtes ne regrettera plus les bavards mercenaires de la Revue des Deux Mondes^ du Journal des Débats^ etc., etc.
M. l'abbé Bautain veut aussi, je l'ai dit, qu'on écrive chaque jour pendant une heure ou deux. Hais que peut-on écrire chaque jour à la campagne, quand on né fait pas de livres , ni de pièces de théâtre, ni d'articles de journaux, ni de petits vers pour les dames? H. Bautain conseille les notes , les analyses , les extraits des ouvrages qu'on a lus , et il a bien raison, rien n'est plus profitable. Il souhaite même qu'on écrive l'histoire de sa journée. Je n'y vois pas de mal, si l'auteur, cruel qu'il soit, de ces éphémérides, est un esprit candide, ennemi naturel de tout mé-
chant propos, et s*il rédige chaque soir des pages comme celle-ci :
« Sept heures du matin. — Je me suis levé, j'ai ouvert ma fenêtre et regardé le temps. Il pleuvait. J'ai pris un livre : la Belle Saison à la campagm^ par M. l'abbé Bautain. Je l'ai lu en trois heures avec un plaisir infini, et me suis promis de suivre de point en point tous les conseils qu'il donne.
c Dix heures. — J'ai reçu mon journal et j'ai écrit bien vite à Paris pour me désabonner : tous ces petits messieurs des feuilles quotidiennes qui écrivent à la ligne pour gagner de l'argent me gâteraient mon style, comme dit l'abbé Bautain.
« Onze heures. — J'ai déjeuné brièvement, sobrement (des œufs frais et du thé), en prenant bien garde de « m'ani- « maliser, » selon le précepte de l'abbé Bautain, et j'ai causé à table avec quelque agrément , pour faire déjeuner mon esprit en même temps que ma béte.
« Midi. — J'ai refusé d'aller à la chasse, la chasse n'étant pas digne d'un homme < qui a un esprit pour penser et « une volonté pour bien faire , » comme parle si bien l'abbé Bautain , et j'ai été m'asseoir dans la bibliothèque. J'ai commencé à lire un roman qui m'est tombé sous la maiilTfflofinête femme , de Louis Yeuillot. Je ne connaissais pas encore cet auteur. Il a beaucoup de gaieté, même il est un peu vif; et comme je ne montrerai jamais ce journal à personne, selon la recommandation de M. Bautain,jepuis bien avouer que ce M. Yeuillot m'a l'air, dans son roman, d'un joyeux compagnon. Mais tout est pur aux purs : Omnia munda mundis^ et il faut que celui-là soit un vrai séraphin pour qu'on puisse lui passer certaines jovialités qui dans une bouche voltairienne paraîtraient moins virginales. Je veux faire un extrait de l'Honnête femme^ pour complaire à l'abbé Bautain. »
(Suit, en manière d'extrait, la^ne mémorable où LucUe,
rhonnéte femme, épouse de Gléante, fonctionnaire libre penseur, mais éprise de Yalère, jeune député chrétien, déclare sa flamme à Yalère et lui offre le sacrifice de son honneur aux pieds d'un crucifix, comme pour donner à l'adultère la saveur du sacrilège. Gléante, le mari, arrive au bon moment pour raffermir à coups de cravache la vertu de Lucile.) ^
c Deux heures. — Promenade dans le bois avec le curé du village et un journaliste de Paris, ami de la maison. Le curé est un homme simple et sensé. Je lui ai parlé d'un article de journal sur les prédicateurs de Paris, qui a scandalisé quelques personnes dévotes. Il m'a dit l'avoir lu sans aucune indignation, et m*a recommandé un chapitre des Caractères^ où La Bruyère a dit aux prêcheurs de son siècle de bien plus rudes vérités , sans que les femmes de ce temps, qui n'était pas un temps de pseudochristianisme, criassent : Vade rétro! et fissent des signes de croix. Le journaliste m'a paru un homme plus consciencieux que ne sont ces gens-là, suivant l'abbé Bautain. Je lui ai demandé s'il lisait d'ordinaire les livres dont il rend compte; il m'a répondu : c Oui,» et s'il comptait les lignes de ses articles; il m'a' répondu : « Non. » U doit parler du livre de l'abbé Bautain , dont il fait un grand cas. J'ai envie de récrire pour me réabonner.
« De cinq heures à huit heures. — Je me suis habillé avec simplicité : l'abbé Bautain n'aime pas les toilettes recherchées. — J'ai dtné avec réserve, par défiance de la béte. Aprèsdîner, j'ai refusé, à regret, de fumer un excellent cigare : l'abbé Bautain affirme que c'est le cigare qui nous a fait c descendre au niveau des Allemands. »
c De huit à dix heures. — Joué aux petits jeux avec ces demoiselles. On avait proposé d'apprendre une comédie ; mais j'ai vite objecté , avec l'abbé Bautain , qu'il y a de l'amour dans toutes les comédies, qu'en jouant la passion
on s'expose à la sentir, et qu'on ne vient pas à la campagne pour déranger volontairement l'équilibre de son âme. Les jeunes filles ont eu l'air de se moquer de moi, mais les personnes âgées m'ont toutes donné raison. On a fait un tour de valse , une charade en action et deux tableaux vivants, toutes choses permises par M. l'abbé Bautain.
« — Dix heures. C'est l'heure où l'abbé Bautain veut qu'on sonne le couvre-feu. J'ai laissé tout le monde au salon, je suis rentré chez moi etj'ai écrit ce journal. J'ai jeté bas mon oreiller, l'abbé Bautain trouvant que les oreillers nous échauffent le cerveau, et j'allais achever l'histoire de Pflonnito femme , quand je me suis souvenu qu'une lecture de roman le soir, dans un bon lit, et surtout d'un roman folâtre, c'est, dit l'abbé Bautain, « de l'huile jetée sur le feu de la « concupiscence. > Téteins donc ma bougie, je bâille, étends les bras, ferme l'œil et.... bonsoir. »
Si tous les comptes rendus de chaque journée passée à la campagne ressemblent à celui-ci , c'est un très bon con* seil que nous donne l'auteur d'écrire notre journal. Mais ne craint-il pas qu'au lieu de ne parler que de soi , et d'inscrire heure par heure l'histoire de sa conscience, pour se perfectionner soi-même moralement, on ne s'amuse bientôt à ne parler que des autres et à s'entretenir de leurs imperfections? Ne craint-il pas que cet innocent journal ne devienne la soupape par où s'échappera la malice intérieure, le trou mystérieux que tous tant que nous sommes , vrais barbiers de Midas , nous voudrons nous creuser pour dénoncer à l'aise les défauts du prochain? Il est vrai qu'on abuse de tout, même des meilleures choses, et que, selon le proverbe, abusm non tollit usum. Adoptons le projet du journal de campagne, sous la condition d'avoir de la candeur et de n'y pas écrire les Mémoires de nos amis.
Maintenant j'avais dessein d'argumenter un peu contre M. l'abbé Bautain pour défendre la chasse, le cigare et les
Allemands. Je voulais lui reprocher aussi de défendre la comédie, en permettant la danse, les tableaux vivants et les charades en action. J*aime mieux le remercier de permettre tout cela en défendant la comédie. Plus il se pique de sévérité , plus on doit lui savoir gré des concessions qu'il accorde, aux dépens de la logique, au profit de la liberté. J*ai assez indiqué la part de la critique : il est temps de louer les mérites d'un livre agréable et solide, et surtout cet esprit tolérant et libéral qui s'y joint avec grâce au sentiment profond des plus sérieux devoirs delà morale chrétienne. A la ville comme à la campagne, on lira M. Bautain ; on se pénétrera de ces sages leçons qui promettent aux loisirs de la vie aisée un emploi utile et doux; on applaudira à ces pages généreuses sur la détresse des curés de village, en regrettant un peu que H. Bautain ne soit pas toujours tendre pour les instituteurs, si dignes, eux Qussi, d'être soutenus et plaints. On discutera ses vues , au moins neuves et spécieuses, sur les inconvénients des ouvroirs et de l'éducation donnée aux filles pauvres ; on goûtera ses vives descriptions de la nature, et ce style élégant, ingénieux, piquant, d'où je voudrais seulement bannir les termes trop abstraits, les comparaisons scientifiques et les néologismes , dont une plume si habile n'a jamais besoin. Enfin tous ses lecteurs (même les journalistes, qui n'ont pas de rancune) rendront grâce à M. Bautain de leur avoir appris à jouir de la campagne, à tn savouftip les plaisirs avec fruit et méthode , à y passer utilement pour les autres et pour eux-mêmes la moitié de l'année, là moitié de
la vie.
(Journal des DébaU\ ft^Tril 1858.)
VOYAGES LITTÉRAIRES SUR LES QUAIS DE PARIS» par M. de Fontaine de Resbecq.
LES QUAIS, LEURS ZONES DIVERSES, CE QU*ON Y VOIT ET CB qu'on y entend.
Il faut savoir se contenter de peu : c'est l'avis de H. de Fontaine et de bien d'autres sages. Si l'on ne peut pas prendre les chemins de fer, les bateaux à vapeur ou les chaises de poste* et parcourir la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, comme les heureux du monde, dans la belle saison, on fait le tour des quais, à pied, en se promenant, et c'est encore un fort joli voyage. Quand je parle de quais, je n'entends pas ici, comme les ingénieurs, toutes les grandes chaussées qui courent sur l'une et l'autre rive de la Seine, depuis Grenelle jusqu'à Bercy. Ce que j'appelle les quais, ce sont les parapets où y il a des livres : ils commencent au pont de la Concorde et finissent au Petit-Pont, le dernier pont littéraire de Paris. Au delà s'étendent les steppes de la Tournelle et du quartier Saint-Bernard. M. de Fontaine, qui a soigneusement étudié les lieux et en a dressé la carte topographique, nous apprend qu'on y compte mille boites environ, contenant chacune soixante-dix à quatre-vingts volumes, et formant bout à bout un kilomètre et demi de littérature. C'est de quoi satisfaire ceux qui savent voyager. Je voyagerai donc et je prendrai volontiers M. de Fontaine pour guide. S'S n*a pas encore toute la science de son état, il en a tout l'amour. Une part de sa vie s'écoule le long des quais, dans un paisible cours, comme celui de la rivière. Chaque jour il chemine, plongeant l'œil et la main dans les bottes ouvertes, causant familièrement avec les mar-
chands, et surveillant sous cape les amateurs rivaux, en quête comme lui des belles occasions. Il a su se créer une passion innocente, comme il en faut une à Tâge mûr. Quoi de plus désirable que celle des vieux livres? non des rares et des coûteux : celle-là, c'est le privilège des riches et des enriciiis ; encore n'est-elle souvent qu'une passion factice et toute de vanité, une manière de donner aux millions un air intellectuel. Les faux bibliophiles, race nombreuse dans les temps de rapides fortunes ! Sur l'armoire sculptée où ils enferment leurs livres, j'inscrirais volontiers la devise proposée par M. d'Argenson pour la bibliothèque d'un fer* mier général : MuUi vocatif pauci lecti; beaucoup d'appelés et peu de lus. Mais l'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose, et qu'on revendrait pour rien, si on les revendait, voilà la vraie paspsion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul ni l'affectation , où le cœur seul a part, et qui prête un charme honnête aux dernières années de la vie. Elle ne compromet pas la fortune des familles; elle n'allume pas le feu des discordes domestiques. Que dis-je? une femme prudente, qui voudrait protéger son mari contre le danger des loisirs, lui devrait inspirer ce goût simple et moral qui préserve du découragement, de l'ennui, des [dépenses, des écarts au dehors,.des qu«relles au dedans, et qui se rattache à tous les bons sentiments de l'âme. G*esl un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine. C'est un bon sentiment que cette vénération pour des muets témoins des k^es écoulés, pour ces livres d'autrefois qui ont connu nos pères, qui ont été peutpêtre leurs amis, leurs confidents, qui peut-être les ont fait sourire et pleurer^ Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes. Admirable passion, qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu 1 Aussi comme il est doux
de s'y abandooner ! qu'il est doux de partir le matin du logis, comme pour une conquête! et qu'il l'est plus encore d'y rentrer, tout chargé de dépouilles opimes I On raconte son bonheur, qu'on appelle son adresse; on compte ses prisonniers avec un air vainqueur ; on les range un par un sur de modestes rayons :
Us ne dormiront pas sous de riches lambris ;
mais ils seront aimés, choyés et dorlotés, malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie; et seul, au milieu d'eux, la porte une fois bien dose, on se dit comme Heinsius : « kl, je suis heureux. Tai chassé loin de moi la paresse, l'ambition, l'ignorance et la tristesse, et, devenu l'ami des grands hommes dont voici les reliques, je prends en pitié les puissiants de la terre, qui ne connaissent pas ces pures félicités. >
Il est sept heures : je pars. C'est l'heure où les marchands exposent sur les quais les livres achetés la veille dans les ventes, ce qu'ils nomment la nouveauté; c'est l'heure où les habiles parmi les amateurs viennent passer leur revue et enlever la fleur de l'étalage. Je mets la dernière main à mon costume de voyage : c'est un point important, fort recommandé par M. de Fontaine. Les bouquinistes des quais sont les plus fins matois des négociants de Paris. D'un coup d'œil ils jugent sur l'habit de la bourse d'un homme, et le prix de leurs livres dépend de la mise du client. Si c'est un beau monsieur, il les surfont d'un tiers. J'ai pris une toi* lette de demi-fortune, et me voilà en route. J'irai du Petit- Pont au pont dala Concorde. U est bien entendu que je ne m'occuperai pas des boutiques des quais; ce sont des rezde-chaussée comme on en voit partout; les livres qui les habitent ressemblent à des bourgeois qui mènent une vie rangée, monotone et banale. Mais ce qui m'intéresse, ce quia un aspect vraiment original, ce sont ces boites deboiSt
ces magasins mobiles, qui sont comme les tentes d'une tribu nomade, et dont les habitants vivent au jour le jour sous la voûte des deux, à la pluie, au soleil, comme des bohémiens. Sur le quai Saint-Michel, aux dernières limites de la littérature et de la civilisation, ils ont un air de misère qui fait peine aux bons cœurs : les bottes vermoulues s'effondrent sous leur poids; partout des couvertures sordides, des papiers d'une couleur indéfinissable ; pas un ouvrage complet; des tomes isolés, comme des orphelins tombés dans la détresse; pas un volume intact; des pages maculées, lacérées, arrachées. Tous les abandonnés sont là, tous les infirmes, tous les pauvres honteux : on dirait la cour des Miracles et la Grande-Truanderie des livres pari^ siens. Quelquefois, en fouillant dans ces profondes ruines» on se rencontre enfacede quelque grand débris, qui dans sa solitude parait plus grand encore. Je trouve, sous un amas de brochures dépecées, un ancien exemplaire d'une pièc<^ de Molière : le Festin de Pierre. En quel état, grand Dieu I Des actes entiers détruits, et le reste en lambeaux 1 Deux scènes survivent seules dans leur intégrité : l'une, c'est la scène du pauvre ; je viens de la relire. On la trouve trop hardie: elle est hardie, hélas ! comme la vérité. C'est une scène éternelle, et qui se joue en ce monde sur bien d'autres théâtres qu'au Théâtre-Français. Transportez-la, par exemple, de 4a religion dans la politique : que de don Juans d'État ont offert à de pauvres diables des places, des honneurs, pour qu'ils renient leur foi et déchirent leurs drapeaux ! Il y en a eu toujours, toigours il y en aura pour offrir le marché. Ce qu'on trouve moins souvent, c'est le pauvre honnête homme qui ne soit pas à vendre, et réponde à don Juan, comme dans Molière : « J'aimerais mieux mourir de faim ! » De même pour l'autre scène, celle de don Juan se faisant dévot ; c'est vrai dans tous les siècles : € Combien crois^tu que j'en connaisse qui^par ce strata"*
gème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, oni la permission d'être les plus méchants hommes du monde.... C'est là le vrai moyen de feire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui , jugerai mal de tout le monde et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je me ferai le vengeur des intérêts du ciel, et sous ce prétexte commode je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. »
Le temps, qui a de l'esprit et qui sait ce qu'il fait, avait laissé debout cette page vengeresse ; et, seule ainsi vivante sur les ruines d'un chef-d'œuvre, elle semblait rayonner d'une souveraine beauté.
En poursuivant ma route, j'ai traversé une région de basse littérature, toute peuplée d'almanachs, d'histoires de bandits et de livres magiques. Les ombres de Cartouche, de Mandrin, de Lacenaire, voltigeaient sur ma tête, avec celle de Nostradamus et le chanoine de Liège. Enfin j'ai dépassé le quai des Augustins; j'arrive au quai Conti, et, près du pont des Arts, j'entre dans une zone plus brillante, que l'on pourrait nommer la zone académique. On sent que l'on approche du palais de l'Institut : leslivres sontd'un plus beau choix, d'une tenue plus décente ; les boites où ils s'abritent ne sont plus des masures, mais de petites maisons proprettes et solides, avec des toits de zinc qui reluisent au soleil. Les marchands eux-mêmes ont un air plus lettré et parais-
sent comprendre toute la dignité de leur profession. J*en ai abordé un d'une figure affable, et lui ai demandé pourquoi il n'avait guère que des livres classiques. < Ce sont les seuls bons, m'a-t-il répondu gravement. — Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on ne fait plus rien qui vaille et que les morts seuls sont gens d'esprit ?— Monsieur, reprit-il, j'ai beaucoup connu feu M. Royer-GoUard : il m'honorait de ses bontés, et tous les jeudis, après la séance de l'Académie française, il s'arrêtait ici pour m'acheter des livres et causer avec moi. Un jour où il vit mon étalage plein d'ouvrages nouveaux : c'était il y a une trentaine d'années, quand les auteurs classiques étaient invendables, et quand on s'arrachait les jeunes romantiques qui les démolissaient : « Mon brave homme, « me dit-il, écoulez cela bien vite et n'y revenez pas : cela « n'a plus de valeur, vous vous ruineriez. Achetez des clas- « siques : d'ici à quelque temps ils seront hors de prix. » J'ai fait ce qu'il disait, et savez-vous, monsieur, ce qui est advenu? Les vieux livres qui étaient dans ma boîte à 2 sous, je les ai vus monter dans les boites à 10, à 15 et à 25 ; les voilà aujourd'hui dans la boite à 2 fr. Les romantiques, logés dans la boite à 2 fr., je les ai vus descendre étage par étage; il y en a maintenant dans la botte à 2 sous. Allez, ajouta-t-il d'un air de philosophe, c'est une chose bien curieuse d'observer dans mes boîtes ce chassezcroisez des vivants qui s'en vont et des morts qui reviennent. Je pourrais vous en dire bien long sur ce sujet. H y a des écrivains de ce temps-ci, je dis des plus qualifiés, que je suis du coin de l'œil, et je les vois qui filent un bien mauvais coton. S'ils se voyaient eux-mêmes, ça leur ferait pitié. Je dois dire, pour être juste, qu*il y en a aussi, même parmi les vivants, qui sont en bon chemin ; je m'aperçois bien vite des préférences du public : mes boîtes ne me trompent pas, c'est le vrai thermomètre des réputations. Quand je vois un auteur grimper tout doucement de 50 cennr 29
times en 50 centimes, je lui dis : «Mon ami, te Toilà sur la « route de TAcadémie, et quand il est entré dans la botte à « 2 francs, c*est comme s'il était nommé un des quarante; « il est sûr de son fait, et il ne risque pas de de présenter « douze fois avant d'être reçu, comme ce pauvre nK)n8ieur « dont j'ai là l'autographe. « A ces mots il me montra on exemplaire bien propre d'une ancienne comédie, te PAttosophs sans le savoir. A la tête du volume, quelque amateur de livres avait fait relier la lettre que voici, écrite tout entière de la main de l'auteur. Gonmie elle est inédite, je m'aocorde le plaisir de la publier, pour l'encouragement des gens de lettres qui rêvent la nuit de l'Académie firançaise.
A M. de MarmonUlf secrétaire perpétuel
« Monsieur,
a J'ay eu rhonneur de me présenter chez vous, mon nom seul vous en diroit le motif. Voicy la douzième fois que je vous prie de m'être favorable. Les liens qui vous attachent à M. râbbé Morellet ne m'ont pas permis de me tromper sur ce que vous deviez faire à la dernière nomination ; mais puis-je à présent espérer votre suffrage?
c On m'a dit que M. Guibert étoit celui dont la concurrence devoit m'inquiéter. Si elle étoit appuyée d'un plus grand nombre d'années et de travaux littéraires, je me retirerois et je ferois pour lui ce que M. de Florian veut bien faire pour moi.
« Je vous prie, monsieur, de vouloir bien notifier mon vœu à l'Académie. Si cette douzième fois je n'ay pas le bonheur d'obtenir ses suffrages, ne devrai-je pas alors regarder son indifférence pour moi , comme un ordre qu'elle me donne de cesser mes importunités? J'obéirai, mais j'en aurai un vrai chagrin.
M Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, « Sedaine.
« Le 5 octobre 1785.) »
J'ai rapproché les dates : entre le 5 octobre 1785, et le
2 décembre 1765, jour de la représentation du Philosophe sans le savoir, il y a bien près de vingt ans. Sedaine , depuis vingt ans, avait fait son chef-d*œuvre; depuis vingt ans aussi il tentait les atteintes de cette maladie qu'un célèbre médecin, membre de Tlnstitut, a nommée en latin Vacademicus morbus , et qu'il a définie une crise mentale qui ^rend les gens d'esprit entre quarante et cinquante ans, et fait de grands ravages chez les mieux constitués. Il en est qui en meurent. Sedaine ne mourut pas de ses onze revers, mais on voit par sa lettre qu'il en souffrait au cœur et n'était pas aussi philosophe que le héros de sa comédie. Il ftit enfin admis à la douzième épreuve. Quel honneur pour la littérature française de ce temps-là, si riche en candidats d'élite, que l'Académie pût repousser onze fois un homme comme Sedaine ! Et quelle leçon de patience pour nos contemporains, qui ne sont pas tous des Sedaine, et qui se démoralisent quand ils frappent deux ou trois fois à la porte du temple sans qu'on vienne leur ouvrir !
En rêvant de la sorte , avec mon exemplaire de Sedaine sous mon bras (car je l'ai acheté bien vite sans marchander), j'allais du pont des Arts à celui des Saints-Pères. Dans ce court intervalle, j'ai compté, sans mentir, cinquante poètes français dont j'ignorais les noms ! On a dit que les Français n'ont pas la tête épique. Voici dix épopées dans l'espace de vingt pas. Et les poètes lyriques , et les élégiaques, et ceux qui s'intitulent « ciseleurs * de sonnets ! Us sont là par douzaines. Plus de cent millions de vers attendent un lecteur, malgré l'appât des titres fleuris et mélodieux. Oue de fleurs d'églantiers^ que de touffes de bleuets se fanent tous les jours au bord de la rivière ! Que de lyres dépensent d'inutiles accents qui se perdent dans l'air, emportés par le vent ! Sur l'un de ces recueils, je lis cet humble titre : les Chants de la cigale. Cigale, mon amie, qui chantez pour le plaisir de l'heure présente, sans souci du lendemain,
connaissez votre siècle : c*est le siècle des fourmis. On n*aime plus les chansons. Voyez, quand les cigales, après avoir chanté, durant Theureux été, les plus beaux chants du monde, s'aperçoivent, au déclin de la saison, que la bise est venue; quand elles viennent demander à la société des fourmis, que leur voix a charmée, quelques grains pour subsister jusqu'à la saison nouvelle, elles s'aperçoivent bien vite que les fourmis du siècle ne sont pas généreuses, c'est là leur moindre défaut. Craignez d'être poète, on ne lit plus de vers. Les vers meurent dans l'oubli ; c'est là le grand, le vrai supplice. Ovide se plaignait, il disait tristement : « 0 mon livre, tu iras sans moi dans la ville ! « Sine me, liber j ibis in urbem. Qu'Ovide était heureux ! du fond de sa retraite, sur la rive du Tanaïs, il le voyait, ce livre, tenu dans toutes les mains et lu par tous les yeux. Il entendait les lèvres de toutes les jeunes Romaines répéter après lui la plainte de l'exilé ; il écoutait l'écho des applaudissements; l'âme de la patrie habitait avec lui. Ce n'est pas là l'exil. Le véritable exil et le plus amer, c'est celui du poète qui, au milieu de la foule indifférente, contemple son pauvre livre, inconnu, délaissé, attendant chaque jour qu'un regard tombe sur lui, qu'une main bienveillante ouvre ses feuilles muettes et en fasse échapper les beaux vers prisonniers qui veulent, comme les oiseaux du ciel, s'envoler et chanter.
Toute réflexion faite, laissons-les dans leur cage. Rara avis in terris ; rares sont les bons vers, et les mauvais pourraient prendre la clef des champs. Je continue ma route le long du quai Voltaire et du quai d'Orsay, et, à mesure que j'avance vers le quartier des ministères et le palais du Corps législatif, il me semble que je vois commencer la zone politique : des rangées d'in-quarto , documents ofûciels , statistiques, rapports, comptes rendus de budgets, s'alignent sur le parapet comme de gros bataillons. J'ai feuilleté quel-
ques-uns de ces comptes de ménage, tenus par un grand peuple , et j'ai admiré les merveilles de Tarithmétique politique :
Cinq et quatre font douze; ôtez deux, reste quinze.
Plus loin, dans de grandes bottes, s'entassent à pleins bords des liasses de vieux journaux et de vieilles revues, des brochures, des pamphlets, des manifestes, des professions de foi, fragments éparpillés d'histoire contemporaine, débris d'opinions, ruines de consciences, épaves confondues de nos révolutions et de nos naufrages. Là gisent réunis comme dans la fosse commune les représentants de tous les partis : d'anciens conservateurs, qui ont varié parfois, pour conserver toujours ; d'anciens légitimistes convertis soudainement à la république; d'anciens républicains devenus monarchiques, et d'anciensjacobins travestis en absolutistes. En touchant de la main ces dépouilles funèbres des convictions mortes, je me rappelais Hamlet, dans le cimetière d'Elseneur, heurtant les ossements de ce pauvre Yorick, et je disais comme lui : < Je les ai connus, ces hommes, Horatio ; c'étaient de bons comédiens ! > Et je me suis mis à rire comme à la comédie, quoique j'eusse bien envie plutôt de Da'indigner. Mais l'heure n'est pas propice aux colères d'Alceste. Prenons tout doucement les hommes comme ils sont, dit le sage Philinte. Un autre sage, Montaigne, dit aussi : < La vertu, assignée aux affaires du monde, est une vertu à plusieurs plis, encoignures et coudes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine faiblesse. » S'il fallait se fâcher contre toutes les vertus qui font en ce temps-ci des plis et même des coudes, nous serions dans l'état du personnage de Swift, qui. Jeté par un naufrage dans Tile des Bossus, s'impatiente de ne pas rencontrer plus de personnes droites. Et puis, dans TÉcriture, Dieu lui-même pardonne aux cités mal famées, quand il s'y trouve un minimum de dix justes
kbk ÉTUDES UTTËRAJB^S ET MORALES.
par ville, et cela dans des villes ou il n'était pas question des vices politiques et des révolutioaa qui font de Thonnèteté un art si difficile. A plus forte raison, dans nos cités modernes et dans nos tristes siècles de tempêtes civiles , Dieu serait indulgent; il enrabattraitde ses conditions, et ne demanderait guère que la moitié du chiffre, cinq justes, tout au plus, pour épargner Paris, Or, il y a chez nous des justes par centaines, j*en suis persuadé. Il faut donc être doux et miséricordieux. Je voudrais seulement que les esprits errants qui, comme le soleil, entrent successivement dans les signes divers du zodiaque politique, flssent leur tour comme lui, avec calme et méthode, non par sauts et par bonds. Pour prendre une autre image , je voudrais qu'on se rappelât du moins la maxime de Boileau : le grand art, c*est Tart des transitions, et que Ton ménageât son passage d*une opinion à une autre décemment, correctement, comme tout bon classique, au lieu de procéder par enjambements brusques, comme les romantiques. Je souhaiterais surtout que, lorsque illuminé d'un rayon de la grâce, on s*élance du camp des vaincus daïis celui des vainqueurs, on se contentât d'y jouir des profits de la conversion, sans s'abandonner au zèle intolérant du prosélytisme. Ou si les néophytes veulent être des apôtres, qu'ils s'y prennent en douceur et par le raisonnement ; qu'ils nous prouvent, non pas seulement qu'il faut être indulgent &uz coudes de la vertu, mais que dans la politique, comme dans les arts du dessin, la ligne courbe est vraiment la ligne de beauté : qu'ils mettent dans nos mains un manuel de con-^ duite où seront justifiées par de bonnes raisons les évolua tions que nous jugeons fautives, par défaut de lumières ou de largeur d'esprit; qu'ils résument sous la forme d§ maximes brèves, substantielles et nettes, un formulaire complet de la conscience moderne. Nous sommes des gens simples, des hommes de bonne foi et de bonne volonté, et
fiTUDES UTTÉRAIRES ET MORAUIS. 455
noup ne deman4ons pas mieux que d'être convaincus. Comme je me tenais c§ langage conciliant, j*avise par hasard, sous un tas d'imprimés, une mince brochure. Les premières feuilles manquaient, et avec elles la date et le nom de Fauteur ; mais le titre, répété au haut de chaque page , affriande mes yeux : Théorie de Vambition. Dans une suite de chapitres, l'auteur établit comme autant d'axiomes adoptés aigourd'bui par tous les bons esprits que l'honneur, la bonne foi, la droiture, le respect des principes, ne sont pas en soi meilleurs que leurs contraires. Ce ne sont que des moyens, nullement obligatoires; on peut choisir ses voies, les droites ou les obliques, pourvu que l'on avance et qu'on atteigne le but. Ensuite l'auteur rappelle certaines vérités fondamentales qui sont comme des lanternes allumées sur la route, afin qu'on ne tombe pas dans les ornières de la morale commune, à savoir que les hommes sont des sots qui veulent être trompés et des marionnettes dont on doit tenir les fils, etc., etc. Puis viennent en leur lieu les maximes de conduite, les procédés d'action, qui sont comme les bâtons sur lesquels on s'appuie pour affermir ses pas et cheminer plus vite. Voici quelques-uns de ces conseils pratiques ; il convient de les méditer :
« Chafitre VI, s 5' — Il ne s'agit pas d'être modeste , mais d'être le premier.
•« S 5. — Se tenir à califourchon sur les deux partis opposés. Point de bannière, de peur de se couper en deux et de faire les seconds rôles.
« § 6.— Comme il y a chien et chat dans chaque secte , il faut être alternativement chien avec les chats et chat avec les chiens.
« Ghap. X, § 2.— Se faire le second de beaucoup de gens: le premier de tous les absents, et le second de tous les présents, etc. »
EnGn Tauteur indique les réponses aux objections. Yous m'objectez, par exemple, que, pour vous énoncer de pareilles maximes avec une telle franchise, il faut que j'appartienne à Técole des cyniques et me sois fait un front qui ne sache plus rougir. Que pourrai-je vous répondre? Voir le chapitre VIII : Style des livres et des discours publics^ et le chapitre XI : Logique des coniractifs. Il y a là une méthode infaillible de réplique victorieuse : elle consiste 1* à outrer les idées et les sentiments honnêtes, de façon à les rendre tout à fait ridicules; 2° à exprimer le ridicule des gens € par des comparaisons empruntées à la classe d'animaux à laquelle leurs discours ou leurs actions se rapportent. » M. l'abbé Roux-Lavergne use de cette recette quand il compare les rédacteurs du Journal des Débats aux petits animaux immondes que vous savez. Mais il en use sans art et sans aménité. Voici comme on s'y prend, selon l'auteur de la Théorie : «Vous m'appelez cynique, je ne m'en fâche pas. J'envie votre bonheur de croire si candidement au vrai et à l'honnête, et d'avoir, à votre âge, de si touchantes illusions! Si Dieu m'avait laissé, comme à vous, mon cher monsieur, cette innocence de la pensée, peut-être aurais-je aussi celle de la conduite , et serais-je comme vous une hermine de pureté, un dragon de vertu.... (C'est ainsi que l'on compare les hommes aux animaux, en prenant ses images dans les plus gracieuses ou poétiques espèces.) Et insensiblement, en variant mes tours, en mêlant comme il faut la naïveté feinte à l'impertinence et à la goguenardise, je vous présenterai sous un jour tout nouveau, avec le double aspect d'un niais à l'esprit virginal et d'un puritain aux mœurs rébarbatives , et vous serez honni de tous les braves gens qui méprisent la candeur pour ne pas paraître des sots, et prêchent l'indulgence parce qu'ils en ont besoin. (C'est la perfection de l'art des contractifs.) Et moi, mon cher monsieur, je passerai partout pour un homme
d'esprit qui connaît parfaitement les hommes et la vie, et qui a su faire son chemin à travers les écueils , en passant sur le corps des timides et des simples, ce qui est le triomphe de la Théorie de Vambition. »
Voilà ce que j'ai appris dans ma brochure. C'est justement le livre que j'avais demandé, le manuel de conscience,* le formulaire moral. Quel en est l'auteur? Je l'ignore. Ce doit être un moderne. Il y a là une façon toute franche et toute carrée de s'installer en plein dans le pur égoïsme , de dogmatiser au nom du scepticisme, et de maonmer, comme on dit, les mauvaises pratiques, qui indique un état de civilisation tout à fait avancé. La langue même est nouvelle : logU que des contractifs. Cela sent le jargon abstrait et métaphysique et ressemble au français politique d'aujourd'hui. Mais parmi nos contemporains, lequel, je me demande?... On a droit d'hésiter. Je laisse chaque lecteur faire lui-même une enquête , et, comme Alexandre, opter pour le plus digne. J'ai acheté la brochure, afin de la relire, et je suis revenu tranquillement au logis, en songeant que, dût-on n'être jamais qu'un humble écrivain, n'avoir pendant sa vie qu'une petite renommée et une petite fortune, et n'arriver à rien, ni à l'Académie, ou bien n'y arriver qu'à la douzième fois, et passer après sa mort de la botte à 2 francs dans la botte à 2 sous; si l'on a marché droit, et par la grande route, sans essayer de prendre les sentiers de traverse, appelé un chat un chat toutes les fois qu'on l'a pu pour décharger sa conscience, et obtenu l'estime de quelques bons amis, cela vaut encore mieux, même pour le bonheur , que d'arriver à tout, en se tenant à califourchon sur les divers partis, et en se faisant chien avec les chats et chat avec les chiens.
P. S. Je viens de découvrir l'auteur de la brochure. Dieu soit louél ce n'est pas un de nos contemporains. Le style m'avait trompé, et aussi les idées. C'est Hérault de Séchel-
^9 fiTUDES UTTÉBAIRES ET MORALES.
}es, né en 1760, mort en 1794, et mort sur l'échafaud. Aucuns pensent que son livre n'est qu'une satire sanglante de l'ambition et des ambitieux. Je souhait^ qu'ils aient raison, mais je n'affirme rien. Séchel)es (^ pratiqué plusieurs de ^es maximes; il a essayé de vivre à califourchon sur les partis extrêmes, a perdu l'étrier, a été jeté à bas et s'est brisé la tète. C'est parfois l'épilogue des théories sur l'ambition.
(Journal des Débats, 13 mai 1858.)
DU DUEL. •— RAPPORT SUR LP DUEL, par H. Valette, professeur à la Faculté de droit.
n y a dans une des cinq parties du monde un pays où se renouvelle de temps en temps l'aventure que voici : Un homme en insulte un autre, et l'insulté lui dit : < Vous me rendrez raison. » Ces quatre mots, entendus dans leur sens et traduits comme il faut, signifient : < Vous êtes un insolent, qui donnez au public une si mauvaise idée de vous, que cela compromet ma bonne réputation, et qui vous donnez à vousmême un si grand tort contre moi, que cela blesse mon honneur, ce point particulier de ma conscience morale, qui souffre non du mal que je fais, mais de celui que je reçois. Il s'agit d'obtenir une réparation. Si je la demande à la loi, la loi me répondra qu'elle n'a pas prévu le cas. Elle prévoit les sévices et les injures graves, mais il y a mille façons de porter à autrui un dommage moral dont elle ne s'inquiète pas. La loi m'abandonnant, que me reste-t-ilî Moi seul, et c'est assez. Ici la religioi^ m'arrête par un bras.
la morale par un autre, et me disent qu'il n'est ni d'un chrétien de me venger, ni d'un homme raisonnable d'être mon propre vengeur. Mais l'opinion me crie que je serai un lâche si je ne me venge pas, et me soufSe à propos une phrase toute faite : < n y a des injures qu'il faut laver dans < le sang. > Le sang tache et ne lave rien, comme il est très-> bien dit dans les Lionnes pauvres. H n'importe ; je laverai mon injure dans le sang, par déférence pour la phrase. Je provoque l'insulteur. Je ne sais pas me battre; il me perce d'une balle ou d'un coup d'épée. Voilà qui est par* fait; j'ai lavé dans mon sang l'injure qu'il m'a faite, et je me suis vengé en le faisant tomber en même temps que moi sous le coup de la loi : tentative d'homicide, un crime ou un délit, voyez le Gode pénal, article 463. La loi le punit donc; mais les tribunaux appliqueront-ils la loi? Peut-être oui, peut-être non. Cela dépendra beaucoup non du crime à juger, mais de l'époque où Ton jugera et des juges qui jugeront. H y a vingt et un ans, le tribunal suprême décidait toujours que l'homicide en duel n'est ni crime ni délit. Depuis vingt et un ans il décide toiyours que c'est l'un ou l'autre *. Mais les cours inférieures diflPèrent d'avis là-^des-» sus, et les jurisconsultes, et les criminalistes, sans compter les juges d'instruction humains et débonnaires, qui s'absr tiennent de poursuivre, et les jurys sensibles, qui refusent de condamner. » Où se trouve le pays où ces choses se passent ? La Bruyère vous le dit , chapitre de la Cour : c II est à 48 degrés d'élévation du pôle et à plus de 1100 lieues de mer des Iroquois et des Hurons. >
Voilà ou nous en sommes, nous, société chrétienne, après dix-huit cents ans de christianisme. La question du duel est toujours à résoudre. Tour à tour permis comme l'usage d'un droit ou puni de mort comme un crime capital par