‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 60 sur 85 · I. Valette, Rapport sur le dufl^ p. 4» 5 et · texte numérisé non relu

I. Valette, Rapport sur le dufl^ p. 4» 5 et

Tancienne monarchie,. le duel, de nos jours, n'est atteint par le Code que de biais, pour ainsi dire, et sous un autre nom que le sien, sous le nom d'homicide, malgré la distinction que la conscience publique a toujours établie entre le duel et le meurtre. Chose prodigieuse qu'au xix* siècle un si grave problème, qui intéresse la vie et l'honneur des hommes, n'ait encore obtenu que cette solution provisoire! Quand un galant homme tombe victime du duel , l'opinion s'émeut ; les moins sages déplorent l'effet du préjugé; les plus sages déplorent le préjugé lui-même. Presque tous sont d'accord qu'il faut faire une loi ; mais quelle loi ? Chacun propose la sienne ; les projets se croisent et se contredisent; les objections s'accumulent, les ténèbres s'épaississent autour de la question * . Cependant l'émotion publique s'apaise; on se lasse de disputer sans finir par s'entendre, on compte sur le progrès futur des esprits et des mœurs pour corriger ce que la loi humaine désespère de vaincre ; on retombe dans l'inertie et même dans le doute : on se demande si le duel est un effet nécessaire de la civilisation, que nous devons subir, ou un vestige funeste de la barbarie, qu'à tout prix il faut effacer.

Telle est l'alternative. Le duel n'est pas un de ces faits simples et francs sur lesquels la conscience ne puisse pas hésiter, et qui soient ou le bien ou le Ynal sans mélange. En soi, il est le mal. Personne, en le jugeant avec la froide raison, au point de vue absolu, ne le déclarera jamais une chose innocente et permise. Personne, même parmi ceux qui le réprouvent le plus énergiquement, ne voudra, comme laloi, le confondre avec le meurtre. Nul ne méconnaîtra qu'il est souvent inspiré par un sentiment noble, quoique

1. £n 1849, dans l'Assemblée nationale, une année et une assemblée où le duel n'était pas rare , il y a eu trois projets présentés coup sur coup. (Voir M. Valette, Rapport sur le duel, p. 1.) ^

déraisonnable, du droit et du devoir, et, par suite, excusé dans son intention. La preuve, c'est que personne ne refuse son estime ni son amitié à Thomme qui a un duel, même un duel malheureux. C'est précisément ce mélange de sentiments honnêtes et de mal moral contenu dans le duel qui trouble le jugement des plus fermes esprits. D'ailleurs le duel a soin, comme toutes les passions et tous les préjugés, de se parer lui-même aux yeux de l'opinion. Il ne se présente pas sous la figure sanglante d'un fils de Némésis. Il prend toutes les formes, tous les déguisements. Aux siècles féodaux , il se place sous l'égide de la chevalerie ; dans les guerres civiles, dans les luttes politiques, c'est l'auxiliaire brillant des passions des partis ; sous la vieille royauté, c'est un des privilèges de l'aristocratie, un brevet de noblesse ; après 89, il devient une conquête des classes émancipées, un signe d'égalité civile. Il s'intitule le redresseur des torts impunissables, le suppléant de la loi, l'allié de la religion et de la morale, le garant de la politesse. H Certes, a dit Bossuet, les choses humaines ne sont pas encore si désespérées que les vices qui ne sont que vices, qui montrent toute leur laideur sans aucune teinture d'honnêteté, soient honorés dans le monde. Les vices que le monde couronne sont des vices spécieux qui ont quelque mélange de vertu ^ « Le duel se soutient dans l'opinion tête hommes par l'adresse qu'il a de se déguiser, et passe des levée sous la caution de l'honneur.

Et pourtant est-il vrai que, sur les confins du domaine de la loi et du domaine de la conscience, il existe une région dont la suzeraineté n'appartienne pleinement ni à la conscience ni à la loi, une province distincte dont l'honneur soit le maître et le duel le gardien ? Montesquieu pensait qu'il n'est pas dédommage moral, pas d'affront, si déguisé

L Sermon Sur r^onneur.

qu*il soit, que la justice humaine ne puisse revendiquer comme de son domaine, définir et fbapper. Si des faits de ce genre échappent à la loi, c'est en l'absence d'une loi dé» taillée et précise ; s'il existe une province gouvernée par le seul honneur, c'est faute d'une justice assez sûre d'ellemême pour l'arracher au pouvoir de ce souverain arbitraire et la faire rentrer sous l'empire des principes et dans le droit commun. Une telle région ressemble aux territoires qu'on voit en Amérique, habités par des sauvages au milieu d'Ëtats policés: c'est ua Ilot barbare, de toutes parts enclavé dans la civilisation.

En effet, le signe de la barbarie, c'est la prépondérance de la force sur le droit et de l'individu sur la société ; aussi le duel, usurpation flagrante de la liberté individuelle sur la puissance publique, nous vient-il, non des peuples civilisés de rantiquité, chez qui l'individu s'effaçait devant l'É* tat, mais des races sauvages delà Germanie, où la volonté de chacun s'exaltait aux dépens de la puissancedetpus. Encore leduelmodernen'a-t-ilpaslesexcusesdu combat judiciaire : dans celui-ci semontreune idée religieuse, l'idéeque Dieu se sert des armes des combattants pour déclarer le droit et châtier la forfaiture. Dans le duel, il n'y a ni croyance religieuse ni épreuve de justice : le duel n'est qu'une guerre. C'est la dernière trace de ces guerres privées qui remplissent notre histoire pendant le moyen âge, phénomènes sanglants d'un état social barbare et anarchique. La royauté moderne a détruit les guerres privées des seigneurs féodaux. Le duel reste debout, toujours jeune, malgré son antique orl** gine, toujours puissant, malgré le progrès des mœurs, et plus absurde que jamais, si l'on en juge uniquement au point de vue du bon sens : car, du moment qu'il n'implique ni pieuse croyance, ni épreuve judiciaire, il n'est plus qu'une satisfaction chimérique , une vengeance; et quelle vengeance folle qu'une lutte aléatoire où l'offenseur peut

Yaincre, et Toffensé périr ; où Végalité d'adresse, de sangfroid est impossible ; où la seule manière de rendre le combat absolument égal des deux côtés, c'est de le rendre aveugle et de prendre pour suprême arbitre le hasard, en ne chargeant qu'une arme et en laissant celui que le sort favorise tirer sur l'adversaire, seul et à bout portant !

On ne concevrait pas l'étonnante persistance de cet anachronisme dans la société, si le duel n'avait pas ses racines dans les qualités comme dans les défauts du caractère français. Nous avons le courage militaire ; il ne nous en coûte guère d'exposer notre vie : nous sommes nés soldats ; ceux d'entre nous qui le sont le moins, le sont toujours un peu. Enfants, nos petites mains brandissent déjà des sabres. L'autre jour, aux Tuileries, j'ai vu deux bretteurs de dix ans, aux cheveux blonds et aux joues roses, croiser le fer au pied d'un marronnier ; heureusement leurs bonnes se sont vite jetées, comme jadis les Sabines, entre les combattants. Hommes, nous médisons de la garde nationale quand nous sommes au coin du feu; mais dans les rangs, sous la tunique, nos visages, à notre insu, prennent un air martial, et dans nos mouvements une secrète fierté se combine avec une visible gaucherie. Il suffit d'une épaulette, d'un tambour, d'un clairon, pour réveiller en sursaut les instincts militaires de notre nature, endormis par la vie civile, le mariage et la paternité. En revanche, nous manquons la plupart du courage moral, qui affronte Topi* nion. A la guerre, on se bat seul contre plusieurs, au risque de se faire tuer. Dans le monde, on répugne à défendre une idée contre une majorité, l'idée fût-elle juste. Le lieu commun en France est le roi de la société : c'est pres*que une rébellion que d'oser être soi et de parler comme Ton pense, si Ton pense autrement que le premier venu. Avec un tel respect de la raison privée pour la raison publique, nous sommes naturellement les serviteurs très-hum-

bles de tous les préjugés; et quand le préjugé prescrit à deux braves gens de se couper la gorge, comme ils ont à la fois la timidité de l'esprit et le courage du bras, ils trouvent plus aisé de faire, en se battant, une folie approuvée, qu'un acte de sagesse, libre et impopulaire, en ne se battant pas.

A cela quel remède? Si j'étais un légiste, je vous résumerais l'excellent travail de M. Valette, où il prouve si bien qu'une loi répressive du duel est conforme à la justice, opportune, possible; et je discuterais le projet dont il était rapporteur à l'Assemblée nationale en 1851. Iln'a pas eu le temps de lire son rapport à la tribune, la session législative ayant été prématurément close. Il vient de l'imprimer. Je ne suis qu'un lettré ; il ne m'appartient que de le signaler aux hommes compétents et de former le vœu que le corps politique qui occupe aujourd'hui l'enceinte où siégeait l'Assemblée soit appelé à reprendre le travail interrompu de ses devanciers, dont il a partiellement recueilli l'héritage.

Si nous étions un peu plus Anglais, au lieu de faire une loi, je dirais âmes concitoyens ; « Fondons une Société. » Il y en a une à Londres qui s'appelle Association for discouragement of duelling, Société pour le découragement du duel (j'aime cette expression). Un grand nombre de personnes honorables, militaires et civils, grands seigneurs et bourgeois, y sont afliliés. Il y a dix ans, elle comptait déjà plus de quatre cents membres. Elle ne va pas si loin que le veut Addison, un grand ennemi du duel qui proposait ce pacte à tous les pères de famille de la Grande-Bretagne ayant des filles à marier : s'engager par serment à refuser pour gendre tout jeune gentlemanatteintetconvaincu d'avoir pris une part comme acteur ou témoin dans un combat singulier. Sans pousser jusque-là l'art de décourager, la société deLondres demande à tous ses membres la promesse

par écrit de ne jamais se battre et de soumettre leurs différends à des juges arbitres qui les règlent à Tamiable et décident des satisfactions pacifiques à donner. Sir Robert Peel disait qu'une pareille société porte au duel un plus rude coup que toutes les lois du monde. Peut-être disait-il vrai, car à l'empire du préjugé, elle n'oppose pas la résistance légale, celle de l'autorité, mais bien la résistance purement volontaire de la liberté et de la raison. Si en France, comme à Londres, l'élite des hommes considérables de tout rang et de toute profession annonçait publiquement la résolution ferme de tenir tête au préjugé et fondait le club des pacifiques, le duel serait malade. On souhaiterait surtout qu'il y eût parmi les adhérents un grand nombre d'écrivains : car, après les hommes politiques, ce sont les hommes de lettres qui de nos jours se battent le plus. C'est par un motif honorable : ils tiennent à répondre de ce qu'ils ont écrit. Et puis, partant de ce principe trompeur, que le duel est le protecteur de la politesse, ils estiment qu'il existe une alliance naturelle entre les belles-lettres et lui. A mon sens, le jour où tous les journalistes entreraient dans l'association imitée de l'anglais, la presse , que la sollicitude de la loi rend déjà si mesurée, ferait infailliblement un nouveau progrès de réserve et d'urbanité. En prenant l'engagement de ne pas se battre, on prendrait implicitement celui de ne blesser l'honneur de personne, et cet engagement, dans les âmes délicates, exercerait plus d'empire que la pensée du duel pour modérer le style; car les honnêtes gens sont bien moins exposés à commettre une offense quand ils ne peuvent offrir aucune réparation. S'il se trouvait des hommes dans la presse française pour qui le parti pris de refuser le duel devint un stimulant d'aigreur et d'agression ; s'ils aiguisaient leur plume en faisant le serment de ne pas se servir de Fépée, prohibée par l'Évangile ; s'ils étaient à la fois provoquants et chrétiens, ils for-

meraient toujours dans le monde des lettres une minorité insigne et instructive, et contribueraient mâme, par l'aversion qu'inspirent la violence et l'injure, au progrès de la politesse, comme dans l'antiquité les ivrognes de Sparte au progrès de la tempérance.

Par là les écrivains du xiz« siède répareraient enfin les torts de la littérature française, qui, presque de tout temps, a été plus ou moins la complice du duel. Notre littérature a toujours été l'expression des mœurs: elle s'inspire de l'opinion bien plus qu'elle ne la dirige ; c'est un miroir plutôt qu'un gouvernail ; elle réfléchit même avec une incroyable docilité l'esprit des autres peuples, chaque fois qu'une raison politique ou de mode introduit parmi nous l'influence étrangère. Au xvn* siècle, en prose et en poésie, nos écrivains ont montré pour le duel une complaisance plus que française. Ne parlons que des genres qui ont le plus d'action sur la société, le théâtre et le roman. On sait la terrible guerre poursuivie par Richelieu contre le préjugé qui avait dévoré la fleur des gentils** hommes. Quand Louis XIII hésitait à signer l'arrêt d'un Montmorency : < Il s'agit, lui disait Richelieu, de couper la gorge au duel ou aux édits de Votre Majesté, » et Montmorency monta sur l'échafaud. Mais quand Je Cid parut, quand il tua don Gormas, aux applaudissements de la France, le Cid coupa la gorge aux édits du cardinal. Corneille n'avait cru faire qu'une tragi-comédie conforme à la poétique d'Aristote : il avait fait, sans le savoir, un manifeste castil-* lan en faveur du duel ; il avait mis en scène, sous le nom populaire de l'amant de Ghimène, la révolte du point d'honneur et le droit de l'épée. Lepremier chef-d'œuvre du théâtre français, c'est la glorification du combat singulier, et le Cid à enfanté sur notre scène une postérité innombrable K

1. M. MiobeUt a déyeloppé oe point d# vue dao» (lutlquai pagea hrtt-

ËTUDËS LITTÉHAIRËS £T MORALES. 467

Dans le premier chef-d'œuvre du roman, dans YAstrée^ les bergers enrubannés qui errent au bord du Lignon, la houlette d'une main et des tablettes de Tautre, dé* gainent à Toccasion comme des chevaliers. Les Grecs et les Romains de Mlle de Scudéry ferraillent volontiers comme ceux de La Galprenède. On vante la hardiesse de l'esprit français; à sa hardiesse je ne connais d'égale que sa timidité. Certes, au xvm* siècle, il est bien intrépide, cet esprit qui attaque et qui ébranle tout, croyances religieuses, institutions, lois : c'est un lion déchaîné. Mais lorsque, dans sa course, il rencontre devant lui un préjugé, le duel, il s'arrête, il hésite : le lion fait patte de velours. Je cherche dans les romans et les pièces de théâtre du xvmf siècle une scène où l'on ose nous montrer un honnête homme bravant le préjugé et refusant de se battre. Je ht cherche partout et je ne la trouve pas. Je rencontre un roman où le duel est flétri, mais par la bouche d'une femme, et d'une femme qui a peur pour la vie de son amant. Et encore c'est Julie qui, de la même main dont elle vient de tracer ces pages éloquentes, fait à milord Edouard cet incroyable aveu : « Je sais qu'il faut du sang à l'honneur outragée » Au théâtre, je trouve un philosophe, un père qui apprend que son fils va se battre en duel. En présence de son fils le philosophe s'indigne, il s'écrie : « 0 préjugé funeste I fouler aux pieds la raison, la nature, les lois N etc. Quand son fils est parti, il l'excuse, il l'approuve : « Si mon fils eût odolli, si cette cruelle affaire s'était accommodée, combien s'en préparait-il dans l'avenir 1 > Et quand son fils revient du combat sans blessure : « Mon fils, que je t'embrassai je te revois sans doute honnête homme? » et ce mot signifie : < J'espère que tu t'es bien

lantes de son dernier volume : Richelieu eila Fronde, p. 1S4 et suivantes. 1. La NouveUe BéhUe, ir ptrtfe, lettte tntu

battue Le philosophe s'éclipse, rhommedu monde réparait, et avec lui le préjugé. Voilà la grande hardiesse de la comédie au xvm* siècle. Je ne sais pas, je le répète, une seule pièce notable du théâtre classique où le duel soit hautement refusé, réprouvé, au nom de la morale et de la raison ^ Le XIX* siècle n*a pas été plus hardi que ses devanciers ; loin de là : notre littérature a poussé plus loin encore la faiblesse et la connivence. Il n'est pas un romancier, un poète comique, un dramaturge qui n'ait usé du duel comme d'un moyen commode d'intéreàser la galerie ; il est bien plus aisé de faire croiser deux lames ou décharger deux pistolets que d'engager la lutte entre les caractères et les passions de l'âme. Jamais on ne s'est plus battu au théâtre et dans les romans. La scène est une salle d'armes. Pour connaître l'escrime, il suffit d'avoir lu les romans et vu jouer les drames d'Alexandre Dumas. On a compté dans ses drames dix-sept personnes tuées et vingttrois bras en écharpe, et quant à ses romans, il faudrait un hospice spécial pour loger leurs blessés. Les auteurs les moins mousquetaires ont tous sur la conscience un bon nombre de blessures faites par des armes blanches ou des armes à feu. Casimir Delavigne, le plus sage de tous, tâchait le plus souvent d'éviter l'effusion du sang; il faisait désarmer Danville par le duc ; mais lui-même au besoin violait tout comme un autre le commandement de Dieu : « Homicide point ne seras, » et faisait tuer Fernando par Sténo pour être agréable au parterre. Et M. Scribe, donc! Sans

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