Chez Vaton, rue du Bac
peut-être à débattre dans unlivre, mais non dans la chaire, ni surtout devant un auditoire de femmes , celle-ci , par exemple : « Pourquoi Dieu, ayant voulu former Thomme, Ta-t-il formé de manière à ce que ni l'homme ne puisse engendrer sans la femme , ni la femme sans Thomme ? > En d'autres termes, ajoute-t-il, pour ne laisser rien de vague dans sa pensée, pourquoi Dieu n'a-t-il pas formé l'homme d'un seul sexe, pouvant, comme la plupart des plantes, se reproduire tout seul et par lui-même ? Les philosophes, que le P. Ventura maltraite quelquefois avec une crudité de langage que je ne puis reproduire, ne sont pas du moins si curieux que lui. Mais, je l'ai dit, en matière de goût et de style, il faut pardonner aux plus grandes audaces d'un étranger. Si l'on veut lire les Femmes de VÉvangile^ on doit d'avance prendre son parti de certaines descriptions trop prédses et que la délicatesse française aurait voilées, notamment celle des impudicités de la Madeleine, quand elle < renverse toutes les digues de la vérécondie, > et celles de l'amour platonique dont elle s'éprend pour Jésus « quand elle l'a vu passer si grand, si virginal et si beau. > Tous ces détails sont d'un goût plus italien que français. Mais il n*y en a pas moins dans ces homélies un fond solide de saine morale et de piété persuasive. On regrette seulement que le P. Ventura, si justement sévère pour les prédicateurs de son temps, ne l'ait pas été un peu plus pour lui-même. Il se demande dans sa préface : Pourquoi n'a-t-on jamais plus prêché qu'aujourd'hui, et pourquoi la prédication n'a-t-elle jamais été plus stérile ? La réponse est aisée : c'est que les prédicateurs ne nous procurent pas assez souvent la bonne fortune qui est arrivée une fois à La Bruyère : « Je viens, dit-il, d'entendre ce qu'il y a de plus nouveau au mohde, un prédicateur qui prêche l'Évangile. » Que les orateurs chrétiens de nos jours, à qui ne manquent certainement ni le zèle ni le talent, essayent donc un jour de prêcher tout
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simplement l'Évangile : ce sera la plus grande et la plus utile des nouveautés.
RéponM à V Univers.
UVhmrs nous demande* d*un air inquiet et scandalisé, pourquoi nous nous avisons de parler des prédicateurs. S'il faut l'en croire, nous avons ét$ frappé de leur succès, et la philosophie du JotAmai des Débats s'en est trop émue pour ne pas chercher à le combattre. U Univers a raison et tort tout à la fois. Il a tort de nous croire alarmé d'un succès auquel nous applaudirons de grand cœur, s'il est réel, mérité et durable. Il a raison de dire que c'est ce succès même qui nous a fait parler de l'éloquence de la chaire à nos lecteurs, comme nous leur parlons de tout ce qui semble réussir en histoire, en poésie, en morale. Mais c'est précisément là ce qui déplatt à V Univers. Il ne saurait nous permettre d'étendre à la prédication chrétienne la liberté d'examen que nous exerçons en littérature, et de juger un sermon comme nous jugeons un livre. 11 veut mettre l'éloquence sacrée sous la protection d'une sorte d'inviolabilité qui ne lui appartient pas , et nous interdire l'usage d'un droit qui nous appartient , que personne n'a contesté jusqu'ici, et que nous ne laisserons contester par personne, pas même par rUnivers.
La prédication chrétienne est un ministère, et par là elle est sacrée; mais c'est aussi un genre littéraire , et par là elle fait partie du domaine de la critique ; elle est soumise aux lois et au jugement du goût. La preuve , c'est que de tout temps il a été permis à la critique d'apprécier librement les œuvres des orateurs sacrés, et que personne au
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xvn* siècle ne s'est senti blessé, même parmi les meilleurs chrétiens, quand un ami de Bossuet, La Bruyère, porta sur l'éloquence chrétienne de son temps cet arrêt célèbre qui retombe plus fortement encore sur celle du nôtre. La preuve, c'est que de tout temps on a composé des ouvrages de rhétorique chrétienne à l'usage des prédicateurs, et que nous avons sous les yeux un excellent traité didactique de la prédication, par un ecclésiastique distingué, M. Hamon, où l'auteur conseille aux orateurs chrétiens de nos jours d'éviter précisément tous les défauts que nous leur avofts reprochés. Nous recommandons à VUnivers l'excellent chapitre sur le romantisme de la chaire. La preuve enfin , c'est que de tout temps les mattres de l'éloquence sacrée ne se sont pas contentés d'édifier et d'instruire les fidèles, de défendre la foi contre les incrédules, de réchauffer les tièdes, de préparer des conversions et de remporter des victoires spirituelles pour la cause de l'Église; ils ont cherché des efitets plus temporels, pour ainsi dire, de leurs talents ; ils ont obtenu et ils obtiendront toujours , quand ils seront éloquents, les applaudissements du public lettré. Bossuet, Fénelon , MasslUon ont sollicité l'honneur d'aller s'asseoir, dans les rangs de l'Académie française , parmi ces poètes , ces historiens, ces moralistes à qui VUnivers croit qu'on ne les peut comparer sans injure.
Si donc l'éloquence chrétienne partage avec la littérature profane certains avantages temporels qui lui paraissent dignes d'envie, elle doit, comme tous les genres littéraires, se soumettre à la critique. Elle ne peut être à la fois inviolable et réconlpensée. D'ailleurs ce n'est nullement un abaissement pour elle de passer pour un genre littéraire ; c'est son honneur, au contraire , de toucher à toutes les facultés de l'homme, et de l'embrasser pour ainsi dire tout entier, en obtenant son admiration en même temps que son respect , en charmant soii goût , après avoir soumis sa
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consfcièhee. Noils Irons plus loin : c'est un véritable hommage, c*eât un service même qu'on tëûd à réloquencè de la ehâii'd, quand , eu la louant de ses beautés, on l'avertit ffanchettieht de ses défauts. Oat* si les iitipèrffectioils litté- HM^ sbtit choquantes, c'est surtout dans rélôqùetice chrêtieUtie, parce que l'orateur, parlant au nom dii diël, settible communiquer à la parole divine les défauts de la parole humaine , et faire Dieu complice de son mauvais goût. En aVetlissant donc, en toute humilité, là prédicatioti contemporaine de ses défauts, nous ne sommes, quoi qu'eti dise C Univers y ni Un philosophe effrayé qui dénigre ce qu'il craint, ni Un dilettante dont l'oreille vulnérable se blesse si la Chaire chrétienne ne parle pas selon lé goût dU jour, et qui raffltie curieusement sur la forme parce qu'il est trop frivole pout* s'occuper du fond; noUs sommes lé disciple des écrivains du xvn* siècle, qui avaient le plus profond respect pouf l'éloctUence sacrée, mais qui la jugeaient librement, sans Vaitie délicatesse , sans complaisance , sauë flatterie. Ces juges sévères, le plus souvent c'étaient lés orateurs chMtiebs eux-mêmes, c'étaient les grands hommes dé l'Église, c'étaient les maîtres et les modèles de l'éloquence I V Univers peut s'en cotivaincre en relisant les Dialogues sur l^Uoquence dé la chaire et le jugement de Fénelon sut Bourdaloue. Et pourtant Fénelon n'était ni un philosophe ni un dilettaiitel Que les prédicateurs célèbres de nos jours exercent sut l'éloquence sacrée cette surveillance salutaire, qu'ils soient des gardiens aUssi Vigilants de l'intégrité de la parole sainte (|ue l'étaient un Fénelon oU un Bossuet , qu'ils tiennent en leurs mains fidèles la direction du goût ecclésiastique , et nous nous garderons d'une censure qu'ils sauront exercer avec plus d'autorité que nous ! Mais quand la corruption dU goût semble avoir atteint jusqu'aux plus grands talents, quand il n'y a que des applaudissements pour les faUssed beautés oratoires qui charment F Univers et qui auraient in-
digne Bossuet, quand partout, dans les journaux et dans les salons, on parle de nos prédicateurs avec cette admiration superficielle et mondaine qu'on prodigue aux poètes et aux romanciers, ce n*est plus seulement un droit, c*est un devoir que de critiquer publiquement ce que publiquement on admire, et c'est pourquoi nous avons commencé, et nous continuerons, malgré VUnivers^ à dire la vérité.
Ce droit de libre examen , que nous défendrons toujours, nous reconnaissons volontiers que, si Ton en doit user avec modération et prudence, c'est précisément à l'égard des orateurs chrétiens : car, dans tous les genres littéraires, la critique, en appréciant les ouvrages, doit respecter les auteurs; dans l'éloquence chrétienne, elle doit, avec plus de discrétion encore, séparer le prêtre de l'orateur, et adoucir, par respect pour le ministère, le jugement qu'elle porte sur le talent. Nous croyons n'avoir blessé aucune convenance dans notre dernier article et n'avoir commis aucune injustice. Ce qui ajoute à notre confiance, c'est qu'en nous attaquant VUnivers ne nous a pas réfuté. Notre idée principale, c'était que le premier devoir de la prédication est d'approprier le remède à la maladie, et que nos orateurs devraient prêcher, non pour ceux qui ne croient à rien et pour ceux qui se moquent de tout , deux espèces d'incrédules devenues assez rares, mais pour ceux qui ne se moquent de rien et qui croient à beaucoup de choses, sans croire à tout ce que l'Église enseigne, c'est-à-dire pour cette classe très-nombreuse de libertins honnêtes gens, comme les appelle Bossuet, qui ont de vraies vertus, mais non pas une foi complète, et se persuadent qu'on peut remplir tous ses devoirs envers Dieu , son prochain et soi-même , avec les seules lumières de la morale naturelle. U Univers nous a fait deux réponses : la première, c'est que du temps de Bossuet ces gens-là « ne reniaient aucun des dogmes de l'Église et accomplissaient tous les devoirs qu'elle impose, la messe
du dimanche, la confession annuelle et la communion pascale, » ce qui est impossible, car, s*il en était ainsi, Bossuet ne les aurait pas appelés libertins; la seconde, plus sérieuse, c'est qu'en prêchant contre les athées , nos orateurs prêchent, en dernière analyse, comme nous souhaitons qu'ils prêchent, contre les libertins honnêtes gens , attendu qu'au fond il est impossible d'avoir de vraies vertus quand on n'a pas de foi complète, d'être à la fois honnête et philosophe, d'être libre penseur sans devenir athée. C'est là ce que signifie la démonstration de l'Univers, si timide et si enveloppée qu'elle soit. La lumière de la morale naturelle est une fausse lumière ; la règle de la conscience toute seule n'est pas une règle ; la croyance philosophique à Dieu , à l'âme, à la vie éternelle, à l'obligation de la loi morale, le spiritualisme enfin , « n'est qu'une idée sans consistance et sans force, » un rêve de l'esprit , impuissant à diriger les actions , incapable même de préserver de l'athéisme : car c'est dans l'athéisme que doivent tomber, s'ils sont logiques, « tous ceux qui repoussent une seule des vérités enseignées par l'Église. » Voilà ce qu'affirme rUnivers , voilà ce que nous demandions précisément aux orateurs chrétiens de nous démontrer, et V Univers, qui trouve notre vœu si naïf, aurait dû suppléer leur silence. Mais il ne démontre rien, et il n'en répète pas moins, avec une ostentation de rigueur qui est de mode aujourd'hui, qu'en dehors de la foi il n'y a pas de vertu possible, qu'il n'y a de possible que l'athéisme ! affirmation terrible par les conséquences qu'elle renferme, et qui, sans nos malheurs, n'aurait jamais osé se poser si hardiment ! Mais quand on a vu les honnêtes gens épouvantés de nos révolutions et de leurs suites, et menacés jusque dans leurs biens, on a très-ingénieusement intéressé à l'orthodoxie leur désir de conservation, si naturel à l'homme ; on leur a prouvé que la source des révolutions et de la terreur publique était dans la philosophie ,
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et Ton a fait de Fintérét personnel le fondement de leur piété. Tacti(|ue habile peut-être, mais dangereuse, parce qu'elle n'a pas d'effet durable; on n'y peut croire que tant qu'on a peur. Mais bletitôt on cesse de trembler, on ouvre les yetix, et l'on se dit : « Quoi ! ces homtnes que nous connaissons, qui proclament, qui aiment et qui adorent Dieti^ qui bénissent sa Providence, qtii respectent en eux-mêmes une âme immortelle, qui sont probes, charitables, attachés à tous leurs devoirs en ce monde pour obtenir leur* récompense dans l'autre, ce sont des athées et de malhonnêtes gens ! Ces protestants qui ont été persécutés autrefois et qui sont morts pour leur croyance, ce sont des athées ! Ce sont des athées que leurs fils, qui sont nos alliés aujourd'hui ! t'est une nation d'athées que hous allons secourir avec eux, et pour qui nous faisons bravement cette guerre qiie rUnîvers, hier encore, appelait une guerre sainte ! Nous allons combattre contre des athées, avec des athées, pour des athées ! » Quelle dérision ! A qui prouverez-^vous que la raison toute seule ne peut conduire qu'à l'athéisme et au mal? Et qtland vous l'aurez prouvé , quand voUâ aurez démontré qiie la raison humaine, c'est le héant, et qu'il y a dans le monde des millions d'athées poltrons dont la faussé croyance et dont la vertu ne sont qu'une double inconséquence, qu'y aurez-vous gagné, je vous prie? Vous ne les convaincrez pas, car pour les convaincre il faut voUs adresser à leur raison, et vous commencez par mettre leur raison sous vos pieds ! Avec quoi voulez-vous que l'homme juge des preuves que le christianisme lui présente, si voiis brisez d'abord entre ses mains l'instrument unique de soft jugement ? On avait d'autres maximes sous la Restauration même, témoin le remarquable article du programme de philosophie imposé par un ministre de l'instruction publique, M. Prayssinous , pour l'examen du baccalauréat : les Avantages du tMisme. Cela était signé de la main d'un
évoque qui ne croyait pas apparemment que théisme et athéisme Hissent detix mots synony tnes; Vous, au contraire, vous voulez qu'il ne reste plus dans l'homme, pour se rattacher à la religion, que ce besoin de croire, vague et il*rêfléchi, qu'on appelle superstition, ou que le désespoir le précipite dans vos bras ! Triste moyen de (ionvertif le gem^é humain ! Mais non , vous en avez un autre : la loi ; cai*, remàrquez-le bien , c'est d*une logique irrésistible t dti moment qu'il seta démontré qu'en dehors dé la foi il n'y a tpxe l'athéisme et la perversité, comme il importe essentiellement à la société qu'on soit honnête homme, et qu'il n*y a pas de société possible satls vertu , il faudra que TÉtat se défende contre l'hérésie, contre la philosophie, contre tout ce qui conduit, selon vous, à ces abîmes où l'État s'engloutirait avec la société. 11 faudra qu'il fasse cause commune avec vous , qu'il mette la force au service de la foi , que Tordre religieux et l'ordre politique se confondent , que le dogtne rentre dans la loi , que l'Église et l'État ne soient plus qu'une seule et même chose ; et alors c'est là liberté de conscience abolie; c'est la plus précieuse conquête de la Révolution française, achetée par tant de sang et de lafmeâ, encore une fois perdue ; c'est le moyen âge renaissant , c'est la société moderne en ruines , et sur ses ruines la théocratie de M. de Malstre, rebâtie pour un jour par vos débiles mains, jusqu'à ce qu'une nouvelle tempête voils emporte avec elle! Voilà les conséquences fatales, irrésistibles de vos doctrines ; si vous les désavouez , c'est qu'elles arrêtent votre franchise, non qu'elles effrayent votre ambi*tion. Mais non, vous ne les désavouerez pas, car il y a deux jours à peine, dans un article prodigieux*, vous osiez applaudir à «< la sévérité des princes chrétiens contre l'hérésie. » L'erreur, à vos yeux, ce n'est pas un malheur qu'il