La Vie élégante à Paris, p
pas. n ne nous en donne pas le sens philosophique, comme disent nos arrière-neveux. Je voudrais entendre sur le même sujet un de ces esprits profonds et méta«physiques qu'ils appellent un penseur. — Faites venir H. de Balzac, dit Gléoute : il a fait, lui aussi, un Traité de la tne élégante. C'est un esprit qui pense, qui pense tant et si bien, qu'on prétend, parmi les modernes, qu'il vaut à lui tout seul notre Molière et notre Saint-Simon. Je me rappelle à peu près quelques sentences de son petit Traité. Les voulez-vous ouïr?
c L^oisif mène la vie élégante ; l'artiste la crée parce qu'il la sent, et la définit parce qu'il la crée. Une définition est la chose essentielle. Un traité sans définition est comme un colonel amputé des deux jambes. Définir, c'est abréger : abrégeons donc par des définitions. La vie élégante, c'est la perfection de la vie extérieure ; c'est la noblesse transeportée dans les choses; c'est le principe fécondant de l'industrie.... Le principe constitutif de l'élégance, c'est l'unité.... L'esprit se devine à la manière dont on porte sa ' canne.... Pour mener une vie élégante, il faut avoir été au moins jusqu'en rhétorique.... L'élégance travaillée est à la véritable élégance ce qu'une perruque est à des cheveux.... La vie élégante a ses péchés capitaux, ses vertus cardinales et ses trois espèces de gr&ce. Le pédant d'élégance, le méthodiste de bon ton, n'a que la grflce suffisante ; l'élégant égœste, qui éblouit sans plaire, n'a que la gr&ce essentielle; l'élégant vrai et parfait a la gr&ce divine et concomitante.... Quant au dandysme, c'est une pure hé« résie^...»
L'assemblée se regardait avec ébahissement en écoutant ce galimatias aphoristique et théologique, et l'on se prenait à penser que c'est décidément le travers du xix* siècle de
1. Balzac. Traité de la vie élégante. — Chap. iv, Uee é^ogmee^ p, 6S.
480 ÉTUDES IJTTÉRAIRES ET MORAI.ES.
mêler le profane au sacré et de forcer le bon Dieu à faire ménage avec le diable, lorsqu'un étranger qui venait d'être introduit s'écria tout à coup : « Qui ose dire ici que le dandysme est une hérésie de la vie élégante? Je m'y connais, moi, messieurs et mesdames : dès ma tendre jeunesse j'ai fait un livre, un de mes premiers-nés : De Brummel et du dandysme. Je suis Barbey d'Aurevilly. — N'êtes-vous pas, dit Glarinte, l'auteur d'un roman encore plus galant que le Grand-Cyi'us^ et qui, dans ces derniers temps, a fait quelque bruit par la ville? — C'est moi-même, madame, et j'ose vous assurer que le dandysme dont je tiens école, loin d'être une hérésie, est la forme la plus exquise et la plus originale de l'élégance et du bon ton. C'est la forme britannique. Les Français sont au-dessous du dandysme : il exige un empire sur soi-même et une placidité que nous ne pouvons atteindre, nous autres « nervo-sanguins. » C'est le privilège de la race anglaise, « race lymphatique et « p&le, froide comme la mer dont elle née. » Le dandysme n'est pas seulement une dictature d'élégance et de toilette ; c'est toute une manière d'être, composée de nuances. Personne jusqu'ici n'a entrepris de le définir ; personne n'a osé écrire l'histoire de Brummel, le prince des dandys, ou plutôt le dandysme lui-même. « Nul penseur n'a cherché à se rendre compte gravement, sévèrement de cette influence qui répond à une loi.... Pour cela, les esprits profonds n'avaient pas assez de finesse, les esprits fins, de profondeur. » Moi seul je l'ai tenté, m'estimant tout ensemble assez fin et assez profond. Je vous épargne l'histoire de Brummel; je ne parlerai que du dandysme. Au point de vue philosophique, le dandysme est la libre pensée en matière de convenances, et Brummel c'est Luther ^ Au point de vue moral, le dandysme est la revanche de la