‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 68 sur 85 · De Brummel et du dandysme, p · texte numérisé non relu

De Brummel et du dandysme, p

vanité humaine contre le christianisme qui Topprime depuis dix-huit cents ans, revanche légitime, car la vanité est un mobile de conduite profondément utile à la société, et Pascal est un c insolent » de Tavoir outragée *. Au point de vue de l'esthétique, le dandysme est une réaction contre l'agitation moderne : car, au moyen du flegme qui en est la condition suprême, et du nil admirari qui en est la formule, il ramène le calme antique dans la société et dans l'art*, sans sacrifier aucun élément de l'art, aucune saveur du beau, pas même « la plaisanterie qui est un acide, » ni c la gr&ce qui est un fondant '. »

Le dandysme, messieurs et mesdames, étant la libre pensée, la fantaisie dans l'ordre des bienséances, il ne saurait être enseigné; il plane au-dessus des règles et des méthodes. Toutefois, avec un esprit à la fois profond et fin^ on en peut établir quelques principes fondamentaux : Un vrai dandy doit être froid. L'armure de la froideur le rend invulnérable. Le monde est aux flegmatiques.

Il ne doit rien aimer : aimer, c'est désirer; désirer, c'est un besoin, une infériorité. Il ne doit aimer personne, c'est le moyen d'être aimé des femmes. En l'honneur de l'imprévu, en haine de la pédanterie des vertus domestiques, il doit « mieux aimer tous les malheurs par les maîtresses que le « bonheur légal par le mariage *. »

Ne voulant rien aimer, qu'il se garde bien d'être aimable. Il lui sied de déplaire pour être recherché •.

11 doit se faire craindre et pratiquer l'ironie « L'ironie «jette sur un homme l'air de sphinx qui préoccupe comme « un mystère et inquiète comme un danger.... • »

Enfin, messieurs et mesdames, le dandy doit être imper-

1. De Brummel et du dandysme, p. 8, 2, 8 et 6. — 2. /biU, p. 29. — 3. jrWd., p. 30. — 4. Ibid.y p. 41, 43, 79. — 5. Ibid\ p, 111. — 6. Ibid. , p. 60.

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tinent '» Je vais vous développer, s*il vous est agréable, la théorie de rimpertinence, ce mélange d*aplomb et de légèreté, de sérieux et de plaisant, où il entre moins de fondant que d'aoide, et qui....

<— Ne prenez pas cette peine» interrompit Glarinte. Vous avez appelé Pascal un insolent; cela suffit et au delà pour donner un crayon de votre théorie. Nous vous rendons mille grâces de cet enseignement, quoiqu*en vérité nous ne nous flattions pas de Tavoir toujours compris : c*est un ambigu de métaphysique et de chimie où nous ne sommes pas accoutumés. Est-ce que tout le monde à Paris parle maintenant ce langage? —Plût à Dieu, madame; nous ne serions pas obligés, quelques beaux esprits de mes amis et moi, de réveiller dans cette pauvre France, engourdie aux bas-fonds de la vulgarité roturière, la politesse des siècles monarchiques et chrétiens, la prud'homie du goût, les grâces de Teuphuisme et les allures fringantes du style gentilhomme. Parmi ces délicats, je suis le Brummel de l'esprit et me pique de représenter le dandysme dans la littérature. N'est-ce pas un beau rôle, madame, et digne de ce que vous appelez un honnête homme? — Un honnête homme, monsieur, ne se pique de rien, a dit La Rochefoucauld»— Et Glarinte lui fit une révérence pohe qui lui donnait congé. Brummel se reth*a un peu décontenancé, en affectant le flegme, le nil admirari, et l'ironie du sphinx, mais avec un air de mauvaise humeur plus acide que fondant.

Je lie saië, mesdames, dit Glarihté, si noud devons juger les modernes d'après leurs professeurs de belles manières et de politesse; mais il me semble que leur élégance manque un peu de distinction, de naturel et de simplicité. Quand elle n'est pas commune et puérile, elle paraît affec-

î. De BrUmmBl ei du dandysme j p. 91

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tée ; elle décèle même parfois la corruption de l'esprit et du cœur. Je ne crois pas nous vanter en disant que iloUs avions en notre beau temps plus d'ingénuité et de vraie no^ blesse. Maintenant, pour être juste, j'accorde aux modernes deux mérites : vous avez pu les entrevoir dans les discours que nous avons écoutés. G*est d'abord que la bonne compagnie qui chè2 nous était resserrée dans un petit Cercle,' celui de la cour< s'étend chez eux beaucoup plus loin. A mesure que sont tombées les barrières qui séparaient les classes de la société, la bonne compagnie est deveûue moins locale, moins dépendante de l'état et de la naissance, et a ouvert ses rangs à quiconque s'élève par les talents, l'es^ prit ou le savoir. Sans doute les classes moyennes, en se mêlant aux supérieures, leur ont enlevé, par leur contact, une certaine fleur d'élégance ; il 8*est introduit sur leurs traces, dans les salons les plus polis, un laisser-aller de tenue, même une négligence contraire à l'ancienne étiquette, mais qui ne nuit à l'étiquette qu'en profitant à l'esprit d'é^ galité, et qui ajoute à l'agrément, si elle diminue la dis-» tinction. Cette part plus grande faite dans l'élégance à la culture de Tesprit, c'est le second mérite des modernes et leur second progrès. Jadis la culture de l'esprit n'était pas obligatoire. Ouvrez le Manuel d'élégance que nous lisions de notre temps, les Lois de la galanterie^ La seule condition imposée aux honnêtes gens, en matière de bel esprit, est celles! dont Molière s'est moquée : « S'il s'imprime quelque comédie ou quelque roman, il faut tâcher d'en avoir des feuilles, à quelque prix que ce soit, dès auparavant môme que les dernières soient achevées, afin de contenter les dames qui aiment la lecture*. » Ce précepte littéraire vient juste après celui-ci : « Vous aurez la connaissance de

1. 1G44. Réimprimé récemment, avBc une introduction de M. Ludovic LaUnne, ohez PauI Aubry.

2. Page 22. Voir Molière, les Précieuses ridicules j scène X. Les Lois de

quelques jardinières qui vous fourniront des premières fleurs pour envoyer des bouquets aux dames. » Bouquets, romans et comédies, cela tient le même rang. Aussi nos grands seigneurs se sont-ils souvent piqués de ne rien savoir de ce qui sent Thomme de collège, et d'ignorer même Torthographe. Les gentilshommes modernes n'ont plus de «ces dédains. M. de Mortemart-Boisse, l'ami de tant de grands seigneurs, le législateur du monde < marqué du cachet aristocratique , » professe ouvertement le respect de la science; il veut, on s'en souvient, qu'on lise les bons auteurs pour a bénéficier» de leur esprit, et que le luxe de nos intelligences rachète l'indigence de nos habits. M. de Balzac n'admet pas qu'on soit élégant sans avoir fait sa rhétorique. Qu'eussent pensé d'une telle maxime M. de Caudale et M. de Lauzun? Évidemment plaire n'est plus le premier devoir. Les manières ont moins d'empire dans le monde, et ce qu'elles ont perdu , le mérite l'a gagné. L'homme intérieur a plus de prix. La supériorité morale l'emporte sur toutes les autres. La richesse ou la pauvreté, un hôtel ou un cinquième étage, un carrosse ou un fiacre, mettent moins de différence maintenant entre les hommes que l'ignorance ou le savoir, le talent ou la médiocrité. Si les modernes veulent se bien persuader que la vraie élégance n'est pas seulement extérieure, qu'elle exige l'accord des qualités intimes avec les bonnes manières, de l'honnêteté avec la grâce; qu'elle est, en résumé, la morale introduite dans les usages de la vie, et qu'il faut savoir la morale pour bien savoir la politesse S on peut espérer

la galanterie, qui négligent l'esprit, ne se dédommagent pas suffisamment par les soins qu'elles prennent du corps. On y lit, p. 11 : « On peut aller quelquefois chez les baigneurs pour avoir le corps net, et tous les jours Ton prendra la peine de se laver les mains avec le pain d'amande. Il faut aussi se faire laver le visage presque aussi souvent,... »

l. Mlle de Scudéry, Entretien sur la politesse {Nouvelles conversations morales f p. 168).

qu'un jour viendra où le bon ton ne sera plus que la distinction de l'esprit et de l'âme, réfléchie dans le maintien, les formes et le langage, et où la bonne compagnie sera la société des esprits cultivés et des honnêtes gens. »

Glarinte ayant achevé de parler ainsi se leva et proposa à la compagnie de s'aller promener sur un grand canal qui était au delà d'un parterre, et, sans s'amuser à traiter davantage la question, tout le monde convint que son sentiment devait être la règle de tous les bons esprits*. Ici flnit mon rêve, et je viens de l'écrire en me réveillant.

i (Journal des Débats, 10 juin 1858.)

d'une roÉE MODERNE SUR l'aRT ET LES ARTISTES. — MOZART : VIE d'un ARTISTE CHRÉTIEN AU XVIIl» SIÈCLE,

Extraite de sa correspondaDce authentique, traduite et publiée pour la première fois en français, par M. Tabbô Goschler.

Il fut un temps où l'on s'imaginait en France qu'un homme de génie, un grand artiste, un grand poëte était un homme comme un autre, et ne se distinguait du commun des mortels que par les dons particuliers et Texcellence de son esprit. On n'avait pas Tidée qu'il dût être investi d'aucun privilège ni exempté d'aucun devoir. On trouvait tout naturel et nullement prosaïque qu'il crût , comme tout le monde, à Dieu , à l'âme et à l'autre vie ; qu'il vécût de peu ici-bas, et vécût de son mieux pour gagner le paradis ; que s'il ne se mariait pas, il fût aussi correct dans sa conduite que dans ses ouvrages ; que s'il se mariait , il rendit sa

I. Mlle de Scudéry, Entretien surja politesse {Nouvelles conversations morales y p. 188.)

femme heureuse, élevftt bien ses enfants et ftt des écono^ paies. Ni Corneille, dans son petit ménage de Rouen, écri-* vaut Polyeucte au bruit des fuseaux de sa femme, ni Racine faisant la procession dans sachambre,un cierge à la main, à la tête de ses enfants, ne passaient pour des prodiges. On ne soupçonnait pas que les vertus domestiques étouffent le génie, et on aurait presque détini le grand poëte : un bon père de famille qui fait de beaux vers.

Toutes ces idées bourgeoises sentent bien leur vieux temps, le temps où la raison régnait dans Tai^t et donnait aux ouvrages leur lustre et leur prix, comme disait Boileau. Aujourd'hui ce n'est plus la raison qui est la reine de l'art, c'est l'imagination, et il paraît tout simple que la fantaisie, seule muse des artistes, gouverne aussi leur vie. Le public tend de plus en plus à se persuader que l'artiste est un être à part dans la création, et qu'il serait injuste de l'assujettir aux règles communes. C'est un artiste, ce mot dît tout. Il y a dans une très-jolie pièce de M. Octave Feuillet, Dalila, un 4e cesf personnages qui s'attachent aux artistes et se font leur patron, le chevalier Carnioli. Il apprend qu'André, un grand musicien qu'il protège et qu'il appelle «« son musicien, » veut épouser une jeune fille dont il est amoureux n Te marier, triple idiot!... lui dit-il. Je te défends de placer ton génie sous cet ignoble éteignoir du mariage.... Un artiste marié est un artiste fini. Il est époux, il est père, il est citoyen, tout ce que tu voudras.... Mais le poëte est mort. C'est pourquoi je te dis ceci : Puisque tu aimes cette fille , fais-en ta maltresse; mais ta femme, je te le défends.— Mais la morale ? objecte André. — Qu'est-ce que tu me chantes avec ta morale ? Depuis quand la morale est-elle une muse? Que je déteste, 6 ciel I cette manîe^ nauséabonde qu'ils ont maintenant de mettre l'honnêteté, le mariage, le bon Dieu et le Code civil en vers , en prose et ep musique ! Ah çà , voyons, qu'est-ce que tu as de commun avec la morale,

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toi? Esrtu margulllier? es-tu quaker?... Bah! es-tu chrétien seulement? Non, tu ne l'es pas; tu es un artiste. Ton dieu, c'est l'art, et l'art, c'est le diable....»

Au théâtre , le public ne manque, jamais d'applaudir chaudement le chevalier Garnioli, pour une bonne raison : c'est que Garnioli , c'est le public lui-même ; il exprime tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas. J'en connais même (et ce sont néanmoins d'honnêtes gens) qui, dans l'intimité des causeries familières, commentent avec une parfaite sérénité de conscience ces maximes de Garnioli. J'en ai entendu me dire très-gravement qu'il faut savoir se mettre au-dessus des préjugés vulgaires, qu'au point de vue de l'esthétique , cette extrême liberté qu'on appelle le désordre est essentiellement favorable au développement du génie. Plus un artiste a de passions, mieux il exprime les passions; plus agitée est sa vie, plus émouvants sont ses ouvrages. Un artiste, à bien prendre, n'est ni mari, ni fils, ni père ; il est marié à l'art, il est fils de son génie, il est père de ses œuvres : voilà toute sa famille. Qu'il aime le beau, voilà son culte ; qu'il fasse des folies, mais qu'il fasse des chefs-d'œuvre, voilà toute sa morale ; on le tient quitte des vertus.

C'est là l'idée moderne. Je ne sais pas si elle vaut mieux que celle d'autrefois , s'il est entièrement vrai que, pour mieux exprimer les passions, il est bon de s'y livrer, ni si cette tolérance d'exception qu'on affiche pour les artistes et ces licences qu'on leur accorde ne sont pas plus injurieuses qu'honorables pour l'art et pour eux. Mais je sais qu'il y a beaucoup de chevaliers Garnioli pour tenir ce langage et plus d'un André pour l'écouter. Aussi quelle douce surprise lorsqu'on voit s'ouvrir devant soi, dans des lettres naïves, l'âme d'un grand artiste, qu'on y découvre ces pieuses croyances, ces humbles vertus, ces idées candides et ces sentiments bourgeois, prétendus si funestes à l'essor du

génie ; lorsqu'on aperçoit briller la plus radieuse poésie dans le cœur le plus simple, le plus pur idéal dans les scènes les plus familières de la vie domestique! Ce ravisse* ment , je viens de réprouver en lisant la correspondance d'un père avec son fils, de Léopold Mozart avec le futur auteur de Don Juan et des Noces de Figaro. Ces lettres, traduites et publiées récemment pour la première fois en français , sont des causeries à distance, des épanchements du cœur. N'y cherchez pas d'autre intérêt que celui qui s'attache aux personnages ; point de détails de mœurs sur la société du temps, ni de faits curieux. Vous avez devant vous une famille d'artistes; ouvrez le livre, c'est comme si vous ouvriez la porte de leur logis. Entrez, vous êtes au milieu d'eux, vous les voyez et vous les entendez. Vous lisez dans leurs yeux et jusqu'au fond de leurs âmes, et si vous n'êtes pas trop dans les idées modernes du chevalier Garnioli, ce que vous allez lire ne vous^éplaira pas.

Au début de la correspondance, un pauvre mattre de mu* sique, Léopold Mozart, vient de quitter Salzbourg. Il y avait vécu jusque-là tant bien que mal, en dirigeant l'orchestre du prince-archevêque et en donnant en ville des leçons de violon. Mais les leçons étaient rares, et le prince-archevêque médiocrement généreux. Il ne donnait à son mattre de chapelle que vingt-cinq florins par mois (53 fr. 50 c), et Léopold Mozart avait à nourrir sa femme et deux enfants, une fille, Nanerl, âgée de onze ans, et le petitWolfgang, qui venait d'en avoir six. Ces deux enfants , nés à l'ombre delà vieille église de Salzbourg, élevés au son des cloches et du violon paternel, étaient déjà célèbres par leurs talents précoces dans tout l'archevêché. Nanerl faisait merveille sur le clavecin; Wolfgang y surpassait Nanerl, jouait du violon de poche, touchait l'orgue comme un maître, et composait des concertos. En les menant de ville en ville, certainement on ferait fortune. Léopold Mozart prit une

grande résolution. Le 19 septembre 1762, il prépara son mince bagage, dit adieu à sa femme, et partit de Salzbourg avec ses deux enfants. Ses lettres, qu*il adresse d*abord à M. Hagenaûer, le négociant, sont le récit de son voyage et la peinture de son caractère. Voyons lepèred'abord; tout à rheure nous verrons le Gis.

Au premier coup d'œil on risque de se méprendre sur le digne mattre de chapelle. Gomme sans cesse il parle d'argent, suppute dans toutes ses lettres ses frais de voyage, de nourriture et de logement, et se -plaint qu'on fait à Wolfgang et à Nanerl plus de compliments que de cadeaux, on est tenté de le croire intéressé, et de le confondre avec ces montreurs de phénomènes qui spéculent sur leurs enfants. Ce serait lui faire injure. Songez que le pauvre homme loge le diable dans sa bourse, et que ces lettres qui ressemblent à un livre de recettes et de dépenses, de dépenses surtout, il les écrit à son propriétaire, qui est en même temps son banquier. Il faut bien lui rendre des comptes* Et puis, ce qui poétise toute cette arithmétique, c'est Tamour paternel : Léopold Mozart n*aime pas l'argent pour l'argent ; s'il est en quête de florins, c'est pour envoyer une petite somme à sa femme, qui est restéelà-bas, c'est pour assurer l'avenir de Wolfgang, pour amasser une dot à Nanerl. Mais il aime bien mieux la gloire que la richesse, et le jour où le trésorier de Sa Majesté lui compte 100 ducats, il ne saute pas de joie comme le jour où Wolfgang est embrassé sur les deux joues par la reine de France et par les princesses. Wolfgang, aux yeux de son père, est un miracle vivant de la bonté de Dieu. Les premières lueurs de génie musical entrevues dans Tenfant, Léopold les a pour ainsi dire adorées comme les marques de la bénédiction divine descendue sur sa maison. Lorsqu'à l'âge de sept ans, Wolfgang compose quatre sonates, son père écrit à M. Hagenaûer : « Vous entendrez un jour combien ces sonates sont

belles. Il y a entre autres un andanu d*un goût rare. Je puis vous affirmer que Dieu fait chaque jour de nouveaux miracles dans cet enfant. > Cette persuasion pieuse que Dieu se manifeste dans le génie croissant de ce fils bienaimé, donne à Tamour paternel de Léopold un accent de vénération qui a un charme infini. La piété s'y mêle à la tendresse ; on dirait qu'il regarde son fils comme un bien commun à Dieu et à lui, sur qui Dieu veille de moitié. Cette con^apce touchante s'exprime par des traits incomparables, A Paris, où règne la petke vérole, on conseille à Léopold de prendre des précautions. « Tout le monde, écrit-il, veut me persuader de faire inoculer mon garçon. Quant à moi, je prétends tout abandonner à la grâce de Dieu ; tout dépend d'elle. Il s'agit de savoir si Dieu qui a mis dans le monde cette merveille de la nature l'y veut conserver ou l'en retirer. •• Dieu le conserve en effet. A OUmûtz, Wolfgang est atteint de la petite vérole et en guérit. Léopold s'écrie, dans son enthousiasme : « Te Deum lauflamus. Wolfgang a triomphé de la petite vérole. Vous voyez bien que ma devise se réalise : In te^ Domine^ speravi^ non confundar in miemum. » Aussi bien Dieu se serait fait tort en retirant de ce monde un enfant dont la seule vue, nous affirme Léopold, convertissait les voltairiens. « J'ai entendu un voltairien, qui venait de voir mon fils, s'écrier avec stupeur : c Enfin, j'ai vu un miracle dans ma vie ! >

Tant que Wolfgang n'est qu'un enfant, c'est le père qui tient la plume et qui raconte à sa femme ou à son ami M. Hagenaùer les triomphes et les déceptions du voyage, les baisers qu'on donne aux enfants et les florins qu'on ne donne pas, les habits neufs qu'il faut acheter, la messe du roi à Versailles, les succès de « Monseigneur Wolfgangus » au souper de la reine, l'admiration des grands seigneurs et des belles dames, l'étonnement du public à Londres, à la Haye , à Rome et à Vienne, etc., etc. Wolfgang ajoute à

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cet récits de petits poshscHptum^ tantôt malins et Joyeuir, qu'il écrit à Nanerl, retournée à Salzbourg, tantôt sérieux et tendres, qu'il adresse à sa mère.

< Je félicite ma chère mère pour sa fête et je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé. G'esl ce que je demande tous les jours à Dieu, et ce que je continue de demander dans mes prières pour elle et pour ma sœur. Je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les cierges, les bonnets et les rubans que nous avons achetés à Loretta, et que nous rapporterons. Je reste, en attendant, son fidèle enfant. »

Ce fidèle enfant, qui a le cœur d'un ange, a de l'esprit comme un démon. Il a quatorze ans à peine : voyez comme il se moque des dominicains trop gourmands :

« Aujourd'hui j'ai eu envie de monter à âne, car en Italie c'est la mode, et par conséquent j'ai pensé qu'il fallait en essayer. Nous avons l'honneur d'être en relations avec un certain dominicain qui passe pour un saint. Moi, je n'y crois pas beaucoup, parce que je le vois déjeuner avec une bonne tasse de chocolat, et puis faire passer par-dessus un grand verre de vin d'Ëspagpe. J'ai eu l'avantage de manger avec ce saint qui a bu bravement tout le long du repas, qu'il a clos par un grand verre de vin le plus fort, par deui bonnes tranches de melon, par des pèches, des poires, cinq tasses de café, une assiettée de petits fours et force crème au citron. Mais peut-être qu'il fait tout cela par mortifica-* tion. Cependant j'ai de la peine à le croire : ce serait trop à la fois ; et puis, outre son dtner, il soigne trop bien son souper. »

Wolfgang a beau se railler des moines, comme un petit voltairien (lui qui convertit les voltairiens!)', moines et mOf niales rafiblent de lui. Les dominicains lui font fête, les augustins l'hébergent, les augustines lui offrent à dtner, et les c£a*dinaux lui donnent de petits soufflets sur la joue.

492 ÉTUDES LITTÉRAmES ET MORALES.

Quant au pape» il ne peut faire moins que de le nommer chevalier de TÉperon-d'Or, comme Gluck. Maître Wolfgang porte une belle croix d*or à sa boutonnière, et il écrit à sa sœur : « J'ai l'honneur d'être, mademoiselle, votre trèshumble serviteur et frère, chevalier de Mozart. » A d'autres signes encore qu'à son ruban de TÉperon-d'Or et au progrès de sa renommée on s'aperçoit que Tenfant devient un jeune homme. Il ne demande pas seulement à sa sœur des nouvelles de son canari ; il s'informe aussi de la santé des jeunes filles de Salzbourg et donne à Nanerl certaines commissions affectueuses pour elles. « Dis à Mlle de Moelk que je me réjouis fort de revenir à Salzbourg, seulement pour recevoir pour mes menuets un cadeau comme celui que j'ai reçu après un certain concert. Elle saura bien de quel cadeau je parle. > Wolfgang a déjà quinze ans, et quand il écrira le rôle de Chérubin, il n'aura qu'à se souvenir.

Cinq ans s'écoulent encore. Après de nouveaux voyages, Wolfgang est revenu avec son père à Salzbourg, et est entré, comme lui, au service du prince-archevêque. Il est chef d'orchestre aux appointements de 12 florins par an (environ 26 fr.). Wolfgang n'est pas cupide; il a révélé toute son ambition dans une de ses lettres, et on ne la trouvera pas disproportionnée. Voici son hocerat in votis : 1* 300 florins de fixe ; 2'' il ferait par an quatre opéras, deux sérieux et deux bouffes, qui lui rapporteraient au moins 500 floriens; total : 800 florins (environ 1700 fr.)Ce n'est pas une grosse somme; mais il dîne souvent en ville, et puis il mange peu et ne boit que de l'eau, « sauf au dessert un verre de vin après le fruit. » Avec ces 800 florins, il pourrait venir en aide à ses vieux parents et rendre leur sort plus doux ! Il sô remet en route, cette fois avec sa mère. Ils iront à Paris. Wolfgang est majeur; il a un grand talent, une raison supérieure à son âge ; il devient le chef de la famille, dont les destinées reposent désormais sur lui.

A ce grave moment son père lui ouvre tout son cœur, et, pour l'exciter à bien remplir ses nouveaux devoirs, lui trace le tableau des sacrifices qu'il a faits. Malgré la distance des siècles, les belles âmes se ressemblent ; les mêmes affections trouvent le même accent. L'admirable lettre de Léopold Mozart rappelle, par son éloquence simple et touchante, Fadmirable entretien de la mère de saint Jean Ghrysostome avec son fils :

« Tu vois clair comme le jour que désormais la destinée de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si bonne et si aimante sœur, est uniquement entre tes mains. Depuis votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes assez de pénibles sacriûces et mené une vie assez dure pour entretenir, avec 25 florins de revenu mensuel assuré, une femme, sept enfants et ta grand'mère.... Nonseulement je n'ai pas employé un kreutzer pour le moindre plaisir personnel, mais encore, sans une grâce spéciale de Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spéculations et mes amères privations, m'en tirer sans faire de dettes, et cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'iiui. Je vous ai sacrifié à tous deux toutes mes iieures, dans Tespoir que non-seulement vous parviendriez à vous tirer honorablement d'affaire, mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me permettant de rendre compte à Dieu de l'éducation de mes enfants, de songer au salut de mon âme sans autre souci, et d'attendre paisiblement la mort. Mais la Providence et la volonté de Dieu ont ordonné les choses de façon qu'il faut que de nouveau je me résigne à la dure nécessité de donner des leçons, et cela dans une ville où la peine est si mal payée, qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi et les siens.-. Je place toute ma confiance, tout mon espoir en ta Gliale affection. Tout dépend de ta raison.... >

Ici Léopold donne à sou fils de bons avis sur la conduite

494 ÉTUDES UTTÉRAIBES BT MORALES.

(|u'il doit tenir à Paris : qu'il érite toute espèce dô fanillia- Hté avec les personnes de sa profession ; qu'il se lie le moins possible avec les jeunes gens ; qu'il n*invite personne à venir chez Itii^ pour conserver sa liberté. Puis, touchant au point le plus important et le plus délicat, avec là réserve qui convient à un père :

c Je ne veux pas même te parler des femmes^ car Ik it faut une extrême retenue et toute la raison possible.... Avec quel aveuglement on se laisse attirer par des plaisanteries^ par des caresses^ par des jeux insignifiants, dont rougit plus tard la raison en s'éveillant ! Peut-être Fàs-tu déjà appris quelque peu par ta propre expérience. Je ne veux pas te faire de reproche. Je sais que tu in*aimës nonseulement comme ton pèt*e^ mais comme ton ami le plus sûr et le plus fidèle^ et que tu es convaincu que c*est entre tes mains, après Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notfe bonheur ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine* Si jtf te connais, je n*ai à attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de ton absence^ la-" quelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te voir, de fembrasser. Vis comme un vrai chréliettj comme un bon catholique ; aime et crains Dieu ; prie-le avec conGance et ardeur^ et mène une vie tellement chrétienne, qu'^^u cas où Je ne devrais plus te voir^ l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon cœur ma paternelle bénédiction, et suis jusqu'à la mort ton père dévoué, ton âmi le plus sûr. ^

A ces tendres adieUx, à ces conseils, à ces souvenirs, Wolfgang a d'avance répondu, pour prévenir les alarmes paternelles :

« Je baise les mains à mon cher père.«.. qu'il soit sans 4nquiétude; j'ai toujours DieU devant les yeux, je reconnais sa toute-puissance, je crains sa Colère, mais je connais aa bontés sa miséricorde, sa clémence envers ses créatures ;

il n'abandonne jamais ses serviteurs. Si les choses vont selon sa volonté, elles iront aussi selon la mienne. Aveô cela je ne puis manquer d*étre heureux et content* Je tnettrai tout en œuvre pour suivre avec la plus grande eiactitude les conseils que vous avez la bonté de me don» ner. »

Combien lui était nécessaire cette confiance en Dieu pour soutenir vaillamment les épreuves qui l'attendent à Paris ! Dans ce Paris, qui avait salué et fêté son enfance, aujour-^ d'hui qu'il revient plus grand, plus célèbre, et les mains déjà pleines d'œuvres partout applaudies, il ne rencontre que l'insouciance, la froideur, ou l'admiration banale et aveugle, pire que l'indifférence. Je voudrais que les artiste^ qui dès leurs premiers pas s'irritent contre les obstacles, maudissent le public et la destinée, et poussent des gémis«^ sements en gravissant leur calvaire, comme ils disent (car ils ne manquent jamais de se comparer à Jéstis^Ghrist t c'est le lieu cotnmun de leur humilité), je voudrais qu'ils vissent leur mattre à tous, Mozart, courant le cachet dans la boue de Paris, grelottant dans l'antichambre d'une duchesse « et introduit à grand'peine dans une chambre à feu, pour y jouer du clavecin devant quelques grands seigneurs qui causent et qui dessinent. Je voudrais qu'ils le suivissent d'échec en échec, de déception en déception et de chefd'œuvre en chef-d'œuvre, accablé d'éloges et dans l'indigence, montant tous les degrés qui conduisent à ia gloire, et descendant tous ceux qui mènent à la ruine. Ce n'dst rien encore de lutter contre la misère. Qu'on le regarde aux prises avec l'ignorance de ses juges et même de ses partisans et de ses patrons ! Les musiciens les plus bienveillants massacrent sa musique. Au concert spirituel, il a failli monter sur l'estrade et arracher le bâton des mains du chef d'orchestre. Le public n'a ^ ni oreille pour entendre, ni cœur pour sentir.... Ils crient bravo^ bravissimoy ilsapplau^

dissent à se brûler les doigts et ils ne comprennent rien. »

« Je suis parmi des brutes (en ce qui concerne la musisique). Non, il n*y a pas une ville au monde comme Paris ! Je remercierai le Dieu tout-puissant si j*en reviens avec le goût sauf. Je le prie tous les jours de me donner la grâce de persévérer ici, afin que je fasse honneur à la nation allemande et que je gagne beaucoup d'argent pour être en état de vous venir en aide; qu'en un mot, nous nous réunissions bientôt, et que nous passions le reste de nos jours dans la paix et dans la joie. >

Cette réunion de famille autour du foyer, entrevue comme la joie et la paix de l'avenir, Dieu ne la permit pas. Wolfgang retourna bientôt sous le toit paternel ; il y retourna seul, pour y pleurer avec son père et Nanerlla bonne mère qu'il avait perdue. Une maladie rapiàie venait de l'enlever. Il n'ose annoncera son père la triste nouvelle, et il cherche à l'y préparer. Il ne veut ni le désespérer ni lui laisser d'espérance ; il épanche et comprime son cœur brisé :

« On me donne de l'espoir; mais j'en ai peu. Voici longtemps que je suis jour et nuit entre la crainte et l'espérance. Je suis entièrement livré à la volonté divine.... Je suis résigné, quoi qu'il arrive, parce que je sais que Dieu ordonne toutes choses, quelque dures qu'elles paraissent.... Je ne veux pas dire que ma mère mourra, qu'elle doit mourir, que tout espoir est perdu; elle- peut recouvrer la santé, mais seulement si Dieu le veut. Après avoir, de toute mon âme, prié mon Dieu pour la vie de ma chère mère, je me nourris volontiers de ces pensées sérieuses, je m'en trouve plus réconforté, je suis plus tranquille, plus consolé; et vous vous Ggurez facilement combien j'ai besoin de consolation et de courage.... Laissons un moment ces tristes pensées, espérons sans trop espérer, et mettons notre conliance en Dieu. >

ÉTUDEÇ UTTÉRAIRES ET MOIULES. 497

Au moment où Léopold Mozart reçoit la lettre de son fils, il venait d'en commencer une où il souhaitait la fâte de sa femme, jappelait sur elle toutes les bénédictions du ciel, et lui faisait prévoir, pour un avenir prochain, leur réunion si désirée dans la petite maison de Salzbourg. Surpris dans ses vœux et ses espérances par une crainte terrible , il pousse un cri d'angoisse :

«Grand Dieu! Dieu de miséricorde ! que votre volonté sainte s'accomplisse! Moucher fils! quoique je me sois toujours, et autant que possible, résigné à la volonté divine, tu trouveras bien naturel que les larmes m'empêchent presque d'écrire. Que conclure de ta lettre? »

Sa femme est-elle morte? est-elle vivante? Il se désespère, il se rassure; il s'abtme dans la douleur, il se calme, il entretient son fils de ses travaux, de ses succès, puis, dans une nouvelle explosion de douleur et de désespoir :

« Non, ta mère n'est plus; tu cherches trop à me consoler; on ne le fait pas avec tant d'ardeur, quand on n'y est pas poussé naturellement par la perte de tout espoir ou par le malheur lui-même. J'écris à quatre heures après midi. Je sais maintenant que ma chère femme est au ciel. J'écris les larmes aux yeux , mais le cœur tout entier à Dieu et à sa sainte volonté. »

Après la mort de sa mère, Mozart revint à Salzbourg et rentra au service du prince-archevêque. D n'y put rester longtemps. Il était à peine payé, sinon en compliments et quelquefois en injures : le prince-archevêque, dans ses moments d'humeur, l'appelait drôle et polisson. Ce polisson venait de faire Idoménée, représenté à Munich avec un succès immense. La fortune semblait lui sourire; de toutes parts on lui demandait des opéras. Il quitta le prince-archevêque, et sollicita de son père la permission de se marier, n'imaginant pas que le mariage fût le tombeau du génie. Il aimait depuis quelque temps une jeune fille, Constance We-

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ber. «Constance, écrivaiMl à son père, est une brave et honnête fille, née de bons parents, et je suis en état de lui procurer du pain. Nous nous aimons, noi^s désirons ôtre iinis. Que reste-t-il à objecter? » Léopold Mozart aurait eu bien des objections à faire , s'il avait connu le chevalier Carnioli. Mais c'était un homme d'autrefois : il pensait que, s'il n'est pas sage de marier, comme on dit, la faim avec l^ soif, il n'est pas chrétien de vouloir être trop prévoyant , et qu'un artiste jeune, de talent, d'avenir, a raison d'épouser la jeune fille qu'il aime, même une fille sans dot, et de se fier, pour ^e^tretien du ménage, à son travail et à la Providence. Léopold Mozart donna son consentement. Le mariage de son fils avec Constance Weber termine la correspondance, qui se dénoue comme un conte de fées : ils eurent six enfants, et ils furent heureux.

Oui, ils furent heureux, malgré la pauvreté, malgré quelques écarts où la jeunesse et l'amour du plaisir plutôt que l'infidélité entraînèrent Mozart. Je ne l'excuse pas : cependant il nous conviendrait peu d'être plus sévères que Constance, qui lui pardonna et l'aima toujours tendrement, sentant bien que, malgré certaines intermittences, elle était tendrement aimée. Quant à la pauvreté, on souhaiterait que Mozart n'en eût pas souffert ; mais on ne peut le plaindre d'avoir mieux aimé la gloire que l'argent. Presque tous les grands hommes ont eu à faire l'option : les faux grands honunes choisissent mal, et les vrais choisissent bien. Constance ne s'étonna pas d'être pauvre : en se mariant à Mozart, elle avait épousé non la fortune , mais la gloire. C'est affaire aux jeunes demoiselles qui aiment les dia^ mants de ne pas épouser des hommes de génie. L'histoire de Mozart déconcerte un peu les théories modernes; il a fait des chefs-d'œuvre et il a eu des vertus. Je n'ai pas la naïveté de prétendre que celles^! expliquent ceux-là. Je 9ai8 trop bien qu'on vqt de grands talents s'unir à de

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grands vices, et que beaucoup d'hommes célèbres ont laissé après eux de mauvais exemples et de beaux ouvrages. Mais dans ces beaux ouvrages, ils n*ont mis que leur esprit, qui était grand, non leur âme, qui était petite : on les admire sans les aimer. On admire Mozart et on Taime, parce qu'il a ipis dans ses œuvres son âme, aussi belle que son esprit. Cette ardente sensibilité qui a fait de Mozart un fils si pieux et si tendre; cette foi inaltérable en Dieu et en l'autre vie, cette magnanimité, ce désintéressement, qui lui faisaient rêver comme le bonheur suprême, non la richesse, non les honneurs, mais une vie de travail et d'affection sous l'humble toit de la famille, une vie dévouée à l'art et couronnée par la gloire, tous ces beaux sentiments ont passé dans ses ouvrages, comme une flamme sacrée qui les échauffe et les illumine, et ils y ont formé un ensemble merveilleux de sublimité et de grâce, de simplicité et de magnificence, de gaieté douce et de mélancolie , d'exquise distinction et de naturel charmant. On est ravi de penser qu'un si beau génie ait eu le bonheur d'être honnête, et que le meilleur des hommes ait été l'un des plus grands.

{Jour^tal des Débats ^ 24 juin 1858.)

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