DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Voyage en Italie, par le président de Brosses.
L'espèce humaine se partage en deux catégories : ceux qui aiment à rester chez eux et ceux qui aiment à voyager j les sédentaires et les nomades. Chacune de ces deux classes
croit naturellement cpi'elle a le bon lot et se moque de l'autre. Quand les sédentaires prennent la parole, ils vous récitent d'abord la fable des Deux Pigeons, puis vient le commentaire : les douceurs du logis, le coin du feu en hiver, en été le carré de jardin, en toute saison un bon livre et une paire de pantoufles, image douce et naïve de la vie domestique, dont les nomades, qui vont chercher bien loin les grands horizons, ne sentent pas le charme modeste et la secrète poésie. Vous croyez, vous disent-ils d'un air patriarcal, que vous connaissez mieux les hommes, parce que vous en avez vu de toutes les couleurs, de toutes les tailles et de tous les habits. Non pas, mes bons amis; vous n'en savez pas plus long sur l'humanité que moi-même qui n'ai pas bougé de chez moi. La science de l'homme, c'est comme la fortune : elle vient, non pas à ceux qui courent après elle, mais à ceux qui l'attendent tranquillement dans leur Ht. Le père de la philosophie, Socrate, n'est jamais sorti d'Athènes que pour faire son service à l'armée, comme soldat. Ce n'est pas l'expérience, ce n'est pas la sagesse, que développe dans l'homme la manie des voyages : ce sont les travers de l'esprit et les défauts du caractère. Tout voyageur est plus ou moins bavard, vaniteux et hâbleur ; il fait événement de tout ; il veut qu'on s'intéresse aux cahots de sa voiture et aux mésaventures de son souper. Il y en a qui, loin de Paris, ne songent qu'à Paris, n'admirent que Paris et y rapportent tout, pour se moquer de tout. D'autres, à l'étranger, se font Anglais, Allemands, Romains ou Turcs, pour paraître tout comprendre , et ont l'air de vous dire : « Gomment peut-on être Parisien ? » Mais on est puni par où Ton a péché. On a commencé par courir le monde, sous prétexte de s'instruire ou de s'amuser ; on finit par voyager pour voyager. C'est une fièvre de mouvement que rien ne guérit. On étouQ'e dans sa maison ; on tressaille d'allégresse quand on voit passer une locomotive
OU un paquebot; on sent derrière soi Fange du ciel qui vous crie : « Marche, marche, » et vous pique les flancs avec une épée invisible. C*est le châtiment que le Seigneur vous inflige en ce monde; et dans l'autre il vous garde le supplice de Thésée, qui, pour avoir trop couru pendant sa vie terrestre, fut condamné après sa mort à rester toujours assis.
Les nomades ne se tiennent pas pour battus. La fable de Thésée est une impertinence et une impiété : qui voyage prie, disent-ils. La terre, comme le ciel, ^raconte la gloire de Dieu, et il est d'une âme pieuse de se déranger pour la mieux connaître. Ne regarder le monde que du seuil de sa porte, n'admirer dans la création que la rue de son village et le coq de son clocher, c'est faire entendre à Dieu qu'on se soucie peu de son œuvre. Si les ouvrages de l'homme , vous touchent davantage, si vous aimez mieux les livres que la nature, songez donc qu'il faut avoir vu la nature pour bien comprendre les plus beaux livres. Lire Homère et Virgile à Paris sans avoir visité la Grèce ni l'Italie, ce n'est lire ni Homère ni Virgile. La Seine n'est pas le Tibre, ni les lies d'Asnières Ithaque ou Salamine ; Montmartre représente mal le Taygète ou le Lucrétile, et la vallée de Montmorency, tout aimable qu'elle est, ne donne pas l'idée de Tempe. Les grands poètes ont voyagé et pris au spectacle des lieux les couleurs dont ils les ont peints. Faisons comme eux pour les comprendre. Les philosophes, quoi qu'on dise, ont voyagé comme les poètes, et les plus nomades de la Grèce ont été les sept sages. Montaigne, notre Montaigne, l'un des épicuriens qui s'entendaient le mieux à arranger leur vie, n'a-t-il pas à quarante-deux ans laissé dans son château sa femme et sa fllle pour s'en aller en Suisse, en Allemagne, en Italie ? Et quand on lui disait : « Eh quoi! voyager à votre âge! vous ne reviendrez pas! — Que m'en chaut-il? répondait Montaigne; je me pro-
mène pour me promener » II avait bien une autre idée, cet étonnant philosophe ! Il espérait qiie la mort le saisirait en chemin, à Timproviste, au coin d'une route, à pied ou à cheval , et qu'il mourrait tout seul sans avoir à plrehdre congé de ses parents et de ses amis, à dire et à entendre « le grand et éternel adieu. »•— ^ « Vivons et rions entre les nôtl^BS, disait-il, mourons entre les inconnus. > En quoi je ne suis pas du goût de Montaigne. Il vaut bien mieux mourir chez soi, les pieds sur le sol natal, les yeux encore une fois attachés au foyer, efl recevant les derniers baisers. Mais ne quittons pas la terre sans savoir ce que nous quittons, et ne paraissons pas devant Dieu sans pouvoir le saluer des paroles de la Bible : « Seigneur, nous connaissons votre œuvre et nous avons vu qu'elle était bonne : Yidimus quod esset bonum. »
En ce moment les nomades triomphent sur toutes les lignes. Les locomotives sifflent et les wagons emportent à grande vitesse des milliers d'émigrants. Il y a les amoureux du pittoresque qui partent pour la Suisse, les amoureux des arts qui vont en Italie, les joueurs qui cotirent à Hombourg, les galants qui s'envolent vers Bade. Il y à les trains de plaisir, il y a les traitis de malades, hypocondres, goutteux, fébricitants et rhumatisants, bilieux et nerveux, qui s'acheminent clopin-clopant vers Vichy ou Luchon, Wiesbaden, Ems ou Bourbon-rArchambault. Ah! si Toh découvrait des eailx pour les maladies de l'âme, pour les défauts du caractère, comme il y en a pour les maladies du corps, quelle procession on devrait y voir, que l'on n'y verrait pas 1 Nos défauts ont ceci de meilleur que nos infirmités, qu'ils font souffrir les autres bien plutôt que nous-mêmes, et l'on ne va pas aux eaux pour guérir son prochain. N'oublions pas les trains des laboureurs, des jardiniers, des canotiers et des patriotes, pour les comices agricoles, les expositions florales, les régates, les érec-
tîons de statues des grands hommes de province , Tenti^e de Louis XIV dans sa bonne ville de Rouen ; tout chef-lieu sans statues se cherche en ce moment un grand homme à couler en bronze pour donner, au proflt des pauvres, une fête patriotique et municipale où la France accoure et laisse son argent.
Tout cela prouve sans doute que le Français est né bienfaisant et badaud , mais non que les nomades aient raison contre les sédentaires. Pour moi, badaud et casanier tout ensemble, atai du mouvement et du repos, du foyer et des voyages, je suis impartial entre les deux partis, et je vois de chacun le fort et le faible. Il y a deux ou trois vérités qui, ce me semble, ne font pas question. D'abord, si passionné qu'on soit pour les voyages, lorsqu'on voyage seul et qu'on ne s'aime pas soi-même d'un amour immodéré, on ne tarde pas à sentir le poids de la solitude. On a vécu tout le jour au milieu d'inconnus, d'indifférents, ou de ces sortes d'amis que l'on ne connaît que d'hier, que l'on quittera demain pour ne les revoir jamais, et en rentrant au logis on voudrait bien entendre une voix familière et trouver sous sa main un ou deux bons amis avec qui Ton tiendrait de ces riants propos du soir, plus doux, après une longue journée, que les plus aimables paysages. Mais l'on ne trouve que soi, soi partout, soi toujours, et on a beau s'aimer, on finit par se prendre en grippe. L'esprit s'amuse en voyage, le cœur s'ennuie ; c'est un voyageur qui l'a dit, et il a raison. Il faudrait qu'on pût emporter ses amis avec son bagage, sans compter la patrie à la semelle de ses souliers. Et encore n'est-ce pas tout d'emporter ses amis : le grand point, c'est de les garder, car on court la chance de les perdre en route. Un voyage, comme on dit, c'est un mariage ; on se voit jour et nuit, on se pratique, on se touche par tous les côtés, et par tous on rencontre les pointes de Tégoïsme, on s'y pique les doigts, et tels sont partis de
chez eux les meilleurs amis du monde» qui reviennent brouillés pour toujours.
Une autre vérité, c*est que les voyages, sans cesser d'être agréables, deviendront dé moins en moins nécessaires à l'instruction des hommes. Quand il y avait entre les peuples une très-grande dilEférence de civilisation, de lumières, de lois, de mœurs et de physionomie, il était presque indispensable de parcourir le monde pour apprendre là-bas ce que l'on ignorait ici, pour s'édifier par les comparaisons, pour rapporter dans son pays des idées justes et nouvelles. Sans même aller chercher à l'étranger ou l'éducation philosophique, comme les Grecs en Egypte et en Asie, ou l'éducation littéraire, comme les Romains en Grèce, ou l'éducation politique, comme les Français du xvm* siècle en Angleterre, c'était un intérêt élevé et sérieux que d'observer les usages, les habitudes, les manières, et même les costumes des diverses nations, et de s'expliquer par là leurs différents génies. Mais de plus en plus les distinctions extérieures tendent à s'eflacer chez les peuples, et les mœurs européennes à se ressembler partout. Il y a cent ans déjà, un voyageur français qui passait à Milan trouvait que les mœurs Bu Milanais ne différaient presque en rien de celles de la France *.
Que dirait-il aujourd'hui? Les chemins de fer font circuler d'un bout de l'Europe à l'autre, avec les voyageurs, les journaux et les livres, les mêmes idées, les mêmes usages. A force de causer ensemble, les peuples finiront par fondre leurs langues natales en un idiome éclectique et polyglotte. Déjà notre français est à moitié anglais et un peu allemand. A force de se hanter, de se mêler, de se marier ensemble, ils finiront par ramener tous les visages humains à un type composite ; et un temps viendra infailliblement où il