‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 70 sur 85 · De Brosses, Lettre IX sur l'Italie · texte numérisé non relu

De Brosses, Lettre IX sur l'Italie

n*y aura plus ni Français, ni Anglais, ni Espagnols, ni Allemands, ni Russes ; il n'y aura que l'Européen et l'européanisme. Du cap Nord au cap Matapan, et de l'Océanie à la mer Caspienne, on n'apercevra plus aux quatre points de l'horizon que les mêmes personnages, coulés dans le même moule, parlant la même langue, ayant la même figure et portant le même habit, et, quand on aura passé un quart d'heure à sa fenêtre, on connaîtra la fleur du monde civilisé.

Alors, si l'on continue à voyager, ce sera pour voir non plus les hommes, mais seulement les monuments des arts et les beautés de la nature. Et encore la nature, elle fait comme les hommes, elle s'applique tous les jours à se défigurer. Je ne suis pas de ceux qui se plaignent amèrement qu'en Suisse de bonnes routes aient remplacé les sentiers de chamois, et que les bateaux à vapeur déshonorent le lac de Genève. Je n'ai pas besoin de frissonner pour être content; j'aime la sécurité dans l'admiration. Mais j'avoue cependant que l'apparence du péril, adroitement ménagée, donne de la saveur au plaisir. Je veux que le sauvage ne s'urbanise pas trop ! Le Saint-Bernard me semble moins poétique depuis qu'on y monte en omnibus^ et, si le soleil du Rigi ne se lève plus que dans un nuage, c'est qu'il trouve mauvais que, pour assister à son lever, on retienne des chambres à l'auberge par le télégraphe électrique. Quand les montagnes en sont là, elles sont perdues. C'en est fini du beau. Je me rappelle avoir suivi Tan dernier, en allant aux bains de Pfeiffers, le cours de la Tamina : c'était jadis une gorge terrible, le pendant de la Yiamala. On y a tracé une allée de parc; de distance en distance, on a placé des bancs où s'asseyent les promeneurs comme aux Champs-Elysées; de chaque côté des bancs, on a placé des marronniers fluets, qui ont l'air de petits nains à côté des grands pins de la montagne. Au

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pied de ces arbustes, on a disposé des carrés de gazon qui jaunissent d'un air piteux. Sur les rochers qui hérissent la route, on a pratiqué des degrés qui conduisent à de petites plates-formes d'où l'on contemple les passants. Le chemin est semé de ces joujoux pittoresques. Voilà l'avenir de la Suisse autrefois si belle : c'est le joli.

Quant aux monuments, les plus modernes sont les seuls qui n*ont rien à perdre. Ceux des anciens, bâtis pour s'accorder avec la vie antique, souffrent singulièrement de leur contact avec la vie moderne. Encadrez le Parthénon entre une fabrique de gaz et un embarcadère, vous verrez quelle figure fera le Parthénon. La seule beauté qui restera bientôt aux monuments antiques, ce sera la lumière et la pureté du ciel. Espérons que la fumée des usines ne la leur ôtera pas.

Une dernière vérité, non moins bien établie, c'est qu'on ne sait pas voyager. Bacon, dans ses Essais de morale^ a donné de l'art de voyager une définition capable de décourager les plus intrépides. On doit apprendre d'abord les langues et l'histoire des pays qu'on visitera ; on doit étudier les sciences et les arts où ces pays excellent. Puis Bacon dresse la liste des choses auxquelles tout bon voyageur est tenu de s'intéresser : les cours des princes, les cours de justice, les assemblées du clergé, les consistoires ecclésiastiques, les fortifications, les ports, les vaisseaux, les antiquités et les ruines, les Bourses, les greniers et magasins publics, etc., etc. « A l'égard des tournois, ajoute-il, des fêtes publiques , cavalcades, bals masqués, bals parés, festins, noces, pompes funèbres, exécutions, et autres spectacles de ce genre, il n'est pas nécessaire d'y faire penser les voyageurs; ils y courront assez d'euxmêmes. a> Il y a surabondance dans cette énumération. Il n'est pas besoin, pour bien voyager, d'être une encyclopédie. Mais, réduite à sa juste mesure, la pensée de Bacon

est une vérité. Voyager est un art, et nous n*en faisons qu'un plaisir. Au lieu d'étudier dans chaque pays ce qu'il 7 a de plus curieux et de plus instructif, nous ne lui demandons que ce qui nous amuse ; et ce qui nous amuse à l'étranger, c'est ce qui nous amuse en France. C'est nousmêmes que nous cherchons chez les autres; ce sont nos idées, nos goûts, nos habitudes, et jusqu'aux fantaisies de notre vie ordinaire. L'amateur de tableaux ne visite que les musées, l'archéologue que les antiquités. Quand Sainte- Palaye voyageait en Italie avec de Brosses, il passait ses journées dans les bibliothèques, au milieu des manuscrits. A Rome, de Brosses connaissait un Anglais qui avait un carrosse de remise attelé tout le jour sur la place d'Espagne, jouait tout le jour au bilftird, et quitta Rome sans avoir vu le Golisée '. Nous avons beau faire deux cents lieues et dépayser le vieil homme, le vieil homme se retrouve à la descente du coche et reprend son train de vie. Regardez, s'il vous plaît, ces deux personnes qui partent pour l'Italie. L'une, c'est un gentilhomme gascon, un homme de grand esprit, un maître moraliste. Il est vain et malade, comme il arrive souvent aux auteurs de morale. Vains, cela se conçoit; ils voient si bien toutes les petitesses du prochain, qu'il leur est malaisé d'être modestes. Malades, c'est leur souffrance qui les prédispose à moraliser. Presque tous les moralistes ont été valétudinaires. Horace avait une névralgie, Lucien la goutte, Sénèque un mauvais estomac, La Rochefoucauld des rhumatismes, et Vauvenargues a passé sa vie à mourir. On ne se figure pas un moraliste gros, gras et bien portant. C'est lorsque le corps ne vaut rien qu'on se rabat sur l'âme et qu'on vit en tête-à-tête avec elle. Quoi qu'il en soit, Montaigne, dont il s'agit, avait un piètre corps, assez peu solidement chevillé à son âme, et

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