‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 71 sur 85 · De Brosses, Lettres sur V Italie · texte numérisé non relu

De Brosses, Lettres sur V Italie

toujours endolori par quelque endroit. A quarante-deux ans, il partit pour l'Italie, escorté de sa gloriole et de sa gravelle, qui l'accompagnèrent partout. On les suit à la trace, dans le récit de voyage qu'il nous a laissé. Une moitié est donnée à son amour-propre, à ses petites joies, quand, sur la vue de son blason dont il laisse des copies dans toutes les auberges, on le prend pour un grand seigneur, quand on le nomme citoyen romain, quand on accorde une place dans l'église de Lorette à son ex-voto d'argent. L'autre moitié appartient à ses digestions, à ses boissons et à ses bains. Pour être juste, il faut dire qu'en entrant à Rome, Montaigne, oubliant sa gravelle, a retrouvé son merveilleux esprit, et a écrit sur les ruines de la cité romaine une des plus belles pages qu'ait inspirées « le sépulcre d'un grand peuple , » et inagni nominis umbra.

Cet autre, ce Breton à l'œil spirituel et riant, tranchant et sec, aux manières brusques, c'est un homme de lettres, un causeur des salons de Paris, un convive des petits soupers, où il porte, avec un succès mêlé d'eslime et de crainte, un caractère indépendant, une humeur bourrue et des saillies caustiques qui vous partent au visage comme des coups de pistolet. C'est Duclos : à Rome comme à Paris, il vit chez les grands seigneurs ; il étudie la société , ses mœurs, ses intrigues ; il prend des notes sur la politique, l'administration, les finances, la population, le nombre des prêtres, les gages des domestiques et les variations du climat. Il recueille des anecdotes, et après boire il fait des mots. De la nature de l'Italie, du paysage, des jardins, de la littérature italienne, de la musique, des monuments, des tableaux, des statues, il ne s'en occupe guère. Un jour il visite Saint-Pierre, et il s'écrie : « Puisque je suis dans Saint-Pierre , dont la description peut se lire dans beaucoup de voyages, je me contente d'y renvoyer; je me bor-

nerai à une réflexion sur la différence du caractère des papes avec celui des autres souverains. > Voilà Duclos tout entier. Pour lui, l'Italie, c'est une suite de salons et de salles à manger, comme, pour Montaigne, une série de baignoires et de buvettes curatives.

De tous les beaux esprits d'autrefois qui ont voyagé en Italie, celui qui voyage le mieux c'est le président de Brosses, dont on vient de republier les Lettres, en deux fort beaux volumes, qui n'ont que le tort d'être des in-octavo. L'in-octavo est le format des sédentaires, non celui des nomades, et il faut qu'un de Brosses puisse entrer dans la poche ; on ne s'en sépare pas. Je ne veux pas rendre compte de ces Lettres en détail ; tout le monde les connaît. Je veux indiquer seulement, en quelques mots, par quels côtés de Brosses est à mes yeux un voyageur modèle. Il a le premier mérite que je demande aux touristes : c'est un voyageur gai. Soyez graves à domicile ; hors de votre pays, tâchez à tout prix de vous entretenir en belle humeur. La gaieté allège les ennuis du voyage, elle donne de l'agrément même aux mésaventures, et dispose à juger avec cette bienveillance qui est une condition de la justesse de vues. De Brosses est un des hommes les plus gais de France, tout conseiller qu'il est au parlement de Dijon ; c'est un de ces magistrats comme il y en avait tant jadis, comme il en reste encore, dit-on, quelques-uns, qui prennent en montant sur leurs sièges la gravité austère et la dignité froide, mais qui les y laissent en descendant, et redeviennent sans robe de bonnes gens de beaucoup d'esprit. De Brosses est une image du vieil esprit français et surtout bourguignon, franc, vif et salé, poussant sa pointe sans vergogne jusqu'à la gaillardise, frondeur en religion et même en politique, nullement impie ou séditieux, prenant en paroles les plus grandes libertés, goguenard et conservateur. De Brosses va aussi loin en libres propos que Montesquieu

dans ses Lettres persanes. A lire ses railleries profanes sur les choses saiqtes, vous le prendriez pour un des plus effrontés garçons de la grande boutique de Y Encyclopédie^ compae disait Voltaire. Vous vous tromperie? fort. Voltaire a essayé de l'enrôler. De Brosses a résisté, et, comme Montesquieu, s'est tenu à distance çlu parti des pbUosQphes. Un autre rapport encore avec l'auteur de Utires persanes : de Brosses a été quelque peu libertin, il ne s'en cache p^s dans ses lettres. Il y en a sur Venise dont les conûdepçes presque illimitées effaroucheraient les moins prudes. Mais, comme Montesquieu, il ne fit que traverser le plaisir et s'installa dans le travail. Quand l'âge mûr arriva, il trouva de Brosses tout prêt à se ranger, et déjà président avant d'avoir la présidence.

Après cet enjouement, le trait le plus saillant de l'esprit 4e de Brosses, c'est qu'il comprend tout et s'intéresse ^ tput. n remplit le programme de Bacon et au delà. 3acoi^ a oublié sur sa liste la cuisine et l'agriculture. De Brosses, propriétaire terrier et gourmand au superlatif, f$^it les réflexions les plus pertinentes sur la manière de cyltiver la terre et à^e manger en Italie. Mieux que Duclos, de Brosses décrit les mœurs italiennes par des tableaux, des anecdotes où il se met en scène avec ses amis. Sa peintvure de Venise et de Rome est charmante. Stendhal, qui prétendait un peu avoir découvert Tltalie et qui regardait à la loupe les intrigues amoureuses de la société , n'a pas plus finement remarqué que de Brosses la différence de la galanterie italienne avec la galanterie française, ni mieux dépeint le sigisbé. Sur les gouyer^epfients dltalie, l'administration, les finances, l'état des villes et des campagnes, le jeune conseiller a des vues fort sensées, et profondes parfois, qui s'échappent d'un air de plaisanterie, et qui font sourire et penser. Il faut tenir grand compte à ce très-libre penseur d'avoir vu, en plein xvxu" siècle, tout^

ce qui restait encore de vitalité dans le catholicisme et la papauté, que les philosophes jugeaient si malades. Que Ifi pape fût temporellement faible, de Brosses ne le niait ps^s* « Le proverbe, écrivs^it-il, dit qu'il faut baiser les pieds au Saint-Père et lui lier les mains, et il semble qu'on soif encore plus exact à s'acquitter du second dé ces devoir» que du premier. > Mais que le pape ne puisse plus jouer de rôle en Europe, c'est ce que de Brosses n'accorde pas, et définissant d'un mot ce qu'un pape pourrait être, môme aq xvm* siècle, si c'était un grand pape, il l'appelle « l'Amphictyon naturel de l'Europe. » De Brosses voyaitplus loin et plus juste que la plupart des philosophes de son temps, qui, parce qu'il n'y avait presque plus de croyants, se tir guraient que bientôt il n'y aurait plus d'Église.

En matière de beaux-arts, je n'ai pas qualité pour décider si de Brosses est ou non un bon juge; mais il a deux mérites. L'un, c'est d'aimer l'art sous toutes ses formes : la musique, la peinture, la statuaire, la danse , l'architecture, les fontaines, les jardins. A vrai dire, il préfère l'art à la nature. Il n'a pas senti la campagne romaine. « Qu'estce, dit-il, que la vue d'une plaine étendue, aride et déserte? > Chateaubriand nous a appris à mieux y regarder. Cependant, même à l'égard des beautés de la nature, de Brosses a l'esprit plus ouvert que bien de ses contemporains. Quoiqu'il aime mieux les jardins français que ceux d'Italie, il trouve que ceux-ci, « tout en n'étant pas trop bien peignés, ont un air champêtre qui n'est pas désagréable. > L'éloge est mince sans doute; je lui sais gré pom*tant de n'avoir pas été plus dédaigneux pour les jardins de Salluste, au souvenir de Marly et de Saint- Cloud.

Un autre mérite de de Brosses, que je souhaiterais à tous les touristes qui reviennent d'Italie, c'est que lorsqu'il parle des arts il ne prend pas l'air d'un artiste. Il est permis aux

gens du monde, qui n'ont pour juger des arts que leur instruction générale, sans études particulières, d'exprimer l'impression que les œuvres d'art font sur eux. S'ils ont le goût délicat, l'esprit ouvert et cultivé, il y a une partie commune à tous les arts sur laquelle ils jugeront sainement : c'est le choix du sujet, la pensée, l'ordonnance, l'expression, le style. Dans ce domaine purement général, un homme de lettres, un homme du monde peut être assurément un bon juge. Mais il est une partie sur laquelle il s'abstiendra de se prononcer, s'il est modeste et raisonnable : c'est le technique de l'art, qui exige des connaissances spéciales et même de la pratique. C'est justement le point où les gens du monde qui prétendent passer pour des connaisseurs aiment à s'essayer. Ils vont droit au technique ; ils placent tant bien que mal quelques termes empruntés à la langue de l'art, et ils croient faire merveille. De Brosses n'a pas ce travers. Je ne sais si un peintre, un sculpteur, un musicien ratifieraient tous ses jugements; du moins ils en aimeraient la réserve, qu'il sait accorder même avec l'enthousiasme. Il n'affecte ni le ton ni l'air d'un homme du métier. 11 analyse ce qu'il sent, et, comme il sent avec feu, il trouve, pour exprimer son goût, des formes vives et pittoresques.

« Chez le connétable Colonna, dit-il, j'ai pensé perdre l'esprit d'un petit Corrége de 15 pouces de long, représentant trois ou quatre jeunes filles nues, tout à fait au naturel, qui entrent dans la rivière pour se baigner, se jettent de l'eau et se font des niches. Ce sont des grâces, des gentillesses, une fraîcheur, un petit enchantement de mines à en devenir fou. Je n'ai jamais désiré avoir quelque chose en ma possession comme ce petit tableau. Cela m'était bien aisé : j'étais resté tout seul : je n'avais qu'à le mettre dans ma poche. Voyez le grand malheur quand ce butor de connétable n'aurait pas eu ce tableau, lui qui ne s'en soucie

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non plus que Jean de Vert, et qui en âcinq cents autres de plus grand prix. A moi, c'était la satisfaction de ma vie. Foin de ma probité. »

S'il raffole de Gorrége, il s'enthousiasme pour Raphaël et pour Michel-Ange, malgré sa « férocité. » Il admire surtout, et c'est chose remarquable, le grand goût des anciens, qu'il oppose volontiers au petit goût moderne. On ne voit pas souvent un amoureux de la grâce avoir à tel point le sens de la beauté simple et sévère.

« Je viens, dit-il encore, d'avoir un bel exemple de ce que la seule force d'une beauté simple, poussée jusqu'au sublime, peut opérer sur les yeux les moins connaisseurs. Je suis entré aux Chartreux avec mon fidèle Pernet, l'homme du monde le plus ignorant, et tout aussi béte qu'on le puisse souhaiter pour le mettre en expérience ; de qui je puis très-bien dire avec Michel de Montaigne qu'il y a plus loin d'Épaminondas à mon valet de chambre, que de mon valet de chambre à mon cheval. Je suis donc entré avec lui aux Chartreux, et j'ai vu dès le premier abord mon homme rester stupéfait d'admiration. Il n'y a cependant que les voûtes de brique et les quatre murailles toutes nues, sans le moindre objet capable de donner dans la vue d'un homme grossier.... On ne peut rien imaginer de plus auguste que ce vaste édifice tout impie. »

Où de Brosses avait-il pris ce goût élevé et pur, et le sentiment supérieur des beautés de l'antique qui brille dans sa correspondance ? On peut, je crois, en faire honneur à ses fortes et classiques études. Excellent humaniste, il avait été préparé d'avance à goûter l'art des anciens par leur poésie et par leur éloquence. Toutes les formes du beau se tiennent. Le xvm» siècle, qui a eu dans les arts un si petit goût, est le siècle où commence la décadence des lettre grecques et latines, et où le bel esprit mondain se

moque du savoir comme d'une pédanterie propre aux gens de collège. Les paradoxes de La Motte et le goût Pompadour vont de compagnie. Le président de Brosses, qui dans la vieille Bourgogne avait fait des études dignes du hyv siècle, a eu plus de goût que son temps, et par là il a su mieux comprendre Titalie, mieux voyager que Duclos, qui n'estimait guère les Romains ni les Grecs. Ce savoir solide et varié, cette justesse et cette flexibilité de goût, cette étendue et cette curiosité d'esprit, qui font qu'on s'intéresse à touti cet enjouement du caractère, voilà ce que j'ai voulu faire ressortir en lui, comme les premiers mérites du bon voyageur. Je le proposerais pour modèle, n'était qu'il faut se garder de l'imiter en tout. Emmenez-le avec vous, mais ne le suivez pas, surtout si vous allez à Venise, car il serait capable de vous montrer de mauvais chemins. Tenez-le sur le poing, comme dit Mme de Sévigné, et faites-le causer. Ce serait le moins édifiant des guides; c'est le plus agréable des compagnons.

{Journal des DébaU^ 8 juillet 1858.)

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVll* SIÈCLE, D' APRÈS

LE Grand Cyrus, de m"« de scudéry.

par M. Cousin.

M™o DE MONTMORENCY, MOEURS ET CARACTÈRES AU XVU» SIÈCLE,

par M. Amêdée Renée.

Nous voici ramenés par ces deux ouvrages au milieu de la société du xvn* siècle. Le premier est une étude

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sur le Grand Cyrus, où M. Cousin, 's*aidant d'uneclef trouvée par lui à la Bibliothèque de TArsenal et la perfectionnatit, a ouvert, pour ainsi dire, le double fond du roman, et nôuis y a montré l'histoire kjui s'y cachait. O'est, iious dit-il, This^ toire de la société du xyn* siècle, et sous deâ noms étrangers on voit lés t)rinces et les princesses, les grands seigneurs et les grandes dames de la cour de Fratice, les courtisans et les guerriers, les ecclésiastiques et les magistrats, Reparaître à la lumière et nous rappeler les mœurs d'un temps évanoui. Dans cette curieuse recherche, poursuivie à travers les dix volumes du Grand Cynw, sur la trace des personnages du temps, l'illustre écrivain a déployé une passion et une sagacité admirable. Ils ont beau s'être dérobés une première fois à l'auteur de la clef trouvée à l'Arsenal et se croire en sûreté sous leurs pseudonymes orientaux,

L'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue.. é.

Du ptemier coup d'oeil M. Cousin découvre les réfractaires, et à leur tête le roi Charles-Gustave, sous le nom de Basilides, et la reine Christine de Suède sous Celui de Cleobuline. Les lieux même, les paysages, les maisons de campagne, les fleuves et les lacs ne lui échappent pas. Dans le Tigre il reconnaît le Rhône, et le lac de Genève dans le lac d'Aréthuse. Les lecteurs suivent M. Cousin avec un vif plaisir de curiosité dans ce voyage de découverte. Ils rendent grâce à leur guide de les dispenser désormais de la lecture du Grand Cyrus par les longs extraits qu'il en donne et le riche commentaire qui les accompagne. Surtout ils s'émerveillent de retrouver partout, même dans les parties les plus arides du livre, le beau style de M. Cousin, et cette flamme d'enthousiasme plus jeune et plus vivace en lui que jamais.

Le second ouvrage est la biographie de Marie des Ursins,

femme du duc Henri de Montmorency, décapité à Toulouse, le 30 octobre 1632. C'est le récit élégant et délicat d'une vie mêlée aux plus grands événements du règne de Louis XIII, frappée du plus tragique malheur, et achevée dans Tombre d'un couvent. M. Amédée Renée a groupé avec art autour du duc et de ]a duchesse de Montmorency quelques personnages secondaires, comme Théophile et Mairet ; il a esquissé plusieurs portraits d'une touche vigoureuse ou fine, celui de Richelieu, celui de Gaston d'Orléans. Dans la seconde partie du récit, celle qui, tout entière consacrée à la retraite pieuse de Mme de Montmorency, semblait exposée àja monotonie, il amène à propos quelques personnages célèbres, une reine malheureuse, une sainte, une héroïne vaincue et déjà penchant vers la pénitence, Henriette de France, Mme de Chantai, Mme de Longueville, dont la présence anime doucement la cellule de la triste duchesse.

Plus tard, je l'espère, je pourrai revenir sur ces deux ouvrages pour les étudier en détail, au point de vue historique et littéraire. Aujourd'hui je ne veux considérer ces peintures du xvjr siècle que par le côté des sentiments , des affections de la vie privée et des mœurs de cette grande époque qu'il faut tant admirer, mais n'admirer toutefois qu'en nous rendant bien compte de l'objet de notre admiration.

En effet, dans le xvu* siècle il importe de distinguer les maximes et les mœurs. Il y a des siècles qui valent mieux que leurs mœurs, il yen a qui valent moins, le xvn' par exemple, dont les idées ont été si élevées, si nobles, que les mœurs n'ont pu se hausser jusqu'à leur niveau. Vu de loin, il fait illusion à la postérité, qui juge de ses mœurs par ses maximes et prend trop à la lettre ses romans pour l'histoire. Sans doute l'histoire se trouve dans les romans du XVII* siècle, en ce sens que les romanciers ont peint les personnages du temps, et que les maximes qu'ils leur prêtent

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sont les maximes professées parla société. Mais dans les romans ces personnages ont bien soin de régler leurs actions sur leurs sentiments et d'accorder ensemble leurs idées et leurvie.Danslemonderéel, trop souventles passions triomphaient des maximes, et les actions allaient au rebours des sentiments. C'est la différence du roman et du monde, différence éternelle, mais d'autant plus sensible au xvn* siècle que l'idéal du roman est plus haut et plus parfait. On risquerait de se méprendre, si l'on ne tenait compte de cette distinction, si l'on accordait au Grand Cyrus une confiance sans réserve, comme à un document tout à fait historique, si l'on croyait trouver dans les théories amoureuses de Mlle de Scudéry un code du sentiment, docilement obéi par la société, au lieu d'y voir seulement des rêves platoniques qui, dans la vie réelle, ne préservent d'aucune faiblesse.

Mlle de Scudéry, par exemple, voulant exprimer l'idée que la société polie se fait de l'amour dans l'île de Chypre et à la cour de Paphos, c'est-à-dire à Paris, raconte que l'amour est une passion de bienséance; qu'il faut que tous les hommes soient amoureux et toutes les femmes aimées; mais que leur sensibilité ne coûte rien à l'honneur, que « la pureté est la vertu dominante de toutes les femmes, » et qu'elles trouvent moyen « d'accorder l'innocence et l'amour, d Qu'on appelle ce passage une définition de ridée de l'amour, telle que la concevaient les esprits les plus délicats du xvn» siècle, je me garderai de contredire. Mais V peut-on voir avec M. Cousin « une agréable peinture des mœurs de Paris et de la cour? » M. Cousin ne fait-il pas un honneur excessif aux mœurs en les confondant avec les maximes? Cependant il n'hésite pas : « H ne faut pas croire, dit-il, que ce soit là une peinture de fantaisie. » C'est donc un portrait. Mais où finit la ressemblance? Juste au point où l'on passe des sentiments aux mœurs. Oui, l'amour au xvn* siècle était la marque de l'élévation

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et de la délicatesse del'âfpe; oui, pour être honnête hoipnqe, il fallait être sensible à la beauté. Ces deux traits sont exacts 4an8 la peinture de Mlle de Scudéry. Mais est-il aussi vrai que cette sensibilité des âmes ne coût&t rien, à Vhppr i^eur? M, Cousin admet-il sf^ns réserve que < la puret^ ai( été la vertii doniipante des femmes, » et qu'elles mj\\ %[ parfMtemeht < i)ccprdé Vlpnpcence et Ff^mour? ^ Je ne veux pas jug^r le xyh* siècle sur le témoignage (^ff Tallemant 4^s li^auX; M!* Gousiq lui inflige les démentjs le^ plus énergiques, et souyent les mieyx motivés. Cbaqye fpi§ qu'il le rencontre, il le flagelle sans pitié, et je ne plains pa^ T§llem^nt! Aujoqrd^hif i Tallemant passe pour une autorité. Ses) Historiettes j cent fois citées et cppiées, ont circulé partout, et upe fqule de lecteurs ne connaissent que par cette chronique scan4aleuse la société du xvu* siècle. On n'a ni le loisir ni l'idée de vériper ses assertions, et parce qu'il a plu à un médisant de trapscrire chaque soir, en rentrant chez lui, tous les méchants propos de cour et de ville, voi|à d'honnêtes personnes diffamées et déshonorées aux yeux de la postérité, toujours crédule au mal 1

Je p'ai jamais pu lire Tallemant sans frémir de terreur pour ceux de mes; contemporains qui ont le malheur d'être célèbres. Je pensais que, si la fantaisie prenait à un misan-r thrope de recueillir toqs les mauvais bruits des salqns, des pafés et des cercles, eq les assaisonnant 4*un graiq 4^ malice, pour se faire lire ayec agrément, et en prenant Tair convaincu, pour se donner créance; s'il enfermait son pauvre à triple serrure, ayec Tordre fqrmel de ne la publier qu'au l)out de deux cent^ aqs, il pourrait s'endormir dif çqmmeil du juste avec la dpuce persuasion de laisser sur 1§ terre une bombe chargée ^ mitraille, qui, le jour ovj elle p^^rtir^, fera de larges brèches ^ux plus selides renompiées de son temps. Aussi M. Cousin donne-t-il un bon exemple en fustigeant des Q^aij^. Je np demande p^s qoieux que d'ap-

plaudir à cette exécution et de souscrire à la règle que M. Cousin propose. « L*bistoire ne doit admettre ni le mal ni le bien sans preuve; la preuve, voilà la règle unique et souveraine. » Seulement tâchons d'être impartiaux dans l'adoption des preuves. Ne répétons pas trop promptement celles qui attestent le mal ; n'admettons pas trop aisément celles qui attestent le bien. Récusons des Réaux, mais ne jurons pas sur la foi de Mlle de Scudéry. Repoussons les Historiettes^ mais ne nous fions pas sans restriction au roman. L'histoire, l'histoire vraie, ne donne-t-elle pas tort au roman aussi souvent au moins qu'aux Historiettes ? J'en appelle à H. Cousin et à l'exemple de ses héroïnes, Mme de Longueville et Mme de Chevreuse. Leur vie est-elle une « preuve » à l'appui du témoignage de Mlle de Scudéry, et de sa pudique description de Chypre et de Paphos? Et Mme de Sablé? Pes Réaux la calomnie, je le veux bien, et lui prétp trop d'amants. Mais Mlle de Scudéry ne la flatte-t-elle pas quand elle représente Parthénie (c'est son nom dans le Grand Cyrus) comme la femme qui connaît le mieux « les innocentes douceurs de l'amour, » et quand elle la compara à Vénus Uranie? Cette comparaison avec la déesse de l'amour pur justilie-t*elle pleinement Mme de Sablé des nombreux sacrifices à la Vénus impure dont l'accuse des Réaux? Je ne sais. Il y a sur Mme de Sablé i|ne phrase de Mme de ^ Motteville qui me doniie à penser : « L'amour que cette dame avait pour elle-même la rendit un peu trop sensible à celui que les hommes lui témoignaient. » Cette iqsiquatiop adoucie n'est-elle pas significative dans la bouche discrète de Urne de Motteville, et ne réduit-elle pas à des proportions bien humaines la céleste vertu de la Vénus Uranie? {infin, malgré mon profond respect pour Mlle de Scudéry, il me semble difficile de faire un grand fonds sur ses bons certificats. Son extrême bienveillance n'était pas uniquement un penchant de sa nature; c'était une bienséance obligée.

Mlle de Scudéry, prenant ses personnages dans le monde réel et les introduisant tout vifs dans ses romans, ne pouvait, sous peine de violer les convenances et de rompre ses relations, prêter à ses héros que des sentiments irréprochables. Il est plus facile à un peintre de flatter les caractères que les actions; aussi, de Taveu de M. Cousin, qui cette fois s'accorde avec Tallemant, « ne faut-il chercher dans le Grand Cyrus que les caractères des personnes; leurs actions n*y sont pas. » Par là s'expliquent très-bien les louanges et les réticences de Mlle de Scudéry. La délicatesse commandait les unes et les autres. J'avoue même, pour pousser jusqu'au bout la franchise, que cette délicatesse, si vivement admirée par M. Cousin chez Mlle de Scudéry, je n'en trouve dans le Grand Cyrus qu'un imparfait modèle. Je m'étonne qu'une femme d'un sens si judicieux et d'un goût si raffiné n'ait senti aucun scrupule à traduire sur la scène des personnes vivantes et à s'y mettre elle-même, à ouvrir publiquement leurs âmes et la sienne, à y faire lire à tous les yeux l'histoire de ses virginales amours avec Pellisson, des chastes feux de Mlle du Yigean et de Condé, de la résistance vertueuse de Mlle Paulet au grand roi Henri IV, et tant d'autres mystères de la vie privée des contemporains. Sans doute le rôle qu'elle prête à ses illustres amants est digne de Céladon, et son dessein est d'attirer sur eux le respect du monde. Mais les sentiments les plus purs ne sont-ils pas les plus craintifs, et n'est-ce pas blesser leur pudeur que de les tirer de leurs voiles et de les livrer à l'admiration? Le xvii* siècle, dira-t-on , n'avait pas cette fausse honte, et ce qu'il goûtait précisément dans le Grand Cyrus, c'étaient ces portraits embellis de personnages connus, ces révélations des secrets du cœur, ces entretiens imaginaires, échos fidèles de conversations vraies. Je le sais, et ce n'est pas là ce que j'admire le plus dans ce grand siècle. Tout grossiers qu'on prétend que nous sommes devenus, si quelque

romancier tentait parmi nous la même entreprise, je doute qu'il eût le même succès que Mlle de Scudéry. Supposez un écrivain qui, choisissant un cadre approprié à son dessein, y fasse entrer successivement sous des noms italiens, anglais ou espagnols, les personnes de notre société les plus considérables par leur naissance, leurs exploits militaires, leur éloquence, leurs talents littéraires, leurs grands emplois; qui, sans raconter leur vie privée, nous mette dans la confidence de leurs sentiments les plus tendres; qui, traçant le portrait des femmes les plus distinguées par leurs grâces et leur esprit, dépeigne leur visage et mémeleurs beautés moins visibles avec une telle précision de traits, que les futurs émules de M. Cousin les puissent dans deux cents ans reconnaître et célébrer; je me tiens assuré que la société française pousserait un cri de surprise et de colère, et mettrait au ban l'indiscret. Au xvii» siècle on tressait des couronnes à Mlle de Scudéry, et l'on briguait l'honneur d'être peint dans le Grand Cyrus. Si je me permets cette comparaison, honorable pour nous, ce n'est pas pour exalter outre mesure ce progrès de notre délicatesse. Mais comme M. Cousin ne nous ménage pas, comme il humilie avec éloquence notre siècle et l'amour moderne devant la galanterie transcendante de nos aïeux; comme, sans tenir compte du retour de l'esprit de famille et de l'amélioration incontestée des mœurs domestiques, il nous représente déchus des beaux sentimens d'autrefois et tombés « inévitablement dans d'obscures bassesses et de vulgaires plaisirs, » c'était justice de rappeler qu'on peut être à la fois moins galant et plus délicat que le xvn* siècle, que les mœurs d'une époque ne valent pas toujours ses maximes, que le roman n'est pas l'histoire, que le Grand Cyrus n'a et ne peut avoir qu'une autorité historique restreinte, et que des théories les plus pures sur l'amour il ne faut rien conclure sur la conduite des amants.

G*e8t même ce contraste éclatant chez tant de femmes illustres du xvir siècle entre l'idéal anioureux conçu p^r leur imagination et les écarts de leur vie» qui nous rend plus admirables celles dont les actions ont été aussi pures que les sentiments. Telle est Mme de Montmorency, rhéroïne de M. Renée. EUe n'a eu qu'un amour, et c'est pour son mari. Elle est, au xvm siècle, une des plus parfaites images de l'amour conjugal, et le livre de H. Henée est une véritable étude sur cette belle affection du pœur bufnain. G'^st à ce point de vue que je le considère aujourd'hui. Marie des Ursins vient de se marier. « Un teint pur, une taille des plus rares, des yeux d'une beauté romaine, qui expriment daps leur profondeur la réflexion et l'amour, ce sont les attraits de sa personne; la sagesse précope, l^ prudence, le tact et la délicatesse, ce sont les dons 4e ^on esprit, ji Modeste et fière, sa conduite à la cour défie la médisance et tient en respect les princes et même le roi Louis XIII, qui du reste, on le sait, s'intimide facilement. Elle aime son mari le duc Henri de Montmorency, d'un si profond amour, qu'on est un peu surpris de la grandeur de sa passion, comparée au mérite de celui qui l'inspire. Henri est un cœur intrépide et un esprit médiocre : ce n'est qu'un brillant soldat. Et ce cœur (ce qu'il a de mieux à offrir à sa femme), il ne le lui laisse pas tout entier. Henri est infidèle, M. Renée l'avoue, et excuse comme il peut ses infidélités. Quand M. Renée nous racontait la vie de celles des nièces de Muzarin qui ont brillé par leur esprit plus que par leur vertu, il imput^^it avec douceur leurs fautes à leur sang italien, à leur éducation, à la contagion du temps. Aujourd'hui qu'il ne trouve pas dans son héroïne, la plus chaste des femmes, l'emploi de son indulgence, il la transporte sur son mari :

f II aimait sa femme, dit-il ; il appréciait la beauté de son âme, son esprit, son profond amour ; il le lui rendait

ÉTUDES UTTÉRAlHeS ET MORALES. h%Z

bien ^n respect et en tendresse; elle était qne sainte à ses yeux, m^is trop sainte peut-être pour son humaine nature, f

Je suis embarrassé pour reprendre dans ces lignes ce qu*01es ont de trop indulgent, car je viens d*étre repris moi-même pour avoir dernièrement parlé des trahisons conjugales de Mozart avec un ei^cèsde modération. Pourtant je voudrais distinguer. Dans la stricte morale, la faute est égale sans doute, quelles que soient les raisons qui la fassept compuettre. Mais il y a diverses manières plus ou moins nobles d'y tomber. Si vous y succombez par entraînement de cœur ou d'imagination, c'est un dérèglement; si vous n*étes emporté que par Tardeur des sens, c'est de plus une brutalité. Les égarements du cœur excitent la pitié en même temps que le hl&me; la volupté toute seule n'inspire que le dégoût. Je crains bien de comprendre ces mots délicats de M- Renée : « Elle était trop sainte pour son hqmaine nature, » et je le trouve bien généreux de s'être mis en frais d'excuses pour cettp charnelle humanité.

ç C'est, dit encore M. Renée, que l'époque avait un peu gâté ce beau naturel. Henri de Montmorency était né, on peut le dire, dans les bras de Henri IV, et il avait joué snr les genoux de Gabrielle ; il avait grandi au milieu des in? trigues de cette cour galante ; plus tard était venue la corruption italienne des favoris de Marie de Hédicis. Le connétable, d'un ^tre cûté, ce vieux sultan du Languedoc, avait eu autant de maîtresses que son roi. Ainsi ce jeune homme rencontrait partout les mêmes leçons, et il ne lui fut que trop aisé de les mettre en pratique, lui qui était fait pour captiver les regards, qui rappelait en tout les héros des romans de chevalerie. Ce fut donc à qui ferait la conquête de son cœur. }! s'abandonna ainsi h ce courant de galanteries sensuelles dont il ne sut jamais se guérir.... Dans sa vie royt^le en Languedoc, comme à Chantilly, comme à la cour, ce cœur ardent et prodigue répandit bien des flammes. »

Je suis loin de nier la pernicieuse influence des mœurs du temps et des mauvais exemples partis de si haut, et quand je la mesure, je ne puis regretter Tesprit de galanterie. Que ce soit Texcuse du duc de Montmorency ; mais ne Tabsolvons pas, et dans ces allusions à des caprices où le cœur n'était pour rien ( où était le cœur dans les amours d*Henri avec les suivantes de sa femme?), n'usons pas si volontiers de ces termes métaphoriques, les conquêtes du cœur, les flammes du cosur, qui spiritualisent trop ses entreprises galantes. Ne disons pas qu'il rappelait en tout le héros des romans de chevalerie, puisqu'il manquait précisément de la vertu capitale d'un héros de roman, la fidélité à sa dame ; surtout ne le comparons pas, comme H. Renée, au chevalier Bayard, puisque, s'il fut sans peur, il fut loin d'être sans reproche.

Pour moi, je suis moins enclin encore à lui pardonner en voyant comment la duchesse, avertie de ces méfaits, se conduisait envers lui. Là est la grande difficulté dans la vie des femmes. Bien peu savent s'en tirer. Les unes font un éclat : c'est la pire manière ; les autres se vengent par des représailles : elles ont tort pour elles-mêmes, sinon pour leurs maris, car un mari trompeur mérite d'être un mari trompé. Celles qui ne font pas de bruit et ne se vengent pas, qui s'appliquent, à force de résignation , de douceur et de bonne tenue, à ramener les coupables, celles-là tiennent une sage et généreuse conduite. Mais pour la pouvoir tenir il faut encore aimer, et bien des femmes, plus fières que tendres, une fois trahies, n'aiment plus. Mme de Montmorency, plus tendre que fière, continua d'aimer, c Avec le silence vous viendrez à bout de tout, disait-elle à une femme qui souffrait comme elle ; il ne faut parler de cette sorte de peine qu'à Dieu seul. » Mot touchant, qui exprime d'une manière voilée la souffrance de l'Ame» le martyre intérieur ! Mais son visage la

trahissait. « Êtes- vous malade? lui dit un jour le duc, vous êtes changée. — Il est vrai, répondit-ejle, mon visage est changé, mais mon cœur ne Test pas. <• Ces paroles sont charmantes : il y a un attrait infini dans les grandes douleurs contenues, surtout dans celles des femmes, de qui Ton attend moins d*empire sur elles-mêmes, et qui manquent de mesure, même dans leurs vertus. Mme de Montmorency en manque la première : elle est trop magnanime; son imagination se monte, Texaltation commence, et avec elle s'eflace cette résignation pleine de dignité qui avait tant de charme. Voyez jusqu*où son cœur Ten traîne. Après la réponse qu'on a lue plus haut, « le duc, touché de ses larmes, dit M. Renée, fit à ses pieds de tendres promesses qu'il était au-dessus de ses forces de tenir. Elle Taima néanmoins d'une flamme toujours plus pure et plus désintéressée; sa passion monta tous les degrés de son âme; elle éleva son amour jusqu'au sacrifice.... » —(Jusqu'ici rien que d'admirable.) — « Elle ne connut plus de bonheur que celui de vivre des sentiments de son mari. » — (J'avoue que ces mots m'inquiètent. Parmi les sentiments de son mari, il en est de mauvais dont elle ne peut pas vivre, dont elle pourrait plutôt mourir. Va-t-elle les adopter? va-t-elle aimer ses rivales?) — « Plus d'un contemporain assure qu'elle ressentait une secrète sympathie pour les femmes dont le duc était épris. Son propre cœur l'avertissait : elle retrouvait dans ses rivales comme une partie d'elle-même. Ce fut le prodige de sa passion. »

Grand prodige, en effet, dont je suis plus étonné qu*ému. Cet excès d'héroïsme me gdte Mme de Montmorency. Ce n'est plus là cette belle et honorable tendresse d'une épouse qui, même abandonnée, ne peut se détacher de son mari; c'est la flamme d'une amante. Les affections de l'âme ne gagnent pas à se confondre les unes avec les autres. Chacune d'elles a sa beauté propre. L'épouse n'est

516 ÉTUDES LlTTËHÀlRËë ET MORALES.

pas ramante, l'amour conjugal n'est pais ramoiîr, ët.qUand on parle de Tamour dans le màriàgé, on entend par ce mot un sehtiment aussi profohd, aussi tendre, thais moins fetalté et plus digne qtie l'amour proprement dit t plus digne, Je le répète, car l'amour, qui ne rtjprésente auetin droit, aucun deroir, peut faire abandon de tout, is'il lui plaît, et consommer avec ivt^ëssë tous les sacrifices. Ce n'est qU^Une passion. L'amour Conjugal est plus qu'une passion : il emprunte à l'institution dii mariage dés devoirs à remplir, une dignité à défendre. Une époiise trahie n^a pas seulement comme une amante à pleurer sur l'amour perdu ; elle a lé nom d'épouse, elle a le mariage à faire respecter eii elle, et l'exaltation des sacrifices, qui chez Tamâtite peut être utie ^andëiir, chet l'épouse est un abaissémetit. Je ne puis admirer Mme de Montmorency aimatit les femmes dont Ib duc est épHs, et t retrouvant dans ses rivales une partie d'elle-même. » Cette sorte d'idolâtrie, ce ti*est pas la î)erfe((ttion, c'est la corruption de l'amour conjugal. Elle humilie la femme et né corrige pas le mari. Aux âmes un peu gfttées, comme celle du duc, l'idolâtrie n'inspire que l'orgueil. Et puis j'en veux encore à Mme de Montmorency de donner aux femmes trompées un exemple trop commode pour les maris trompebrs. Si la seule punition de tous les infidèles, c'était de voir leurs maltresses aimées par leurs femmes, peu de femmes manqueraient d'amies. Mais Je n'insiste t)as, de peUr d*avoir l'air de faire de la morale envers et contre tous, contre les maris qui n'aiment pas assez leurs femmes, et contre les femmes qui aiment trop leurs maris.

L'affection conjugale de Mme de Montmorency est plus digne d'admiration, après l'événement terrible qui la plonge dans le deuil. Cette disproportion visible, qui nous étonnai^ entre son amour et le mérite de son mari, s'efface et disparaît. Henri s'élève par le malheur Jusqu'à la hauteur de l'affection dé sa femme. A l'heure du supplice il est

grand, et par le beauté mâle et simple de sa mort il justi* fie cette immense tendresse, qui semblait auparavant s'être égarée sur lui. Dans Mme de Montmorency, la veuve est plus grande que la femme. Son amour désormais, grave comme une religion, et tristement paré d'une sorte de poésie funèbre, ne ressemble plus à un enthousiasme d'imagination juvénile; c'est un culte profond du cœur; la souffrance et le deuil y impriment la majesté. Rien ne l'affaiblira, pas même l'ascétique piété du cloîtré. Ce que j'admire dans la dévotion tendre de Mme de Montmorency, c'est que j'y retrouve son amour. Elle ne l'a pas étoufîé pour devenir plus sainte ; elle l'a laissé vivre et brûler en elle, comme un parfum qu'on exhale vers Dieii et que Dieu né rejette pas. Jusqu'à sa dernière heure elle a vécu dans sa cellule, comme elle dit elle-même, « entre Dieu et le mari que Dieu lui avait donné. » Sa piété adoucit, mais ne guérit pas sa blessure, et, selon le mot expressif de M. Renée, elle s'éteignit dans la prière et dans les pleurs.

Après les femmes illustres dont nous avions admiré lés tardifs et glorieux repentirs, il était désirable d'en rencontrer une d'une vertu parfaite, dont la conduite fût aussi belle que les sentiments, et la vie aussi exemplah^e que la mort. Notre temps, qui aime surtout l'amour hors dé la règle, l'avait applaudi avec prédilection dans quelques femmes charmantes et coupables du xvli* siècle. C'est une bonne pensée de nous avoir montré l'amour le plus profond et le plus ardent s'accordant chez Mme de Montmorency avec la loi morale. De cette bonne pensée, M. Renée a fait un livre ingénieux et touchant, que liront avec plaisir toutes les âmes élevées et tous les esprits délicats.

(Journal des Débats, 22 juiUet 18S8.)

FANNY, par M. Ernest Feydeau.

DE LA MORAUTÉ DES OEUVRES UTTÉRAIRES.

Peu de livres sont nés sous une étoile plus heureuse que celte histoire de Fanny et ont fait plus lestement leur chemin. A son apparition, elle a été saluée comme une jeune merveille par un maître de la critique, et le public invité à Tadmiratioii a si docilement répondu à Tappel, qu'en peu de jours l'édition a été enlevée et s'est, dit-on, c cachée sous toutes les toilettes. » L'éditeur en a vite improvisé une autre, précédée d'une prélace étincelante qu'un des écrivains les plus brillants de la littérature a fait partir comme une fusée en l'honneur de la belle Fanny. Avant qu'une troisième édition paraisse, peut-être sous les auspices d'un troisième protecteur, et que nous achevions de perdre le peu qui nous reste de liberté d'esprit, hâtons-nous de lire ce livre favorisé avec un redoublement d'attention impartiale, et d'en parler à nos lecteurs comme s'il arrivait dans le monde sans réputation et sans parrains.

On s'est demandé si Fanny est une confidence, comme Renéy comme Adolphe^ et l'on a fait entendre que ce roman peut bien être une histoire. S'il me fallait avoir un avis sur cette question délicate, je dirais : Oui, ce doit être une histoire vraie. C'est la peinture trop savante et trop minutieuse d'une passion exceptionnelle, pour que le peintre ait pu la deviner par la seule puissance de l'imagination ou la saisir par la seule force de l'observation morale. Cette passion, quelqu'un doit l'avoir sentie qui en a dévoilé les intimes secrets à l'auteur de Fanny, elle livre sans doute est né de celte

conjQdence. Je ne puis m*expliquer que de cette manière le double caractère qu*il porte à chaque page : un détail et une précision d'analyse tels que celui-là seul peut avoir révélé les mystères d'une telle maladie qui les a étudiés au plus profond de son être ; une préoccupation de l'effet littéraire, si vive, si inquiète, que celui-là seul peut peindre avec une telle prétention d'artiste une passion si douloureuse qui n'en a pas lui-même souffert. Si le vrai héros du roman avait écrit sa propre histoire, j'ai peine à supposer qu'il nous eût montré sans cesse l'auteur là où l'homme seul nous intéresse, et qu'au lieu d'écrire les yeux attachés sur son cœur, il eût placé pour ainsi dire Mme Bovary entre son cœur et lui pour se peindre en réaliste, d'après les procédés de M. Flaubert. L'imitation, c'est la tache originelle de ce livre. £lle imprime à toutes les pages l'effigie d'une école ; elle est dans la manière de décrire, dans la recherche des effets matériels, dans les détails les plus menus du style. M. Feydeau avait admiré sans doute chez M. Flaubert un effet qui d'ailleurs a été beaucoup vanté, celui de ce « dos rond » de M. Bovary, dont la vue agaçante irrite les nerfs de sa femme. M. Feydeau a voulu, lui aussi, avoir un effet de dos dans son livre. La première fois que Roger, l'amant de Fanny, est reçu chez sa maîtresse, qu'y remarque-t-il ? « De ma place, je voyais le dos des joueurs inclinés vers les tables, où brillaient doucement, enfermées sous des abat-jour, les bougies enfoncées dans de lourds flambeaux d'argent. » A table9 Roger se souvient d'une description de repas qu'on avait fort goûtée dans le roman de M. Flaubert, et voici comme il exprime l'émotion qu'il éprouve en se trouvant chez Fanny pour la première fois :

« Effaré par le grincement des verres, par le cliquetis de l'argenterie, par le frottement des porcelaines, ébloui par la réverbération des touches de lumière sur les cloches

bombées qai couvraient les plats; ahuri par le va-et-vient des valets qui servaient chacun sans mot dire^ glissant sans bruit sur le tapis, comme des ombres noires ganiéei de blanc; suffoqué par la chaude atmosphère de la salle imprégnée de fumets pénétrants auxquels se mêlaient l'odeur des vins et le goût des fleurs, je ne regardais pas Fanny et ne Técoutais même pas parler. »

On dirait que Roger n*a jamais dtné en ville. D'ordinaire la porcelaine, les verres et l'argenterie, même Vodeur des vins et le goût des fleurs (un mot peu réaliste) ne donnent pas de pareils vertiges. Mais les cloches bombées^ voilà le plus beau trait. Il ne manque au festin que ce fameux plat de homards qu'on sert dans le roman de M. Flaubert, et que ces pattes de crustacés qui « dépassent un peu les bords. » Gette^ subtilité d'analyse qui recueille les détails les plus microscopiques, M. Feydeau en a été jaloux; et voici comme il s'est approprié l'incomparable trait de M. Flaubert, en Tennoblissant d'ailleurs par une application plus relevée. Il représente Fanny valsant : « Lé bout de son petit pied, à chaque tour qu'en glissant elle faisait sur elle-même , dépassait le bord de sa robe, entraînée en arrière par la rapidité du mouvement. » Les adjectifs même prennent entre les mains de M. Eeydeau, comme dans celles de M. Flaubert, une prétention descriptive qui nous ramène à l'enfance de l'art. S'il ne dit pas : La neige blanche et le corbeau noir, comme les poètes primitifs, il écrit : « Les dents de Fanny brillaient comme des perles entre ses lèvres séparées. » (Au xvn« siècle, on se moquait beaucoup de ce pauvre Chapelain, qui avait vanté les doigts inégaux de la belle Agnès.) « M. Feydeau écrit encore t « Le jour où ma maltresse devait venir, je prenais un enfantin plaisir à décorer moi-même mon logis.... Je baissais les rideaux de brocatelle rose^ ramages de gramls bouquets.... je dressais savamment les tentures de mousseline

et je lissais des mains le couvre-pied capitonné de mon lit. » Heureux jeune homme d*étre si bien meublé ! Hais capitœvnéy franchement, est-ce Tadjectif d'un amant ou celui d*un tapissier? Gomme M. Flaubert, M. Feydeau se complaît à peindre dans un paysage ce que d'ordinaire on s'abstient de peindre ou ce qu'on peint d'un mot, les crevasses des murs, les lézardes, les gravats qui jonchent le seuil, les gouttières pendantes, arrachées de leurs crochets; comme M. Flaubert, il mêle au trivial une préciosité et un raffinement infinis : « La maison est plantée de travers, sur un butte de sable, au bord de la grève, regardant l'Océan de côté, comme si eUe se méfiait de lui. » Il décrit < les rayons éblouissants, qui partent comme des (lèches du ccsur des lustres. » U attise le feu doux, « qui rougit en s'enfouissant sous les cendres. » Il admire les cheveux dh Fanny, qui , « flottant par molles boucles sur ses tempes doucement amincies, les enveloppent avec une sorte de pitié suave; » et « ses mains si potelées et si blanches, que je pensais qu'elles s'étaient comme doublées afin que leurs dernières caresses fussent plus amples. » Enfin, comme H. Flaubert, M. Feydeau pousse la recherche du vrai jusqu'aux dernières limites du faux. Lorsque, l'heure du rendez-vous écoulée, Fanny quitte la chambre de son amant et descend l'escalier, Roger se met à sa fenêtre et la regarde passer à travers récartement des persiennes :

c Elle marchait lentement, simple, tranquille, belle. Les deux bouts de son voile flottaient doucement sur ses épaules, caressant son visage de chaque côté.... Ses deux mains, ramenées en avant sur sa ceinture, serraient les plis du sombre cachemire qui l'enveloppait de la nuque à la cheviUe.,,. Le bord de sa robe, avec des bouUlonnementsde soie^ se mou** vait en bruissa/nt sur sa trace. »

. Je vous passe les deux bouts du voile, et les plis du cachemire de la nuque à la cheville, et les bouillonnements

de soie, quoîqu'à vrai dire, ô Roger, si au sortir d'un rendez-vous amoureux vous voyez toutes ces choses c à travers Técartement des persiennes, » vous ayez de trop bons yeux pour un amant. Mais au delà je vous arrête. Non, de votre fenêtre vous n'entendez pas le bruissement de la robe; non plus qu'aux Italiens, en regardant de loin votre maitresse sous le péristyle, vous ne pouvez pas voir si « son corsage de satin blanc crû en se gonflant sous la pression de sa poitrine. » Vous n'êtes pas somnambule, et rien ne me fera croire à cette acuité surnaturelle de vos sens.

Votre tableau n'est qu'une fantaisie; vous décrivez pour décrire, comme un bon élève de Delille, et c'est juste au moment où vous vous croyez le plus vrai que vous l'êtes le moins. 0 chimère du réalisme ! c'est pourtant cet art équivoque et menteur, ce sont ces procédés puérils d'école et de mauvaise école, ces descriptions matérielles, ce mélange de réalité crue et de raffinement fantastique, qui corrompent dans ce livre l'expression des sentiments vrais. Il semble, en lisant Fanny, qu'on se trouve en face de deux personnes, l'une qui a senti, l'autre qui a parlé, et l'on se prend à regretter que le héros, qui aurait pu fairepun livre original, s'il avait parlé lui-même, ait laissé la parole au confident, qui n'a fait qu'un pastiche.

Tout à l'heure, j'examinerai Fanny au point de vue moral. Je l'étudié d'abord au point de vue littéraire. Une courte analyse permettra d'en juger. C'est un livre à trois personnages, la femme, le mari et l'amant, et la passion que l'auteur se propose de peindre, c'est la jalousie, non pas la jalousie du mari, ce serait trop vulgaire, mais la jalousie de l'amant. Considérons un peu les trois acteurs de ce drame. Le mari n'est pas un de ces maris de roman, sots, méchants ou communs. C'est un homme de mérite qui n*est pas même laid. Voici son portrait, dessiné par l'amant :

< La surface de ses joues et de son mentoa bien rasée offre la rigidité du marbre, et son front net, ouvert, entouré de cheveux noirs déjà grisonnants, décèle un esprit de volonté, plein de droiture et de persistance.... Son sourire est affectueux, son regard sans malice, mais clair comme le cristal.... Sa voix est grave et sonore, son geste tranquille.... Il a les dents belles, les ongles roses, brillants et bien taillés ; enfin un grand air de rectitude et de netteté est répandu sur toute sa personne. Il me parut avoir quarante ans. »

Yoilà, soutenez-vous, un mari fort supportable. Regardez maintenant le revers de la médaille :

« C'est une espèce de taureau à face humaine, de taille moyenne; il avance, en mangeant, ses robustes épaules, et son siège gémit sous la lourde flexion de ses reins carrés.... Il mangeait, réunissant devant lui ses mains courtes et velues^ et levant les coudes pour mieux peser sur son couteau brillant et sur le manche de sa foitrchette. Entre chaque assiette^ il respirait largement, s'essuyait la bouche et buvait à longs traits de grands coups de vin pur.... Peut-être aussi riait-il un peu bruyamment, soulevant par saccade ses pectoraux au-dessus de sa taille bien sanglée^ et rejetant sa face empourprée en arrière. »

Ce sont-là de^ands torts, je Tavoue, et sa femme, vraisemblablement, ne l'avait vu ni manger, ni rire avant son mariage, car elle l'a épousé par inclination, malgré la volonté de sa famille, et s'est fait enlever de la maison paternelle par les mains robustes et velues qui l'ont déposée au pied de l'autel.

Panny a trente-cinq ans :

« Elle a conservé toute la fraîcheur et tout l'enjouement de la jeunesse... ; elle est grande, élancée, et très-légèrement menus aux épaules^ avec un taille mince et des hanches ma-' destes.... Elle ramène un peu en avant sa tête pure, épa-

634 ÉttJDES UTTÉRAmES ET MORALES.

noule sur son cou de cygne, doucement ployé.*.. Ses cheveux blond cendré, lisses et bien tendus sur le sommet de sa tête, jouent en flocons crêpelés sur ses tempes, sur ses joues mates et tout autour de son cou. Son nez droit et sua- Yement fait, ses narines exquises, son front plat et petit» son menton sans fossettes^ s'harmonisent avec ses sourcils arqués et ses lèvres fines et bien jointes. Enfin ses yeux d'un bhu sombre et doux, à larges pupilles noires, mollement enveloppées de paupières saillantes frangées de cils touffus, ont une expression de tendresse, de candeur, d'étonnement et de pureté. »

L'amant, le jeune Rôgër^ est naturellement beaucoup plus jeune que cette maîtresse, déjà mûre. Il a vingt-quatre ans : naturellement aussi il est mince, fluet et pâle, pour mieux « s'harmoniser » avec la femme-cygne et contraster avec le mari-taureau. < Combien, dit-il lui-même, en se comparant au mari, combien, devant cette richesse de sang, cette ampleur de formes, cette virilité froide et calme, s'amoindrissait ce que je sentais en moi de faiblesse nerveuse, de finesse de race et d'élégance ! Je me faisais l'effet d'un sylphe contemplant, efiaré, la statue d'un géant. »

Gomment cefte épouse de trente-cinq ans qui s'est mariée par amour, comment cette mère de famille qui a trois enftmts, s'est-elle éprise de Roger ? L'auteur ne le raconte pas. Dire que Roger a l'air d'un sylphe, ce n'est pas une explication. Tant il y a que le jour où Fanny s'aperçut qu'elle était aimée, elle aima sans plus de façon, et, « tranquillement, comme une personne qui se lève pour pousser une barrière, de sa belle main, elle-même, elle écarte tous les obstacles. »

Depuis lors Fanny va chez son amant une fois par semaine, et y reste deux heures. Ce qui se passe dans ces rendez-vous galants, Roger vous le raconte avec une abondance de détails parfaitement dignes d'un amant qui décrit

« son couvre-pied capitonné, » et < les dentelles de son oreiller, » et « le miroir de son alcôve K » Avec son air c d'étonnement et de pureté, » la candide Fanny se permet tout ce qu'il 7 a de moins pur et de plus étonnant, et (cgoute Roger avec naïveté) < rien ne la surprenait, rien ne la choquait. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait de l'air le plus naturel et le plus digne. * Quand Roger a tout dépeint, les silences, les soupirs, les transports, les langueurs, c les étreintes douces et vagues, » les narines « palpitantes, » les lèvres < froides et friandes, » les yeux « souriants et noyés > (un tableau d'intérieur qui rappelle les scènes les plus échevelées de la YMle maîtresse), cet honnête Roger ne nous parle-t-il pas de son « union spirituelle avec sa chère Fanny ! » C'est ce mariage des âmes qu'ils viennent de célébrer, « sous les rideaux de brocatelle rose. » Quelle timidité après tant de hardiesse! Si vous êtes réaliste, soyez-le jusqu'au bout. Appelez sens les sens; laissez en paix l'âme et l'esprit, qui n'ont rien à voir dans ces ivresses de la chair, et ne profanez pas leur nom pour ennoblir la volupté du corps, qu'il faut oser nommer lorsqu'on est réaliste et qu'on a osé la peindre*.

Jusqu'ici Fanny et Roger sont heureux. Roger n'a pas un souci, et Fanny pas un remords. Mais un jour Fanny s'avise de parler à Roger de ses enfants. L'un d'eux étant malade, et sa mère forcée de rester auprès de lui, Roger devient jaloux de « ces pauvres petits êtres qui n'ont d'autre tort que de se blottir frileusement avec lui dans le nid d'amour du même cœur. > Puis sa jalousie monte plus haut. « A force de songer aux enfants, je me surpris à penser au mari. » Ainsi naît la passion qui fait le sujet du livre. Elle vient à l'amant non pas directement, par l'idée du mari, mais indirectement, par l'idée des enfants et de l'amour maternel.

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